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mardi 15 septembre 2026

Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » (蛸壺) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut prendre le ventricule gauche pendant le syndrome du « cœur brisé » : une partie du cœur se dilate suite à un stress émotionnel et rappelle un récipient traditionnel japonais utilisé pour capturer les poulpes.

— L'inconvénient avec le Shih Tzu est qu'il est fragile, vous savez. Le cœur surtout. Il fallait surveiller. Certains s’essoufflaient pour rien… pas très vieux… Enfin, en même temps, c'est dans le cours des choses. Vous ne pensez pas, Frédéric ? Georges Peron avait retrouvé une contenance des plus effrayantes.

Frédéric ? Oui, le pseudo-Frédéric devait répondre.

— Oui, oui… certainement…

— Vous avez des animaux chez vous ?

La question paraissait tellement désinvolte que Paul ne trouva aucune échappatoire.

— Euh… oui… un chat… enfin… c'était plutôt le chat de ma fille…

Paul agita la main droite, signifiant son manque de précision et donnant ainsi l'impression de réajuster son propos.

— Oh ! Vous avez une fille… Pourquoi, c'était ?

Paul se souvint tout d'un coup que le chat était mort l'an dernier. Mais où avait-il enterré le cadavre ? Ah oui ! Cela lui revenait… dans le champ.

— C'était… à propos du chat… Oh ! Il est mort l'an dernier.

Paul hésitait à confirmer ce qui s'était pourtant produit.

— Ma fille est toujours vivante, par contre. Bien vivante, enfin je le lui souhaite, je lui lègue ce fardeau…

Georges Peron ne put supposer que Paul avait tenté une blague. L'effet attendu resta inexploré. Georges Peron consultait des informations dans ses lunettes. La ville de Landerneau se profilait. Cinq minutes avant l'arrivée du train.

Il s'agita brusquement. À l'aide d'une main, il plaqua ses cheveux gras vers l'arrière. Rangea ses lunettes. Réajusta sa chemise à carreaux. Vérifia qu'il n'avait rien oublié, surtout qu'il n'avait rien déballé.

Il avisa la présence de Paul, qui semblait dorénavant l'incommoder. Il fallait se précipiter. Mme Peron-mère exigeait une ponctualité stricte, malgré les aléas du parcours. Le train continuait à progresser dans la direction souhaitée, sans entrave apparente. Autant pour Peron que pour Frédéric. Celui-ci s'écarta pour ne pas gêner le passage du gros bonhomme. Un bref échange de regards.

— Frédéric, heureux d'avoir fait votre connaissance. Le bonjour à votre chat…

Frédéric resta interloqué. Son chat ? Pourquoi son chat ? Il ne l'avait pas écouté.

« Espèce d'enfoiré ! Tu m'as bassiné avec tes histoires de clebs et tu m'as presque dévoilé que tu voulais tuer ta mère ! Tu sais ce qu'il te dit, Frédéric ? »

— Oui, de même. Le bonjour à votre mère et à Fernando. (Ou à n'importe quel autre mâle qui te rabaisse.) Au revoir, Geoorges.

« Mesdames et messieurs, dans quelques instants, nous allons arriver en gare de Landerneau. Veuillez vérifier que vous n'avez rien oublié à votre place et descendre du train dans le calme. » Le message vocal avait couvert la voix de Paul. Georges Peron se dégagea du compartiment sans se retourner.

Un ou deux usagers s'agitèrent à leur tour. Dans le compartiment suivant, on crut percevoir les remous d'une bousculade. Les deux agents de la Police de l'Éternel Pouvoir" se ruèrent vers l'origine du trouble, potentiellement suspect.

Paul se décontracta en étirant les jambes qu'il avait ankylosées. Dans la posture précédente, l'arthrose dans les genoux le faisait particulièrement souffrir. Tout en se frictionnant la rotule gauche, il examina, par le carré de la fenêtre opposée, l'endroit précis où se situait le convoi.

Le tracé des chemins de fer surplombait l'Elorn. Une brume timide, pataugeant dans la vasière, hésitait encore à se laisser bercer par une brise venue du goulet marin étendu au-delà de son emprise. On dépassa le pont, autrefois à bascule, qui n'avait plus d'utilité à cause de la montée des eaux. Tout juste un accès aux piétons et aux cyclistes, à marée descendante, à condition d'être chaussés de bottes. On avait repéré à ce gué des anguilles en procession.

Sur les hauteurs, cette même brume s'accrochait à la forêt qui, en surplomb, défiait les rangées de lotissements mornes. Prévoir les travaux du rail, vingt mètres au-dessus du niveau du fleuve, fut empreint d'une véritable dose d'intuition et d’ingéniosité, se félicita Paul.

Le conducteur fit ralentir la machine. La brume s’était dissipée au-dessus du canal. Quelques oiseaux de l’estran montaient à l’oblique et descendaient comme des cerfs-volants, juste au ras du filet d'eau laissé libre par la vase. Ils remontaient aussitôt, sans vouloir être happés dans une glaise tout aussi collante que le mazout. Et ils renouvelaient, dans leurs ailes enflammées par la lumière de l’est, une chorégraphie identique. Pour y parvenir, ils fouillaient l’air de leurs plumes afin de capter une force désoeuvrée, pour qu’elle soit définitivement gravée dans un ciel ouvert. Paul envia cette virtuosité.

Les aigrettes ou les mouettes (les goélands ayant été recensés comme « espèce exterminée ») se frôlaient, se chamaillaient souvent, en plein vol, et toujours plus haut. Ils se disputaient la chair de mollusques qui avaient colonisé les flancs du canal. Les sternes, de taille inférieure mais plus opportunistes, guettaient un rang en dessous, dans l'attente qu'un morceau de moule échoue sur la vase. Plus légères, narquoises dans leurs exclamations, elles sautillaient à la surface, picorant sa pellicule. Quelle outrance ! Que d’hardiesse dans ces pattes toutes fines !

À gauche, une vaste zone artisanale abandonnée. Ce genre de friches s'était multiplié. Béantes, la sinistrose y régnait en maîtresse, sous des amas de gravats, d’ossatures métalliques vides et éventrées, de verre pilé, de ronces, de saules rivaux et d'herbes rases, complices involontaires de stigmates d’habitudes humaines présomptueuses.

C’étaient les sureaux qui étaient piégés là.

Paul pensait que, dans mille ans, on les qualifierait de tertres, dans la mesure où l'on prévoirait des fouilles archéologiques. Les curiosités du temps se trouveraient ainsi dans du plastique vieilli, gondolé, modifié et sédimenté. Qui sait, peut-être même que le torse en partie démembré d’une poupée aurait de la valeur ?

L’essentiel n’avait jamais troublé l’humain. La rivière du Froud, le bouleau, la collette du lierre, le nepticule doré. Même dans mille ans.

Le train ralentit nettement puis, après un à-coup prévisible, stoppa sa course. Les portes s'entrebâillèrent et chavirèrent les premières silhouettes vite oubliées, tirant avec détermination sur leur valise, pressées de se débarrasser de ces retrouvailles épouvantables avec un quai ferme. Autour d’eux, la ville vieillissait, se lamentait derrière des façades moribondes.

Paul entr'aperçut Georges Peron qui, malgré les efforts évidents pour accélérer le pas, était davantage encombré par son poids que par son bagage. De dos, il ressemblait à un ours pelé par l’hivernation, à la démarche chaloupée. Il s'immobilisa d'un seul coup, semblant hésiter. Il se passa une main dans ses cheveux gras.

Ah ! Il avait besoin de rectifier sa coupe puisqu'il repartit aussitôt. Comme le train, après ses deux minutes d'arrêt.


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