Avec la création du mouvement libéral « Faisons Bretagne », voulu par le député français, Macron-compatible, Paul Molac, le mot « indépendance » réapparaît au cœur du débat public breton — y compris chez ciels qui s’emploient méthodiquement à en nier la pertinence. À force d’affirmer que « l’autonomie n’est pas l’indépendance », ils contribuent paradoxalement à maintenir une affirmation qu’ils prétendent hors de propos. Si le vocabulaire est rétréci, le contexte politique breton reste entier. À n'en pas douter et dans le fond, l'approche de "Faisons Bretagne" est la même : c'est une vision française de l'organisation d'une société, celle du haut vers le bas, celle du ruissellement supposé. Ce modèle social est connu et il est désastreux.
Avant cela, le nationalisme breton a structuré l’ensemble des courants politiques avant la Seconde Guerre mondiale, avant d’être durablement disqualifié par l’engagement fasciste d’une minorité de fanatiques. Cette disqualification historique, devenue argument politique récurrent, a eu pour effet d’entraver toute lecture renouvelée des traditions politiques bretonnes. Néanmoins quelques survivances idéologiques persistent, dans une logique de reproduction symbolique épuisée, fascinée par une construction nationaliste de la Bretagne adossée à l’idée de la fondation d’un État breton. Réduite à cette seule perspective, la question bretonne se trouve enfermée dans une alternative étroite et xénophobe. Pour contrecarrer cette contraction extrême, et éviter la résurgence d’une calomnie visant l’ensemble des militants bretons, un choix demeure théoriquement pertinent et moderne : celui du confédéralisme démocratique.
Ce choix ne peut être pensé sérieusement qu’à la condition de rompre avec une contrainte persistante : celle d’un fédéralisme compatible avec le centralisme français. Le fédéralisme n’est pas une technique territoriale d’aménagement du pouvoir, ni une modalité avancée de décentralisation, contrairement à l'autonomie. Il suppose une cession réelle de la souveraineté, donc une transformation inéluctable et irréversible en dehors du système pyramidal et multicouche français.
C’est ce que met en perspective Le séparatisme en Bretagne de Michel Nicolas, notamment à travers les extraits de la revue Avel an Trec'h (1) : un projet de fédéralisme allant des communes aux régions, puis aux États, pour aboutir à une République fédérale. Les promoteurs de cette orientation, parmi lesquels Youenn Olier, avaient esquissé une rupture conceptuelle sans la transformer en rupture politique effective. Le fédéralisme restait, chez eux, un compromis plus qu’un basculement.
Dans ce cadre fédéraliste, Goulven Mazéas propose une lecture plus radicale, inspirée des thèses anarchistes de Pierre-Joseph Proudhon. Son Social-fédéralisme (2) développe une critique conjointe de l’État et du nationalisme comme formes complémentaires de domination. L’État y apparaît comme instrument de centralisation des pouvoirs au service du capitalisme, tandis que la nation est analysée comme un cadre artificiel produisant les nationalismes qu’elle prétend contenir.
Mais celui à qui l’on peut véritablement attribuer la paternité d’un fédéralisme à la bretonne reste Morvan Marchal. Longtemps relégué à la marge, notamment en raison de condamnations souvent infondées, il ne saurait être ignoré ni maintenu dans une position secondaire, tant son rôle apparaît aujourd’hui comme celui d’un précurseur majeur. Lecteur lui aussi de Pierre-Joseph Proudhon, le créateur du Gwenn ha du s’oriente progressivement vers une conception fédéraliste, presque naturellement pourrait-on dire.
Autour de lui se structurent alors des outils politiques et intellectuels explicites : la revue « La Bretagne fédérale » et une organisation politique, la Ligue fédéraliste de Bretagne, fondée en 1931. Il publie en 1938 le « Manifeste des Bretons fédéralistes », texte programmatique qui, près d’un siècle plus tard, n’a rien perdu de sa portée et ne peut être disqualifié sans un examen sérieux (3).
Ce qui distingue profondément les penseurs Bretons du XXe siècle comme Goulven Mazéas ou Morvan Marchal (4) des élus politiques contemporains, locaux et/ou parlementaires, est double. D’une part, leur refus de considérer l’État central comme un horizon indépassable de la pensée politique. D’autre part, leur non-alignement à une logique de vassalité permanente : on ne mord pas la main qui nous nourrit.
Aujourd’hui, toute trajectoire politique s’inscrit dans des structures partisanes intégrées aux dynamiques institutionnelles françaises, comme le montre le cas de Paul Molac, dont le parcours s’inscrit dans l’orbite du mouvement présidentiel La République En Marche. Dans ces conditions, l’autonomie de décision et d'action se trouve nécessairement contrainte, réduite à cause de sempiternels carcans réglementaires français.
Déjà, dans leur manifeste fédéral, les coauteurs en étaient persuadés : la solution au problème breton ne viendra pas de l’extérieur, mais d’une capacité interne à formuler et à construire ses propres formes d’expression politique. C’est là une condition première de toute émancipation réelle.
Et pourquoi ne pas commencer par l’organisation d’un référendum sur le statut le plus adapté à un pays capable de s'affirmer, par sa dimension et ses potentialités, auprès d’autres nations européennes comparables ?
(1) Avel an Trec'h, n° 8, mars 1948, p. 3 : "le fédéralisme libérateur"
(2) "Social-fédéralisme", Goulven Mazéas, Presses populaires de Bretagne, 2024
(3) Le Manifeste des Bretons fédéralistes https://bibliotheque.idbe.bzh/data/cle_federaliste/cle_mi-janvier_2016/cle_pnb/Manifeste_des_Bretons_FAdAralistes_.pdf
(4) On aurait pu citer également Ronan Klec'h, Émile Masson, etc.

