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mardi 5 mai 2026

Le Fédéralisme breton n’est pas une décentralisation renforcée

Avec la création du mouvement libéral « Faisons Bretagne », voulu par le député français, Macron-compatible, Paul Molac, le mot « indépendance » réapparaît au cœur du débat public breton — y compris chez ciels qui s’emploient méthodiquement à en nier la pertinence. À force d’affirmer que « l’autonomie n’est pas l’indépendance », ils contribuent paradoxalement à maintenir une affirmation qu’ils prétendent hors de propos. Si le vocabulaire est rétréci, le contexte politique breton reste entier. À n'en pas douter et dans le fond, l'approche de "Faisons Bretagne" est la même : c'est une vision française de l'organisation d'une société, celle du haut vers le bas, celle du ruissellement supposé. Ce modèle social est connu et il est désastreux.


Une partie du microcosme politique breton, de crainte d'être distancée, s’interroge sur les motivations de cette nouvelle initiative. Pourtant, l’enjeu dépasse largement les stratégies de chacun.e à l'échéance des élections régionales. Il révèle une constante : la question du séparatisme n’a jamais disparu depuis le début du XXe siècle, elle a seulement été déplacée, étouffée, ignorée. Mais cette voie ne peut être explorée pleinement qu’à la condition de ne pas être frileux ni timoré, et d’envisager clairement la question du séparatisme comme déterminisme libertaire dans un contexte européen. Le wenojenn de l'indépendance est étroit, mais il n’a jamais été clos.

Avant cela, le nationalisme breton a structuré l’ensemble des courants politiques avant la Seconde Guerre mondiale, avant d’être durablement disqualifié par l’engagement fasciste d’une minorité de fanatiques. Cette disqualification historique, devenue argument politique récurrent, a eu pour effet d’entraver toute lecture renouvelée des traditions politiques bretonnes. Néanmoins quelques survivances idéologiques persistent, dans une logique de reproduction symbolique épuisée, fascinée par une construction nationaliste de la Bretagne adossée à l’idée de la fondation d’un État breton. Réduite à cette seule perspective, la question bretonne se trouve enfermée dans une alternative étroite et xénophobe. Pour contrecarrer cette contraction extrême, et éviter la résurgence d’une calomnie visant l’ensemble des militants bretons, un choix demeure théoriquement pertinent et moderne : celui du confédéralisme démocratique.

Ce choix ne peut être pensé sérieusement qu’à la condition de rompre avec une contrainte persistante : celle d’un fédéralisme compatible avec le centralisme français. Le fédéralisme n’est pas une technique territoriale d’aménagement du pouvoir, ni une modalité avancée de décentralisation, contrairement à l'autonomie. Il suppose une cession réelle de la souveraineté, donc une transformation inéluctable et irréversible en dehors du système pyramidal et multicouche français.

C’est ce que met en perspective Le séparatisme en Bretagne de Michel Nicolas, notamment à travers les extraits de la revue Avel an Trec'h (1) : un projet de fédéralisme allant des communes aux régions, puis aux États, pour aboutir à une République fédérale. Les promoteurs de cette orientation, parmi lesquels Youenn Olier, avaient esquissé une rupture conceptuelle sans la transformer en rupture politique effective. Le fédéralisme restait, chez eux, un compromis plus qu’un basculement.

Dans ce cadre fédéraliste, Goulven Mazéas propose une lecture plus radicale, inspirée des thèses anarchistes de Pierre-Joseph Proudhon. Son Social-fédéralisme (2) développe une critique conjointe de l’État et du nationalisme comme formes complémentaires de domination. L’État y apparaît comme instrument de centralisation des pouvoirs au service du capitalisme, tandis que la nation est analysée comme un cadre artificiel produisant les nationalismes qu’elle prétend contenir.

Mais celui à qui l’on peut véritablement attribuer la paternité d’un fédéralisme à la bretonne reste Morvan Marchal. Longtemps relégué à la marge, notamment en raison de condamnations souvent infondées, il ne saurait être ignoré ni maintenu dans une position secondaire, tant son rôle apparaît aujourd’hui comme celui d’un précurseur majeur. Lecteur lui aussi de Pierre-Joseph Proudhon, le créateur du Gwenn ha du s’oriente progressivement vers une conception fédéraliste, presque naturellement pourrait-on dire.

Autour de lui se structurent alors des outils politiques et intellectuels explicites : la revue « La Bretagne fédérale » et une organisation politique, la Ligue fédéraliste de Bretagne, fondée en 1931. Il publie en 1938 le « Manifeste des Bretons fédéralistes », texte programmatique qui, près d’un siècle plus tard, n’a rien perdu de sa portée et ne peut être disqualifié sans un examen sérieux (3).

Ce qui distingue profondément les penseurs Bretons du XXe siècle comme Goulven Mazéas ou Morvan Marchal (4) des élus politiques contemporains, locaux et/ou parlementaires, est double. D’une part, leur refus de considérer l’État central comme un horizon indépassable de la pensée politique. D’autre part, leur non-alignement à une logique de vassalité permanente : on ne mord pas la main qui nous nourrit.

Aujourd’hui, toute trajectoire politique s’inscrit dans des structures partisanes intégrées aux dynamiques institutionnelles françaises, comme le montre le cas de Paul Molac, dont le parcours s’inscrit dans l’orbite du mouvement présidentiel La République En Marche. Dans ces conditions, l’autonomie de décision et d'action se trouve nécessairement contrainte, réduite à cause de sempiternels carcans réglementaires français.

Déjà, dans leur manifeste fédéral, les coauteurs en étaient persuadés : la solution au problème breton ne viendra pas de l’extérieur, mais d’une capacité interne à formuler et à construire ses propres formes d’expression politique. C’est là une condition première de toute émancipation réelle.

Et pourquoi ne pas commencer par l’organisation d’un référendum sur le statut le plus adapté à un pays capable de s'affirmer, par sa dimension et ses potentialités, auprès d’autres nations européennes comparables ?

(1) Avel an Trec'h, n° 8, mars 1948, p. 3 : "le fédéralisme libérateur"

(2) "Social-fédéralisme", Goulven Mazéas, Presses populaires de Bretagne, 2024

(3) Le Manifeste des Bretons fédéralistes https://bibliotheque.idbe.bzh/data/cle_federaliste/cle_mi-janvier_2016/cle_pnb/Manifeste_des_Bretons_FAdAralistes_.pdf

(4) On aurait pu citer également Ronan Klec'h, Émile Masson, etc.



dimanche 29 mars 2026

Paul Molac. Une vision française de la Bretagne

Le regard est rivé sur l’horizon. L’attitude se veut décontractée. Le code vestimentaire est assumé. La photo du député français, Paul Molac, illustrant le numéro d’avril 2026 du magazine Bretons, proposée par Ouest-France, cristallise l’ambivalence de cet homme : entre modernisme et tradition, maturité et décontraction, ancrage et projection, sérénité et servilité.

Il le dit lui-même : il est « citoyen français de nationalité bretonne ». Il est à l’image du parti présidentiel La République en marche, voulu par Emmanuel Macron, à qui il doit sa seconde mandature comme député en 2017 dans la 4e circonscription du Morbihan. Il incarne tellement la macronie qu’il en imite les codes : tout comme Macron avec François Hollande, il semble avoir oublié les premiers soutiens de gauche qui avaient pourtant fait de lui un député en 2012 (1).

À n’en pas douter, Paul Molac est un pur produit du macronisme : il fait du « en même temps ». Ni de gauche ni de droite, du centre mou plus certainement. Pas vraiment français, mais pas totalement breton non plus, un sabot en Bretagne, l’autre dans la capitale. Le grand écart devient difficile à maintenir.

Les militants culturels relèveront qu’il est bretonnant et, plus exactement, partisan du bilinguisme dans les écoles publiques. C’est exact. Et ? Ce ne sont pas les politiques linguistes qui font la Bretagne. Encore une fois, il oscille entre deux visions : la conservation et l’assimilation.

Son interview fleuve dans la revue a été l’occasion pour lui d’annoncer le lancement d’un énième mouvement politique, nommé Faisons Bretagne, « afin de rassembler tous ceux qui se retrouvent dans l’idée d’autonomie pour la Bretagne », annonce-t-il. À vrai dire, ce n’est pas le passage le plus intéressant de l’entretien : l’autonomie, chez les Bretons, est à géométrie variable, entre régionalisme et fédéralisme, mais doit surtout convenir au centralisme français et au Conseil constitutionnel (2).

Alors, quels passages retenir pour démontrer sa vision française de la Bretagne ? Je retiendrai quatre points.

Premier extrait : « Parce que je suis dans un État où il y a des règles. Sans règles, c’est l’anarchie. Sans règles, il n’y a pas de démocratie, c’est la loi du plus fort. » Est-ce que Paul Molac a choisi de mentionner l’anarchie pour assumer sa vassalité à l’État français ? Il aurait pu dire « sans foi ni loi ». Non, « sans foi ni roi » serait plus conforme à l’esprit.

En quoi l’anarchie serait-elle sans règles ? Si les anarchistes font de l’antiparlementarisme, ces propos confortent leur critique : l'idéal démocratique ne réside pas seulement dans le vote, mais dans la délégation, et non dans la substitution — un terme employé par le député lui-même.

Il serait utile à Paul Molac de lire Émile Masson, Élisée Reclus ou Murray Bookchin, parmi d’autres, pour en saisir les nuances et la pertinence.

À propos, puisque 2026 verra commémorer le décès de Glenmor, que disait-il sur l’anarchie et les libertaires dans le journal La Nation bretonne ?

« Les Latins ont toujours été des individualistes. Ils ont créé d’abord l’État, et l’individu devait se soumettre à l’État pour organiser la société. Pour le Celtique, ce n’est pas du tout ça : c’est l’État qui devait plier, l’individu étant prioritaire et prédominant. Toujours cette notion personnaliste de l’homme, magnifique d’ailleurs, anarchiste aussi, d’où l’anarchie naturelle aux Bretons. On appelle cela anarchie, mais les Bretons sont plutôt libertaires qu’anarchistes. Tout cela, c’est évident. »

Voilà une véritable vision bretonne de la Bretagne, où l’individu prime sur l’État et la liberté n’est pas négociable, n'en déplaise à monsieur le député français.

Second extrait : « Vous avez environ 126 nationalités en Europe. Combien demandent l’indépendance ? Deux. La Catalogne — et encore, ce n’est plus le cas aujourd’hui — et l’Écosse. » Cette affirmation occulte les velléités d’indépendance du Pays de Galles, surtout depuis le Brexit, soutenues par le Plaid Cymru. Selon des sondages récents, environ 25 % des Gallois considèrent l’indépendance comme une option sérieuse. L’ignorance de ce détail est fâcheuse, peut-être volontaire, à trop vouloir découvrir notre bretonnitude, d'autant plus que les liens historiques et culturels entre les deux pays sont évidents. On aimerait voir les élus de Bretagne encourager les Bretons à suivre ce mouvement.

Troisième extrait : « Comme dans les autres régions d’Europe, je souhaite que l’argent de la PAC vienne directement, et que ce soit nous qui fassions la répartition avec les agriculteurs, pour trouver un modèle plus vertueux sur le plan environnemental et productif afin d’éviter les importations. » L’intention est louable, mais encore une fois, c’est du « en même temps ». En agriculture, les modèles bio et productiviste ne peuvent cohabiter. Aujourd’hui, les filières bio sont autant impactées par les pollutions issues du productivisme : air, eau, sol. L’approche holistique a montré ses limites, et la Bretagne continue à en supporter les coûts, directs et indirects à cause de la politique agricole française.

Par ailleurs, prétendre ne plus vouloir importer des produits agricoles revient à dire que l’on ne commercialisera plus de cafés. On sait que le Breton est entrepreneur, mais pas au point d’attendre de fortes variations climatiques pour produire du café sur son sol.

Dernier extrait : À la question : « Est-ce qu’une Bretagne autonome a du sens si c’est une Bretagne à quatre départements ? » le député botte en touche. Sa réponse ne correspond en rien à la question. À moins qu’il sous-entende qu’une Bretagne à quatre départements serait envisageable, et dans ce cas, cette vision devient problématique. Comment prévoir l’autonomie de la Bretagne sans avoir d’abord ramené Nantes et ses coteaux dans le giron breton ? C’est tout simplement inconcevable.

Tout comme la réforme des régions (loi NOTRe, votée en 2015), qui a éloigné la Loire-Atlantique de la Bretagne, le projet d’autonomie sans la partie historique affaiblira d’autant les revendications bretonnes (3).

D’autres points problématiques pourraient être relevés à la suite de ses déclarations, fondatrices du mouvement qu’il entend mener pour les prochaines échéances électorales. Cette tentative politique ne sera que l’énième tentative d’émancipation. Elle est déjà vouée à l’échec : Paul Molac adopte une vision française de la Bretagne, alors qu’il serait plus inspiré d'opter pour une vision bretonne — à condition d’envisager une Bretagne réellement indépendante. Mais cela, à lire l’entretien, c’est probablement trop lui demander.

(1) En 2018, avec d'autre députés, Paul Molac crée le groupe parlementaire LIOT

(2) À noter, tout de même, qu’il semble ne plus avoir les faveurs de l’Union démocratique bretonne, chantre de l’autonomie, alors que, jusqu’à présent, le député français bénéficiait de son appui. En Bretagne, les vents contraires sont mauvais et sentent le pesked de Douarn’, jusque dans son fief de Ploërmel

(3) Réforme des régions: une seule solution, désobéir

https://dderrien.blogspot.com/2014/11/reforme-des-regions-une-seule-solution.html

mardi 10 mars 2026

Autonomie bretonne et nucléaire français : des épousailles impossibles

Cet article ne se veut pas un énième réquisitoire contre le nucléaire, qu’il soit civil ou militaire. Les ONG environnementales et les sources scientifiques indépendantes ont déjà largement documenté les effets négatifs et multiples de cette énergie — de l’extraction dans des pays autoritaires au stockage contreversé des déchets, en passant par l’hypocrisie de l’enrichissement de l’uranium en Russie. Il s’agit ici surtout de mettre en perspective le scénario (improbrable ?) concernant la production énergétique d’une Bretagne disposant d’une autonomie politique, avec une assemblée comprenant impérativement des délégués de la Loire-Atlantique.

Le parc éolien offshore de Neart na gaoithe a commencé à injecter de l’électricité sur le réseau écossais. Photo : Ouest-France. 2024

Si le rattachement de ce département à une Bretagne « historique » demeure le préalable indispensable à l’obtention d’un nouveau statut breton, il convient d'ores et déjà de s’interroger sur le devenir du site de Cordemais. Ancienne centrale thermique, l’usine s’est engagée dans une reconversion vers la préfabrication de tuyauteries nucléaires, avec un effectif pouvant atteindre près de 200 salariés. À cette question de reconversion s’ajoute l’incertitude d’une éventuelle réforme territoriale : quel groupe politique serait capable d’expliquer à 200 foyers la nécessité du passage de la Loire-Atlantique d’une administration décentralisée à une région autonome ? Quelles garanties pour le maintien de l’emploi dans cette activité nationale ? Et quel serait le positionnement stratégique de l’État français, actionnaire majoritaire d’EDF ? Y aurait-il une opposition syndicale ?

En admettant que la première étape — une Bretagne à cinq départements — soit acquise, quelles seraient les conséquences sur le secteur de l’énergie électrique ? La B5 consomme environ 30 TWh/an (particuliers et entreprises). Si l’on retient un niveau de production locale de 10 TWh, la B5 ne disposerait que d’une autonomie énergétique de 35 %, un niveau largement insuffisant pour parler d’autonomie réelle. L’équation est simple : puisque la B5 produit si peu, elle doit importer massivement de l’électricité provenant presque exclusivement de l’énergie nucléaire, issue des centrales de Flamanville ou de Chinon, ainsi qu’une part non négligeable d’énergie hydraulique acheminée depuis les barrages des Alpes ou du Massif central.

En admettant maintenant que la « péninsule électrique » obtienne, de manière démocratique, par un suffrage quelconque, en levant les verrous constitutionnels, le statut d’un territoire autonome, que devient la question de la production et de la consommation d’électricité ? La France a choisi une péréquation tarifaire nationale : qu’il soit Breton ou Limousin, le consommateur bénéficie du même prix sur l’ensemble de la métropole.

L’hypothèse lointaine d’un passage de la B5 à une collectivité autonome, selon de nouvelles règles rédigées avec l'accord incontournable de la France, pourrait avoir un impact direct sur le coût de l’énergie pour les autres consommateurs français. Avec une baisse prévisible du PIB national, l’État français exigerait mécaniquement des compensations fiscales et tarifaires. Il n’est pas à exclure que l'État, à travers EDF, revoit sa grille tarifaire pour les Bretons, particuliers comme entreprises : l’État n’a aucune raison de ménager des collectivités qui remettent en cause sa vision d’une France « une et indivisible ». Le nucléaire fait partie de ce pack commun.

Si la Bretagne, B4, ne met pas en œuvre un véritable plan Marshall de l’énergie, en écartant la création de sites nucléaires de son mix énergétique (1), son autonomie politique, même partielle et négociée, restera une chimère, trop dépendante d’un secteur vital pour l’ensemble de la vie locale. La généralisation de l’approvisionnement en énergies renouvelables devient alors une option sérieuse pour garantir, de manière pérenne — quoique partielle —, une autonomie énergétique à la Bretagne. Il convient alors de différencier les sites de production, y compris par une implantation limitée de parcs éoliens (2)

Tout comme l’Allemagne a dû composer avec le charbon, la transition énergétique bretonne passera inévitablement par l’importation d’électricité nucléaire. Mais, plus tôt les décideurs bretons couperont le câble avec la France, plus tôt la Bretagne pourra atteindre le niveau de crédibilité énergétique dont jouissent les Écossais (3), grâce notamment à leur énergie éolienne offshore (4). Il est plus que temps pour les autonomistes bretons de rompre avec le conservatisme français.

PS : à rappeler pour les dingos de l'atome : la meilleure énergie est celle que l'on ne consomme pas.

(1) Le groupuscule d'extrême droite, le Parti national breton, a programmé de façon unilatérale le déploiement de mini-réacteurs nucléaires dans son plan énergétique, à échéance de 2035.  

(2) La Bretagne possède un potentiel exceptionnel parce qu’elle combine : vents atlantiques puissant, longue façade maritime, courants de marée très fort.

(3) Le vent au service des distilleries de whisky écossais

https://www.energiesdelamer.eu/2021/03/08/lindustrie-ecossaise-du-whisky-utilisera-lhydrogene-des-parcs-eoliens-en-mer/

(4) En Écosse, le parc éolien en mer de Neart na gaoithe commence à produire de l’électricité

https://lemarin.ouest-france.fr/energie/energies-marines/en-ecosse-le-parc-eolien-en-mer-de-neart-na-gaoithe-commence-a-produire-de-lelectricite-d08166b2-8d4d-11ef-9d74-cdf49a297048









samedi 14 février 2026

Montée des eaux. Quand Goulven deviendra Goulven-les-Bains

Repartage. Première parution, novembre 2021. 

Montée des eaux. Quand Goulven deviendra Goulven-les-Bains ou comment le bourg sera englouti.

La vue la plus remarquable de la baie de Goulven est réservée à la colline de Plouider, d'une laideur sans équivoque, qui surplombe le bourg de Goulc'hen. Planquée entre les toits, se niche la flèche de l'église du XIème siècle. De ce panorama, elle perd de sa grandeur face à l'embouchure de la grève qui se moque d'elle par sa forme, nettement mise à son avantage dans une robe brunie par la végétation rase. Plus loin, de l'autre côté du bras de mer tortueux, se calent une des autres communes du pays Pagan, Plouneour-trez. On ne s'attarde pas, car au creux de la vasière, l'extrémité de la langue des dunes de Keremma vient lécher la Manche toujours plus gourmande à voir les premiers éboulis sableux dans les herbus. Sur la droite, en contrebas des prairies convoitées par le bétail, s'étale une roselière dense, stoppée nette par une ligne rectiligne témoignant de l'activité passée des hommes. 

En s'approchant de Goulven, l'église se dévoile maintenant pleinement. L'étalement urbain hideux a épargné cette paroisse léonarde, convoitée uniquement par la mer qui s'immisce sur la bordure côtière. Deux ou trois rangées de maison encerclent ce lieu de dévotion, si serrées qu'on aurait l'impression qu'elles lui serviraient de remparts contre les éléments déchainés le moment venu. Ce village semble avoir dérivé au gré des courants et avoir échoué dans un creux de dune. Une arche d'un autre temps ? Et si le déluge ne s'était pas encore annoncé ?  L'inspection du bourg est égale à ce que l'on ressent : les murs figés délavent les fenêtres blêmes. Le silence instinctivement, semble lui avoir déserté déjà face au péril encore invisible. Même le deuil, en ce jour de commémoration, a préféré déguerpir pour être célébré sur les hauteurs environnantes.

Pour l'instant, le badaud dans les dunes est fort à son aise. Tant de joggers soucieux de leur bien-être, tant d'ornithologues amateurs happés dans la recherche d'un oiseau d'exception. Tandis que les premiers dandinent sur les sentiers, les autres en vigie, scrutent avec leurs appareils télescopiques la frange de la roselière ou bien les chevelus de la vasière, sans se soucier, les uns comme les autres, de ce qu'il advient de leur lieu de loisirs. Car il ne faut pas attendre les prévisions dévastatrices de ce début de siècle pour mesurer les premiers dégâts occasionnés par la montée inéluctable des océans. A en croire la carte interactive conçue par l'Institut de recherche américain Climate Central (lien ci-dessous), le littoral breton sera profondément égratigné par la montée des eaux d'ici à 2100, avec une élévation progressive du niveau de la mer de 1 mètre. Cette projection n'est pas une prophétie biblique ni une vision burlesque d'un écologiste. Elle est déjà tangible et bien visible quand elle s'effondre sous nos yeux. Et ce n'est pas un vulgaire cordon censé protéger la dune du piétinement humain qui endiguera ce phénomène, l'effacement des dunes ne viendra pas de la terre mais bien par la mer.



Ni le Conservatoire du littoral, propriétaire du site, qui se voyait comme le garant d'une nature sauvage préservée d'ici à 2050, ni la communauté de communes de la baie du Kernic qui en est le gestionnaire, ne pourront freiner l'ardeur d'une mer à jamais étal jusqu'aux premières encablures de Goulven. Mais l'érosion dunaire ne sera pas la seule modification notable de la côte bretonne. Les réseaux routiers seront avalés. Les propriétaires d'habitats côtiers érigés dans l'avidité de s'octroyer un bout de mer, privilégiés par la capacité financière de leur famille, verront leurs biens se dévaluer quand les vagues s'abattront, encore et encore, sur leurs toits délavés, troués par la puissance de tempêtes toujours plus ravageuses. En l'absence d'occupants ce sont les embruns qui s'inviteront dans les salons, salinant les meubles, souillant les lits, ils grignoteront le portrait décrépi de leurs aïeuls. C'est une anomalie clinique que d'avoir autorisé à la construction sur le front maritime breton.

Le plus insolite dans tout ça, est que l'homme ingénieux Louis Rousseau avait déjà modifié au 18ème siècle les caractéristiques de la baie de Goulven en comblant 500 ha de marais inondables pour en faire de bonnes terres agricoles (comme si le Léon en manquait...). C'est ainsi que la digue sert de barrage aux marées montantes, mais sera bien fragile et désuète devant les déferlantes futures, résultantes elles aussi des activités humaines.  A la décharge de Monsieur Rousseau, qui ne pouvait pas s'appesantir sur l'impact de ses décisions quelques centaines d'années plus tard, nous, nous savons ce qui se passe et ce qui se passera. Et que faisons-nous ? Eh bien, nous continuons à nous aveugler dans l'horizon de nos jumelles et à lorgner nos chaussures de sport, en attendant de voir l'anse du Kernic se transformer en ilot. Tout comme le bourg de Goulven qui gouttera aux joies de baignades glaciales et océaniques. Ses murs finiront par s'affaisser, telle la ville d'Ys en son temps. Et si Goulven-les-Bains n'était pas un mythe mais une prédiction ?





https://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/montee-des-eaux/carte-monteedeseaux-votre-ville-ou-votre-plage-sont-elles-menacees-par-le-rechauffement-climatique_4205309.html?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR3Sec8Uep3O_Ajf6aQ4zWg0ejOifgz_NHwvv-Hc6rixIc61h8BY1xAwA40#Echobox=1635348954-5


Calcul de l'empreinte écologique de l'auteur : 2.5 T de rejets de CO2 en 2025 (niveau de soutenabilité : 2 T selon les données de l'Ademe)



lundi 26 janvier 2026

"Les naufragés de St-Pol-de-Léon". Du manuscrit au livre


Le gérant de la Maison des Éditions des Montagnes noires a confirmé la publication dans son catalogue de mon prochain livre : Les naufragés de Saint-Pol-de-Léon, en juin ou septembre prochain.

Synopsis 

À partir de 1924, le quartier de Creac’h Mikael, dit Kermi, est construit à l’écart de Saint-Pol-de-Léon pour loger une population ouvrière issue des milieux populaires. Pensé comme une solution pragmatique à la pénurie de logements, il devient rapidement un espace de relégation sociale. Isolés géographiquement et symboliquement, ses habitants vivent entre précarité économique, conditions de travail pénibles — notamment dans l’emballage légumier — et méfiance persistante de la population locale.

Le récit s’attache à décrire le quotidien de ces hommes, femmes et enfants, pris dans un système social qui les maintient aux marges. À travers une chronique nourrie de faits historiques et de trajectoires humaines, le livre explore la formation d’un microcosme singulier, fait de solidarités discrètes, de conflits internes, de résilience, mais aussi d’échecs. Kermi apparaît comme un monde en soi, régi par ses codes, ses silences et ses fractures.

Sans héroïsation ni misérabilisme, l’ouvrage met en lumière les tensions sociales qui traversent le quartier : rapports de classe, sentiment d’exclusion, poids du travail saisonnier, fragilité des structures familiales. Certaines trajectoires basculent dans l’indigence, révélant les limites des mécanismes de solidarité et l’absence de véritables perspectives d’ascension sociale. Toutefois, l'auteur décrit, à travers des scènes particulières, des moments de communion.

En croisant personnages réels et figures fictionnelles, Les Naufragés de Saint-Pol-de-Léon propose un portrait inédit et collectif de la condition ouvrière dans le Haut-Léon au XXᵉ siècle. Le livre interroge la mémoire d’un lieu longtemps ignoré et restitue, avec rigueur et distance, l’histoire de ceux et celles qui y ont vécu, travaillé et parfois sombré. Un siècle après la construction du quartier, cette chronique s’impose comme une tentative de restitution fidèle d’un monde disparu, sans chercher à orienter l’émotion du lecteur, mais en donnant à voir les mécanismes sociaux à l’œuvre.

Marie Goasdu, à droite sur la photo. Avec le chien Pinard


Extrait

La première fois que Suzette Riou rencontra, ou plutôt entendit Marie Goasdu, c’était il y a plus de 20 ans, en avril 1947. Sa voix, criarde, variant dans les graves avec un fort accent breton, tonnait sur le marché, près des Halles. Sa colère se faufilait jusqu’à la grande place du parvis face à la cathédrale, ondulant dans les rafales, à travers les tentes des déballeurs. Son outrance se fracassait sur la façade imperturbable, imperméable de la cathédrale, tambourinait sur le portail à deux baies puis rebondissait dessus sans que celui-ci voulût céder. Avant même de la voir, Suzette comprit à qui elle avait affaire.

À ce niveau, Suzette qui remontait la Grand-rue, ne percevait que des fragments d’indignation, un mélange d’éructation dit en français et en breton. Le tintamarre ordinaire créé autour des étals ne parvenait pas à éteindre l’intonation courroucée de Marie Goasdu. Goasdu, homme noir, homme sombre : un nom qui convenait à l’humeur de Marie Derrien. 













mardi 6 janvier 2026

"Les naufragés de Kermi". Extrait. Le pique-nique

Publié en janvier 2025. Corrigé et mis à jour un an plus tard.

L’été 1958 étincelait avec force, permettant à la lumière de ruisseler sans entrave. Au-dessus de la bande côtière, le bleu avait kidnappé le ciel depuis plusieurs jours, reléguant la masse nuageuse aux contours des Monts d’Arrée qui calfeutraient leurs crêtes d’une étoupe grossière. À l’aurore, il badigeonnait de sa couleur des heures consacrées à l’expectative. Même les oiseaux désertaient l’azur pour ne pas déchirer dans leur vol cette plénitude que la joie des enfants amplifiait. Cette immobilité heureuse gagnait les enfants.

Marc-Jean Derrien, communiant. 1960

La chaleur se logeait lentement dans les corps, au fur et à mesure que le soleil parsemait la terre et la mer de son abondance fertile. Les jeunes papillonnaient dehors, jupes courtes, shorts et chemises légères, dès l’aube éteinte comme s’il fallait amasser le plus possible de satisfaction, surtout ne rien louper, parvenir à tout ce qui attendait, à vouloir ravir une multitude d’excitations. Sur la Plaine, les chiens bataillaient contre les enfants, jappaient sans succès pour conserver leur royaume, pendant que les volatiles slalomaient entre leurs jambes pour échapper à la vélocité des tirs de ballon. Tout ceci convenait à Marc jusqu’à l’appel de sa grand-mère. « Marco ! Ohe ! Marcooo ! Criait-t-elle, insistant bien sur un « r » qu’elle enroulait sous sa langue alors que le « k » remplaçait le « c », achevant ce prénom dans un « o » lesté. Ce n’était pas qu’une question de prononciation. C’était pour cela, ce « o », une particule qu’il trimballait de façon à renforcer son côté latin et effacer toute allusion éventuelle à son origine germanique. Marc, navré, larguait les autres enfants, et se ruait vers le n° 30. Elle reconnaissait sans le dire, ne dévoilant aucun encouragement, que Molly et son fils faisaient du bon boulot avec leurs ouailles et surtout avec Marc. « Oui mémé ? Qu’est-ce qu’y a ? » Marie Goasdu aimait ce garçon. Toujours premier de sa classe, obéissant à sa grand-mère avec ça, et puis il était beau. Déjà à presque 10 ans il arborait un bel air italien, avec ses cheveux sombres, renforcé par une masculinité affirmée et ténébreuse. Son menton, cacheté d’une fossette naissante, lui octroyait un attribut gracieux, une marque divine lésant les autres garçons de son âge puisque l’on prétendait que c’était Dieu, lui-même, qui y avait posé son index de façon à désigner ceux qui le seconderaient pour propager la bonté des hommes.

L’affection n’excluait jamais l’utilité. « Tu vas m’aider à étendre les toiles pour le pique-nique à midi. Va chercher ton cousin pour les récupérer au grenier ! Ajoutait-t-elle, assise dans la maison près de la fenêtre ouverte, son poste d’observation.

-          On fait pique-nique ce midi ? Ouais ! Chouette !

-     Et pense à prévenir ta mère et tes frères et sœurs. Ah oui ! Rhoo ! Ferme ta gueule, Pinard ! Le chien, affalé sous la table, sentait le besoin de rivaliser avec celle qui aboyait, demande-lui si je peux t’envoyer faire des courses avec René.

-         Oui Mémé. »

L’été pouvait bien s’étendre à perte de vue, certaines injonctions ne souffraient aucun retard. Marc se braquait dans l’autre sens, dévalait la pente, démantibulé comme une marionnette, puis freinait au dernier moment pour ne pas s’écraser sur la route. Le messager accomplit sa mission avec le sérieux qu’exigeaient les ordres de la maison.

Au cours des années 50, les départs pour les vacances d’été dans des campings du littoral se généralisaient, sauvages ou pas. Les automobiles plus spacieuses permettaient aux familles de voyager sur de plus longues distances. À Kermi, à défaut d’argent et de voiture, Marie Goasdu avait eu l’ingénieuse idée de planter sur les fils à linge, de gros sacs en jute qu’elle avait cousus entre eux et d’ordinaire utilisés pour stocker dans le grenier les pommes de terre. Ainsi, se montait un campement provisoire au milieu des champs d’artichauts, pour la plus grande joie des enfants. Marc et René, revenus de l’épicerie, n’étaient pas au bout de leur peine. « Bon, maintenant vous allez acheter du lait chez les Guillou. Tiens, Marco, prends les sous et va chercher le pot à lait. Et vérifiez bien que la mère Guillou ne mette pas trop de mousse, hein ! Quelle voleuse celle-là aussi ! Et ne tardez pas trop sur la route. » La ferme des Guillou se situait à l’arrière de Kermi, au-delà d’un talus qui balisait la route de Santec. Pour avoir du lait frais, on devait passer après la traite du matin et glisser quelques pièces dans la vilaine main de la maritorne surnommée « Mique ». Affichant un air rogue et bourru, elle les inspectait minutieusement avant de les fourrer dans la poche de sa blouse. À chaque fois, c’était la même scène, les mêmes manières grotesques. On sentait, et même s’ils la remerciaient, qu’elle n’appréciait pas vraiment ces fripons de Kermi en les accueillant avec réticence, toutefois un sou restait un sou. En guise de butin illicite, c’était souvent que les garçons s’autorisaient une halte à l’abri du talus et lampaient ce liquide soyeux et encore tiède. En cas de suspicion sur la quantité vendue, Marie Goasdu n’aurait qu’à râler après cette pingre. Mais avant de déposer le pot chez Marie Goasdu, il ne fallait surtout pas oublier d’effacer la minuscule moustache opalescente au-dessus de la bouche. 


Texte inspiré de faits réels

lundi 11 août 2025

Les naufragés de Kermi. Extrait. Ifig Droch

 

Au cours de la nuit du mercredi 20 et jeudi 21 juin 1962. Quelque part dans le Léon

 

Déversement d'artichauts. Rue centrale de Saint-Pol-de-Léon. Juin 1962

Le vélo d’Ifig Droch, déboulant à vive allure sur un sentier accidenté par le passage entêté des tracteurs, éclata l’obscurité par l’éclairage du phare qui sautillait à cause des excavations que la pluie avait creusé par endroit, lequel éclairage agressait la nuit au moindre écart de trajet. Le faisceau divaguait sans cesse et donnait l’impression de vouloir échapper à ces conditions d’usage inhabituel, douloureux pour le cycliste, presque avachi sur sa monture, tant ses bras le tiraillaient. La hanche droite le faisait particulièrement souffrir. « J’aurai bien mérité mes billets », se répétait-il pour se donner de l’allant. Parce qu’il était en retard sur l’heure fixée, on ne savait trop qui du vélo ou d’Ifig Droch était le plus tapageur, à entendre l’un grincer sur les pignons et l’autre ahaner dans de long souffle ininterrompu. Pour l’avoir pourtant emprunté  régulièrement, Ifig Droch avait estimé qu’il ne lui aurait pas fallu plus de 20’ pour rallier le point de rendez-vous où il avait à rejoindre un administrateur incontournable de la Sica, un confrère à Alexis Gourvennec, absent, lui, de Bretagne du fait d’un déplacement à Paris. En tous les cas, la virée ne fut pas des plus discrètes, alors que cela paraissait impératif en raison du caractère confidentiel de la rencontre. Le lieu, particulièrement excentré des principales voies de circulation, n’avait pas été choisi au hasard puisque quelques cyprès touffus, disloqués en épis par les rafales de vent, formaient une allée trapue, à peine plus étendue que la longueur d’une voiture, un vestige dont on ignorait l’origine et le but, à moins de couvrir d’ombre partielle les corps outragés d’anciens cultivateurs au repos. Ce n’était pas tant l’éloignement que l’état du sentier qui retarda l’ouvrier emballeur. Ce fut d’ailleurs ce qu’il prétendit à son interlocuteur, dès sa fin de course sous les cyprès. L’administrateur de la Sica avait au préalable repéré le visiteur du soir grâce au léger halo du phare tressautant car deux clignements fugaces des feux de sa voiture vinrent signaler sa présence. Le conducteur sortit mais resta cloîtré dans le noir, à l’arrière de la portière. «  Vous êtes en retard. Je finissais par croire que vous aviez renoncé à venir. » Ifig Droch n’eut pas le droit à un mais à deux reproches dévoilant, sans le moindre doute, l’état d’agacement de l’administrateur.

- Je voudrais vous y voir, tiens ! Pédaler en pleine nuit sur un chemin défoncé, c’est pas commode, parvint à rétorquer Ifig Droch, entre deux prises profondes de respiration,

- On ne peut pas dire que la discrétion soit votre fort. On aurait pu vous entendre à des kilomètres à la ronde, fit-il remarquer, consterné. Et puis, est-ce que vous pourriez éteindre votre phare ? On croirait celui de l’île de Batz ! Vous m’aveuglez avec ! Est-ce que je dois vous rappeler que si l’on venait à savoir que je vous ai approché, nous serions disqualifiés auprès même du gouvernement. Les enjeux sont d’importance cruciale pour notre région ! En avez-vous seulement conscience ? Ifig Droch s’empressa de s’exécuter avant de reprendre la parole,

-  Ah ça ! Pour sûr que j’en ai conscience ! A voir le bordel que vous avez foutu mardi* dernier dans les rues de Saint-Pol ! Nom d’une pipe ! Y avait une sacrée quantité d’artichauts de déversée ! On peut dire que l’on s’ennuie pas avec à vous. Ça que non ! D’ordinaire l’ambiance de la ville est plutôt austère mais là… Avec tous ces flics en plus dans les parages, on a de quoi prendre conscience que vous plaisantez pas ! Vous m’direz que c’est pas une première, mais là c’est le pompon. Et avec ce qui s’est passé aujourd’hui, vous vous êtes pas faits que des copains parmi les emballeurs, ça râle sec après vous ! Croyez-moi.»» Alors que les négociations de la Sica avec le ministère de l’agriculture à propos de l’organisation des marchés patinaient et l’application longtemps exigée des mesures des aides du FORMA (Fonds d’orientation et de régulation des marchés agricoles) tardait dans on ne sait quelle prise de décisions, la météo trop clémente du printemps occasionna une surproduction d’artichauts notamment le lundi 18 juin. Ce surplus de tonnage satura les marchés, risquant l’effondrement inexorable et incessant des prix pourtant fixés à un plancher par la seule décision de la Sica, et qui fragilisait la réforme ardemment soutenue par ses adhérents. La grève d’EDF, qui perturbait le bon fonctionnement du marché au cadran, ajoutait à l’incertitude, sachant que de leur côté les cheminots prévoyaient un mouvement de débrayage et si tel était le cas, les départs aléatoires de wagons à partir de la gare de Saint-Pol-de-Léon accentuaient la pression sur les expéditeurs, dont certains indépendants, comme Job Moal de Plouenan, qui n’avaient pas signé la convention du 22 novembre 1961, un accord entre négociants et la Sica. A n’en pas douter, se sentant déjà acculé au changement par la contrainte exercée par les Sica, il serait désireux de voir embarquer sa marchandise en priorité. « Bon, venons-en au fait. Avez-vous des renseignements à me transmettre pour demain ? Questionna en s’impatientant l’administrateur,

- Oui… En effet, je pense que j’ai des infos qui pourraient vous intéresser… Mais, avant toute chose, j’aimerais voir la couleur de ma… Gratification…. » L’administrateur sortit nerveusement de la poche de son long manteau une enveloppe bondée par les billets de banque, puis la tendit vers Ifig Droch qui la décacheta sans attendre pour lorgner son contenu. Après avoir allumé une petite lampe de poche, il examina avec avidité la récompense de sa délation. A ausculter son faciès, on aurait pu entre apercevoir la grimace qui le lacérait fréquemment, quoique celle-ci, contrairement aux autres, avait une marque bien plus profonde, bien plus intime, bien plus savoureuse, étirant la commissure droite de la bouche vers le haut. « Bon, il ne manque rien. Que voulez-vous savoir exactement ? Le ton emprunté par Ifig Droch confinait au ridicule en comparaison aux manières habituelles du rustaud. Prenant une longue respiration pour se ressaisir, l’administrateur pesta,

- Éteignez votre torche, bon sang !

- Pas de panique. C’est bon, voilà…,

- Est-ce qu’il est prévu demain une expédition au départ de la gare de Saint-Pol ? Parvint-il à dire en soupirant, partiellement exaspéré,

- Oui, d’après ma source,

- D’accord… Est-ce que vous pouvez me donner davantage de détails ?

- Bien-sûr ! Job Moal avec ses gars, ils ont prévu de charger demain vers midi,

- Très bien… Est-ce que votre source est fiable ?

- Bien entendu ! C’est Jean Toux de Kermi et qui travaille à la gare comme emballeur,

- Je n’avais pas forcément besoin de connaître son identité… Je vous demandais juste si on pouvait se fier à lui,

- Bah ! Jean Toux ! Rien à craindre. J’ai juste réussi à lui soutirer quelques bricoles sans qu’il s’en rende compte, pas d’inquiétude à avoir.

- Dites-moi, toute autre chose… J’avais une dernière question… Qu’est ce qui vous motive à agir de la sorte ? L’argent ne suffit pas à tout expliquer. Si ? Ifig Droch fixa intensément l’obscurité, histoire d’invoquer tous ses souvenirs,

- Eh bien, il y a quelques années, j’ai chuté d’un wagon lors du chargement de choux fleurs, des moyens, vous savez, ceux que l’on met par 18 têtes dans les cageots. Il fallait se presser comme toujours. Ce jour-là, il pleuvait des cornes, j’vous dis pas. J’ai glissé et chuis tombé sur une rail, direct sur la hanche. Résultat : plusieurs semaines sans bosser. Quand j’suis revenu le contremaître de l’époque, René Saillour, un connard de première, m’a remis au rangement des palettes dans les wagons alors qu’il me fallait un poste moins physique. Forcément, comme ça traînait avec ma hanche douloureuse, il était tout le temps sur mon dos à gueuler comme un putois. J’ai fini par aller voir Jobic Sévère. Il m’a  répondu que si je n’étais pas satisfait, j’pouvais aller voir ailleurs. J’l’ai pris au mot. Me voilà aujourd’hui devant vous. De toute manière, j’pouvais déjà plus saquer tous ces expéditeurs qui se font du pognon sur notre misère. Et moi, au fait, j’peux savoir ce que vous avez prévu pour demain ?

- Ça, ça ne vous concerne en rien,

- Ouais… J’parie qui va y avoir du reuz encore. Ifig Droch se sentait ragaillardi depuis que l’enveloppe s’était calée dans la poche de son pantalon, comme si cette boursouflure lui octroyait une certaine virilité qui se débinait depuis longtemps. Mais c’est vous qu’avez raison. Après tout, vaut mieux pas que chois au courant. Certains d’entre vous, ont la réputation d’avoir la main lourde, hein ! Et avec les menaces de mort pour certains Soco, on est à la limite des méthodes de barbouzes. Oh… Chui pas en train d’insinuer que vous y êtes pour quelque chose. Attention ! On peut pas tout contrôler, n’est-ce pas ? Et puis je serai muet comme une tombe ! Comptez sur moi. J’veux pas d’ennuis, moi. Et qui pourrait croire d’ailleurs que l’on s’est vu ? Hein ?  Allez ! Je file. J’ai un bout encore à faire avant d’aller me pieuter. Et vous savez ce que c’est ? Demain je dois être à 8 h. au dépôt de Jobic Sévère. Y’a toujours des indépendants qui viennent livrer. Allez ! Ça a été plaisant de faire des affaires avec vous ! A une autre fois, qui c’est ?» L’administrateur, sans attendre son reste, partiellement irrité par la diatribe d’Ifig Droch, s’engouffra dans la voiture, démarra diligemment puis attendit de s’être éloigné des haies de cyprès de quelques dizaines de mètres pour allumer les phares. Il fallait maintenant téléphoner à qui de droit, à la condition qu’il n’y ait pas eu de sabotage des poteaux téléphoniques, pour mobiliser les troupes, en prévision d’une intervention musclée à la gare.

Le lundi 18, dans la soirée, Alexis Gourvennec avait convoqué les producteurs pro Sica pour une Assemblée générale aux Halles de Saint-Pol-de-Léon. Il proclama devant plus de 2000 agriculteurs : « Votre détermination constituera le départ d’une flambée de manifestations qui prendront la forme et la durée qu’il faudra. Pour une dernière fois, nous jouerons notre carte jusqu’au bout. Il n’y aura pas de trêves ni de tables rondes, nos problèmes sont connus. Nous irons s’il le faut jusqu’à la dernière extrémité pour que satisfaction nous soit donnée, bien que le procédé nous répugne. »

*Le mardi 19 juin, 50 tonnes d’artichauts demeureront invendues. Les dirigeants de la Sica décidèrent de passer à l’action. À leur appel, tous les tracteurs remplis d’artichauts descendirent sur deux colonnes de la place du marché au cadran, Place de l’Evêché, et se dirigèrent vers la gare de Saint-Pol-de-Léon. Lorsque les premiers furent arrivés à destination, la double colonne s’immobilisa et les remorques furent déchargées en pleine rue. Après le départ des véhicules, apparut une voie complètement obstruée par des artichauts sur tout l’axe centrale. La même action de déchargement fut pratiquée à Plouescat, Cléder et Taulé. Les rues furent dégagées dans la soirée par les employés des services publics. La journée se termina sans incident grave, mise à part une vive altercation entre le directeur du groupement des indépendants, Jean Yves Guivarc’h et des adhérents de la Sica.


lundi 12 mai 2025

Les naufragés de kermi - Extrait - La salubrité parfaite

 


Sous prétexte de pénurie de logements, il fut décidé, lors du conseil municipal, le dimanche 21 août 1921, sous l’égide du maire, le Comte de Guébriant, la construction de « logements ouvriers à bon marché », au lieu-dit « Creac’h Mikael », à l’emplacement d’anciens rites, transformé en dépotoir. A contrario, aurait-il fallu s’orienter vers une décision aussi scélérate ? Sous couvert, de la part des notables de la commune, d’un acte charitable, quoique sujet à l’augmentation du coût des travaux et de la main-d’œuvre, n’y aurait-on pas camouflé une décision plus manichéenne de maintenir une population avec sa harde peu éduquée, quasiment illettrée, coincée dans une langue bretonne à sabots, assujettie à des petits métiers ? Suffisants, tout juste, à justifier leur existence ? Mais néanmoins si spécifiques pour le maintien d’une caste ô combien souveraine ?

Enclavé et esquiché dans un triangle, entre les routes de « Sieck » au sud, de « Santec » au nord, et des rails à l’ouest qui partaient vers Roscoff d’un côté, de l’autre rejoignaient la gare de Saint-Pol-de-Léon avant de s’égarer dans l’arrière-pays morlaisien, le quartier comprenait dès 1924 un total de 12 maisons. Elles se répartissaient à parts égales sur deux pans parfaitement rectilignes, soit la partie du « Haut », du n° 30 au n° 40, puisque exposée sur la ligne la plus élevée de la butte, et celle du « Bas », du n° 10 au n° 20, qui s’alignait au ras de la route de « Sieck ». Si le principe, non dévoilé dans un procès-verbal municipal, résidait dans le fait de repousser à la périphérie la plus excentrée du centre ville, le nouvel aménagement, le passant, qui plus est étranger, s’étonnait de noter qu’il s’accrochait sur un promontoire. Dépourvu de végétation, ce promontoire ne pouvait être ignoré du regard, d’autant qu’à l’avant s’inclinait une pente douce où pullulaient les petites parcelles, traversées et quadrillées par des talus affaissés que se disputaient des raidillons clandestins.

Au visiteur de passage ou de hasard, à partir de la route qui grimpait vers Roscoff, le soin de lorgner, maintes fois et longuement sur cette saillie urbaine. À force de nombreuses désapprobations mondaines, les façades des maisons se détérioraient, lesquelles finissaient par avoir leur aspect roussi aussitôt placées sous l’axe du levant. Si le voyageur avait auparavant sillonné le Haut-Léon, nul lieu à la ronde ne venait lui remémorer un tel ensemble, le conservateur léonard n’étant pas de surcroît réputé pour entreprendre une quelconque échappatoire à sa monotonie architecturale et briser des siècles de sédimentation granitique, calfeutrée dans les flèches de la Cathédrale et de l’église du Kreisker.

Avec ce type d’habitat, on frôlait l’indécence sociale.

Ailleurs, dans d’autres misères caillouteuses, dissimulée sous quelques baobabs, on l’aurait nommée une case ou bien, plus à l’est, une isba, végétant sous un amas de neige, décrite si piteuse par Dostoïevski. On entretenait visiblement les stigmates de classes pour justifier la réputation d’une prospérité discrète, surtout si on y logeait des « petites gens », censées pourtant être dissimulées. Tout au contraire, on infligeait à la vision panoramique une attraction nuisant à la promotion de la robustesse du patrimoine saint-politain. Avaient-ils nécessité à exposer leur pouvoir à dominer les plus démunis par cette forme de relégation ? « Voyez ! Regardez comment nous exposons notre désagrément en les éloignant de nos rues. Prenez modèle ! Voyez cela comme une libération, une préservation de nos mœurs et non comme un tourment ». Pourtant, l’essentiel fut préservé, sinon évité : le fronton de mer se faufilant du domaine des « de Guébriant » jusqu’à la crique de la grève du Mans, s’immergeant pleinement dans la rade de Morlaix, avait pour unique attribution l’émergence majestueuse de demeures de caractère qui rivalisaient avec celles de l’autre rive de la baie, sur la commune de Carantec. Les regards sur l’océan se méritaient, à travers une contemplation de classe. 

Chaque maison, de deux niveaux et d’un grenier, à vocation de stockage des sacs de 50 kg de charbon, et des pommes de terre étalées à même le plancher et consommées dans l’année, où l’on accédait par un escalier en forme de colimaçon, était étroitement proportionnée pour accueillir entre trois et quatre familles. Nul ne savait exactement comment étaient attribués les logements, partagés entre le locatif et le privé. En fonction des nécessités ? Sur recommandation ? Avec l’appui d’un quelconque commanditaire ? Les promoteurs du projet ne les avaient intentionnellement pas valorisés par de superficielles coquetteries. Il fallait œuvrer à un objectif écru, dans le but de limiter les coûts des travaux, au plus, louer une superficie de 20 à 35 m2 divisée en deux pièces dans une nudité imposée, laissant aux locataires le rôle d’aménager sommairement leur intérieur, dans le cas où leurs revenus le permettaient ; au demeurant, très peu possédaient un vaisselier comme Katarine Le Doll. Chez plusieurs familles, l’espace se trouvait encombré par de grands lits pour les enfants, disposés dans la cuisine, et dans le salon pour les adultes, quand cela paraissait envisageable. L’intimité, un état dérisoire quand on supposait la promiscuité des habitants, se camouflait et s’exerçait muette derrière de larges rideaux. Un mur extérieur de pierres taillées fricotait avec un autre mur réalisé à partir de briques rouges, le tout recouvert d’un plâtre grossier sur le verso et d’un crépi blanc qui couvrait le recto des logements.

 À quel moment la mairie avait-elle manœuvré, en supposant qu’elle visât cet objectif, pour ne pas se conformer aux données initiales de mises à l’étude par l’Office départemental des Hbm (Habitations à bon marché) à destination du Préfet du Finistère, arrêtées et rédigées pourtant par elle ? « Salubrité parfaite, adaptation aux besoins et coutumes des familles ouvrières de la région » pouvait-on lire dans le compte rendu du conseil municipal du dimanche 21 août 1921.


vendredi 20 décembre 2024

Diwan, Dastum, Coop Breizh... La Bretagne se déprécie

 "On n'avance pas, des fois, j'ai l'impression, dans tout ce qui devrait être réglé depuis longtemps : la langue*, la Loire-Atlantique**, les départements, ça devrait être fait depuis longtemps. On a d'autres soucis à régler. Ca devrait être réglé depuis tellement longtemps. Et je suis très triste qu'on en soit encore là...". Ces propos ont été tenus par l'artisan Dan ar Braz au cours du journal "Bonjour Bretagne" du 19 décembre 2024 sur Tebeo. Sans remettre en cause un seul instant les paroles désabusées du musicien, effectivement, il existe d'autres soucis en Bretagne en plus de ceux qu'il évoque. Et ces soucis sont nombreux et se rapprochent toujours davantage vers le déclin quand on accepte de regarder la réalité en face : la Bretagne se meurt de son assimilation à la France. 

A regarder encore de plus près, la greffe de la politique de l'acculturation a produit des effets bien mieux acquis que ne l'aurait provoqué les champs de bataille : il fallait, et il faut certainement encore, chez le Breton de Province, se traumatisant dans son syndrome d'infériorité, être plus Français que le Français ! Ces effets, ou ces poisons, sont multiples et divers. Pour ma part je retiendrai quelques exemples navrants, excluant d'office celui du député français Paul Molac, notre Théodore Botrel contemporain. 

Je commencerai par le succès du livret sur les bretonnismes recueillis par Hervé Lossec***. Je considère que ce recueil n'est ni plus ni moins que le ramassis d'un bâtardisme linguistique à une époque où la coexistence du français et du breton entamait sa marche forcée vers l'anéantissement volontaire d'un idiome multiséculaire. Comment peut-on alors se féliciter d'un tel désaveu ? D'une telle publication ? Cette bâtardise était bien de son époque et un signal de notre dépossession, loin d'être hilarant. A l'évidence, les bretonnismes ne sont que les avatars d'une colonisation (presque) réussie.


Tout comme l'est la réappropriation de figures ou de symboles emblématiques de notre pays à des fins commerciales. Dans ce domaine les exemples ne manquent pas mais je m'attarderai sur le cas des masques fabriqués par l'ex-entreprise "Diwall", basée à Ploudaniel (décidément), et vendus dans les commerces lors de la Covid. Figurez-vous que je connais l'ancien responsable commercial de l'entreprise puisqu'il s'agit du conjoint d'une de mes cousines. Quel fût mon désappointement quand je découvris le packaging sur lequel figurait un "Triskell". Non pas tant parce qu'ils avaient récupéré ce symbole fort de notre union celte mais plus parce que ce fut ce même cousin qui me présenta la boîte à l'entrée d'une grande surface. Avec ce cousin, nous n'avions pas plus franchouillard ! Miséreux, nous avions été dépouillés de notre identité au profit d'un bon Français patriote ! Je vois encore dans son sourire une jubilation à m'exhiber la boîte sur laquelle était écrit "Diwall" pendant que de mon côté je m'effondrai intérieurement ! 

Cependant et inéluctablement, des pans entiers de notre "savoir-faire breton" souffrent du désintérêt des Bretons, dans des domaines pourtant vitaux pour notre pays et qui font le particularisme d'une Nation. Sans avoir à développer les difficultés financières supportées par trois acteurs majeurs que sont Diwan, Dastum et Coop Breizh, il s'agit surtout d'identifier ce qui résulte justement de ce particularisme : dans l'enseignement par immersion, dans la manière que nous avions à collecter et à transmettre, ce lien fort avec une autre civilisation, dans l'esprit coopératif de diffusion de la littérature et de la culture, si énergiquement ancré chez les Bretons. C'est cela qui façonne une identité et c'est cela que nous (en tout cas moi), militants pacifistes et indépendantistes, voyons se déprécier. Et tout comme Dan ar Braz, et tout comme moi-même, d'autres sentent l'effritement identitaire se matérialiser devant leurs yeux, et leur instinct de survie, contrairement cette fois-ci à Dan ar Braz et moi-même, les incite à l'abomination par la création de groupuscule néo-fasciste. 

Je terminerai par une conclusion, puisqu'il en faut bien une. Je pense que les acteurs culturels de Basse Bretagne se sont trompés de combat lorsqu'ils prétendaient que : "Hep brezhoneg, Breizh ebet" (sans langue bretonne, plus de Bretagne). Je suis persuadé que c'est l'inverse que nous devions défendre : "Hep Breizh, brezhoneg ebet". Cette posture n'a pas facilité le passage à des engagements politiques et de facto à la conscientisation d'une Nation bretonne revalorisée et célébrée. Et n'attendez pas des athlètes français qui agitent le gwenn ha du, un quelconque ralliement.


* Il existe deux langues en Bretagne : le breton et le gallo

** Les mobilisations pour le rattachement du 44 à la Bretagne attirent de moins en moins de militants

*** Je connais H. Lossec de l'époque où j'étais président de Dastum Bro Leon pendant qu'il était celui de Ti ar vro Bro Leon à Lesneven 

samedi 14 décembre 2024

Les naufragés de Kermi, le récit d'une nécrose sociale

Depuis plusieurs mois maintenant je réfléchis à recueillir un certain nombre de témoignages, de vécus, de souvenirs à propos de ce que je pourrais qualifier de "nécrose sociale", propre à une élite saint-politaine et certainement fait assez unique dans le genre, surtout dans le milieu rural breton : la création dès 1921 d'un quartier (ou lotissement) populaire exclu délibérément du centre bourg de Saint-Pol-de-Léon, le quartier de Creac'h Mikaël ou autrement appelé "Kermi". Cette élite, assemblée d'une aristocratie multi séculaire et d'une petite bourgeoisie conservatrice et rentière, s'accordait, second événement assez remarquable en soi, pour expulser des artères historique et religieuse de la ville, autrefois évêché du Léon, la tripotée de gueux en souffrance de logements. En effet, selon les prétextes avancés par le conseil municipal de l'époque, au commande duquel se distinguait la famille De Guébriant, la ville engourdie dans ces vieux murs ne possédait pas assez d'habitations pour loger la main d'œuvre nécessaire à l'essor agricole local et autres roturiers exerçant des "petits métiers". On entassa donc dans chaque maison, composée de quatre logis restreints, des familles pendant 100 ans. Ces maisons, au nombre de douze, furent cisaillées dans leur moitié par un terre-plein surélevé, couronné dans son point central par les latrines.

Mon père, Marc-Jean dit "Marco". Kermi du bas. Fin des années 60.



















Au même endroit, bien des années plus tard.

Dès les premiers moments, la ségrégation sociale s'abattit sur les locataires de Kermi. Elle se transmit continuellement d'une génération à l'autre, au point où dans les années 60, le discrédit de départ, exécrable, se vit adjoint les quolibets de "voyous" ou de "bandits" pour caricaturer la jeunesse qui s'animait dans la "Plaine" et dans laquelle crapahutèrent mon père Marc-Jean Derrien et son cousin René Grall. Les conditions de vie, parfois jusqu'à dix occupants pour un minuscule 20 m2 de deux pièces, détériorant évidemment le plein épanouissement des enfants, réduits à subir parfois une indigence presque extrême, au point de se contenter de repas invariablement garnis de pommes de terre, octroyaient aux pourfendeurs des alibis inébranlables. 

Certes, la consommation excessive d'alcool chez nombre d'entre eux ne venait pas soulager la mauvaise réputation qui rodait entre la rangée de maisons du "bas" et de celle du "haut". Cependant, sans exonérer ces invétérés buveurs de vin, l'alcool était omniprésent, une habitude sociale, un quotidien vicieux, une obligation même, sur le lieu de travail, au dépôt de légumes, près de la gare, par un verre tendu, soit par le producteur soit par l'expéditeur, ou qui languissait sur injonction du patron dans le bistrot d'à côté, à tous ces emballeurs disposés à se détendre lors de pauses écimées tout au long d'une journée de 12 heures de manutention.

A double titre, les habitants de Creac'h Mikaël (la colline de Saint Michel) pourraient être baptisés comme naufragés. D'abord, il faut voir ce promontoire, isolé, perdu, encerclé par un dédale de champs, seulement barrés par des talus avachis, de choux fleurs ou d'artichauts alignés à perte de vue, qu'aucun ancien soulèvement tellurique n'obligerait à araser le relief, perturbé de-ci de-là par quelques corps de ferme et, dans le lointain, par les flèches mornes de Plouénan et de Sibiril; étonnant tout de même d'exposer au regard du visiteur l'infortune que l'on ne veut pas pour soi, qu'on ne saurait supporter*. Et puis des naufragés car des hommes et des femmes sombrèrent dans le désastre, comme mon grand-père, René Derrien, qui se pendit parmi les siens, abruti par l'alcool, à l'âge de 47 ans. 

Cependant, Kermi ne m'a pas encore tout révélé. Au contraire même. Au-dedans de destins mal traités, mal fagotés, mal considérés, il semblerait qu'une fine poésie ait pu germer, à surprendre la tourterelle de Georges Carnec toujours suspendue à son épaule. C'est aussi cela que je m'en vais dévoiler. Déjà des noms me sont familiers : Goasdu (mon arrière-grand-mère), Le Joly, Cueff ou bien Le Bris. Donc "Avisse à la population !" Comme annonçait le crieur de rue, Alexis Kerbiriou quand il s'agissait de colporter la nouvelle municipale, je suis à l'affût de témoignages pour écrire leur brasier de misère et leur fétu de joie.

Mille mercis à René et Catherine pour ces premières heures d'entretien


* La partie côtière étant réservée aux belles demeures

L'adaptation climatique : le nouveau mantra des politiques

Depuis plusieurs semaines, commentateurs, responsables politiques et scientifiques mobilisent une même réponse court-termiste dans leurs dis...