« Takotsubo » (蛸壺) est un terme japonais
signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme
caractéristique que peut prendre le ventricule gauche pendant le syndrome du
« cœur brisé » : une partie du cœur se dilate suite à un stress
émotionnel et rappelle un récipient traditionnel japonais utilisé pour capturer
les poulpes.
— L'inconvénient avec le Shih Tzu est qu'il est fragile, vous savez. Le cœur surtout. Il fallait surveiller. Certains s’essoufflaient pour rien… pas très vieux… Enfin, en même temps, c'est dans le cours des choses. Vous ne pensez pas, Frédéric ? Georges Peron avait retrouvé une contenance des plus effrayantes.
Frédéric ? Oui, le
pseudo-Frédéric devait répondre.
— Oui, oui…
certainement…
— Vous avez des
animaux chez vous ?
La question
paraissait tellement désinvolte que Paul ne trouva aucune échappatoire.
— Euh… oui… un
chat… enfin… c'était plutôt le chat de ma fille…
Paul agita la
main droite, signifiant son manque de précision et donnant ainsi l'impression
de réajuster son propos.
— Oh ! Vous avez
une fille… Pourquoi, c'était ?
Paul se souvint
tout d'un coup que le chat était mort l'an dernier. Mais où avait-il enterré le
cadavre ? Ah oui ! Cela lui revenait… dans le champ.
— C'était… à
propos du chat… Oh ! Il est mort l'an dernier.
Paul hésitait à
confirmer ce qui s'était pourtant produit.
— Ma fille est
toujours vivante, par contre. Bien vivante, enfin je le lui souhaite, je lui
lègue ce fardeau…
Georges Peron ne
put supposer que Paul avait tenté une blague. L'effet attendu resta inexploré. Georges
Peron consultait des informations dans ses lunettes. La ville de Landerneau se
profilait. Cinq minutes avant l'arrivée du train.
Il s'agita
brusquement. À l'aide d'une main, il plaqua ses cheveux gras vers l'arrière.
Rangea ses lunettes. Réajusta sa chemise à carreaux. Vérifia qu'il n'avait rien
oublié, surtout qu'il n'avait rien déballé.
Il avisa la
présence de Paul, qui semblait dorénavant l'incommoder. Il fallait se
précipiter. Mme Peron-mère exigeait une ponctualité stricte, malgré les aléas
du parcours. Le train continuait à progresser dans la direction souhaitée, sans
entrave apparente. Autant pour Peron que pour Frédéric.
Celui-ci s'écarta pour ne pas gêner le passage du gros bonhomme. Un bref
échange de regards.
— Frédéric,
heureux d'avoir fait votre connaissance. Le bonjour à votre chat…
Frédéric resta
interloqué. Son chat ? Pourquoi son chat ? Il ne l'avait pas écouté.
« Espèce
d'enfoiré ! Tu m'as bassiné avec tes histoires de clebs et tu m'as presque
dévoilé que tu voulais tuer ta mère ! Tu sais ce qu'il te dit, Frédéric ? »
— Oui, de même.
Le bonjour à votre mère et à Fernando. (Ou à n'importe quel autre mâle qui te rabaisse.)
Au revoir, Geoorges.
« Mesdames et
messieurs, dans quelques instants, nous allons arriver en gare de Landerneau.
Veuillez vérifier que vous n'avez rien oublié à votre place et descendre du
train dans le calme. » Le message vocal avait couvert la voix de Paul. Georges
Peron se dégagea du compartiment sans se retourner.
Un ou deux
usagers s'agitèrent à leur tour. Dans le compartiment suivant, on crut
percevoir les remous d'une bousculade. Les deux agents de la Police de l'Éternel Pouvoir" se ruèrent vers
l'origine du trouble, potentiellement suspect.
Paul se
décontracta en étirant les jambes qu'il avait ankylosées. Dans la posture
précédente, l'arthrose dans les genoux le faisait particulièrement souffrir.
Tout en se frictionnant la rotule gauche, il examina, par le carré de la
fenêtre opposée, l'endroit précis où se situait le convoi.
Le tracé des
chemins de fer surplombait l'Elorn. Une brume timide, pataugeant dans la
vasière, hésitait encore à se laisser bercer par une brise venue du goulet
marin étendu au-delà de son emprise. On dépassa le pont, autrefois à bascule,
qui n'avait plus d'utilité à cause de la montée des eaux. Tout juste un accès
aux piétons et aux cyclistes, à marée descendante, à condition d'être chaussés de
bottes. On avait repéré à ce gué des anguilles en procession.
Sur les
hauteurs, cette même brume s'accrochait à la forêt qui, en surplomb, défiait
les rangées de lotissements mornes. Prévoir les travaux du rail, vingt mètres
au-dessus du niveau du fleuve, fut empreint d'une véritable dose d'intuition et
d’ingéniosité, se félicita Paul.
Le conducteur
fit ralentir la machine. La brume s’était dissipée au-dessus du canal. Quelques
oiseaux de l’estran montaient à l’oblique et descendaient comme des
cerfs-volants, juste au ras du filet d'eau laissé libre par la vase. Ils
remontaient aussitôt, sans vouloir être happés dans une glaise tout aussi
collante que le mazout. Et ils renouvelaient, dans leurs ailes enflammées par
la lumière de l’est, une chorégraphie identique. Pour y parvenir, ils
fouillaient l’air de leurs plumes afin de capter une force désoeuvrée, pour
qu’elle soit définitivement gravée dans un ciel ouvert. Paul envia cette virtuosité.
Les aigrettes ou
les mouettes (les goélands ayant été recensés comme « espèce exterminée »)
se frôlaient, se chamaillaient souvent, en plein vol, et toujours plus haut.
Ils se disputaient la chair de mollusques qui avaient colonisé les flancs du
canal. Les sternes, de taille inférieure mais plus opportunistes, guettaient un
rang en dessous, dans l'attente qu'un morceau de moule échoue sur la vase. Plus
légères, narquoises dans leurs exclamations, elles sautillaient à la surface,
picorant sa pellicule. Quelle outrance ! Que d’hardiesse dans ces pattes
toutes fines !
À gauche, une
vaste zone artisanale abandonnée. Ce genre de friches s'était multiplié.
Béantes, la sinistrose y régnait en maîtresse, sous des amas de gravats,
d’ossatures métalliques vides et éventrées, de verre pilé, de ronces, de saules
rivaux et d'herbes rases, complices involontaires de stigmates d’habitudes
humaines présomptueuses.
C’étaient les
sureaux qui étaient piégés là.
Paul pensait
que, dans mille ans, on les qualifierait de tertres, dans la mesure où l'on
prévoirait des fouilles archéologiques. Les curiosités du temps se trouveraient
ainsi dans du plastique vieilli, gondolé, modifié et sédimenté. Qui sait,
peut-être même que le torse en partie démembré d’une poupée aurait de la valeur
?
L’essentiel
n’avait jamais troublé l’humain. La rivière du Froud, le bouleau, la collette
du lierre, le nepticule doré. Même dans mille ans.
Le train
ralentit nettement puis, après un à-coup prévisible, stoppa sa course. Les
portes s'entrebâillèrent et chavirèrent les premières silhouettes vite oubliées,
tirant avec détermination sur leur valise, pressées de se débarrasser de ces
retrouvailles épouvantables avec un quai ferme. Autour d’eux, la ville vieillissait,
se lamentait derrière des façades moribondes.
Paul
entr'aperçut Georges Peron qui, malgré les efforts évidents pour accélérer le
pas, était davantage encombré par son poids que par son bagage. De dos, il
ressemblait à un ours pelé par l’hivernation, à la démarche chaloupée. Il
s'immobilisa d'un seul coup, semblant hésiter. Il se passa une main dans ses
cheveux gras.
Ah ! Il avait
besoin de rectifier sa coupe puisqu'il repartit aussitôt. Comme le train, après
ses deux minutes d'arrêt.


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