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La vie file, ne s'accroche à rien et surtout pas à l'avenir

mardi 19 mai 2026

Extrait du manuscrit "À l'ombre du Menez Moc'h"

Dans la cour, le frère Vincent précède le cortège à distance respectable, tandis que son homologue, le frère Ignace, ferme la marche. Avec un certain dégoût, il entre aperçoit, à travers ses deux minuscules globes astigmates, la carrure longiligne de François, bossu à cause d’une hotte, crapahuter à la lisière du bois.

La progression de la formation sur les gravillons s’accompagne d’un crissement régulier, dissimulant quelques échanges à voix basse. La buée dégagée par des souffles courts trahit une démarche soutenue. Pendant que certains évaluent les mouvements des autres, ça et là, des regards se croisent brièvement.

Yves Mevel s’agite. Augustin fait défection. Il hésite, puis tire brusquement sur la manche d’Auguste Saillour, son camarade et ami d’Augustin.

      –  Quoi ? Qu’est-ce que tu veux ?

     – Tu sais où se trouve Augustin ?

Auguste examine subrepticement les individus autour de lui. Si les cols sont remontés, il discerne tout de même Arthur de Penhoët, le menton pointé vers le haut, affublé d’une grimace qui, en toute vraisemblance, singera un sourire emprunté. Des nuques, des épaules, des coupes de cheveux réglementaires, un rigorisme vestimentaire sans la cravate… mais pas d’Augustin. Il secoue la tête. Non.

Mais où est-il, bon sang ! Il va s’attirer des ennuis, pressent-il.

Quelques rangs plus bas, des gloussements goguenards, mal contenus, accompagnent les derniers mètres avant de parvenir à la chapelle. Sans doute est-ce Gaspard Vigouroux, qui s’essaie aux inflexions du père Joseph, que les Cubiques surnomment entre eux « Père Jojo », pour « joyeux ». Le « silence ! » époumoné du Frère Vincent disperse les ricaneries, pouvant à tout moment contaminer les plus incrédules.

À travers la brumasse qui s’écarte et s’enfuit vers les bois, une masse plate, grisâtre, assez grossière, s’étale sur un pan entier de la façade, obstruant l’accès. Scrutant au pignon, Père Joseph les entend approcher. Comme à chaque fois, il lève les bras vers les cieux. L’exaltation gonfle ses joues déjà potelées.

– Les voilà enfin ! s’exclame-t-il.

Chaque phrase chez lui ressemble à une cantate. La tonalité aiguë de sa voix, particulièrement exagérée, vrille les oreilles et abrutit ses auditeurs. Peu goûtent à ses homélies, davantage intrigués par ses manières peu communes chez un abbé. À part quelques invités pour la messe dominicale, rarement prévenus, les autres s’accordent en le murmurant : d’après eux, le père Joseph confond ferveur et cacophonie, piété et théâtre.

Oui, mais voilà : son investissement dans la Fête-Dieu se situe à une position des plus remarquables, notamment pour le maintien méticuleux des bannières. La direction ne se formalise donc pas davantage de ce comportement un peu déconcertant ; les travaux de broderie ne figurant pourtant pas dans le programme de formation d’un frère. Sans vouloir se l’avouer, Frère Philippe a tout de même souligné que le côté facétieux de l’abbé attirait de nombreux curieux, garantissant une assistance des plus solides à chaque messe du dimanche. Au besoin, il lui suffit d’enrober son discours de mots lénifiants devant les administrateurs de Kervivot pour apaiser les inquiétudes. Il profite de ces occasions pour souligner l’engagement constant et sérieux de l’abbé au sein de cet enclos que représente l’église.

Quelque part dans les hêtres, un geai lance son cri perçant : krèèèk, krèèèk, encouragé par l’acclamation du père Joseph. Arthur de Penhoët tressaille. Le cri râpeux l’assiége. La voix ne lâche jamais prise. Immanquablement, la catéchèse de l’abbé allait offenser ses tympans.

En file indienne, on pénètre dans la chapelle. Les deux frères surveillants encadrent la mini- procession, sous l’approbation allègre de l’abbé Joseph. Il salue de la tête chacun d’entre eux, qui frôlent au passage sa soutane, comme pour mesurer leur niveau de renoncement. Surtout, ne pas oublier de plonger le doigt dans le bénitier.

mardi 12 mai 2026

Extrait du manuscrit "À l'ombre du Menez Moc'h". Le rangement

En plus de l’intérêt mécanique d’entraîner diverses machines agricoles telles que la batteuse Albaret, le broyeur de tourteau ou encore une scie circulaire, ainsi que d’éclairer la station expérimentale des poules Wyandotte blanches, l’usine hydraulique alimente également l’Institut en électricité. Les ampoules, derrière des fenêtres surdimensionnées, taraudent la façade d’une clarté artificielle, clignotant çà et là. À une certaine distance, sur une quelconque butte autour de Kervivot, on aurait pu croire à un manège à l’arrêt, attendant le prochain tour, les prochaines pièces de monnaie, dans un concert de traînements, une rengaine incompréhensible et des cris d’épouvante.

La lune, quelque peu rosie par la colère, sûrement par dépit, trop lointaine pour exercer sa tutelle sur la nature, couvre les alentours d’une lueur, certes opaque, mais suffisamment vigoureuse pour éviter le superflu. Elle donne ainsi du mouvement à ce qui ne saurait être de bon augure. Plus tard dans la nuit, elle n’aura pas le rôle de veilleuse. Les hardes de sangliers divagueront sur leur terre, près d’un chevelu de la stêr-noz et dans les sous-bois, confiantes, sans aucun rival. À part celui qui a prévu de se calquer sur leur ressemblance et de se dérober au globe.



On voit, depuis l’extérieur, du bas vers le haut de l’édifice, jusque sous les combles, une agitation pour l’instant dissimulée troubler l’éclairage général, faire vaciller, sans jamais les éteindre, les lustres : ce sont les jeunes qui se sont éparpillés dans les étages et s’activent pour le rangement et le ménage, sous l’étroite surveillance des frères.

À chaque niveau, un frère patrouille. De Frère Désiré, affecté au premier étage, au Frère Vincent, dans les dortoirs des Premières et des Terminales, en passant par Frère Ignace, gardien de l’étage intermédiaire. Leur similitude dans l’attitude ne saurait souffrir d’aucun écart. Leur code vestimentaire ajoute à une impression de version clonée de leur fonction, comme si chacun d’eux n’était qu’un exemplaire reproductible d’un même modèle.

Seule la couleur de leurs socquettes de laine, dans les sandales, introduit, à défaut de véritable singularité, une nuance dérisoire dans ce dispositif d’uniformité. Frère Vincent paraît le plus pittoresque d’entre eux, du fait de la blondeur de ses cheveux et de ses lunettes rondes à la monture blanche.

Chacun dispose d’un trousseau de clés qui s’entrechoquent entre elles sur le torse à la moindre sollicitation, au moindre geste brusque. Pas un bloc sanitaire, pas une classe, pas un placard ne sauraient échapper à la servitude des clés. Uniques, elles ne peuvent être égarées. En cas de nécessité, elles sont donc confiées aux élèves désignés comme référents, tel Arthur de Penhoët.

À son retour de l’étude du soir, dans sa chambre, Frère Ignace a reçu un ordre écrit, précis, concernant la clé de l’infirmerie et le référent. Un signe de croix. Un froissement erratique. Il mâche puis avale le morceau de papier. Il réapparaît cette nuit. Il doit s’y préparer. Un nouveau signe de croix.

À présent, une ombre tout entière dévouée à sa tâche enserre le bâtiment. Bientôt, elle se muera en une masse hirsute, furtive, renâclant dans la nuit. Un voile se pose sur toutes choses. Devenir invisible.

Indistinctement, plus de quatre-vingts besogneux jettent, nettoient et récurent avec effort, assidûment, selon des règles de domestication minutieusement encadrées. Tendus, courbés, parfois à quatre pattes. Une serpillière pour l’un, un balai pour l’autre. L’astreinte doit être acceptée avec gratitude. On efface les notes tracées à la craie par Frère Martin : Mardi 10 mars 1953 — Révision pour demain : la reproduction chez les ovins. L’éponge, partiellement tiède, frotte avec frénésie. Yves Mevel éprouve une satisfaction discrète à voir disparaître une écriture si soignée, si posée. Le trait, tout de même serré.

Les craquements du bois rivalisent avec les raclements des chaises et des pupitres. Pas un mot. Surtout pas de mots. Les frères-surveillants arpentent, dans toute leur longueur les couloirs, faisant riper leurs sandales pour les mettre à l’épreuve, sourcilleux, méticuleux, intransigeants. À leur passage, il ne faut pas lambiner ou s’égosiller :

– M. Guillerm, tenez votre langue. Les corbeilles ne sont pas encore vidées ?

L’éclairage, puissant et accaparant, favorise l’examen, un tantinet névrosé, des surveillants.

– Regardez, M. Le Boulch, il vous reste de la poussière dans le coin, insiste Frère Vincent. Oui, là ! Encore un petit effort. Ne soupirez pas M. Le Boulch. Vous devriez voir ceci comme une récompense.

– Oui, Frère Vincent… s’essaye une voix, piégée, timorée, froissée.

– Tenez, vous devriez prendre exemple sur votre camarade, Édouard Salaün. Vous avez terminé, M. Salaün ? L’élève tient son balai à la manière d’un garde dans sa guérite. Le menton relevé. Le Boulch fait la moue. Quel fayot, celui-là !

– Oui, Frère Vincent, j’ai terminé.

– Très bien. Vous pouvez maintenant ranger votre matériel dans le placard. Patientez ensuite en haut des escaliers. Les retardataires vont faire refroidir la soupe !

Il a haussé le ton pour se faire entendre de toute la troupe.

– N’est-ce pas, M. Le Boulch ? À cause de vous, il va y avoir encore des plaintes.

Le Boulch éternue, puis se mouche sur le revers de sa manche. Maudite poussière. Maudit soit ce prêtre. Édouard n’est décidément qu’un « premier de la classe ».

Il y a une certaine exaltation impure à la nudité. Un pouvoir sur les autres et sur le Domaine. Une dimension surnaturelle à se mirer, vêtu, dans la peau d’une bête sauvage. Cette érection incontrôlable, incommodante, le rend fébrile, perplexe. Trop tôt. Encore trop tôt. Il faut se ressaisir. À moins de devenir taciturne.

mardi 5 mai 2026

Le Fédéralisme breton n’est pas une décentralisation renforcée

Avec la création du mouvement libéral « Faisons Bretagne », voulu par le député français, Macron-compatible, Paul Molac, le mot « indépendance » réapparaît au cœur du débat public breton — y compris chez ciels qui s’emploient méthodiquement à en nier la pertinence. À force d’affirmer que « l’autonomie n’est pas l’indépendance », ils contribuent paradoxalement à maintenir une affirmation qu’ils prétendent hors de propos. Si le vocabulaire est rétréci, le contexte politique breton reste entier. À n'en pas douter et dans le fond, l'approche de "Faisons Bretagne" est la même : c'est une vision française de l'organisation d'une société, celle du haut vers le bas, celle du ruissellement supposé. Ce modèle social est connu et il est désastreux.


Une partie du microcosme politique breton, de crainte d'être distancée, s’interroge sur les motivations de cette nouvelle initiative. Pourtant, l’enjeu dépasse largement les stratégies de chacun.e à l'échéance des élections régionales. Il révèle une constante : la question du séparatisme n’a jamais disparu depuis le début du XXe siècle, elle a seulement été déplacée, étouffée, ignorée. Mais cette voie ne peut être explorée pleinement qu’à la condition de ne pas être frileux ni timoré, et d’envisager clairement la question du séparatisme comme déterminisme libertaire dans un contexte européen. Le wenojenn de l'indépendance est étroit, mais il n’a jamais été clos.

Avant cela, le nationalisme breton a structuré l’ensemble des courants politiques avant la Seconde Guerre mondiale, avant d’être durablement disqualifié par l’engagement fasciste d’une minorité de fanatiques. Cette disqualification historique, devenue argument politique récurrent, a eu pour effet d’entraver toute lecture renouvelée des traditions politiques bretonnes. Néanmoins quelques survivances idéologiques persistent, dans une logique de reproduction symbolique épuisée, fascinée par une construction nationaliste de la Bretagne adossée à l’idée de la fondation d’un État breton. Réduite à cette seule perspective, la question bretonne se trouve enfermée dans une alternative étroite et xénophobe. Pour contrecarrer cette contraction extrême, et éviter la résurgence d’une calomnie visant l’ensemble des militants bretons, un choix demeure théoriquement pertinent et moderne : celui du confédéralisme démocratique.

Ce choix ne peut être pensé sérieusement qu’à la condition de rompre avec une contrainte persistante : celle d’un fédéralisme compatible avec le centralisme français. Le fédéralisme n’est pas une technique territoriale d’aménagement du pouvoir, ni une modalité avancée de décentralisation, contrairement à l'autonomie. Il suppose une cession réelle de la souveraineté, donc une transformation inéluctable et irréversible en dehors du système pyramidal et multicouche français.

C’est ce que met en perspective Le séparatisme en Bretagne de Michel Nicolas, notamment à travers les extraits de la revue Avel an Trec'h (1) : un projet de fédéralisme allant des communes aux régions, puis aux États, pour aboutir à une République fédérale. Les promoteurs de cette orientation, parmi lesquels Youenn Olier, avaient esquissé une rupture conceptuelle sans la transformer en rupture politique effective. Le fédéralisme restait, chez eux, un compromis plus qu’un basculement.

Dans ce cadre fédéraliste, Goulven Mazéas propose une lecture plus radicale, inspirée des thèses anarchistes de Pierre-Joseph Proudhon. Son Social-fédéralisme (2) développe une critique conjointe de l’État et du nationalisme comme formes complémentaires de domination. L’État y apparaît comme instrument de centralisation des pouvoirs au service du capitalisme, tandis que la nation est analysée comme un cadre artificiel produisant les nationalismes qu’elle prétend contenir.

Mais celui à qui l’on peut véritablement attribuer la paternité d’un fédéralisme à la bretonne reste Morvan Marchal. Longtemps relégué à la marge, notamment en raison de condamnations souvent infondées, il ne saurait être ignoré ni maintenu dans une position secondaire, tant son rôle apparaît aujourd’hui comme celui d’un précurseur majeur. Lecteur lui aussi de Pierre-Joseph Proudhon, le créateur du Gwenn ha du s’oriente progressivement vers une conception fédéraliste, presque naturellement pourrait-on dire.

Autour de lui se structurent alors des outils politiques et intellectuels explicites : la revue « La Bretagne fédérale » et une organisation politique, la Ligue fédéraliste de Bretagne, fondée en 1931. Il publie en 1938 le « Manifeste des Bretons fédéralistes », texte programmatique qui, près d’un siècle plus tard, n’a rien perdu de sa portée et ne peut être disqualifié sans un examen sérieux (3).

Ce qui distingue profondément les penseurs Bretons du XXe siècle comme Goulven Mazéas ou Morvan Marchal (4) des élus politiques contemporains, locaux et/ou parlementaires, est double. D’une part, leur refus de considérer l’État central comme un horizon indépassable de la pensée politique. D’autre part, leur non-alignement à une logique de vassalité permanente : on ne mord pas la main qui nous nourrit.

Aujourd’hui, toute trajectoire politique s’inscrit dans des structures partisanes intégrées aux dynamiques institutionnelles françaises, comme le montre le cas de Paul Molac, dont le parcours s’inscrit dans l’orbite du mouvement présidentiel La République En Marche. Dans ces conditions, l’autonomie de décision et d'action se trouve nécessairement contrainte, réduite à cause de sempiternels carcans réglementaires français.

Déjà, dans leur manifeste fédéral, les coauteurs en étaient persuadés : la solution au problème breton ne viendra pas de l’extérieur, mais d’une capacité interne à formuler et à construire ses propres formes d’expression politique. C’est là une condition première de toute émancipation réelle.

Et pourquoi ne pas commencer par l’organisation d’un référendum sur le statut le plus adapté à un pays capable de s'affirmer, par sa dimension et ses potentialités, auprès d’autres nations européennes comparables ?

(1) Avel an Trec'h, n° 8, mars 1948, p. 3 : "le fédéralisme libérateur"

(2) "Social-fédéralisme", Goulven Mazéas, Presses populaires de Bretagne, 2024

(3) Le Manifeste des Bretons fédéralistes https://bibliotheque.idbe.bzh/data/cle_federaliste/cle_mi-janvier_2016/cle_pnb/Manifeste_des_Bretons_FAdAralistes_.pdf

(4) On aurait pu citer également Ronan Klec'h, Émile Masson, etc.



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