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La vie file, ne s'accroche à rien et surtout pas à l'avenir
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dimanche 2 août 2026

Le carrousel

Il n'y a pas d'avenir. À moins d'affirmer et de reconnaître que la mort est le point d'orgue de l'avenir. Soit. Il ne peut donc pas y avoir d'avenir sans la mort. Certains, emplis de chimères séculaires, affirmeront que la mort n'est qu'une étape — une énième, peut-être — vers un univers si curieux qu'aucun sur cette Terre n'en connaît la forme, l'odeur, la couleur, la texture. Ni les innombrables beautés disparues et ensevelies. La nature et ses torrents impétueux n'ont pas de place dans la mort. Au point que l'on suppose qu'ils s'en moquent ! On peut s'agripper à des Dieux antiques ou aux nouveaux Dieux, le ciel n'y changera rien.

L'avenir, on le cajole depuis la naissance. On le prévoit. On le promet. On le planifie. À force, on le verrait presque planqué derrière un léger brouillard de certitudes. Il vient bercer tous ceux et celles qui s'inquiètent du présent. Il est une sortie de tunnel, une vision pleine et entière, sans doute sans mystères — seulement faite de désirs. Et puis, tant qu'à faire, puisqu'ils ont confiance en l'avenir, ils y emmènent leurs mômes. Ils les trimbalent, les poussent souvent, à travers des routes droites, jalonnées par le confort de ne jamais se tromper. « L'avenir est une promesse ! » avait-on écrit sur un bout de papier. Comment le perçoit-on d'ailleurs, l'avenir ? Comme une maison solidement bâtie. Ou bien comme un parent qui vieillit, tout en souriant. Enfin... qui peut prévoir sa mort ?

On vend du baratin pour se plonger dans l'avenir. Des publicités. Des destinations. Des études. Un emploi dans la fonction publique. Un arc-en-ciel, sans noir et blanc. Et des enfants. Les enfants. Nous. À peine nés, déjà projetés — encombrés ou piégés — dans la mort. Et sans aucun doute, nous ferons la fierté de la famille, tout au long de ces années qui nous séparent de l'avenir. Mais jamais, ô grand jamais, on ne nous vendra l'avenir comme une fin. Cramoisi. Périlleux. Perdu. Mort. 

Alors, puisqu'il n'existe pas d'avenir, parlons du passé. Qu'a-t-on fait du passé ? À quoi s'identifie-t-il, en fait ? Aux souvenirs ? Aux expériences ? Aux rencontres ? Aux possibilités offertes par l'avenir ? Le passé se fout bien de nous. Il s'est barré, harassé de porter tout le fatras de la mémoire — tout ce qui n'a pas pu se construire, se réaliser. Il nous laisse seuls avec l'oubli. Et des miettes. Peu généreux, le passé éparpille quelques miettes, histoire de nous rappeler que nous avons été vivants. Joyeux, câlins, honteux, vigoureux, lamentables, aimants. C'est parfois soyeux tout de même d'oublier.

Le passé, pour le commun des mortels, est ennuyeux. Il se répète dans le présent afin de s'accorder à la nostalgie. « C'était mieux avant. » Un concert de Johnny, ou son vinyle qu'ils cylindrent en boucle. Au mieux, on s'achètera un ticket pour une tournée nostalgique. Un peu cabossés, ou flasques, mais ce sont eux — revenus du passé en le grimant ! La mélancolie, elle, a quelque chose de plus sacrificiel. Elle ne fait pas du passé une compagne. Leur différence ? Pendant que la première regrette les temps anciens, la seconde sait qu'ils ne reviendront plus. C'est certainement plus mortel à vivre.

À présent, à l'instant même où ces mots défilent sur l'écran, le présent s'est éclipsé. Il a pris la tangente, préférant sûrement s'acoquiner avec le passé, trop effrayé par l'avenir.

Passé, présent, avenir. Il n'y a rien de tout cela. Une vague idée de la tournure des événements, d'un carrousel en bois patiné par les efforts et dont le mécanisme s'épuisera pour s'arrêter définitivement. Piteux. Rabougri. Gras et sali. 

J'ai plongé mes yeux dans ceux de l'amour et je n'y ai vu qu'une petite mort.

Les punks du monde entier ont raison. Ce sont eux les véritables visionnaires et fossoyeurs, ces chacals : No future ! 

Ni Dieu ni maître.

La vie file, ne s'accroche à rien et surtout pas à l'avenir

vendredi 3 avril 2026

À l'ombre du Menez Moc'h. Extrait du manuscrit

Après avoir enfilé des tenues adaptées aux travaux agricoles, on se dirige vers la ferme-école ou les ateliers, dans un élan plus désordonné, presque insouciant. Un glougloutement, pareil à celui d’un ruisseau chargé de cailloux, s’est emparé de petites bandes formées selon les classes, les tâches à accomplir et les lieux de destination. À mesure que l’on s’éloigne du bâtiment principal, l’austérité qui y règne semble perdre de son emprise, comme si elle ne pouvait survivre hors de ses murs, érigée en maître unique. Plus la distance diminue avec l’exploitation, plus les tensions du matin se délitent. L’Institut disparaît peu à peu derrière les haies de pins sylvestres, et avec lui le poids de sa domination. On se déleste des frustrations et des crispations qui enserraient jusqu'alors.

Même si les frères n’ont pas relâché leur surveillance, eux aussi se délassent dans une certaine excitation, certes contenue, mais qui s’ajoute à l’engouement retrouvé des apprentis. Le noir de leur soutane a bu la chaleur du soleil et semble leur en restituer une énergie plus pétillante, donnant à leur démarche une tonicité qui trottine soulevant une fine poussière. On débat à vives voix. On papote avec intérêt. La nouvelle de l’achat d’une herse neuve, parvenue jusqu'à eux, gonfle les échanges, alimente les discussions, même si peu maîtrisent réellement les aspects techniques. On tranche favorablement pour l’acquisition de cette herse, sachant que l’absence de Frère Martin, boudant les travaux sur l’exploitation, facilite l’unanimité des avis.

Le trajet jusqu’à la ferme se transforme en balade printanière. On pallie ainsi l’éclosion retardée des primevères, retard observé par frère Bernard, ne manquant pas d’éprouver ses collègues, qui auraient pu ignorer ce point.

— Les gelées tardives… sans doute, mon frère, avance Frère Désiré, désireux de plaire à son aîné, ce frère botaniste qui s’est spécialisé dans les greffes de pommiers à partir de la fameuse « ruz bihan ». C’est à lui que l’on doit le verger qui longe la voie menant à Kervivot. Et grâce à sa persévérance — et au talent dont il se rengorge volontiers devant la confrérie — la réputation de cette variété, sélectionnée après bien des déboires, a dépassé les lignes de lande du plateau du Menez Moc’h pour se répandre de village en hameau, portée par le bouche-à-oreille.

Prima vera et perseverare. Primevère… et persévérance. Retenez cela, reprend Frère Bernard en français, en détachant chaque mot. Vous savez, mon cher confrère, la primevère est plus qu’une simple fleur de nos campagnes. Elle prouve que, malgré la rudesse du milieu, rien ne rompt le cycle qui la porte. Elle annonce le renouveau — et, en cela, elle nous dépasserait presque, si le Seigneur ne guidait pas nos vies.

Frère Désiré, de son vrai nom Jacques Pellen, issu du Grand séminaire de Saint-Brieuc, allie à ses vingt-huit ans une fraîcheur encore intacte à une naïveté affligeante. Né à Bulat-Pestivien, il écoute plus qu’il ne parle, hoche la tête avant même d’avoir compris, gobant chaque mot de Frère Bernard comme on ramasse des pommes tombées, déjà gâtées par les vers. Facilement impressionné par les éclats de voix des plus anciens, il remercie le sort d’avoir exaucé ses vœux : rejoindre une institution réputée pour la qualité de son enseignement. Et si cet enseignement atteint un tel niveau, c’est, à ses yeux, grâce à des hommes tels que Frère Bernard. À force de boire ses paroles, il finirait presque par en montrer des signes d’addiction. Prima vera et perseverare. Les mots résonnent désormais en lui comme une leçon qu’il craint déjà d’oublier.

— C’est un peu à l’image de nos élèves, ajoute Frère Ignace, traînant légèrement sur les mots.

À la réaction de Frère Bernard, la comparaison paraît malvenue. Frère Désiré esquisse un sourire, aussitôt réprimé. Frère Ignace s’apprête à répondre, piqué au vif, lorsqu’un bruit familier les ramène à la réalité.

Le Latil gronde au loin, un grondement épais, reconnaissable entre tous. Jean Le Bot approche. Il lui reste quelques centaines de mètres avant de ranger le tracteur et de se restaurer rapidement. Il doit ensuite préparer la découpe du sanglier dans l’atelier d’abattage, là où les paroles se taisent et où l’assurance des gestes prend le relais.

Un soulagement discret circule : la soupe de la cuisinière ne sera plus la seule distraction mineure. Les plats rôtis reprennent leur place. Reste à espérer que, dimanche prochain, les frites ne colleront pas au palais comme lorsqu’elles sont cuites au suif ou à l'huile végétale.

— Les élèves semblent plus sensibles au bruit du Latil qu’à la douceur des primevères, lance un peu plus tard Frère Ignace avec un brin de malice.

— Vous disiez, Frère Ignace ?

— Inutile. Nous approchons. Il est temps de reprendre vos jeunes en main. La sève, quand elle bout, ne nourrit plus rien. Enfin… tout dépend des circonstances. Dites-moi Frère Ignace ? Vous aviez l’âge de notre ami Désiré lorsque vous êtes entré à l’Institut ?

Ce dernier flanche. L’attaque, à peine voilée, réduit ses dernières résistances en cendres.

Les premiers pignons de la ferme apparaissent. Quelques veaux meuglent, couvrant le brouhaha des élèves qui franchissent l’enceinte de l’exploitation.

– Vous allez faire quoi, vous autres ?

– On file au champ. On plante les premières rangées de patates. Et vous ?

– J’crois qu’on va tailler les derniers pommiers avec le frère Bernard…

– Ah, ouais ! Pas de bol ! Et toi, Gilbert ?

– La porcherie. Je crois qu’il y a eu des naissances. Faut s’occuper des porcelets.

– T’y étais pas déjà ce matin ?

– Si… punaise, quelle corvée, cette punition ! Fallait commencer à vider l’aire paillée maintenant que les truies sont dehors. Tout ça parce que j’ai soi-disant injurié le Seigneur…

– Ah bon ?

– Mais oui ! Tu te souviens pas ? Pendant le souper… y a deux jours, Frère Désiré m’a claqué l’oreille quand il passait. J’ai crié « Nom de Dieu ! ». Ça m’est sorti tout seul.

Ailleurs, parmi les aînés.

– Et vous, les cubiques ?

La question fuse, un peu trop hardie, lancée par un Première vers les Terminales, dont de Penhoët, placés devant lui dans le groupe.

– Nous ? On va s’occuper de Le Mat. Des ricanements d’approbation accompagnent les propos du Cubique. Mais avant ça, on a un cours d’électricité à la centrale …

De Penhoët a des comptes à rendre avec Augustin Le Mat, sans que l’on sache exactement pour quelles raisons.

– Ici ? Sur l’exploit’ ? Relance le Première. Comment tu vas t’y prendre avec les frères ?

– T’inquiète, j’ai un plan… Hein, les gars ? Les deux ou trois comparses autour de lui confirment par des ronchonnements.

– Et puis de quoi je me mêle ? Je te trouve bien curieux… Tu veux ta part, toi aussi ?

Le Première n’insiste pas et recule même de quelques mètres avant de pénétrer dans la cour de la ferme. Les voix retombent peu à peu devant lui, avalées par l’espace ouvert et les bâtiments et deviennent un bruit indistinct.

À l’arrière du groupe, Augustin Le Mat marche sans enthousiasme. La rumeur des autres lui parvient encore, mais elle s’émousse, comme filtrée par l’air tiède qui dépouille les graminées de leur effluve.

mercredi 25 mars 2026

L'éducation par le gratin au chou-fleur

La recette du gratin de chou-fleur repose sur des ingrédients simples et ne présente, en apparence, aucune difficulté particulière. La béchamel et le gruyère râpé font même figure d'alliés pour amadouer les enfants et stimuler leur appétit. Mais persiste le chou-fleur : même camouflé sous une délicieuse béchamel maternelle, il conserve un goût âpre et une odeur tenace qui rebutent d'instinct. Le gratin est simple à faire mais plus difficile à faire avaler.

Petit Léonard, élevé et coincé entre l’artichaut et le chou-fleur, je ne pouvais guère échapper à l'invasion régulière de ces primeurs sur la table familiale. Il est des expériences qui s’incrustent durablement ; pour ma part, dans le domaine culinaire, le gratin de chou-fleur de ma mère a marqué mon premier souvenir gustatif — et il ne fut pas des plus savoureux.

Entre l’injonction paternelle de terminer ce qui végétait dans l’assiette et l’épreuve consistant à mâcher vaillamment un aliment perçu comme un adversaire, comment expliquer que ce même gratin de chou-fleur occupe aujourd’hui une place honorable parmi mes plats préférés ? L’autorité paternelle n’a-t-elle pas, en définitive, joué un rôle bénéfique à ce consentement ?

Le couple que formaient mes parents s’inscrivait dans un modèle typique des années 70, où les rôles de chacun étaient clairement définis, hérités d’une société traditionnelle et conservatrice : pour schématiser, le mari aux travaux, l’épouse aux fourneaux. 

Peu réceptif aux discours des élites politiques et des intellectuels de gauche sur le « progrès social », ce milieu populaire et rural, davantage ancré dans ses habitudes que réellement politisé, évoluait à son propre rythme, en parallèle à des bouleversements sociétaux et civiques soutenus par les féministes (1). Mais, Peuple de gauche il était, Peuple de gauche il restait. Un temps.

Dans les faits, l’emploi féminin, souvent relégué à des activités secondaires, saisonnières et ingrates, ne venait pas alléger les obligations de mère et de femme au foyer. Ces femmes méritantes cumulaient les charges sans nécessairement s’en plaindre. La préparation des repas leur revenait presque de façon innée, sans qu’elle fût discutée ni contestée autour de la table : il eût été alors inconcevable pour un enfant de s'opposer et de décevoir ses parents en repoussant son assiette de chou-fleur d’une moue rebelle, du moins à cette époque. J'ai préféré négocier avec le légume, bien moins impressionnant.

Dans ce contexte, un équilibre tacite s’instaurait, entre une main ferme et une autre plus conciliante. Me concernant, j’avais trouvé une méthode discrète pour me débarrasser du gratin : j’écrasais les bouquets de chou-fleur, feignant de m’en accommoder, évitant tout à la fois le regard vigilant de mon père et la déception muette de ma mère. La ruse ou l'astuce, selon, a bien fonctionné. J'ai gagné la bataille contre ce chou-fleur peu conciliant. Ai-je cédé devant le chou-fleur ? Non. Je l'ai assimilé. Il y a des dualités qui se confondent.

À vrai dire, de telles pratiques auraient-elles pu affecter le bien-être d'un enfant ? Ai-je été traumatisé suite à une éducation alimentaire perçue comme autoritaire ? À ces questions, je réponds aujourd’hui par la négative. Car une autorité qui sait se maintenir dans une juste mesure, à la fois ferme et contenue, ne décourage pas : elle prépare, pour peu, évidemment, qu’elle ne sombre pas dans l’autoritarisme. S'il fallait en douter, il était dans l'ordre des choses de se conformer à l'attente des parents devant le chou-fleur, et non pas l'inverse.

Il me faut reconnaître, cependant, l’influence déterminante de ma mère. C’est sans doute à elle que je dois cet intérêt insistant pour le gratin de chou-fleur, et, au-delà, pour tant de plats qu’elle exécutait avec un talent simple. D’une contrainte première est en fin de compte née une satisfaction plus large : choisir un chou-fleur chez un producteur local, préparer le gratin avant de le savourer et, si possible, avoir le plaisir de le partager avec d'autres. En résumé : d'une exigence initiale peut naître une multitude de satisfactions.

Bien que mon père nous ait quittés depuis 15 ans, je ressens le besoin de les remercier tous deux pour cet héritage culinaire et surtout familial. D’avoir insisté auprès de l’enfant que j’étais ; et de l’avoir, à leur manière, guidé avec justesse — du moins sur ce point précis de l’éducation.

(1) Cet équilibre ancien commençait peu à peu à se lézarder, notamment sous l’effet du désir croissant des femmes d'accéder à une forme d’indépendance financière vis-à-vis de leur époux.


samedi 7 mars 2026

Affaire Durand. Le cas Ernest Lallemant, ou une logique d’État. Part. II

  « Le procès de Jules Durand, anarcho-syndicaliste du début du XXᵉ siècle, devient le théâtre d’une réflexion sur la justice, l’ordre social et la responsabilité individuelle. À travers le regard d’Ernest Lallemant, médecin-chef d’un asile, cette nouvelle explore le conflit entre pouvoir et conscience, l’impact des institutions sur les vies humaines et la tension dramatique entre vérité historique et fiction. » 

Parution de la nouvelle littéraire dans le hors-série de mars 2026. Le libertaire. Revue de synthèse anarchiste.

"Ta nouvelle a été bien appréciée par les compagnons". Groupe libertaire Jules Durand

Partie I

https://dderrien.blogspot.com/2026/03/affaire-durand-le-cas-ernest-lallemant.html


Curieusement, Lallemant ressentait chez les onze autres jurés un supplément d’agitation, ou plus exactement d’inconfort. En effet, ils n’étaient pas sans ignorer la pression qui pèserait sur eux lors de la décision finale à adopter. Parmi cette surreprésentation de notables et de rentiers, où se perdait un ouvrier-tisseur, Lallemant faisait figure d’exception : le seul représentant de la fonction publique, ou tout du moins assimilée. Âgé de plus de 50 ans, fort d’une expérience solide auprès d’une population aliénée, d’apparence stricte dans des costumes sobres, Lallemant s’attribuait une place singulière : on l’écoutait. Il n’avait pas besoin de convaincre longuement, et son influence ne passait pas par un discours flamboyant mais plutôt par une ou deux phrases dites calmement, sur un ton posé, proposant une reformulation « raisonnable » du problème. On aurait pu l’entendre défendre, dans le confinement de leur salle, que : « Nous ne sommes pas ici pour juger des idées, mais des conséquences », ou encore : « L’homme n’est peut-être pas violent, mais ce qu’il incarne l’est. » Lallemant ne se vit jamais comme violent. Et c’était précisément ce qui le rendait influent. Il pouvait présenter Durand non comme un assassin, mais comme un homme dangereux, un catalyseur, un facteur de désordre. C’était une rhétorique basée sur la prévention, et non sur la vengeance.

Dans cette ambiance tendue qui ne déstabilisait nullement Lallemant, ce qui le frappait, après une série d’observations pointues, était l’attitude du prévenu. Dès le début du procès, Jules Durand fit preuve d’une grande maîtrise de soi, malgré l’intimidation du président, du public et d’un séjour en prison qui commençait à durer. Son comportement digne et silencieux pouvait probablement amadouer certains jurés et observateurs : il montrait qu’il était un homme ordinaire face à l’accusation, renforçant l’idée qu’il n’était pas un criminel de sang. Ce qui aurait pu rendre crédible le récit de Jules Durand résidait dans son abstinence vis-à-vis de l’alcool. On pouvait donc supposer qu’il maîtrisait à la fois ses réactions et ses propos, ce qui le distinguait d’une population réputée bruyante et querelleuse en raison d’abus de consommation. Derrière de légers hochements de tête, à peine visibles, et une écoute sans émotion apparente, fixant les témoins qui s’exprimaient difficilement, légèrement penché en avant, il ne répondit pas une seule fois aux provocations. Cependant, le système judiciaire et social ne laissait aucune place à la compréhension émotionnelle : la loi et le contexte politique primaient sur la posture de l’accusé. Lallemant, quant à lui, ne se laisserait pas duper par une telle attitude figée, il pouvait s’agir d’un subterfuge de la part de Jules Durand.

Le quatrième et dernier jour du procès s’acheva. Lallemant, tel un praticien qui excellait dans son domaine, avait pris sa décision définitive, à la suite d’une procédure qui semblait expéditive. Comme à son habitude, il prit soin de noter les réactions de Jules Durand et tenta de porter un diagnostic solide et objectif sur ses comportements, nonobstant le fait que la salle pût se manifester tapageusement et perturber son expertise. Au cours de la plaidoirie, Jules Durand regardait son avocat en hochant parfois la tête. Il l’écoutait attentivement et cherchait à comprendre le sens des mots. Puis suivit le réquisitoire du procureur. Son attitude changea. La posture se fit droite, le visage se ferma. Même si la respiration semblait régulière, Jules Durand se pinça légèrement les lèvres à certains passages des accusations.

À la fin des plaidoiries, le Président ordonna la sortie du jury dans le but de délibérer sur le sort de Jules Durand. Lallemant l’observa une dernière fois. Assis, Durand restait calme, parcourant parfois du regard le public. Le médecin nota cette expression impassible qui n’avait jamais quitté son regard.

La fin d’après-midi était bien avancée quand le jury revint. Visages fermés, dans certains cas tendus, ils reprirent place. L’assistance se leva dans un silence presque total. Jules Durand, lui, les imita, entouré par ses gardiens. À ce stade, personne ne connaissait encore la peine. On procéda à la lecture de la culpabilité de Jules Durand, puisque à une courte majorité, 7 jurés le considérèrent impliqué dans le meurtre de Louis Dongé. Le président lut lentement le délibéré : « Jules Durand est-il coupable d’avoir, à la suite d’un complot formé entre plusieurs personnes, provoqué volontairement l’assassinat de Louis Dongé ? La réponse est affirmative. » Une partie du public s’y attendait. Beaucoup pensaient alors à une condamnation lourde mais ordinaire, comme les travaux forcés. Le haut magistrat poursuivit la réquisition : « Sur la question des circonstances atténuantes… la réponse est négative. » Cette phrase ne provoqua pas immédiatement de réaction. Elle fut courte et certainement abstraite pour beaucoup ; plusieurs personnes ne saisissaient pas encore l’enjeu. Le président prononça alors la formule rituelle : « En conséquence, la cour condamne Jules Durand à la peine de mort. » L’annonce s’accompagna de murmures pénibles. Elle se prolongea dans un effet de choc. Quelques-uns avaient compris avant les autres. D’autres demandaient à voix basse : « Qu’a-t-il dit ? » Il n’y eut pas de cris d’applaudissements, à peine quelques exclamations étouffées. Jules Durand resta figé, dans un état d’hébétude profond, ne comprenant pas immédiatement la sentence : la décapitation venait d’être prononcée, mais sans solennité dramatique.

À l’image de Jules Durand, la salle se vida, en silence et sans tumulte. Tout juste si l’on pouvait discerner sur le faciès des représentants de la Compagnie Générale Transatlantique (2) une satisfaction discrète et un acquiescement marqué par des mouvements de la tête. Si certains jurés évitèrent les regards, eux-mêmes abasourdis par la décision, ce ne fut pas le cas de Lallemant. À la différence des autres, il ne se précipita pas pour disparaître dans un anonymat opportun. Il prit de nouveau son temps pour observer Jules Durand. Malgré le choc, aucun mot, aucune contestation n’accompagna le condamné dès la sortie du box. Le médecin-chef ressentit soudain un pressentiment diffus, comme s’il n’en avait pas fini avec lui.

Le docteur Ernest Lallemant remit à son Administration, début avril 1914, conformément à ses usages, le rapport annuel des mouvements de sortie et d’entrée des patients. Les tableaux décrivant les pathologies ne variaient pas d’une année sur l’autre. Seuls les chiffres étaient remplacés par d’autres chiffres. Il s’empara d’un exemplaire et l’ouvrit. Il contemplait les colonnes et les lignes, pleinement satisfait de la tâche accomplie. Machinalement, il s’attarda sur le tableau des entrées et se souvint de Jules Durand, interné pour folie, début avril 1911, plus précisément le 5 du mois. Que d’événements depuis son procès !

En dehors de la reprise d’une grève générale de 24 heures au Havre, dès l’annonce du verdict, l’émotion populaire avait gagné les hautes sphères de l’Assemblée nationale. Des députés, tels que Paul Meunier, défendirent le condamné, galvanisant l’opinion publique qui ne tarda à comparer le cas Durand à l’affaire Dreyfus. De plus, si la mobilisation des ouvriers n’avait pas été aussi déterminante, peut-être que le Président de la République, Armand Fallières, n’aurait pas commuté la peine de mort en sept ans de réclusion. Mais cette décision n’avait pas suffi à calmer les soutiens de Jules Durand, regroupés au sein d’un comité de défense. « Il faut libérer absolument cet innocent », plaidaient-ils, à l’exemple de la LDH (3).

Mais pourquoi avait-il fallu que des jurés signassent une demande de grâce ? Y avait-il besoin que Mme Dongé intervînt après le procès pour défendre Jules Durand ? Lallemant fut un peu sidéré de voir ces personnes se rétracter. Les soutiens de l’ouvrier obtinrent gain de cause puisque le 15 février 1911, à la suite d’une requête en cassation favorable, on libéra Jules Durand. Sauf que, entre-temps, le prisonnier sortit mentalement brisé.

Il se remémorait qu’on avait soutenu la thèse de l’erreur judiciaire. Mais quelle erreur ? Tout avait été planifié d’avance, fomenté par le patronat, verrouillé par la presse, le jury et les autorités : la sentence était écrite avant même que le procès ne commence. Il fallait une peine exemplaire ? L’occasion était trop tentante. Bien avant l’affaire Durand, Lallemant pressentait déjà qu’il appartenait à ce mécanisme idéologique implicite. Le procès n’avait fait que confirmer ce qu’il savait au fond de lui : il n’était qu’un maillon dans une chaîne qui le dépassait, une logique implacable dont nul ne pouvait s’extraire. Mais il devait être un maillon solide. Il ne pouvait pas se dérober. Il devait être à la hauteur, celle exigée par les dominants. En tout cas, de son côté, il ne concédait aucun remords. On attendait de lui qu’il soit un stabilisateur social. L’affaire était entendue. Elle devint un lointain souvenir.

Il referma le rapport et réajusta les deux pointes de sa moustache. Du couloir on l’appelait pour les visites ordinaires de la journée. Désormais, Jules Durand (4), brisé et isolé, se dissimulait derrière une ligne de chiffres.

Sources

« L’affaire Durand » - Patrice Rannou – Éditions Noir et Rouge – octobre 2013

(2) Stanislas Ducrot, agent local de la CGT. Il aurait influencé l’instruction en orchestrant une machination contre Durand. La subornation de témoins fut prouvée en cassation

 (3) Autres soutiens : Paul Meunier, Sébastien Faure, Union des syndicats autonomes du Havre, la CGT,…

 (4) Jules Durand meurt à l’asile des Quatre-Mares, le 20 février 1926

Photo J. Durand : Le Libertaire


vendredi 6 mars 2026

Extrait. À l'ombre du Menez Moc'h. L'herbier

Un cours s’achève. Bientôt, un autre le remplacera. Une nouvelle heure accablée par la lassitude. Une autre journée morne pour le frère Bernard, telle une saison vide qui retarde l’éclosion des primes verts. La salle d’études lui ressemble de plus en plus, empreinte d’une mélancolie tenace. Située au premier étage du bâtiment, elle subit un marasme épais et le piétinement de nombreux adolescents, depuis l’ouverture de l’École supérieure agricole de Kervivot. Le parquet, usé, a besoin d’une nouvelle couche de vernis. Les murs jaunissent depuis le plafond. Au fil des rentrées, chacun y a abandonné derrière lui un fragment de vie comme un geste fané.

La pièce mitoyenne, réservée à la bibliothèque spirituelle et aux archives scolaires, ne concède aucun refuge à l’introspection de l’enseignant. Des travaux pratiques comme des herbiers délaissés par leurs auteurs, s’empilent dans un coin poussiéreux, leurs couvertures ondulées dans les angles et leurs pages, piquées par l’oubli,  se couvrent de moisissures brunes. On ne les compulse pas : des relents de travaux médiocres suffiraient à troubler les souvenirs olfactifs des camomilles vraies et de leurs printemps révolus.



Pourtant, un herbier a été préservé avec soin, posé sur l’une des étagères de la bibliothèque. Celui de Denis Troadec de Treffin.
Son passage à Kervivot n’avait pas marqué l’institution. Non. Ce fut plutôt un drame, sa mort, au début du conflit contre l’Allemagne nazie, le 25 mai 1940. Frère Bernard avait insisté pour que cette chemise soit traitée comme une relique, digne de vénération. Entre ses feuillets, un Trifolium pratense repose, séché, fragile, déjà gagné par la poussière pâle, effleurant le sacré. Le Christ, pensait-il, avait guidé cet ancien élève vers son destin. Frère Bernard referma doucement ce souvenir.

Appuyé contre l’une des fenêtres, le courant d’air qui se glisse dans l’entrebâillement ne le déconcentre pas. Il contemple le paysage ouvert. Il allonge la nuque, assez aisément, grâce à un corps élancé, étonnamment élastique. Ce moment suspendu lui appartient. Devant lui, la forêt respire profondément, se soulevant à l’unisson de ses pensées. Interloqué, il s’attarde sur une tension inhabituelle, se courbant entre deux masses d’arbres. Il reluque plus attentivement cette excavation évoquant, avec une insistance troublante, le creux des seins d’une femme, ceux d’une jeune femme de son village, qu’il avait jadis fréquenté, avant de rejoindre le Petit Séminaire de Lesneven du collège Saint-François. Une «  jolie fleur », admettait-il, une forme vaporeuse, qui resurgissait de temps à autre. Cependant, la vision se dissout dès que le souffle remue la cime des arbres. Il se ressaisit par un signe de croix. Imperceptiblement, la craie qu’il tient entre les doigts tourbillonne. Il voudrait broyer, une bonne fois pour toute, cette émotion ancienne, muette.

Derrière lui, les Cubiques reviennent peu à peu du bloc sanitaire, chuchotant des « bonjour monsieur », traînant les pieds, raclant des chaises. Encore quelques minutes précieuses. En tant que botaniste, dévoué à une instruction qu’il veut inspirée par la divinité, il ressent le poids des fins d’hiver et le désintérêt des jeunes pour les noms latins des plantes. Après plus de dix années d’enseignement, ils ont fini par coloniser son pré carré spirituel : « commun », « nuisible » et « toxique ». Le frère Bernard se confond de plus en plus parmi ces mauvaises herbes. On le décroche momentanément de sa rêverie. On sort les cahiers pour la prochaine leçon.

– Entrez… entrez. Prenez place, dit-il impassible, dos à la classe. À peine est-il distrait par l’apparition, en bas du bâtiment, de François et de sa hotte remplie de morceaux de bois. Instinctivement, le goût de la tisane de sa mère, à base de camomille, s’emprisonne dans la bouche. Plus qu’une heure avant qu’on ne vienne lui amener cette douceur de sous-bois, âpre et terreuse. Il se surprend à se réjouir à la vue de François, un court instant.

Dans quelle catégorie pourrait-il le ranger d’ailleurs ? Origine inconnue ? Né d’une seconde vierge ? Peut-être issu d’une Orphys apifera, qui pratique la pollinisation par mimétisme, en dupant un bourdon écervelé. Curieux tout de même cet aspect du visage qui prend les traits d’un autre familier, l’âge avançant. À force d’observations détaillées et précises chez les plantes, cela en devenait suspect chez les humains…

Le ronronnement invisible de la Motobécane Z46C est en approche, à son grand regret. Cette moto mériterait un réglage plus précis, à entendre la pétarade qu’elle occasionne. Modèle unique du secteur, elle appartient à la secrétaire de direction, Mademoiselle Mallejac. Elle conserve cet engin en mémoire de son époux, fusillé lors d’une rafle allemande, avant leur déroute.

Cette cylindrée, certainement utile pour traverser la campagne depuis le bourg, à six kilomètres, n’empêche pas sa conductrice de maintenir son retard coutumier. Frère Bernard se répète qu’elle devrait plutôt prendre exemple sur le garde-forestier, Jean Le Bot, et l’ouvrier agricole, le père Coatelem, à la tâche, depuis les premières lueurs du jour.

De son poste en hauteur, il les observe palabrer avec le palefrenier. La charrette est en stationnement le long de l’écurie dans le but d’entreposer des piquets en bois et du fil de fer, sûrement pour l’entretien des parcelles du côté de Gwaremm izela. La dernière tempête aurait fait chuter quelques branches sur les clôtures, réservées aux Normandes. Il y avait tout de même quelque chose de réconfortant à s’associer à toute cette agitation naissante. La journée, déjà diaphane, promettait de dévoiler toute sa vivacité.

– Bonjour, monsieuuur ! ».

Ce braiment est celui de Vigouroux. Insupportable. Comme lui. Un dévergondé. Son évasion dans les bocages s’effrite sur-le-champ. Un rumex celui-là. Très invasif. À feuilles obtuses. Inutile de s’attarder sur ses caractéristiques végétales. Frère Bernard regrette parfois d’être si souvent prisonnier de sa vocation. Néanmoins, le classement floral officieux qu’il a établi en fonction du comportement des élèves, satisfait l’intérêt qu’ils portent à ses missions scolaires. Son herbier intime se déploie devant lui, la porte close.

dimanche 1 mars 2026

Affaire Durand. Le cas Ernest Lallemant, ou une logique d’État. Part. I

 « Le procès de Jules Durand, anarcho-syndicaliste du début du XXᵉ siècle, devient le théâtre d’une réflexion sur la justice, l’ordre social et la responsabilité individuelle. À travers le regard d’Ernest Lallemant, médecin-chef d’un asile, cette nouvelle explore le conflit entre pouvoir et conscience, l’impact des institutions sur les vies humaines et la tension dramatique entre vérité historique et fiction. » 

Parution de la nouvelle littéraire dans le hors-série de mars 2026. Le libertaire. Revue de synthèse anarchiste.

"Ta nouvelle a été bien appréciée par les compagnons". Groupe libertaire Jules Durand

Partie I

Le docteur Ernest Lallemant s’apprêtait à quitter l’asile public des Quatre-Mares dont il était le directeur. Il ôta sa blouse blanche, la suspendit au porte-manteau et enfila un lourd blouson. Par prudence, il tâtonna une poche pour vérifier que ses gants s’y trouvaient. « Oui… c’est bon, parfait ! » Il compléta sa tenue vestimentaire en posant soigneusement son chapeau melon sur le sommet de la tête. Avant de sortir de son bureau, il glissa dans sa serviette quelques dossiers de patients : octobre marquait le début de la rédaction du rapport annuel sur le mouvement de patients de l’établissement. Chaque année, il devait y résumer sous forme de tableaux et de statistiques, le flux des admissions, des sorties par guérison ou par transfert, ainsi que les décès, le plus souvent dus à la sénilité des patients ou à l’épuisement des plus âgés. Il jeta un dernier coup d’œil dans la pièce avant de fermer la porte. Rien ne devait, dans ce cabinet, indiquer la présence du chaos.

Statue de Jules Durand. Gaston Watking. Nantes

Après avoir franchi le vieux portail de pierre, Lallemant choisit ce soir-là de rentrer à pied. Il avait scruté le ciel : l’air était sain, la pluie absente. Il prendrait le fiacre un autre jour. La marche lui apporterait un regain de forme. Un bon quart d’heure le séparait de sa demeure, le temps nécessaire pour laisser derrière lui l’agitation des malades et les éclats de voix de l’asile. Il respira profondément, comme pour chasser de ses poumons les souillures de la folie avant de rejoindre le plateau, où se trouvait son quartier résidentiel. Il s’engagea dans une longue rue bordée d’ormes, qui camouflaient partiellement les contrebas sur lesquels s’étendaient les quartiers populaires. La lueur des réverbères guida ses derniers pas avant qu’il ne grimpe les quelques marches du perron et franchisse le seuil de sa maison, à l’architecture typique d’une élite sociale, moins somptueuse toutefois que certaines demeures voisines.

Dans le vestibule, la domestique avait déposé son courrier sur un élégant guéridon de style Louis XV. Délesté de sa tunique, Lallemant se déchaussa et glissa ses pieds dans de moelleux chaussons. Un sourire vague se dessina sur son visage. C’était l’instant qu’il préférait, celui où la journée basculait dans l’ordre et le confort. Les bruits feutrés de la cuisine lui indiquaient que Madeleine s’affairait autour des fourneaux. À l’étage, la voix ondulante de son épouse filtrait de l’ancienne chambre de leur fils unique : elle répétait ses vocalises pour la chorale paroissiale. Tout était harmonieusement à sa place.

Il posa sa mallette — le travail pouvait bien attendre — et prit la pile de lettres. La chaleur de la cheminée l’enveloppa lorsqu’il entra dans le salon. Il traversa la pièce jusqu’à son fauteuil, installé dans une alcôve, tandis que Madeleine avait déjà allumé la petite lampe à pétrole. Dans sa main il tenait le Havre-Éclair, auquel il était abonné depuis des années. Il allait l’ouvrir quand une enveloppe attira son attention. Il la retourna deux ou trois fois avant de fixer l’adresse de l’expéditeur : Palais de Justice de Rouen. Il fronça légèrement les sourcils, signe d’une légère inquiétude. On ne lui avait pourtant signalé aucun incident impliquant d’anciens patients. À l’aide d’un petit couteau, il décacheta l’enveloppe avec une légère précipitation, puis relut l’en-tête : oui, c’était bien le Tribunal. La convocation disait :

« Monsieur Lallemant, Le tirage au sort vous a désigné comme membre du jury dans l’affaire concernant la mort de M. Louis Dongé, chef de bordée, à la suite d’une altercation survenue sur les quais du port du Havre, le vendredi 9 septembre 1910, impliquant M. Jules Durand, charbonnier et syndicaliste. D’autres prévenus, dans des actes secondaires, sont concernés(1).
Vous êtes convié à une réunion d’information au Tribunal afin de vous exposer votre rôle, le déroulement de l’instruction et du procès. Veuillez agréer… »

Lallemant demeura un instant immobile, le regard dans le vague, la lettre entre les doigts. Quelque peu stupéfait, il revint à lui. Ces noms… Oui, ils lui disaient quelque chose. Il se leva prestement et alla vers le meuble bas où s’entassaient les anciens numéros du Havre-Éclair. Comme tout bon conservateur, il gardait les journaux — Où est-il… pas celui-ci… ah, voilà… Il feuilleta rapidement les pages, puis retrouva un article sur cette affaire. Il se rassit, impatient. La signature attira son regard : Urbain Falaize. Urbain Falaize n’était autre que le rédacteur en chef du quotidien, proche du patronat, connu pour ses positions très cléricales et conservatrices, voire réactionnaires selon certaines sources que l’on prétendait douteuses, à moins qu’elles ne fussent subversives. Il parcourut un extrait, au surlendemain des faits, révélateur de la diatribe du journaliste.

« Un évènement s’est produit l’autre nuit qui a causé sur toute la population une émotion indicible. Un charbonnier qui revenait de travailler a été lâchement et férocement tué par une dizaine de grévistes ivres de colère et d’alcool. Le malheureux était père de trois enfants, n’avait que 42 ans. Trois de ses agresseurs sont arrêtés. Il faut espérer que leurs complices ne tarderont pas à être appréhendés et que tous subiront le juste châtiment réservé à de pareils forfaits. L’ivresse en effet ne saurait être invoquée comme circonstance atténuante, et il faudrait que les tribunaux en finissent une bonne fois avec cette thèse de l’irresponsabilité alcoolique. » Une phrase éveilla sa curiosité : « Comme circonstance atténuante… que signifiait-elle réellement ? »

Le papier continuait sur le même ton. Lallemant interrompit sa lecture et s’abîma dans une profonde réflexion. Les vocalises de son épouse, montant par vagues depuis l’étage, finirent par le ramener au réel. Il y avait d’abord des décisions urgentes à prendre pour l’organisation de l’asile. Et puis, comme le précisait le courrier, s’il devait s’absenter presque une semaine, il lui faudrait déléguer ses visites et la paperasse des malades à ses confrères.

Sans qu’il s’en aperçût aussitôt, une sensation diffuse se forma dans le bas-ventre. Elle n’avait rien de désagréable : une chaleur lente, insinuante, qui remontait le long de sa poitrine jusqu’à envahir son esprit. Un sourire involontaire plissa sa moustache encombrante, tout en écartant une barbe mal proportionnée. Dans le secret de sa suffisance, il se voyait déjà remplir, avec éclat, la fonction qui était la sienne : celle d’un serviteur zélé de l’État. Et pas n’importe lequel. Sa mission était de contenir les débordements, de canaliser les conduites jugées déviantes, de préserver l’ordre public. À sa manière, il purgeait la société de ses fauteurs de trouble, ces êtres instables et dangereux que l’on prétendait sacrifier au nom de l’intérêt général. Et cette population, il la connaissait bien : les pensionnaires de l’asile, qu’ils fussent atteints de folie systématisée, de confusion mentale ou de folie toxique née de l’alcool, provenaient presque tous de ces milieux misérables qu’il observait avec un mélange de répulsion et de pitié scientifique.

Pour autant, Lallemant ne se voyait ni comme un individu brutal, ni comme un patron cynique, ni comme un adversaire déclaré du mouvement ouvrier. Il se croyait homme de science, discipliné, obéissant à une rationalité supérieure, convaincu que l’ordre de l’État devait toujours l’emporter sur l’individu. L’affaire Durand, à ses yeux, n’était pas tant une tragédie humaine qu’un problème d’ordre public : le syndicalisme révolutionnaire représentait une contagion sociale qu’il fallait endiguer. Les asiles, tels que le sien, faisaient partie de cet appareil discret mais essentiel de régulation de la société. On y soignait, certes, mais on y classait, on y enfermait, on y neutralisait.

Il se répétait qu’un médecin d’asile ne pouvait ignorer les soubresauts politiques de son temps. Le gouvernement républicain, inquiet, surveillait étroitement les ports et les industries stratégiques. Le Havre, verrou maritime du pays, avait été secoué peu auparavant par la grève des charbonniers, perçue comme une menace directe pour l’économie et la sécurité publique. Il n’avait aucun doute : le préfet suivait cette affaire de près, et l’administration attendait de lui une attitude inflexible. Et même s’il n’était pas « fonctionnaire d’État » au sens strict et moderne, il dépendait du ministère de l’Intérieur, de ses budgets, de ses nominations et de ses notations.

La clémence, face à un meneur syndical comme Jules Durand, serait interprétée comme une faiblesse. Cette certitude le rassura.

Il se replongea alors dans d’autres journaux. Bientôt, il fut récompensé dans ses recherches et tomba sur le numéro du 4 septembre : on n’y parlait que de la « chasse aux renards », ce mot de haine par lequel on désignait les non-grévistes promis aux coups, aux humiliations et aux séquestrations. Ces pratiques, nota-t-il, révélaient une violence primitive, incompatible avec l’essor d’une civilisation plus sécurisée. Plus loin, un article du même Urbain Falaize, intitulé Réflexions sur une grève, dénonçait les dérives anarchisantes du syndicalisme actuel : action directe, sabotage, antimilitarisme, néo-malthusianisme, .... À ses yeux, le diagnostic était clair : le mal descendait profondément et s’installait.

Grisé par la perspective d’un rôle décisif dans le procès, Lallemant ne put garder pour lui son excitation. Il fallait la partager. Son épouse répétait encore ses gammes à l’étage.

« Marie-Amélie ? Marie-Amélie ? » Une voix fluette lui répondit, étouffée par la distance.

·         Que se passe-t-il, mon cher époux ?

·         Descendez, je vous prie. J’ai une nouvelle tout à fait extraordinaire à vous annoncer », s’égosilla-t-il.

En tant que juré, Ernest Lallemant arrivait au terme de sa troisième journée de procès. Demain, le 25 novembre 1910, le Président de la cour d’assises, Casimir Mourral, annoncerait le verdict contre l’accusé principal, Jules Durand. Depuis trois jours, la salle d’audience était pleine à craquer. On y dénombrait d’un côté un nombre majoritaire de journalistes et de notables ; de l’autre, des curieux, des représentants syndicaux tels que Cornilles Géeroms ou des ouvriers du port, sous-représentés car empêchés ou dissuadés de venir. Malgré la forte tension sociale liée à la grève des charbonniers, le public, même s’il n’était pas neutre, restait discipliné, manifestant par chuchotements son approbation, ou non, lors des interventions des témoins à charge ou de l’avocat de Jules Durand, Maître Coty. Aux côtés du Président de la cour, on retrouvait le Procureur général, Henri Destable, pour l’accusation et le Juge d’instruction, Georges Vernis, que l’on entendit à l’ouverture du procès expliquer l’enquête préliminaire.

Sources

Généalogie Lallemant – Gérard Mannig

Ernest Lallemant (1856-1923)

Épouse Marie-Amelie Fossard

Fils Maurice Lallemant

« L’affaire Durand » - Patrice Rannou – Éditions Noir et Rouge – octobre 2013

 (1) Les ouvriers impliqués dans la rixe : Mathien, coupable d’assassinat (15 ans de travaux forcés, suivi de relégation), Couillandre, coupable de meurtre (8 ans de travaux forcés), Lefrançois, coupable de meurtre (8 ans de travaux forcés). Autres prévenus acquittés : Bauzin et les frères Boyer

Gaston Watking

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_Watkin

https://le-libertaire.net/statue-jules-durand/

samedi 14 février 2026

Montée des eaux. Quand Goulven deviendra Goulven-les-Bains

Repartage. Première parution, novembre 2021. 

Montée des eaux. Quand Goulven deviendra Goulven-les-Bains ou comment le bourg sera englouti.

La vue la plus remarquable de la baie de Goulven est réservée à la colline de Plouider, d'une laideur sans équivoque, qui surplombe le bourg de Goulc'hen. Planquée entre les toits, se niche la flèche de l'église du XIème siècle. De ce panorama, elle perd de sa grandeur face à l'embouchure de la grève qui se moque d'elle par sa forme, nettement mise à son avantage dans une robe brunie par la végétation rase. Plus loin, de l'autre côté du bras de mer tortueux, se calent une des autres communes du pays Pagan, Plouneour-trez. On ne s'attarde pas, car au creux de la vasière, l'extrémité de la langue des dunes de Keremma vient lécher la Manche toujours plus gourmande à voir les premiers éboulis sableux dans les herbus. Sur la droite, en contrebas des prairies convoitées par le bétail, s'étale une roselière dense, stoppée nette par une ligne rectiligne témoignant de l'activité passée des hommes. 

En s'approchant de Goulven, l'église se dévoile maintenant pleinement. L'étalement urbain hideux a épargné cette paroisse léonarde, convoitée uniquement par la mer qui s'immisce sur la bordure côtière. Deux ou trois rangées de maison encerclent ce lieu de dévotion, si serrées qu'on aurait l'impression qu'elles lui serviraient de remparts contre les éléments déchainés le moment venu. Ce village semble avoir dérivé au gré des courants et avoir échoué dans un creux de dune. Une arche d'un autre temps ? Et si le déluge ne s'était pas encore annoncé ?  L'inspection du bourg est égale à ce que l'on ressent : les murs figés délavent les fenêtres blêmes. Le silence instinctivement, semble lui avoir déserté déjà face au péril encore invisible. Même le deuil, en ce jour de commémoration, a préféré déguerpir pour être célébré sur les hauteurs environnantes.

Pour l'instant, le badaud dans les dunes est fort à son aise. Tant de joggers soucieux de leur bien-être, tant d'ornithologues amateurs happés dans la recherche d'un oiseau d'exception. Tandis que les premiers dandinent sur les sentiers, les autres en vigie, scrutent avec leurs appareils télescopiques la frange de la roselière ou bien les chevelus de la vasière, sans se soucier, les uns comme les autres, de ce qu'il advient de leur lieu de loisirs. Car il ne faut pas attendre les prévisions dévastatrices de ce début de siècle pour mesurer les premiers dégâts occasionnés par la montée inéluctable des océans. A en croire la carte interactive conçue par l'Institut de recherche américain Climate Central (lien ci-dessous), le littoral breton sera profondément égratigné par la montée des eaux d'ici à 2100, avec une élévation progressive du niveau de la mer de 1 mètre. Cette projection n'est pas une prophétie biblique ni une vision burlesque d'un écologiste. Elle est déjà tangible et bien visible quand elle s'effondre sous nos yeux. Et ce n'est pas un vulgaire cordon censé protéger la dune du piétinement humain qui endiguera ce phénomène, l'effacement des dunes ne viendra pas de la terre mais bien par la mer.



Ni le Conservatoire du littoral, propriétaire du site, qui se voyait comme le garant d'une nature sauvage préservée d'ici à 2050, ni la communauté de communes de la baie du Kernic qui en est le gestionnaire, ne pourront freiner l'ardeur d'une mer à jamais étal jusqu'aux premières encablures de Goulven. Mais l'érosion dunaire ne sera pas la seule modification notable de la côte bretonne. Les réseaux routiers seront avalés. Les propriétaires d'habitats côtiers érigés dans l'avidité de s'octroyer un bout de mer, privilégiés par la capacité financière de leur famille, verront leurs biens se dévaluer quand les vagues s'abattront, encore et encore, sur leurs toits délavés, troués par la puissance de tempêtes toujours plus ravageuses. En l'absence d'occupants ce sont les embruns qui s'inviteront dans les salons, salinant les meubles, souillant les lits, ils grignoteront le portrait décrépi de leurs aïeuls. C'est une anomalie clinique que d'avoir autorisé à la construction sur le front maritime breton.

Le plus insolite dans tout ça, est que l'homme ingénieux Louis Rousseau avait déjà modifié au 18ème siècle les caractéristiques de la baie de Goulven en comblant 500 ha de marais inondables pour en faire de bonnes terres agricoles (comme si le Léon en manquait...). C'est ainsi que la digue sert de barrage aux marées montantes, mais sera bien fragile et désuète devant les déferlantes futures, résultantes elles aussi des activités humaines.  A la décharge de Monsieur Rousseau, qui ne pouvait pas s'appesantir sur l'impact de ses décisions quelques centaines d'années plus tard, nous, nous savons ce qui se passe et ce qui se passera. Et que faisons-nous ? Eh bien, nous continuons à nous aveugler dans l'horizon de nos jumelles et à lorgner nos chaussures de sport, en attendant de voir l'anse du Kernic se transformer en ilot. Tout comme le bourg de Goulven qui gouttera aux joies de baignades glaciales et océaniques. Ses murs finiront par s'affaisser, telle la ville d'Ys en son temps. Et si Goulven-les-Bains n'était pas un mythe mais une prédiction ?





https://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/montee-des-eaux/carte-monteedeseaux-votre-ville-ou-votre-plage-sont-elles-menacees-par-le-rechauffement-climatique_4205309.html?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR3Sec8Uep3O_Ajf6aQ4zWg0ejOifgz_NHwvv-Hc6rixIc61h8BY1xAwA40#Echobox=1635348954-5


Calcul de l'empreinte écologique de l'auteur : 2.5 T de rejets de CO2 en 2025 (niveau de soutenabilité : 2 T selon les données de l'Ademe)



mardi 6 janvier 2026

"Les naufragés de Kermi". Extrait. Le pique-nique

Publié en janvier 2025. Corrigé et mis à jour un an plus tard.

L’été 1958 étincelait avec force, permettant à la lumière de ruisseler sans entrave. Au-dessus de la bande côtière, le bleu avait kidnappé le ciel depuis plusieurs jours, reléguant la masse nuageuse aux contours des Monts d’Arrée qui calfeutraient leurs crêtes d’une étoupe grossière. À l’aurore, il badigeonnait de sa couleur des heures consacrées à l’expectative. Même les oiseaux désertaient l’azur pour ne pas déchirer dans leur vol cette plénitude que la joie des enfants amplifiait. Cette immobilité heureuse gagnait les enfants.

Marc-Jean Derrien, communiant. 1960

La chaleur se logeait lentement dans les corps, au fur et à mesure que le soleil parsemait la terre et la mer de son abondance fertile. Les jeunes papillonnaient dehors, jupes courtes, shorts et chemises légères, dès l’aube éteinte comme s’il fallait amasser le plus possible de satisfaction, surtout ne rien louper, parvenir à tout ce qui attendait, à vouloir ravir une multitude d’excitations. Sur la Plaine, les chiens bataillaient contre les enfants, jappaient sans succès pour conserver leur royaume, pendant que les volatiles slalomaient entre leurs jambes pour échapper à la vélocité des tirs de ballon. Tout ceci convenait à Marc jusqu’à l’appel de sa grand-mère. « Marco ! Ohe ! Marcooo ! Criait-t-elle, insistant bien sur un « r » qu’elle enroulait sous sa langue alors que le « k » remplaçait le « c », achevant ce prénom dans un « o » lesté. Ce n’était pas qu’une question de prononciation. C’était pour cela, ce « o », une particule qu’il trimballait de façon à renforcer son côté latin et effacer toute allusion éventuelle à son origine germanique. Marc, navré, larguait les autres enfants, et se ruait vers le n° 30. Elle reconnaissait sans le dire, ne dévoilant aucun encouragement, que Molly et son fils faisaient du bon boulot avec leurs ouailles et surtout avec Marc. « Oui mémé ? Qu’est-ce qu’y a ? » Marie Goasdu aimait ce garçon. Toujours premier de sa classe, obéissant à sa grand-mère avec ça, et puis il était beau. Déjà à presque 10 ans il arborait un bel air italien, avec ses cheveux sombres, renforcé par une masculinité affirmée et ténébreuse. Son menton, cacheté d’une fossette naissante, lui octroyait un attribut gracieux, une marque divine lésant les autres garçons de son âge puisque l’on prétendait que c’était Dieu, lui-même, qui y avait posé son index de façon à désigner ceux qui le seconderaient pour propager la bonté des hommes.

L’affection n’excluait jamais l’utilité. « Tu vas m’aider à étendre les toiles pour le pique-nique à midi. Va chercher ton cousin pour les récupérer au grenier ! Ajoutait-t-elle, assise dans la maison près de la fenêtre ouverte, son poste d’observation.

-          On fait pique-nique ce midi ? Ouais ! Chouette !

-     Et pense à prévenir ta mère et tes frères et sœurs. Ah oui ! Rhoo ! Ferme ta gueule, Pinard ! Le chien, affalé sous la table, sentait le besoin de rivaliser avec celle qui aboyait, demande-lui si je peux t’envoyer faire des courses avec René.

-         Oui Mémé. »

L’été pouvait bien s’étendre à perte de vue, certaines injonctions ne souffraient aucun retard. Marc se braquait dans l’autre sens, dévalait la pente, démantibulé comme une marionnette, puis freinait au dernier moment pour ne pas s’écraser sur la route. Le messager accomplit sa mission avec le sérieux qu’exigeaient les ordres de la maison.

Au cours des années 50, les départs pour les vacances d’été dans des campings du littoral se généralisaient, sauvages ou pas. Les automobiles plus spacieuses permettaient aux familles de voyager sur de plus longues distances. À Kermi, à défaut d’argent et de voiture, Marie Goasdu avait eu l’ingénieuse idée de planter sur les fils à linge, de gros sacs en jute qu’elle avait cousus entre eux et d’ordinaire utilisés pour stocker dans le grenier les pommes de terre. Ainsi, se montait un campement provisoire au milieu des champs d’artichauts, pour la plus grande joie des enfants. Marc et René, revenus de l’épicerie, n’étaient pas au bout de leur peine. « Bon, maintenant vous allez acheter du lait chez les Guillou. Tiens, Marco, prends les sous et va chercher le pot à lait. Et vérifiez bien que la mère Guillou ne mette pas trop de mousse, hein ! Quelle voleuse celle-là aussi ! Et ne tardez pas trop sur la route. » La ferme des Guillou se situait à l’arrière de Kermi, au-delà d’un talus qui balisait la route de Santec. Pour avoir du lait frais, on devait passer après la traite du matin et glisser quelques pièces dans la vilaine main de la maritorne surnommée « Mique ». Affichant un air rogue et bourru, elle les inspectait minutieusement avant de les fourrer dans la poche de sa blouse. À chaque fois, c’était la même scène, les mêmes manières grotesques. On sentait, et même s’ils la remerciaient, qu’elle n’appréciait pas vraiment ces fripons de Kermi en les accueillant avec réticence, toutefois un sou restait un sou. En guise de butin illicite, c’était souvent que les garçons s’autorisaient une halte à l’abri du talus et lampaient ce liquide soyeux et encore tiède. En cas de suspicion sur la quantité vendue, Marie Goasdu n’aurait qu’à râler après cette pingre. Mais avant de déposer le pot chez Marie Goasdu, il ne fallait surtout pas oublier d’effacer la minuscule moustache opalescente au-dessus de la bouche. 


Texte inspiré de faits réels

lundi 11 août 2025

Les naufragés de Kermi. Extrait. Ifig Droch

 

Au cours de la nuit du mercredi 20 et jeudi 21 juin 1962. Quelque part dans le Léon

 

Déversement d'artichauts. Rue centrale de Saint-Pol-de-Léon. Juin 1962

Le vélo d’Ifig Droch, déboulant à vive allure sur un sentier accidenté par le passage entêté des tracteurs, éclata l’obscurité par l’éclairage du phare qui sautillait à cause des excavations que la pluie avait creusé par endroit, lequel éclairage agressait la nuit au moindre écart de trajet. Le faisceau divaguait sans cesse et donnait l’impression de vouloir échapper à ces conditions d’usage inhabituel, douloureux pour le cycliste, presque avachi sur sa monture, tant ses bras le tiraillaient. La hanche droite le faisait particulièrement souffrir. « J’aurai bien mérité mes billets », se répétait-il pour se donner de l’allant. Parce qu’il était en retard sur l’heure fixée, on ne savait trop qui du vélo ou d’Ifig Droch était le plus tapageur, à entendre l’un grincer sur les pignons et l’autre ahaner dans de long souffle ininterrompu. Pour l’avoir pourtant emprunté  régulièrement, Ifig Droch avait estimé qu’il ne lui aurait pas fallu plus de 20’ pour rallier le point de rendez-vous où il avait à rejoindre un administrateur incontournable de la Sica, un confrère à Alexis Gourvennec, absent, lui, de Bretagne du fait d’un déplacement à Paris. En tous les cas, la virée ne fut pas des plus discrètes, alors que cela paraissait impératif en raison du caractère confidentiel de la rencontre. Le lieu, particulièrement excentré des principales voies de circulation, n’avait pas été choisi au hasard puisque quelques cyprès touffus, disloqués en épis par les rafales de vent, formaient une allée trapue, à peine plus étendue que la longueur d’une voiture, un vestige dont on ignorait l’origine et le but, à moins de couvrir d’ombre partielle les corps outragés d’anciens cultivateurs au repos. Ce n’était pas tant l’éloignement que l’état du sentier qui retarda l’ouvrier emballeur. Ce fut d’ailleurs ce qu’il prétendit à son interlocuteur, dès sa fin de course sous les cyprès. L’administrateur de la Sica avait au préalable repéré le visiteur du soir grâce au léger halo du phare tressautant car deux clignements fugaces des feux de sa voiture vinrent signaler sa présence. Le conducteur sortit mais resta cloîtré dans le noir, à l’arrière de la portière. «  Vous êtes en retard. Je finissais par croire que vous aviez renoncé à venir. » Ifig Droch n’eut pas le droit à un mais à deux reproches dévoilant, sans le moindre doute, l’état d’agacement de l’administrateur.

- Je voudrais vous y voir, tiens ! Pédaler en pleine nuit sur un chemin défoncé, c’est pas commode, parvint à rétorquer Ifig Droch, entre deux prises profondes de respiration,

- On ne peut pas dire que la discrétion soit votre fort. On aurait pu vous entendre à des kilomètres à la ronde, fit-il remarquer, consterné. Et puis, est-ce que vous pourriez éteindre votre phare ? On croirait celui de l’île de Batz ! Vous m’aveuglez avec ! Est-ce que je dois vous rappeler que si l’on venait à savoir que je vous ai approché, nous serions disqualifiés auprès même du gouvernement. Les enjeux sont d’importance cruciale pour notre région ! En avez-vous seulement conscience ? Ifig Droch s’empressa de s’exécuter avant de reprendre la parole,

-  Ah ça ! Pour sûr que j’en ai conscience ! A voir le bordel que vous avez foutu mardi* dernier dans les rues de Saint-Pol ! Nom d’une pipe ! Y avait une sacrée quantité d’artichauts de déversée ! On peut dire que l’on s’ennuie pas avec à vous. Ça que non ! D’ordinaire l’ambiance de la ville est plutôt austère mais là… Avec tous ces flics en plus dans les parages, on a de quoi prendre conscience que vous plaisantez pas ! Vous m’direz que c’est pas une première, mais là c’est le pompon. Et avec ce qui s’est passé aujourd’hui, vous vous êtes pas faits que des copains parmi les emballeurs, ça râle sec après vous ! Croyez-moi.»» Alors que les négociations de la Sica avec le ministère de l’agriculture à propos de l’organisation des marchés patinaient et l’application longtemps exigée des mesures des aides du FORMA (Fonds d’orientation et de régulation des marchés agricoles) tardait dans on ne sait quelle prise de décisions, la météo trop clémente du printemps occasionna une surproduction d’artichauts notamment le lundi 18 juin. Ce surplus de tonnage satura les marchés, risquant l’effondrement inexorable et incessant des prix pourtant fixés à un plancher par la seule décision de la Sica, et qui fragilisait la réforme ardemment soutenue par ses adhérents. La grève d’EDF, qui perturbait le bon fonctionnement du marché au cadran, ajoutait à l’incertitude, sachant que de leur côté les cheminots prévoyaient un mouvement de débrayage et si tel était le cas, les départs aléatoires de wagons à partir de la gare de Saint-Pol-de-Léon accentuaient la pression sur les expéditeurs, dont certains indépendants, comme Job Moal de Plouenan, qui n’avaient pas signé la convention du 22 novembre 1961, un accord entre négociants et la Sica. A n’en pas douter, se sentant déjà acculé au changement par la contrainte exercée par les Sica, il serait désireux de voir embarquer sa marchandise en priorité. « Bon, venons-en au fait. Avez-vous des renseignements à me transmettre pour demain ? Questionna en s’impatientant l’administrateur,

- Oui… En effet, je pense que j’ai des infos qui pourraient vous intéresser… Mais, avant toute chose, j’aimerais voir la couleur de ma… Gratification…. » L’administrateur sortit nerveusement de la poche de son long manteau une enveloppe bondée par les billets de banque, puis la tendit vers Ifig Droch qui la décacheta sans attendre pour lorgner son contenu. Après avoir allumé une petite lampe de poche, il examina avec avidité la récompense de sa délation. A ausculter son faciès, on aurait pu entre apercevoir la grimace qui le lacérait fréquemment, quoique celle-ci, contrairement aux autres, avait une marque bien plus profonde, bien plus intime, bien plus savoureuse, étirant la commissure droite de la bouche vers le haut. « Bon, il ne manque rien. Que voulez-vous savoir exactement ? Le ton emprunté par Ifig Droch confinait au ridicule en comparaison aux manières habituelles du rustaud. Prenant une longue respiration pour se ressaisir, l’administrateur pesta,

- Éteignez votre torche, bon sang !

- Pas de panique. C’est bon, voilà…,

- Est-ce qu’il est prévu demain une expédition au départ de la gare de Saint-Pol ? Parvint-il à dire en soupirant, partiellement exaspéré,

- Oui, d’après ma source,

- D’accord… Est-ce que vous pouvez me donner davantage de détails ?

- Bien-sûr ! Job Moal avec ses gars, ils ont prévu de charger demain vers midi,

- Très bien… Est-ce que votre source est fiable ?

- Bien entendu ! C’est Jean Toux de Kermi et qui travaille à la gare comme emballeur,

- Je n’avais pas forcément besoin de connaître son identité… Je vous demandais juste si on pouvait se fier à lui,

- Bah ! Jean Toux ! Rien à craindre. J’ai juste réussi à lui soutirer quelques bricoles sans qu’il s’en rende compte, pas d’inquiétude à avoir.

- Dites-moi, toute autre chose… J’avais une dernière question… Qu’est ce qui vous motive à agir de la sorte ? L’argent ne suffit pas à tout expliquer. Si ? Ifig Droch fixa intensément l’obscurité, histoire d’invoquer tous ses souvenirs,

- Eh bien, il y a quelques années, j’ai chuté d’un wagon lors du chargement de choux fleurs, des moyens, vous savez, ceux que l’on met par 18 têtes dans les cageots. Il fallait se presser comme toujours. Ce jour-là, il pleuvait des cornes, j’vous dis pas. J’ai glissé et chuis tombé sur une rail, direct sur la hanche. Résultat : plusieurs semaines sans bosser. Quand j’suis revenu le contremaître de l’époque, René Saillour, un connard de première, m’a remis au rangement des palettes dans les wagons alors qu’il me fallait un poste moins physique. Forcément, comme ça traînait avec ma hanche douloureuse, il était tout le temps sur mon dos à gueuler comme un putois. J’ai fini par aller voir Jobic Sévère. Il m’a  répondu que si je n’étais pas satisfait, j’pouvais aller voir ailleurs. J’l’ai pris au mot. Me voilà aujourd’hui devant vous. De toute manière, j’pouvais déjà plus saquer tous ces expéditeurs qui se font du pognon sur notre misère. Et moi, au fait, j’peux savoir ce que vous avez prévu pour demain ?

- Ça, ça ne vous concerne en rien,

- Ouais… J’parie qui va y avoir du reuz encore. Ifig Droch se sentait ragaillardi depuis que l’enveloppe s’était calée dans la poche de son pantalon, comme si cette boursouflure lui octroyait une certaine virilité qui se débinait depuis longtemps. Mais c’est vous qu’avez raison. Après tout, vaut mieux pas que chois au courant. Certains d’entre vous, ont la réputation d’avoir la main lourde, hein ! Et avec les menaces de mort pour certains Soco, on est à la limite des méthodes de barbouzes. Oh… Chui pas en train d’insinuer que vous y êtes pour quelque chose. Attention ! On peut pas tout contrôler, n’est-ce pas ? Et puis je serai muet comme une tombe ! Comptez sur moi. J’veux pas d’ennuis, moi. Et qui pourrait croire d’ailleurs que l’on s’est vu ? Hein ?  Allez ! Je file. J’ai un bout encore à faire avant d’aller me pieuter. Et vous savez ce que c’est ? Demain je dois être à 8 h. au dépôt de Jobic Sévère. Y’a toujours des indépendants qui viennent livrer. Allez ! Ça a été plaisant de faire des affaires avec vous ! A une autre fois, qui c’est ?» L’administrateur, sans attendre son reste, partiellement irrité par la diatribe d’Ifig Droch, s’engouffra dans la voiture, démarra diligemment puis attendit de s’être éloigné des haies de cyprès de quelques dizaines de mètres pour allumer les phares. Il fallait maintenant téléphoner à qui de droit, à la condition qu’il n’y ait pas eu de sabotage des poteaux téléphoniques, pour mobiliser les troupes, en prévision d’une intervention musclée à la gare.

Le lundi 18, dans la soirée, Alexis Gourvennec avait convoqué les producteurs pro Sica pour une Assemblée générale aux Halles de Saint-Pol-de-Léon. Il proclama devant plus de 2000 agriculteurs : « Votre détermination constituera le départ d’une flambée de manifestations qui prendront la forme et la durée qu’il faudra. Pour une dernière fois, nous jouerons notre carte jusqu’au bout. Il n’y aura pas de trêves ni de tables rondes, nos problèmes sont connus. Nous irons s’il le faut jusqu’à la dernière extrémité pour que satisfaction nous soit donnée, bien que le procédé nous répugne. »

*Le mardi 19 juin, 50 tonnes d’artichauts demeureront invendues. Les dirigeants de la Sica décidèrent de passer à l’action. À leur appel, tous les tracteurs remplis d’artichauts descendirent sur deux colonnes de la place du marché au cadran, Place de l’Evêché, et se dirigèrent vers la gare de Saint-Pol-de-Léon. Lorsque les premiers furent arrivés à destination, la double colonne s’immobilisa et les remorques furent déchargées en pleine rue. Après le départ des véhicules, apparut une voie complètement obstruée par des artichauts sur tout l’axe centrale. La même action de déchargement fut pratiquée à Plouescat, Cléder et Taulé. Les rues furent dégagées dans la soirée par les employés des services publics. La journée se termina sans incident grave, mise à part une vive altercation entre le directeur du groupement des indépendants, Jean Yves Guivarc’h et des adhérents de la Sica.


Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » ( 蛸壺 ) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut pren...