Sous prétexte de pénurie de logements,
il fut décidé, lors du conseil municipal, le dimanche 21 août 1921, sous
l’égide du maire, le Comte de Guébriant, la construction de « logements
ouvriers à bon marché », au lieu-dit « Creac’h Mikael », à
l’emplacement d’anciens rites, transformé en dépotoir. A contrario, aurait-il fallu s’orienter vers une décision aussi
scélérate ? Sous couvert, de la part des notables de la commune, d’un acte
charitable, quoique sujet à l’augmentation du coût des travaux et de la main-d’œuvre,
n’y aurait-on pas camouflé une décision plus manichéenne de maintenir une
population avec sa harde peu éduquée, quasiment illettrée, coincée dans une
langue bretonne à sabots, assujettie à des petits métiers ? Suffisants,
tout juste, à justifier leur existence ? Mais néanmoins si spécifiques
pour le maintien d’une caste ô combien souveraine ?
Enclavé et esquiché dans un triangle, entre les routes de « Sieck » au sud, de « Santec » au nord, et des rails à l’ouest qui partaient vers Roscoff d’un côté, de l’autre rejoignaient la gare de Saint-Pol-de-Léon avant de s’égarer dans l’arrière-pays morlaisien, le quartier comprenait dès 1924 un total de 12 maisons. Elles se répartissaient à parts égales sur deux pans parfaitement rectilignes, soit la partie du « Haut », du n° 30 au n° 40, puisque exposée sur la ligne la plus élevée de la butte, et celle du « Bas », du n° 10 au n° 20, qui s’alignait au ras de la route de « Sieck ». Si le principe, non dévoilé dans un procès-verbal municipal, résidait dans le fait de repousser à la périphérie la plus excentrée du centre ville, le nouvel aménagement, le passant, qui plus est étranger, s’étonnait de noter qu’il s’accrochait sur un promontoire. Dépourvu de végétation, ce promontoire ne pouvait être ignoré du regard, d’autant qu’à l’avant s’inclinait une pente douce où pullulaient les petites parcelles, traversées et quadrillées par des talus affaissés que se disputaient des raidillons clandestins.
Au visiteur de passage ou de hasard, à partir de la route qui grimpait vers Roscoff, le soin de lorgner, maintes fois et longuement sur cette saillie urbaine. À force de nombreuses désapprobations mondaines, les façades des maisons se détérioraient, lesquelles finissaient par avoir leur aspect roussi aussitôt placées sous l’axe du levant. Si le voyageur avait auparavant sillonné le Haut-Léon, nul lieu à la ronde ne venait lui remémorer un tel ensemble, le conservateur léonard n’étant pas de surcroît réputé pour entreprendre une quelconque échappatoire à sa monotonie architecturale et briser des siècles de sédimentation granitique, calfeutrée dans les flèches de la Cathédrale et de l’église du Kreisker.
Avec ce type d’habitat, on frôlait l’indécence sociale.
Ailleurs, dans d’autres misères caillouteuses, dissimulée sous quelques baobabs, on l’aurait nommée une case ou bien, plus à l’est, une isba, végétant sous un amas de neige, décrite si piteuse par Dostoïevski. On entretenait visiblement les stigmates de classes pour justifier la réputation d’une prospérité discrète, surtout si on y logeait des « petites gens », censées pourtant être dissimulées. Tout au contraire, on infligeait à la vision panoramique une attraction nuisant à la promotion de la robustesse du patrimoine saint-politain. Avaient-ils nécessité à exposer leur pouvoir à dominer les plus démunis par cette forme de relégation ? « Voyez ! Regardez comment nous exposons notre désagrément en les éloignant de nos rues. Prenez modèle ! Voyez cela comme une libération, une préservation de nos mœurs et non comme un tourment ». Pourtant, l’essentiel fut préservé, sinon évité : le fronton de mer se faufilant du domaine des « de Guébriant » jusqu’à la crique de la grève du Mans, s’immergeant pleinement dans la rade de Morlaix, avait pour unique attribution l’émergence majestueuse de demeures de caractère qui rivalisaient avec celles de l’autre rive de la baie, sur la commune de Carantec. Les regards sur l’océan se méritaient, à travers une contemplation de classe.
Chaque maison, de deux niveaux et d’un
grenier, à vocation de stockage des sacs de 50 kg de charbon, et des pommes de
terre étalées à même le plancher et consommées dans l’année, où l’on accédait
par un escalier en forme de colimaçon, était étroitement proportionnée pour
accueillir entre trois et quatre familles. Nul ne savait exactement comment
étaient attribués les logements, partagés entre le locatif et le privé. En
fonction des nécessités ? Sur recommandation ? Avec l’appui d’un
quelconque commanditaire ? Les promoteurs du projet ne les avaient intentionnellement
pas valorisés par de superficielles coquetteries. Il fallait œuvrer à un
objectif écru, dans le but de limiter les coûts des travaux, au plus, louer une
superficie de 20 à 35 m2 divisée en deux pièces dans une nudité
imposée, laissant aux locataires le rôle d’aménager sommairement leur
intérieur, dans le cas où leurs revenus le permettaient ; au demeurant,
très peu possédaient un vaisselier comme Katarine Le Doll. Chez plusieurs
familles, l’espace se trouvait encombré par de grands lits pour les enfants,
disposés dans la cuisine, et dans le salon pour les adultes, quand cela
paraissait envisageable. L’intimité, un état dérisoire quand on supposait la
promiscuité des habitants, se camouflait et s’exerçait muette derrière de
larges rideaux. Un mur extérieur de pierres taillées fricotait avec un autre
mur réalisé à partir de briques rouges, le tout recouvert d’un plâtre grossier
sur le verso et d’un crépi blanc qui couvrait le recto des logements.
À quel moment la mairie avait-elle manœuvré, en supposant qu’elle visât cet objectif, pour ne pas se conformer aux données initiales de mises à l’étude par l’Office départemental des Hbm (Habitations à bon marché) à destination du Préfet du Finistère, arrêtées et rédigées pourtant par elle ? « Salubrité parfaite, adaptation aux besoins et coutumes des familles ouvrières de la région » pouvait-on lire dans le compte rendu du conseil municipal du dimanche 21 août 1921.


Cette forme de "paternalisme" exista partout ; pour autant, difficile à défendre ! Mais, quelle(s) alternative(s) ? Monter à Paris, par ex ? Partir comme paysan dans le sud-ouest ou dans les colonies ?
RépondreSupprimerOn a d'autres exemples locaux mieux pensés, "autogérés" comme la Cité des castors. A ce propos, d'après un proche, les notables de Saint-Pol étaient outragés qu'ils puissent installer des toilettes dans leur maison : "comment ça ? Pour quoi faire ? Ils n'en ont pas besoin". C'était impensable qu'ils puissent accéder à de tels installations. Il faut croire que l'hygiène devait être réservée à quelques uns et que les ouvriers n'en avaient certainement pas besoin.
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