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lundi 8 juin 2026

Vols low cost Nord-Sud : un appel d’air au tourisme opportuniste

La multiplication des vols low-cost à destination de pays prisés pour leur exotisme et leur accessibilité a considérablement modifié la nature du tourisme. Alors que les voyages à l'étranger dépendaient essentiellement du pouvoir d'achat, avec des billets longtemps coûteux et des départs organisés depuis les grandes plateformes aériennes, la libéralisation du transport et la généralisation des compagnies à bas coût ont profondément redessiné les mobilités internationales. Le Maroc est ainsi devenu une destination « facile d'accès », intégrée dans des circuits courts, répétables et peu onéreux. Or, la recrudescence du nombre de touristes s’est accompagnée d’un essor des secteurs de la construction et des loisirs, formels comme informels, répondant à une demande rapide et fluctuante.

Place de marché - Maroc
Cette restructuration d’un modèle économique consumériste, visible dans l’ampleur des infrastructures touristiques, n’a été rendue possible que par le développement d’une économie souterraine qui, de fait, favorise l’émergence de pratiques opportunistes. À cela s’ajoute une pression accrue sur les territoires : artificialisation des sols, concentration des activités sur les littoraux et les centres urbains, ainsi qu’une dépendance croissante à un tourisme de masse volatil. Faut-il dès lors se réjouir d’un tourisme bon marché reliant le Nord au Sud, alors qu’il contribue à banaliser des inégalités sociales profondes, mais aussi à fragiliser les équilibres locaux et des logiques de survie parfois insoutenables ?

Le premier à se féliciter de l’augmentation du nombre de touristes au Maroc est le ministre du Tourisme et de l’Artisanat (1). « L'accueil de près de 20 millions de touristes en 2025 reflète la transformation profonde du tourisme marocain (...). Ces chiffres nous confortent (...) dans le rôle du tourisme comme levier de croissance et de création d'opportunités. » Les mots sont lâchés, les logiques sont connues : croissance et opportunité. La croissance n’est envisagée qu’à condition que des investissements lourds dans les infrastructures suivent, logique parfaitement intégrée par les compagnies aériennes dans un pays en développement constant et dépendant des flux extérieurs. Quant aux « opportunités », elles reposent sur la capacité des populations locales à s’adapter aux exigences induites par l’expansion du marché touristique : flexibilité permanente, faible protection sociale et recours à des activités souvent précaires.

Ces zones grises, que recouvrent-elles ? Dans le secteur touristique, elles prennent la forme de services ou de produits non autorisés, comme des excursions interdites dans des espaces naturels protégés, parfois organisées en dehors de tout contrôle administratif. On observe également la location informelle de logements ou de chambres chez l’habitant, ainsi qu’un marchandage intensif visant à tirer profit de la méconnaissance des visiteurs. S’y ajoutent des circuits touristiques informels, festifs ou nocturnes, où certaines pratiques — notamment sexuelles ou liées à l’exploitation de la vulnérabilité économique — peuvent exister en dehors de tout cadre réglementaire effectif. Dans ce contexte, l’économie informelle représenterait environ 30 % du produit intérieur brut du Maroc, ce qui témoigne de son poids structurel dans le fonctionnement économique du pays (2), mais aussi de sa dépendance à ces formes d’activités hybrides.

Pour des personnes exclues du marché du travail formel, l’un des rares effets immédiats reste la possibilité de générer un revenu rapide, même sans qualification ni statut légal. Toutefois, cette insertion s’accompagne d’une forte instabilité : dépendance à la saisonnalité touristique, absence de droits sociaux, exposition aux variations de la demande internationale et impossibilité de projection à long terme. À l’inverse, les effets négatifs s’inscrivent dans la durée : précarisation structurelle, limitation de l’accès au crédit et à l’investissement, mais aussi exposition accrue à des rapports de domination et à des formes d’exploitation des populations vulnérables.

Comment, dès lors, ne pas interroger la responsabilité des flux touristiques eux-mêmes ? Dans les sociétés du Nord, si les pouvoirs publics et une partie croissante des opinions publiques dénoncent la fraude sociale, les logiques de mobilité internationale restent peu questionnées lorsqu’elles reposent sur des privilèges structurels liés à l’appartenance à l’hémisphère Nord et à la puissance d’achat. Il existe bien une dynamique d’appropriation par le Nord et d’externalisation des coûts sociaux, environnementaux et humains vers le Sud, révélant une asymétrie durable des rapports de pouvoir. Accepterait-on, dans les pays du Nord, qu’une part aussi importante de l’économie repose sur des circuits informels ? N’y verrait-on pas un scandale d’État si certaines formes de marchandisation des corps devenaient structurelles ? Ainsi, les vols low-cost ne sont pas neutres dans l'immédiateté et le renouvellement de pratiques condamnables : ils s’inscrivent dans des rapports de domination globaux, contribuent à intensifier les pressions locales et ouvrent un espace à un tourisme opportuniste, révélateur des inégalités contemporaines.


Photo libre de droits

samedi 25 avril 2026

Iran : le récit héroïque d’un soldat américain face à une tragédie scolaire

Deux mois après la frappe américaine sur l'école primaire de Shajareh Tayyebeh à Minab, en Iran, occasionnant plus de 180 victimes, dont une large majorité d'enfants, le rapport de l'enquête a confirmé la responsabilité américaine (1). Pourtant, les résultats de cette enquête ne font plus l'objet d'une large couverture médiatique, qui aurait pu avoir comme effet de maintenir la pression sur le commandement américain et, en premier lieu, sur le chef suprême des armées aux États-Unis, Donald Trump. En comparaison avec le temps d'exposition du sauvetage d'aviateurs américains sur le sol iranien, le sort de fillettes, quelle que soit leur origine, aurait mérité un suivi et un intérêt bien plus continu.

Dès le 28 février 2026, sitôt l'événement connu, les médias se sont saisis du drame pour informer le public d'un bombardement visant, délibérément ou non, un bâtiment scolaire accueillant de jeunes civils. Même si, dans un premier temps, le président américain s'est empressé d'accuser les autorités iraniennes, capables d'atrocités bien pires, rapidement, l'attention médiatique s'est détournée des propos ineptes provenant de la Maison Blanche pour se concentrer sur une origine plus probable, celle d'un navire américain armé de missiles de précision, les Tomahawk (2). Pourtant, "l'actualité n'attend pas", selon l'expression d'un célèbre journaliste de LCI, surtout en période de forte intensité géopolitique, au cours d'un théâtre militaire aux conséquences mondialisées.


Des secouristes et des habitants fouillent les décombres de l'école
(Abbas Zakeri/Mehr News Agency via AP)

Effectivement, différentes péripéties et les imprévus d'une guerre asymétrique ont alimenté les sujets et les échanges sur les plateaux de télévision, dans un format plutôt classique. Jusqu'au 3 avril, où un avion de chasse américain est abattu au-dessus de l'Iran, date à laquelle un niveau élevé de saturation médiatique, de suffocation même, est atteint. Pendant plusieurs jours et durant de très longues heures, des officiers à la retraite, relayés par des spécialistes militaires, ont détaillé la mission de sauvetage de deux pilotes américains, à l'aide d'expertise et de contre-expertise.

Toute la séquence a été scrupuleusement décortiquée : avant, pendant, après, à l'aide de moyens démultipliés : animations vidéo, simulations par IA, etc. Le spectacle défile en haute résolution devant des téléspectateurs que l'on doit fidéliser au moyen d'un narratif alliant des ingrédients dignes de grands films hollywoodiens : suspense et hypothèses de coordinations militaires, images en boucle de chasse à l'homme, extraits de vidéo avec des échanges de tirs de nuit, déploiement renforcé des forces d'extraction, pour finir avec un dénouement heureux que tous et toutes souhaitaient voir se réaliser : une dramaturgie parfaitement calibré, idéal pour petit écran. En persistant un peu, on aurait pu connaître la marque des caleçons du second pilote secouru 24 heures après le crash de son avion. Dommage. Trump ne pourra pas en faire un business.

Mais alors, que vaut l'image d'un tas de gravats, figé, sous lesquels sont ensevelis 150 enfants, déchiquetés et démembrés, et qui n’ont pas l’avantage d’être occidentaux ? Puisqu’il est établi que le bombardement de l’école résulte d’une “erreur”, intentionnelle ou pas, d’appréciation de la cible, pourquoi ne pas continuer, de manière régulière, à interroger les causes d’un tel drame et, à défaut de pouvoir désigner des coupables, en identifier les responsabilités ? Pourquoi ? Parce que dans une guerre, celle-ci étant déclenchée par ces mêmes Américains, les victimes collatérales sont systématiquement — et odieusement — provisionnées ? Le sort de deux soldats en mission a donc plus de valeur que 180 enfants ? On est même parvenu à conclure que l'opération de sauvetage des aviateurs avait été un succès. Au contraire, en cas de capture, on aurait sans doute prétendu qu’ils étaient, eux aussi, des victimes. Deux mots suffiraient à résumer l’impression laissée par ces deux moments intenses de la guerre : l’obscénité trumpienne.

Dans cette économie de l’information libérale, où chaque actualité entre en concurrence immédiate avec la suivante, la hiérarchie éditoriale s'oriente vers ce qui capte une vision primitive plutôt que de ce qui interroge le fond. La durée d’exposition médiatique devient alors un révélateur brutal : elle insiste moins sur la gravité des faits que sur leur capacité à être retranscrits, mis en scène, encensés. Ce glissement progressif transforme le drame d'un bombardement en récit, et le récit en parti pris.

Quand on n'a plus rien, il reste l'empathie

(1) Bombardement d'une école pour filles en Iran : la responsabilité américaine confirmée https://www.publicsenat.fr/actualites/international/bombardement-dune-ecole-pour-filles-en-iran-la-responsabilite-americaine-confirmee?utm_source=chatgpt.com

(2) Article complet par Amnesty international du 16 mars 2026 2026 https://www.amnesty.org/en/latest/news/2026/03/usa-iran-those-responsible-for-deadly-and-unlawful-us-strike-on-school-that-killed-over-100-children-must-be-held-accountable/?utm_source=chatgpt.com

dimanche 5 avril 2026

Kurdistan. "Nous, les Kurdes, on n'aime pas la guerre"

Cet article est la retranscription la plus complète possible de l'intervention de l'auteur kurde, Azadi (1), lors de son passage à Brest, début Avril. Il était invité à s'exprimer sur la situation des territoires kurdes à travers son livre "Leçon kurde" (2) à la demande de l'Union communiste libertaire du Finistère (3). Plus de cent personnes ont assisté à cette conférence à la Maison du peuple.

Azadi en compagnie d'un représentant de l'UCL
(Damien, je crois)

Mieux connaître le Kurdistan implique de dépasser les images caricaturales associées au peuple kurde. "Trop souvent, celles-ci sont résumées au combat contre Daesh, à l’expérience politique du Rojava ou à la lutte des femmes", explique Azadi. Ces dimensions sont importantes, mais elles ne prennent tout leur sens que si elles sont replacées dans une histoire plus large, ce qui permet de mieux saisir les enjeux actuels et de renforcer la solidarité internationaliste avec les peuples de cette région.

D'après l'auteur kurde, la production de savoir sur le Kurdistan reste largement dominée par des auteurs non kurdes. Beaucoup d’ouvrages, souvent académiques, se concentrent sur des aspects précis comme le Rojava ou les mouvements féministes, tout en survolant l’histoire globale du peuple kurde. Pourtant, sans cette perspective historique, il est difficile de comprendre les dynamiques politiques actuelles et la profondeur des luttes menées.

Azadi précise avant tout que les Kurdes représentent plus de 40 millions de personnes, réparties entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, et constituent entre 10 % et 30 % de la population de chacun de ces pays. À cela s’ajoute une diaspora importante, notamment en Europe, avec plusieurs centaines de milliers de personnes en France et plus d’un million en Allemagne. 

L’histoire moderne du peuple kurde est étroitement liée à la fin de l’Empire ottoman. Avant la Première Guerre mondiale, les Kurdes jouissaient d’une certaine autonomie culturelle et linguistique. Après la fin du conflit, les puissances européennes redessinent les frontières du Moyen-Orient sans consulter les populations locales. Concrètement, l’accord Sykes-Picot (brito-français) divise le territoire kurde entre plusieurs États, posant les bases de la question kurde contemporaine. Cette fragmentation rend l’histoire kurde complexe, "car un événement dans une région a des répercussions sur les autres", insiste le Kurde.

Au début des années 1920, Kurdes et Turcs combattent ensemble contre les puissances occupantes, avec des promesses d’autonomie ou d’un État commun. Ces promesses ne seront jamais tenues. Dès 1923, la République turque nie l’existence du peuple kurde : la langue est interdite, l’identité est effacée, et les Kurdes deviennent invisibles. Dans les autres pays de la région (Irak, Syrie), qui n'existaient pas jusqu'alors, des politiques similaires sont mises en place, mêlant assimilation forcée, répression des soulèvements et violences.

Deux logiques coloniales se succèdent après la guerre : une dynamique occidentale dirigée par les Britanniques et les Français à travers l’application des mandats, puis l’importation de méthodes coloniales occidentales, notamment en Turquie. La colonisation implique une domination politique, l'appropriation des terres, l'effacement culturel et la répression. Le Kurdistan en est une illustration : un territoire fragmenté, un peuple nié, confronté à des luttes constantes pour la reconnaissance et l’émancipation. "La colonisation n'est pas juste un fait économique", complète Azadi.

Pour autant, l'engagement culturel persiste. On se mobilise de génération en génération. Et pour preuve. Le 21 mars, les Kurdes célèbrent le Newroz, leur nouvel an (4). Cette fête donne lieu à de larges rassemblements populaires où l’on danse, porte des vêtements traditionnels et allume de grands feux. Mais le Newroz est aussi un symbole politique : issu d’un récit mythologique de révolte contre un tyran, il est devenu un acte de résistance. Longtemps interdite, sa célébration constituait déjà un engagement politique. Aujourd’hui encore, il rassemble des millions de personnes et porte un message d’affirmation identitaire.

Newroz au Rojava. 2026

Le Kurdistan est un territoire extrêmement riche. Les deux fleuves, Le Tigre et l'Euphrate, prennent leur source dans les montagnes du Kurdistan. Qui dit montagne dit énormément de minerais. Le sol regorge également d'une ressource des plus importantes, le pétrole, "le malheur des Kurdes" comme le précise Azadi. Il y a également des terres très fertiles, les plus fertiles d'Irak et de Syrie. Le Kurdistan syrien est reconnu comme étant le grenier à blé du pays.

À partir de cette période, "les Kurdes se retrouvent dans une situation de colonie internationale", indique Azadi, avec deux pendants. Ils font d'abord face à quatre États — Turquie, Iran, Irak et Syrie — qui exercent chacun leur domination avec des formes de répression différentes. Les puissances occidentales continuent ensuite d’interférer, souvent au détriment des Kurdes, comme en Iran ou dans la lutte contre Daesh, illustrant des intérêts géopolitiques impérialistes.

Azadi fait savoir ensuite au public que la colonisation du Kurdistan repose sur deux mécanismes principaux : l’assimilation et la déportation. L’assimilation cherche à effacer l’identité kurde en imposant l’abandon de la langue, des traditions et des pratiques culturelles. La déportation qui vise à rompre les continuités territoriales et sociales par la destruction de villages.

Le modèle d’État-nation, type français, importé au Moyen-Orient, joue également un rôle central. Inspiré des modèles européens, il est notamment adopté par la Turquie pour son développement capitaliste. La présence des Kurdes dans chaque pays nouvellement constitué rend leur anéantissement impossible. Les politiques mises en place cherchent donc à les assimiler de manière subordonnée : travail dans le bâtiment, l’industrie lourde, les mines ou le petit commerce, qui se conjuguent à des déplacements vers les centres urbains.

Azadi compare les Kurdes, dans le contexte français, aux Algériens et aux Bretons : à la fois colonisés et soumis à une pression constante d'assimilation. Cette double réalité illustre la complexité de leur position, entre domination politique et effacement culturel. 

La langue reste un trait particulier de l’identité kurde. Distincte du turc et de l’arabe, elle est un marqueur fort de singularité. Dans les quatre pays, son usage a été largement réprimé. Parler kurde a longtemps été interdit, avec des sanctions allant de l’amende à l’emprisonnement. Encore récemment, certaines prisons interdisaient aux familles de s’exprimer en kurde lors des visites, réduisant les échanges à des larmes.

Dans ce contexte, enseigner, parler, chanter ou transmettre la langue kurde est un acte de résistance. Maintenir cette identité linguistique n’est pas un choix culturel parmi d’autres, mais une nécessité existentielle. Pour continuer à exister en tant que peuple, les Kurdes doivent se politiser; non par nécessité ou envie, mais parce que "nous n'avons pas le choix" comme le souligne Azadi.

Une des leçons importantes développées dans son livre par Azadi repose sur la question de la lutte politique. Au début du XXe siècle, celle-ci est principalement menée par les tribus, qui constituent les organes de base de la société kurde, composées de quelques familles. Les plus grandes d’entre elles représentent alors les principales forces de résistance face aux puissances dominantes. Entre les années 1930 et 1950, une jeunesse kurde urbaine émerge progressivement et prend le relais. Elle transforme la lutte en lui donnant des formes à la fois culturelles et politiques, notamment sous l’influence des idées marxistes. Cette nouvelle génération introduit les questions sociales et la lutte des classes dans le mouvement kurde. 

Comme le souligne Azadi, « Nous, les Kurdes, on n’aime pas la guerre, aucune personne n’aime la guerre ». Selon lui, la guerre leur a été imposée. Face à l’absence de reconnaissance de leurs droits et à la répression, certains en viennent à prendre les armes, tout en ayant conscience d’un rapport de force extrêmement défavorable, où ils peuvent risquer de perdre des centaines, voire des milliers des leurs pour un seul combattant adverse.

Être assimilé signifie être contraint de renier son identité kurde pour survivre. Le premier effet de la domination coloniale consiste à « tuer l’être en soi ». Frantz Fanon, penseur majeur de la lutte de libération algérienne, expliquait que le colonisé devait « tirer sa première balle pour se libérer ». Cette idée renvoie moins à un geste militaire qu’à un processus intérieur : se libérer de l’intériorisation de l’infériorité. La violence coloniale produit une déshumanisation profonde. Ainsi, de nombreuses discriminations turques sont allées jusqu’à animaliser les Kurdes, preuve de la négation de leur humanité. "On a longtemps prétendu en Turquie que les Kurdes possédaient une queue", s'indigne l'intervenant. Dans ce contexte, la lutte politique commence par un travail sur soi : déconstruire cette intériorisation et retrouver une dignité refoulée. Dès lors, la première cible de la lutte devient aussi le regard que le colonisé porte sur lui-même.

La lutte Kurde est morcelée entre les quatre États-nations même s'il reste des liens entre les quatres parties kurdes. La lutte se concentre d'abord contre l'oppresseur national (Syrie, Iran,...). Une autre leçon de l'histoire des luttes politiques renvoie aux années 40 à 60 quand les kurdes vont adhérer au Parti Communiste national. Cependant "qui dit communisme, dit chauvinisme" affirme Azadi. En effet, au sein du P.C., il existe une branche nationaliste. "En France, vous avez les Rousselistes", constate Azadi. Pour cette raison, les considérations coloniales kurdes ne sont pas immédiatement prises en compte et les communistes internationaux reportent la question kurde, ou pire encore, vont jusqu'à réprimer les Kurdes. "Le fait de revendiquer les costumes, tu joues le jeu de l'impérialisme" argumentent-ils. Les Kurdes finissent par se séparer du P.C. et créent au fur et à mesure leur propre parti politique. Une fois fondés, les partis kurdes, sans distinction, vont tous réclamer l'indépendance. Sauf que la revendication d'indépendance du Kurdistan n'est pas comparable à celle du Vietnam ou du Congo. Les Kurdes doivent avoir une indépendance-unification. Si une seule partie des quatres entités kurdes obtenait l'indépendance, elle subirait l'agression des autres États-nations. Devant la difficulté d'unification, les différents partis kurdes demandent alors, à minima, l'autonomie. Les Kurdes reconnaissent les frontières internationales mais ils demandent à prendre en charge au niveau local par exemple les questions culturelles, et laissent à l'État-nation les ministères régaliens. Mais, cette revendication est rejetée par ces pays. 

Azadi le dit : le propre de la pensée politique kurde est qu'elle est toujours évolutive. Des structures tribales aux influences marxistes, puis aux revendications indépendantistes, jusqu’aux formes plus récentes d’organisation comme le confédéralisme démocratique expérimenté au Rojava, cette évolution montre une capacité d’adaptation continue. Pour lui, cette dynamique est essentielle : elle permet de ne pas abandonner face aux agresseurs. Le modèle du confédéralisme démocratique, notamment défendu par le PKK, propose une organisation fondée sur l’autonomie locale et la coexistence de populations diverses car il ne faut pas reproduire ce qui a été imposé auparavant. Dans un contexte marqué par une grande hétérogénéité, ce modèle apparaît donc comme une alternative aux États-nations classiques : "l'État-nation n'a aucun sens au Moyen-Orient", affirme-t-il.

(1)  Azadi est un auteur et militant décolonial issu d’une famille kurde alévie arrivée en France dans les années 1990. Il s’inscrit dans une génération engagée qui cherche à faire entendre une parole kurde autonome, souvent absente ou marginalisée dans les récits dominants.

(2) Le livre : La leçon kurde https://www.librest.com/livres/lecons-kurdes--les-damnes-des-montagnes-azadi_0-12597777_9782358723060.html?utm_source=chatgpt.com

(3)  Associées : la communauté kurde de Brest et les Amis Kurdes de Bretagne

(4)  Le newroz au Rojava https://kurdistan-au-feminin.fr/2026/03/25/le-newroz-au-rojava/


vendredi 20 mars 2026

Sénégal : LGBT, héritage colonial ou loi récente ?

L’Assemblée nationale du Sénégal a durci les dispositifs législatifs visant les personnes homosexuelles le 11 mars dernier (1). La nouvelle mesure répressive prévoit de punir les « actes contre nature » ainsi que la « transmission volontaire du VIH » de cinq à dix ans de prison, contre un à cinq ans auparavant.

Manifestation appelant à la criminalisation de l’homosexualité 
à Dakar, en mars 2026. 

Plusieurs facteurs combinés permettent d’expliquer ce durcissement : une promesse politique des dirigeants de l’État, un contexte national marqué par de fortes pressions religieuses et sociales, ainsi qu’un discours affirmant la défense des valeurs culturelles face à l’Occident.

Si l’attention récente se porte sur ce pays, le Sénégal n’est pas un cas isolé : d’autres États criminalisent également les minorités sexuelles. Toutefois, à la différence de la Malaisie ou de l’Arabie saoudite, le Sénégal porte la marque d’un héritage historique spécifique : celui de la colonisation française.

L’occupation française ne s’est pas limitée à une présence territoriale : elle a imposé un appareil administratif et juridique durable. Le droit pénal colonial a introduit des dispositions réprimant les relations entre personnes du même sexe, déjà qualifiées par le droit français d’« actes contre nature ». Cette notion, héritée de l'item juridique, demeure aujourd’hui au cœur du droit sénégalais, révélant une continuité rarement assumée entre l’héritage colonial et les politiques nationales du Sénégal.

Le début de la présence française au Sénégal est attestée à partir de 1659 avec la fondation de la ville de Saint-Louis, premier comptoir commercial. Ce point d’entrée favorise l’installation progressive de missionnaires et l’expansion de la foi chrétienne tout au long de la période coloniale, qui s’impose comme une référence religieuse et institutionnelle.

Cette implantation en profondeur de la chrétienté, notamment à travers les écoles et les institutions, s’accompagne de l’application de principes moraux importés d’Europe, au sein desquels l’homosexualité est condamnée et progressivement marginalisée dans l’ordre juridique et social.

Contrairement à des idées reçues, l’homosexualité n’est ni un phénomène importé d’Europe, ni une invention occidentale. Des anthropologues (2) ont montré que l’homosexualité et les pratiques entre personnes du même sexe étaient documentées historiquement dans plusieurs sociétés africaines. Ce qui pouvait être toléré ou intégré selon les sociétés est devenu ostracisé, puis puni, sous l’influence du christianisme, acteur de la colonisation.

L’indépendance du Sénégal, acquise en 1960, n’a pas modifié le dispositif juridique colonial concernant les relations homosexuelles. Elle reprend même une disposition existante depuis l’époque coloniale, l’article 319, qui stipule :

« Sera puni quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe. »

Cet article place définitivement les institutions du côté de l’intolérance et inspire, en les renforçant, les lois répressives contemporaines, doublées du remplacement progressif du christianisme par l’islam, avec son cortège de préceptes religieux stricts et coercitifs, tout aussi étroits que la foi chrétienne.

Les conséquences directes sur la vie des Sénégalais sont multiples, avec deux phénomènes particulièrement marqués.

Le premier, et non des moindres, concerne la liberté sexuelle consentie : la relation entre adultes de même sexe passe du statut de vie privée à celui de relation clandestine. La sanction est immédiate sur la santé : la peur de l’arrestation rend la prévention et l’accès aux soins beaucoup plus difficiles pour les populations les plus exposées. Il existe donc un lien indirect et contre-productif entre le durcissement de la loi et la lutte contre le VIH.

Le second préjudice concerne la nécessité, pour certains homosexuels, de s’exiler ou de se lancer dans une migration forcée, souvent dans des conditions précaires. L’isolement social qui en découle renforce l’éloignement de leurs proches et aggrave leur vulnérabilité matérielle et psychologique.

En fin de compte, le durcissement des lois sénégalaises à l’encontre des personnes homosexuelles ne peut se comprendre sans replacer ces évolutions dans plusieurs héritages imbriqués : juridique, religieux, politique — mais aussi dans un volet historique contraint. Alors que certains responsables politiques français, comme le patron du parti LR, Bruno Retailleau (3), n’hésitent pas à affirmer que la colonisation française a connu « des heures qui ont été belles » et à rejeter la « repentance perpétuelle » concernant ce passé, ces prises de position soulignent combien les représentations de la colonisation et de son héritage restent conflictuelles et volontairement marginalisées dans l’espace francophone.

À l’inverse de ces points de vue résiduels, il existe une responsabilité française qui dépasse la période d'annexion : en mettant de côté le rôle des religions, le code pénal actuel sénégalais n'est que l'avatar de la colonisation française, un domaine juridique importé, transformé et maintenu jusqu’à aujourd’hui. Le préjudice n’est décidemment pas là où on l’imagine : la colonisation continue de dicter la répression menée et incarnée par de nouveaux dirigeants, dans de nouvelles tenues.

(1) Le Sénégal adopte une loi réprimant plus sévèrement l'homosexualité au nom de la lutte contre l'influence occidentale https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/03/12/le-senegal-adopte-une-loi-reprimant-plus-severement-l-homosexualite-au-nom-de-la-lutte-contre-l-influence-occidentale_6670697_3212.html?utm_source=chatgpt.com 

(2) L’anthropologue Marc Epprecht (spécialiste des sexualités africaines) a démontré que l’idée que l’homosexualité n’existait pas avant la colonisation est un “consensus étranger” et que des pratiques homosexuelles sont présentes dans des sociétés africaines précoloniales

(3) Bruno Retailleau évoque « les belles heures » de la colonisation, une récidive pour le chef LR au Sénat https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/bruno-retailleau-evoque-les-belles-heures-de-la-colonisation-une-recidive-pour-le-chef-lr-au-senat_222958.html?utm_source=chatgpt.com








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