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lundi 8 juin 2026

Vols low cost Nord-Sud : un appel d’air au tourisme opportuniste

La multiplication des vols low-cost à destination de pays prisés pour leur exotisme et leur accessibilité a considérablement modifié la nature du tourisme. Alors que les voyages à l'étranger dépendaient essentiellement du pouvoir d'achat, avec des billets longtemps coûteux et des départs organisés depuis les grandes plateformes aériennes, la libéralisation du transport et la généralisation des compagnies à bas coût ont profondément redessiné les mobilités internationales. Le Maroc est ainsi devenu une destination « facile d'accès », intégrée dans des circuits courts, répétables et peu onéreux. Or, la recrudescence du nombre de touristes s’est accompagnée d’un essor des secteurs de la construction et des loisirs, formels comme informels, répondant à une demande rapide et fluctuante.

Place de marché - Maroc
Cette restructuration d’un modèle économique consumériste, visible dans l’ampleur des infrastructures touristiques, n’a été rendue possible que par le développement d’une économie souterraine qui, de fait, favorise l’émergence de pratiques opportunistes. À cela s’ajoute une pression accrue sur les territoires : artificialisation des sols, concentration des activités sur les littoraux et les centres urbains, ainsi qu’une dépendance croissante à un tourisme de masse volatil. Faut-il dès lors se réjouir d’un tourisme bon marché reliant le Nord au Sud, alors qu’il contribue à banaliser des inégalités sociales profondes, mais aussi à fragiliser les équilibres locaux et des logiques de survie parfois insoutenables ?

Le premier à se féliciter de l’augmentation du nombre de touristes au Maroc est le ministre du Tourisme et de l’Artisanat (1). « L'accueil de près de 20 millions de touristes en 2025 reflète la transformation profonde du tourisme marocain (...). Ces chiffres nous confortent (...) dans le rôle du tourisme comme levier de croissance et de création d'opportunités. » Les mots sont lâchés, les logiques sont connues : croissance et opportunité. La croissance n’est envisagée qu’à condition que des investissements lourds dans les infrastructures suivent, logique parfaitement intégrée par les compagnies aériennes dans un pays en développement constant et dépendant des flux extérieurs. Quant aux « opportunités », elles reposent sur la capacité des populations locales à s’adapter aux exigences induites par l’expansion du marché touristique : flexibilité permanente, faible protection sociale et recours à des activités souvent précaires.

Ces zones grises, que recouvrent-elles ? Dans le secteur touristique, elles prennent la forme de services ou de produits non autorisés, comme des excursions interdites dans des espaces naturels protégés, parfois organisées en dehors de tout contrôle administratif. On observe également la location informelle de logements ou de chambres chez l’habitant, ainsi qu’un marchandage intensif visant à tirer profit de la méconnaissance des visiteurs. S’y ajoutent des circuits touristiques informels, festifs ou nocturnes, où certaines pratiques — notamment sexuelles ou liées à l’exploitation de la vulnérabilité économique — peuvent exister en dehors de tout cadre réglementaire effectif. Dans ce contexte, l’économie informelle représenterait environ 30 % du produit intérieur brut du Maroc, ce qui témoigne de son poids structurel dans le fonctionnement économique du pays (2), mais aussi de sa dépendance à ces formes d’activités hybrides.

Pour des personnes exclues du marché du travail formel, l’un des rares effets immédiats reste la possibilité de générer un revenu rapide, même sans qualification ni statut légal. Toutefois, cette insertion s’accompagne d’une forte instabilité : dépendance à la saisonnalité touristique, absence de droits sociaux, exposition aux variations de la demande internationale et impossibilité de projection à long terme. À l’inverse, les effets négatifs s’inscrivent dans la durée : précarisation structurelle, limitation de l’accès au crédit et à l’investissement, mais aussi exposition accrue à des rapports de domination et à des formes d’exploitation des populations vulnérables.

Comment, dès lors, ne pas interroger la responsabilité des flux touristiques eux-mêmes ? Dans les sociétés du Nord, si les pouvoirs publics et une partie croissante des opinions publiques dénoncent la fraude sociale, les logiques de mobilité internationale restent peu questionnées lorsqu’elles reposent sur des privilèges structurels liés à l’appartenance à l’hémisphère Nord et à la puissance d’achat. Il existe bien une dynamique d’appropriation par le Nord et d’externalisation des coûts sociaux, environnementaux et humains vers le Sud, révélant une asymétrie durable des rapports de pouvoir. Accepterait-on, dans les pays du Nord, qu’une part aussi importante de l’économie repose sur des circuits informels ? N’y verrait-on pas un scandale d’État si certaines formes de marchandisation des corps devenaient structurelles ? Ainsi, les vols low-cost ne sont pas neutres dans l'immédiateté et le renouvellement de pratiques condamnables : ils s’inscrivent dans des rapports de domination globaux, contribuent à intensifier les pressions locales et ouvrent un espace à un tourisme opportuniste, révélateur des inégalités contemporaines.


Photo libre de droits

mardi 19 mai 2026

Extrait du manuscrit "À l'ombre du Menez Moc'h"

Dans la cour, le frère Vincent précède le cortège à distance respectable, tandis que son homologue, le frère Ignace, ferme la marche. Avec un certain dégoût, il entre aperçoit, à travers ses deux minuscules globes astigmates, la carrure longiligne de François, bossu à cause d’une hotte, crapahuter à la lisière du bois.

La progression de la formation sur les gravillons s’accompagne d’un crissement régulier, dissimulant quelques échanges à voix basse. La buée dégagée par des souffles courts trahit une démarche soutenue. Pendant que certains évaluent les mouvements des autres, ça et là, des regards se croisent brièvement.

Yves Mevel s’agite. Augustin fait défection. Il hésite, puis tire brusquement sur la manche d’Auguste Saillour, son camarade et ami d’Augustin.

      –  Quoi ? Qu’est-ce que tu veux ?

     – Tu sais où se trouve Augustin ?

Auguste examine subrepticement les individus autour de lui. Si les cols sont remontés, il discerne tout de même Arthur de Penhoët, le menton pointé vers le haut, affublé d’une grimace qui, en toute vraisemblance, singera un sourire emprunté. Des nuques, des épaules, des coupes de cheveux réglementaires, un rigorisme vestimentaire sans la cravate… mais pas d’Augustin. Il secoue la tête. Non.

Mais où est-il, bon sang ! Il va s’attirer des ennuis, pressent-il.

Quelques rangs plus bas, des gloussements goguenards, mal contenus, accompagnent les derniers mètres avant de parvenir à la chapelle. Sans doute est-ce Gaspard Vigouroux, qui s’essaie aux inflexions du père Joseph, que les Cubiques surnomment entre eux « Père Jojo », pour « joyeux ». Le « silence ! » époumoné du Frère Vincent disperse les ricaneries, pouvant à tout moment contaminer les plus incrédules.

À travers la brumasse qui s’écarte et s’enfuit vers les bois, une masse plate, grisâtre, assez grossière, s’étale sur un pan entier de la façade, obstruant l’accès. Scrutant au pignon, Père Joseph les entend approcher. Comme à chaque fois, il lève les bras vers les cieux. L’exaltation gonfle ses joues déjà potelées.

– Les voilà enfin ! s’exclame-t-il.

Chaque phrase chez lui ressemble à une cantate. La tonalité aiguë de sa voix, particulièrement exagérée, vrille les oreilles et abrutit ses auditeurs. Peu goûtent à ses homélies, davantage intrigués par ses manières peu communes chez un abbé. À part quelques invités pour la messe dominicale, rarement prévenus, les autres s’accordent en le murmurant : d’après eux, le père Joseph confond ferveur et cacophonie, piété et théâtre.

Oui, mais voilà : son investissement dans la Fête-Dieu se situe à une position des plus remarquables, notamment pour le maintien méticuleux des bannières. La direction ne se formalise donc pas davantage de ce comportement un peu déconcertant ; les travaux de broderie ne figurant pourtant pas dans le programme de formation d’un frère. Sans vouloir se l’avouer, Frère Philippe a tout de même souligné que le côté facétieux de l’abbé attirait de nombreux curieux, garantissant une assistance des plus solides à chaque messe du dimanche. Au besoin, il lui suffit d’enrober son discours de mots lénifiants devant les administrateurs de Kervivot pour apaiser les inquiétudes. Il profite de ces occasions pour souligner l’engagement constant et sérieux de l’abbé au sein de cet enclos que représente l’église.

Quelque part dans les hêtres, un geai lance son cri perçant : krèèèk, krèèèk, encouragé par l’acclamation du père Joseph. Arthur de Penhoët tressaille. Le cri râpeux l’assiége. La voix ne lâche jamais prise. Immanquablement, la catéchèse de l’abbé allait offenser ses tympans.

En file indienne, on pénètre dans la chapelle. Les deux frères surveillants encadrent la mini- procession, sous l’approbation allègre de l’abbé Joseph. Il salue de la tête chacun d’entre eux, qui frôlent au passage sa soutane, comme pour mesurer leur niveau de renoncement. Surtout, ne pas oublier de plonger le doigt dans le bénitier.

mardi 12 mai 2026

Extrait du manuscrit "À l'ombre du Menez Moc'h". Le rangement

En plus de l’intérêt mécanique d’entraîner diverses machines agricoles telles que la batteuse Albaret, le broyeur de tourteau ou encore une scie circulaire, ainsi que d’éclairer la station expérimentale des poules Wyandotte blanches, l’usine hydraulique alimente également l’Institut en électricité. Les ampoules, derrière des fenêtres surdimensionnées, taraudent la façade d’une clarté artificielle, clignotant çà et là. À une certaine distance, sur une quelconque butte autour de Kervivot, on aurait pu croire à un manège à l’arrêt, attendant le prochain tour, les prochaines pièces de monnaie, dans un concert de traînements, une rengaine incompréhensible et des cris d’épouvante.

La lune, quelque peu rosie par la colère, sûrement par dépit, trop lointaine pour exercer sa tutelle sur la nature, couvre les alentours d’une lueur, certes opaque, mais suffisamment vigoureuse pour éviter le superflu. Elle donne ainsi du mouvement à ce qui ne saurait être de bon augure. Plus tard dans la nuit, elle n’aura pas le rôle de veilleuse. Les hardes de sangliers divagueront sur leur terre, près d’un chevelu de la stêr-noz et dans les sous-bois, confiantes, sans aucun rival. À part celui qui a prévu de se calquer sur leur ressemblance et de se dérober au globe.



On voit, depuis l’extérieur, du bas vers le haut de l’édifice, jusque sous les combles, une agitation pour l’instant dissimulée troubler l’éclairage général, faire vaciller, sans jamais les éteindre, les lustres : ce sont les jeunes qui se sont éparpillés dans les étages et s’activent pour le rangement et le ménage, sous l’étroite surveillance des frères.

À chaque niveau, un frère patrouille. De Frère Désiré, affecté au premier étage, au Frère Vincent, dans les dortoirs des Premières et des Terminales, en passant par Frère Ignace, gardien de l’étage intermédiaire. Leur similitude dans l’attitude ne saurait souffrir d’aucun écart. Leur code vestimentaire ajoute à une impression de version clonée de leur fonction, comme si chacun d’eux n’était qu’un exemplaire reproductible d’un même modèle.

Seule la couleur de leurs socquettes de laine, dans les sandales, introduit, à défaut de véritable singularité, une nuance dérisoire dans ce dispositif d’uniformité. Frère Vincent paraît le plus pittoresque d’entre eux, du fait de la blondeur de ses cheveux et de ses lunettes rondes à la monture blanche.

Chacun dispose d’un trousseau de clés qui s’entrechoquent entre elles sur le torse à la moindre sollicitation, au moindre geste brusque. Pas un bloc sanitaire, pas une classe, pas un placard ne sauraient échapper à la servitude des clés. Uniques, elles ne peuvent être égarées. En cas de nécessité, elles sont donc confiées aux élèves désignés comme référents, tel Arthur de Penhoët.

À son retour de l’étude du soir, dans sa chambre, Frère Ignace a reçu un ordre écrit, précis, concernant la clé de l’infirmerie et le référent. Un signe de croix. Un froissement erratique. Il mâche puis avale le morceau de papier. Il réapparaît cette nuit. Il doit s’y préparer. Un nouveau signe de croix.

À présent, une ombre tout entière dévouée à sa tâche enserre le bâtiment. Bientôt, elle se muera en une masse hirsute, furtive, renâclant dans la nuit. Un voile se pose sur toutes choses. Devenir invisible.

Indistinctement, plus de quatre-vingts besogneux jettent, nettoient et récurent avec effort, assidûment, selon des règles de domestication minutieusement encadrées. Tendus, courbés, parfois à quatre pattes. Une serpillière pour l’un, un balai pour l’autre. L’astreinte doit être acceptée avec gratitude. On efface les notes tracées à la craie par Frère Martin : Mardi 10 mars 1953 — Révision pour demain : la reproduction chez les ovins. L’éponge, partiellement tiède, frotte avec frénésie. Yves Mevel éprouve une satisfaction discrète à voir disparaître une écriture si soignée, si posée. Le trait, tout de même serré.

Les craquements du bois rivalisent avec les raclements des chaises et des pupitres. Pas un mot. Surtout pas de mots. Les frères-surveillants arpentent, dans toute leur longueur les couloirs, faisant riper leurs sandales pour les mettre à l’épreuve, sourcilleux, méticuleux, intransigeants. À leur passage, il ne faut pas lambiner ou s’égosiller :

– M. Guillerm, tenez votre langue. Les corbeilles ne sont pas encore vidées ?

L’éclairage, puissant et accaparant, favorise l’examen, un tantinet névrosé, des surveillants.

– Regardez, M. Le Boulch, il vous reste de la poussière dans le coin, insiste Frère Vincent. Oui, là ! Encore un petit effort. Ne soupirez pas M. Le Boulch. Vous devriez voir ceci comme une récompense.

– Oui, Frère Vincent… s’essaye une voix, piégée, timorée, froissée.

– Tenez, vous devriez prendre exemple sur votre camarade, Édouard Salaün. Vous avez terminé, M. Salaün ? L’élève tient son balai à la manière d’un garde dans sa guérite. Le menton relevé. Le Boulch fait la moue. Quel fayot, celui-là !

– Oui, Frère Vincent, j’ai terminé.

– Très bien. Vous pouvez maintenant ranger votre matériel dans le placard. Patientez ensuite en haut des escaliers. Les retardataires vont faire refroidir la soupe !

Il a haussé le ton pour se faire entendre de toute la troupe.

– N’est-ce pas, M. Le Boulch ? À cause de vous, il va y avoir encore des plaintes.

Le Boulch éternue, puis se mouche sur le revers de sa manche. Maudite poussière. Maudit soit ce prêtre. Édouard n’est décidément qu’un « premier de la classe ».

Il y a une certaine exaltation impure à la nudité. Un pouvoir sur les autres et sur le Domaine. Une dimension surnaturelle à se mirer, vêtu, dans la peau d’une bête sauvage. Cette érection incontrôlable, incommodante, le rend fébrile, perplexe. Trop tôt. Encore trop tôt. Il faut se ressaisir. À moins de devenir taciturne.

mardi 5 mai 2026

Le Fédéralisme breton n’est pas une décentralisation renforcée

Avec la création du mouvement libéral « Faisons Bretagne », voulu par le député français, Macron-compatible, Paul Molac, le mot « indépendance » réapparaît au cœur du débat public breton — y compris chez ciels qui s’emploient méthodiquement à en nier la pertinence. À force d’affirmer que « l’autonomie n’est pas l’indépendance », ils contribuent paradoxalement à maintenir une affirmation qu’ils prétendent hors de propos. Si le vocabulaire est rétréci, le contexte politique breton reste entier. À n'en pas douter et dans le fond, l'approche de "Faisons Bretagne" est la même : c'est une vision française de l'organisation d'une société, celle du haut vers le bas, celle du ruissellement supposé. Ce modèle social est connu et il est désastreux.


Une partie du microcosme politique breton, de crainte d'être distancée, s’interroge sur les motivations de cette nouvelle initiative. Pourtant, l’enjeu dépasse largement les stratégies de chacun.e à l'échéance des élections régionales. Il révèle une constante : la question du séparatisme n’a jamais disparu depuis le début du XXe siècle, elle a seulement été déplacée, étouffée, ignorée. Mais cette voie ne peut être explorée pleinement qu’à la condition de ne pas être frileux ni timoré, et d’envisager clairement la question du séparatisme comme déterminisme libertaire dans un contexte européen. Le wenojenn de l'indépendance est étroit, mais il n’a jamais été clos.

Avant cela, le nationalisme breton a structuré l’ensemble des courants politiques avant la Seconde Guerre mondiale, avant d’être durablement disqualifié par l’engagement fasciste d’une minorité de fanatiques. Cette disqualification historique, devenue argument politique récurrent, a eu pour effet d’entraver toute lecture renouvelée des traditions politiques bretonnes. Néanmoins quelques survivances idéologiques persistent, dans une logique de reproduction symbolique épuisée, fascinée par une construction nationaliste de la Bretagne adossée à l’idée de la fondation d’un État breton. Réduite à cette seule perspective, la question bretonne se trouve enfermée dans une alternative étroite et xénophobe. Pour contrecarrer cette contraction extrême, et éviter la résurgence d’une calomnie visant l’ensemble des militants bretons, un choix demeure théoriquement pertinent et moderne : celui du confédéralisme démocratique.

Ce choix ne peut être pensé sérieusement qu’à la condition de rompre avec une contrainte persistante : celle d’un fédéralisme compatible avec le centralisme français. Le fédéralisme n’est pas une technique territoriale d’aménagement du pouvoir, ni une modalité avancée de décentralisation, contrairement à l'autonomie. Il suppose une cession réelle de la souveraineté, donc une transformation inéluctable et irréversible en dehors du système pyramidal et multicouche français.

C’est ce que met en perspective Le séparatisme en Bretagne de Michel Nicolas, notamment à travers les extraits de la revue Avel an Trec'h (1) : un projet de fédéralisme allant des communes aux régions, puis aux États, pour aboutir à une République fédérale. Les promoteurs de cette orientation, parmi lesquels Youenn Olier, avaient esquissé une rupture conceptuelle sans la transformer en rupture politique effective. Le fédéralisme restait, chez eux, un compromis plus qu’un basculement.

Dans ce cadre fédéraliste, Goulven Mazéas propose une lecture plus radicale, inspirée des thèses anarchistes de Pierre-Joseph Proudhon. Son Social-fédéralisme (2) développe une critique conjointe de l’État et du nationalisme comme formes complémentaires de domination. L’État y apparaît comme instrument de centralisation des pouvoirs au service du capitalisme, tandis que la nation est analysée comme un cadre artificiel produisant les nationalismes qu’elle prétend contenir.

Mais celui à qui l’on peut véritablement attribuer la paternité d’un fédéralisme à la bretonne reste Morvan Marchal. Longtemps relégué à la marge, notamment en raison de condamnations souvent infondées, il ne saurait être ignoré ni maintenu dans une position secondaire, tant son rôle apparaît aujourd’hui comme celui d’un précurseur majeur. Lecteur lui aussi de Pierre-Joseph Proudhon, le créateur du Gwenn ha du s’oriente progressivement vers une conception fédéraliste, presque naturellement pourrait-on dire.

Autour de lui se structurent alors des outils politiques et intellectuels explicites : la revue « La Bretagne fédérale » et une organisation politique, la Ligue fédéraliste de Bretagne, fondée en 1931. Il publie en 1938 le « Manifeste des Bretons fédéralistes », texte programmatique qui, près d’un siècle plus tard, n’a rien perdu de sa portée et ne peut être disqualifié sans un examen sérieux (3).

Ce qui distingue profondément les penseurs Bretons du XXe siècle comme Goulven Mazéas ou Morvan Marchal (4) des élus politiques contemporains, locaux et/ou parlementaires, est double. D’une part, leur refus de considérer l’État central comme un horizon indépassable de la pensée politique. D’autre part, leur non-alignement à une logique de vassalité permanente : on ne mord pas la main qui nous nourrit.

Aujourd’hui, toute trajectoire politique s’inscrit dans des structures partisanes intégrées aux dynamiques institutionnelles françaises, comme le montre le cas de Paul Molac, dont le parcours s’inscrit dans l’orbite du mouvement présidentiel La République En Marche. Dans ces conditions, l’autonomie de décision et d'action se trouve nécessairement contrainte, réduite à cause de sempiternels carcans réglementaires français.

Déjà, dans leur manifeste fédéral, les coauteurs en étaient persuadés : la solution au problème breton ne viendra pas de l’extérieur, mais d’une capacité interne à formuler et à construire ses propres formes d’expression politique. C’est là une condition première de toute émancipation réelle.

Et pourquoi ne pas commencer par l’organisation d’un référendum sur le statut le plus adapté à un pays capable de s'affirmer, par sa dimension et ses potentialités, auprès d’autres nations européennes comparables ?

(1) Avel an Trec'h, n° 8, mars 1948, p. 3 : "le fédéralisme libérateur"

(2) "Social-fédéralisme", Goulven Mazéas, Presses populaires de Bretagne, 2024

(3) Le Manifeste des Bretons fédéralistes https://bibliotheque.idbe.bzh/data/cle_federaliste/cle_mi-janvier_2016/cle_pnb/Manifeste_des_Bretons_FAdAralistes_.pdf

(4) On aurait pu citer également Ronan Klec'h, Émile Masson, etc.



mercredi 29 avril 2026

Extrait du livre "La petite Algérienne". Le pogrom de l'extrême droite en 1934 à Constantine

La France du début du XXe siècle n’était pas seulement antisémite. À travers son racisme systémique se répandait une aliénation sociale dont les Juifs, les Arabes et les migrants blancs pauvres d’Algérie demeuraient les premières victimes. Et quoi de mieux que la rivalité pour les opposer ?

À commander.

La petite Algérienne. Récit d'une colonisation et de l'antisémitisme français. 164 pages. Prix de vente : 15 euro, port compris. Paiement par chèque à David Derrien. Adresse : 36 rue de cornouaille, 29470 Plougastel-Daoulas. 

Contact : 06 41 14 74 47 ou derrien.david29@protonmail.com

De son côté, A.L. Pignol, après des débuts hésitants, maintenait son activité de négoce en spiritueux dans d’assez bonnes conditions. Son commerce l’emmenait régulièrement sur les routes du département de Constantine, qu’il sillonnait à l’aide d’un utilitaire Citroën B14, commode dans le cas de livraison de dernière minute. Le lien qu’il entretenait avec ses clients, puisque la plupart cafetiers et restaurateurs, lui donnait l’occasion de croiser des personnes d’influence, favorisant ainsi la transmission d’informations qu’il jugeait précieuses, au point de les communiquer à son ami Khalel Bachir dans le cas d’interventions musclées. De retour de Constantine le 03 août 1934, A.L. Pignol retrouva son comparse dans son taudis, encore sous le coup de l’exaltation, suite au pogrom de la journée. 

A.L. Pignol et une retraite paisible à Tebessa

« Bon sang, Bachir ! Tu as entendu les infos sur les troubles à Constantine ? L’autre gredin qui n’avait pas eu le temps de réagir, s’efforça de montrer un intérêt quelconque aux propos d’A.L. Pignol.

- Oui, vaguement… Tu en sais plus, toi ?

- Si j’en sais plus ! Mais pauvre diable ! Un appartement de youpin a été saccagé par un groupe de Musulmans, ça chauffe à Constantine, il faut qu’on agisse ! On ne peut pas rester à l’écart.

- D’accord, et tu aurais plus de détails ? Cette fois-ci, Khalel Bachir était sorti pour de bon de sa torpeur, excité à l’idée de potentiels affrontements,


- Eh bien, on dit que tout serait parti d’une altercation entre un Juif éméché et des Musulmans en prière qu’il aurait insultés. Ils se sont sentis blasphémés et ont décidé de saccager son domicile le jour même, ce qui a eu pour conséquence de faire intervenir les habitants des immeubles voisins qui ont jeté des projectiles sur la foule en colère. Les notables sont intervenus pour calmer tout ce petit monde mais on ne peut pas en rester là : la mèche est allumée il faut que ça explose ! J’ai une idée à te soumettre Bachir, tu m’écoutes attentivement ? Bien. J’ai rencontré des personnes de la mairie de Constantine, des proches de Morinaud, au Casino Municipal, et j’ai appris que, vu les circonstances, il serait opportun de maintenir la pression sur les Juifs. J’ai eu la confirmation que ni les autorités administratives ni Morinaud ne feraient intervenir les forces de l’ordre en cas de nouveaux troubles, en tout cas pas dans les premiers instants, surtout s’ils ne leur distribuent pas des cartouches. Il faut qu’on balance une fausse rumeur auprès de la population musulmane comme quoi… Je ne sais pas moi… Euh… Que des Juifs envisageraient de se venger… et viendraient … Euh… Perturber les marchés. Ca tient la route, non ?* Surtout qu’on va se faire aider par un certain El-Maadi qui a déjà rameuté large chez les Musulmans et que d’autres colons devraient se joindre à nous.


- Ouais… Comme ça, oui, et comment tu comptes t’y prendre ?


- Déjà, on doit trouver des burnous qu’on enfilera pour se faire passer pour des locaux. Tu as toujours un contact avec Aïssa ben Messaoud ? Il travaille toujours avec toi pour les alfas ?


- Oui, toujours, même si je le vois moins souvent à cause de l’activité qui est en baisse. Pour les burnous, ce n’est pas un souci, j’ai les tenues dans une cabane avec l’outillage habituel.


- Tu sais dans quel douar crèche Messaoud ? Bachir hocha la tête. Bon. On passe à ta cabane pour récupérer le matériel et on file chez Messaoud pour le mettre au courant.


- On doit agir vite ! On part demain dès l’aube, on empruntera mon B14 pour la route vers Constantine et je vous détaillerai mon plan sur le trajet. » 


Les colons avaient souvent refusé toute forme de coexistence pacifique avec les autres communautés. Leur volonté de maintenir une domination totale sur les populations locales les avait poussés à voir toute autre communauté, y compris les Juifs, comme une menace à leur position privilégiée. Cette mentalité de siège avait renforcé leur propension à utiliser la brutalité pour maintenir l'ordre colonial. Pour certains colons, comme A.L. Pignol, les ratonnades représentaient une opportunité de punir une communauté qu'ils considéraient comme ayant trahi leur statut d'indigènes en accédant à la citoyenneté française. Les violences étaient aussi une manière de rappeler la domination des Européens sur toutes les autres communautés, renforçant ainsi leur propre sentiment de supériorité et leur position dans la hiérarchie coloniale.


Le dimanche 05 août à Constantine, plusieurs centaines de Musulmans, toujours remontés, se réunirent pour en découdre, sans doute à la suite d’une fausse rumeur propagée dans les cafés fréquentés par les indigènes, probablement par les deux complices d’A.L. Pignol, prétendument maraîchers d’un oued voisin. Dès lors, les sources divergèrent quant aux responsabilités de chacun. Dans tous les cas, des coups de feu furent tirés, soit ils blessèrent des maraîchers arabes installés sur une place du marché, soit des bandes armées du côté arabe investirent le quartier du même marché. A ce stade, il fut rapporté que des boutiques juives furent attaquées. En surnombre, les Musulmans se déchaînèrent sur les habitants et le massacre fit rage jusqu’à la fin de la matinée. A.L. Pignol, camouflé par la foule et son burnous, la tête enrubannée dans un chèche, galvanisé par ce tourbillon de férocité qui lui garantissait l’anonymat, se déchaîna à son tour entouré de ses deux acolytes. « Pas de Juifs ! Vive la France ! » Criait-il. L’outillage emporté n’était autre que des battes et leur usage fut intentionnellement belliqueux : ils tapèrent le Juif à portée de coups, ils détruisirent ses biens en brisant les vitres des boutiques et effrayèrent les populations en jetant dans la rue les femmes et les enfants sans néanmoins succomber à l’attrait d’une arme à feu et en déplorer l’usage, que d’autres, moins scrupuleux, ignorèrent. Comme une traînée de poudre, le tumulte créé s’étendit dans tout Constantine. 


Dès lors, d’autres colons vinrent se joindre à l’agitation chaotique et gonflèrent les rangs des premiers manifestants européens. Les forces de l’ordre, dépêchées sur place trois jours plus tard, finiront par s’interposer puis disperseront les émeutiers, transmués en pillards. Là encore les récits de la presse de l’époque s’opposèrent quant à leur attitude. D’un côté, et notamment dans la presse israélite, on avança une certaine passivité intentionnelle des militaires, de l’autre on invoqua un sous-effectif de la police et l’absence de cartouches pour expliquer le retard des interventions au départ des troubles. Le bilan de ces émeutes fut lourd. Le chiffre officiel des autorités se monta à 26 morts : 23 Juifs, y compris femmes et enfants, et 3 Musulmans ainsi qu’une centaine de blessés. Cependant, aucune mention ne fut faite de la présence de colons français dans les rangs des agresseurs. 


« Allo ? Laurette ? Oui c’est moi, Huguette, bonjour, comment allez-vous ?


- Oh ! Bonjour Huguette. Oui, on va bien avec Yves. On profite bien du soleil et des vacances avec le loulou. Là, on partait au café pour voir François.


- Je ne vais pas t’embêter longtemps Nonette, je voulais juste savoir si tu avais entendu parler des événements de Constantine d’avant-hier ?


- Oui, j’ai parcouru un article dans la presse à ce sujet,


- Et papa, tu l’as vu récemment ?


- Qu’est-ce que tu veux savoir exactement Huguette ? Tu voudrais savoir si papa a participé aux troubles ?


- Oui, entre autres, je voudrais surtout savoir s’il va bien, tu sais bien que c’est difficile pour moi d’appeler directement,


- Á vrai dire je ne peux pas te répondre vraiment. François l’a vu hier pour la livraison de boissons et il m’a dit qu’il portait un bandage à la main. Il avait l’air un peu fatigué, d’après François, mais c’est à peu près tout. Tu penses bien qu’il ne l’a pas interrogé pour connaître la raison du bandage.


- Oui, je comprends… Mais il devrait davantage faire attention, il a déjà 54 ans quand même ! Enfin puisque tu me dis que François l’a rencontré, ça suffit pour me rassurer. Pourvu qu’il n’y ait pas de suite à cette histoire. On va prier pour lui. Bon, on se voit dimanche prochain de toute façon ?


- Oui, on n’a pas oublié. Charles sera revenu de sa mission ?


- Logiquement oui, il me l’a encore confirmé ce matin,


- D’accord, très bien, on doit filer là, à dimanche !


- Oui, à dimanche Nonette. »


Il existerait des témoignages selon lesquels certains responsables locaux avaient pu encourager ou tolérer les violences, soit par conviction personnelle, soit par calcul politique, à l’image du Maire de Constantine, Emile Morinaud, en déplacement lors du pogrom. En effet, certains administrateurs pouvaient voir dans ces événements une occasion de renforcer le contrôle colonial en laissant les différentes communautés s'affronter, affaiblissant ainsi toute forme de solidarité qui pouvait menacer l'autorité française. Après les événements, l'administration coloniale avait montré peu d'empressement à traduire les responsables des violences en justice. Les colons impliqués dans les ratonnades avaient souvent échappé aux sanctions, ce qui avait renforcé le sentiment d'impunité parmi les Européens et avait alimenté la colère et le ressentiment des communautés juives et musulmanes. Cette incapacité à rendre justice avait non seulement trahi les victimes, mais avait aussi encouragé de futures violences.


Si l’animosité d’A.L. Pignol contre les Juifs perdurait dans le temps, ses exactions d’août 1934 figureront dans sa longue liste de « ratonneur » comme ses ultimes efforts à commettre des actes répressifs. Rattrapé par l’âge, souffrant de plus en plus de sa tuberculose, bien plus handicapante à la cinquante franchie, A.L. Pignol s’écarta définitivement de toute tentative de coalitions punitives et se consacrera dorénavant à soutenir les membres de sa famille, qu’elle fût résidente à Tébessa ou rapatriée en France. Toutefois, quand commença la Seconde Guerre mondiale, son engagement prit une nouvelle dimension, versant dans le nationalisme extrême. La France avait peut-être perdu sa confrontation contre l’Allemagne, mais la France collaborationniste n’avait pas perdu l’Algérie. En 1940, le pays passa sous le contrôle du régime de Vichy. Alger, l’autre Capitale de la « révolution nationale », où régnaient les pétainistes, devint un laboratoire du fascisme français. Soutenus par les gros colons, ils rétablirent l’ordre colonial strict par l’abrogation, avec effet immédiat, du Décret Crémieux. De facto, les Juifs perdirent leur nationalité française et rejoignirent le cortège des parias. A.L. Pignol s’associa à l’établissement de ce nouvel ordre, comme le prouva sa volonté d’être recruté pour le service militaire en 1941 en faisant de lui un fervent partisan d’un gouvernement collaborationniste. Toutefois, sa demande d’incorporation fut rejetée par le bureau de recrutement de Constantine, le 21 novembre de la même année, sur avis médical des médecins militaires qui le jugèrent inapte « pour la durée de la guerre. » Le fait d’être déjà âgé de 60 ans et atteint d’une maladie pulmonaire aggravée expliquait cela. En fin de compte, la guerre s’acheva l’année suivante en Algérie avec le débarquement des Américains à Alger.

 

* Version plus officielle : dans la matinée du 05 août, une personne aurait mentionné le décès de Mohamed Salah Bendjelloul, dignitaire arabe, rumeur à l’origine du Pogrom



"Salut David. Je suis en train de finir "la petite Algérienne". Vraiment plaisant, tant dans le déroulé non chronologique que dans l'ambiance et les personnages, bon boulot". 

G. Thomas. 28 août 2025


samedi 25 avril 2026

Iran : le récit héroïque d’un soldat américain face à une tragédie scolaire

Deux mois après la frappe américaine sur l'école primaire de Shajareh Tayyebeh à Minab, en Iran, occasionnant plus de 180 victimes, dont une large majorité d'enfants, le rapport de l'enquête a confirmé la responsabilité américaine (1). Pourtant, les résultats de cette enquête ne font plus l'objet d'une large couverture médiatique, qui aurait pu avoir comme effet de maintenir la pression sur le commandement américain et, en premier lieu, sur le chef suprême des armées aux États-Unis, Donald Trump. En comparaison avec le temps d'exposition du sauvetage d'aviateurs américains sur le sol iranien, le sort de fillettes, quelle que soit leur origine, aurait mérité un suivi et un intérêt bien plus continu.

Dès le 28 février 2026, sitôt l'événement connu, les médias se sont saisis du drame pour informer le public d'un bombardement visant, délibérément ou non, un bâtiment scolaire accueillant de jeunes civils. Même si, dans un premier temps, le président américain s'est empressé d'accuser les autorités iraniennes, capables d'atrocités bien pires, rapidement, l'attention médiatique s'est détournée des propos ineptes provenant de la Maison Blanche pour se concentrer sur une origine plus probable, celle d'un navire américain armé de missiles de précision, les Tomahawk (2). Pourtant, "l'actualité n'attend pas", selon l'expression d'un célèbre journaliste de LCI, surtout en période de forte intensité géopolitique, au cours d'un théâtre militaire aux conséquences mondialisées.


Des secouristes et des habitants fouillent les décombres de l'école
(Abbas Zakeri/Mehr News Agency via AP)

Effectivement, différentes péripéties et les imprévus d'une guerre asymétrique ont alimenté les sujets et les échanges sur les plateaux de télévision, dans un format plutôt classique. Jusqu'au 3 avril, où un avion de chasse américain est abattu au-dessus de l'Iran, date à laquelle un niveau élevé de saturation médiatique, de suffocation même, est atteint. Pendant plusieurs jours et durant de très longues heures, des officiers à la retraite, relayés par des spécialistes militaires, ont détaillé la mission de sauvetage de deux pilotes américains, à l'aide d'expertise et de contre-expertise.

Toute la séquence a été scrupuleusement décortiquée : avant, pendant, après, à l'aide de moyens démultipliés : animations vidéo, simulations par IA, etc. Le spectacle défile en haute résolution devant des téléspectateurs que l'on doit fidéliser au moyen d'un narratif alliant des ingrédients dignes de grands films hollywoodiens : suspense et hypothèses de coordinations militaires, images en boucle de chasse à l'homme, extraits de vidéo avec des échanges de tirs de nuit, déploiement renforcé des forces d'extraction, pour finir avec un dénouement heureux que tous et toutes souhaitaient voir se réaliser : une dramaturgie parfaitement calibré, idéal pour petit écran. En persistant un peu, on aurait pu connaître la marque des caleçons du second pilote secouru 24 heures après le crash de son avion. Dommage. Trump ne pourra pas en faire un business.

Mais alors, que vaut l'image d'un tas de gravats, figé, sous lesquels sont ensevelis 150 enfants, déchiquetés et démembrés, et qui n’ont pas l’avantage d’être occidentaux ? Puisqu’il est établi que le bombardement de l’école résulte d’une “erreur”, intentionnelle ou pas, d’appréciation de la cible, pourquoi ne pas continuer, de manière régulière, à interroger les causes d’un tel drame et, à défaut de pouvoir désigner des coupables, en identifier les responsabilités ? Pourquoi ? Parce que dans une guerre, celle-ci étant déclenchée par ces mêmes Américains, les victimes collatérales sont systématiquement — et odieusement — provisionnées ? Le sort de deux soldats en mission a donc plus de valeur que 180 enfants ? On est même parvenu à conclure que l'opération de sauvetage des aviateurs avait été un succès. Au contraire, en cas de capture, on aurait sans doute prétendu qu’ils étaient, eux aussi, des victimes. Deux mots suffiraient à résumer l’impression laissée par ces deux moments intenses de la guerre : l’obscénité trumpienne.

Dans cette économie de l’information libérale, où chaque actualité entre en concurrence immédiate avec la suivante, la hiérarchie éditoriale s'oriente vers ce qui capte une vision primitive plutôt que de ce qui interroge le fond. La durée d’exposition médiatique devient alors un révélateur brutal : elle insiste moins sur la gravité des faits que sur leur capacité à être retranscrits, mis en scène, encensés. Ce glissement progressif transforme le drame d'un bombardement en récit, et le récit en parti pris.

Quand on n'a plus rien, il reste l'empathie

(1) Bombardement d'une école pour filles en Iran : la responsabilité américaine confirmée https://www.publicsenat.fr/actualites/international/bombardement-dune-ecole-pour-filles-en-iran-la-responsabilite-americaine-confirmee?utm_source=chatgpt.com

(2) Article complet par Amnesty international du 16 mars 2026 2026 https://www.amnesty.org/en/latest/news/2026/03/usa-iran-those-responsible-for-deadly-and-unlawful-us-strike-on-school-that-killed-over-100-children-must-be-held-accountable/?utm_source=chatgpt.com

Quel avenir pour cet enfant en 2050

Repartage. Première publication, janvier 2020

Cet enfant, c’est mon garçon, le dernier d’une fratrie, né Breton en 2010. Cet enfant pourrait être le vôtre. Je suppose que, comme tout parent, je fais de mon mieux — y compris dans mes erreurs — pour l’accompagner dans la vie, protéger, voire défendre la sienne, l’élever selon quelques règles établies, et surtout lui rappeler à quel point je l’aime. Il a 10 ans ce mois-ci, et c’est une douceur pour moi de penser qu’il est bien dans sa peau.

Comme tout parent, je lui envisage un avenir meilleur que le mien, ce qui, en l’occurrence, ne saurait être inaccessible. Mais lorsque je parle d’un avenir « meilleur », je ne l’entends pas nécessairement dans le sens commun. Je ne fais pas partie de ceux qui souhaitent faire de leurs enfants, élevés dans le mythe de la réussite et de la compétition, des champions de la carrière professionnelle ou des placements au CAC 40. J’imagine plutôt pour lui un avenir dans lequel il évoluerait au sein d’un environnement préservé, qu’il pourrait choisir librement, en s’extrayant autant que possible de la recherche à tout prix du réconfort matérialiste.

Mais cela, bien sûr, lui appartiendra aussi. Pour ma part, je privilégie le maintien d’un environnement vivable au détriment d’une hypothétique réussite professionnelle. Car il est de ma responsabilité de parent de protéger cet enfant. Après tout, pourquoi vouloir le projeter dans une vie d’accumulation de biens et de richesses si, dans le même temps, son environnement se trouve saturé de carbone et de particules fines ? En revanche, ce qu’il ne pourra pas choisir — et qu’il devra subir inéluctablement —, c’est la transformation déjà engagée et accélérée du milieu dans lequel il grandira.

À ce stade, une multitude de publications scientifiques indépendantes reconnaissent que le dérèglement climatique est en cours. Il est avéré — et même visible — que nous assistons à une extinction massive d’espèces animales. Les méga-incendies australiens ont, à eux seuls, causé la mort de centaines de millions d’animaux, sans même compter la disparition d’une multitude d’insectes. Contrairement à ce que certains commentateurs continuent d’affirmer, nous ne nous dirigeons pas vers une catastrophe : nous y sommes déjà. Penser le contraire reviendrait à considérer que l’effondrement de la biodiversité serait dissocié de notre mode de vie, alors qu’il en est, en réalité, le corollaire direct. Comme le rappelle une devise pleine de bon sens : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend », à force d’agressions et d’exploitations.

Certains prédisent que « la fin du monde » est imminente. Non pas dans un siècle ou deux, mais peut-être dans une ou deux décennies. Mais de quel monde parle-t-on, au fond ? De notre civilisation thermo-fossile, bien sûr — et de celle dans laquelle vivra mon enfant. Qui sont ces prétendus prophètes de malheur qui semblent mettre en suspens l’avenir de cet enfant ? En France, on les retrouve notamment au sein de l’Institut Momentum, un groupe de réflexion consacré, entre autres, à la décroissance et à la collapsologie.

Je vous arrête tout de suite. Déjà que le correcteur orthographique du blogueur n’identifie pas ce mot, j’ai bien peur que mon fils le confonde avec un terme enfantin peu glorieux. Il m’est donc difficile de lui expliquer précisément ces notions. Car il faudrait alors lui dire qu’à l’horizon 2050, une catastrophe « éco-anthropologique », dans une société post-carbone, pourrait le priver — selon certaines analyses, comme celles d’Yves Cochet — de besoins essentiels : eau, alimentation, habillement, logement, énergie, etc.

Aïe. Plus de soda ni de bonbons, plus de vêtements de marque, plus d’électricité pour jouer à Fortnite.

Parmi ces supposés alarmistes, on peut aussi citer Pablo Servigne, Raphaël Stevens ou encore Agnès Sinaï. Des personnes hautement qualifiées. Faut-il pour autant les réduire à des discours irrationnels ou prophétiques ? Ou bien faut-il reconnaître qu’ils portent, aussi, un regard structuré et argumenté sur des évolutions possibles de notre société ?

Rassemblement en 2014 contre le projet d'une centrale à gaz - Landivisiau- Stop aux projets inutiles et imposés
Encore une fois, se pose la question de l’inertie, voire de la duplicité, des responsables politiques. Car même si les causes de cet emballement — dont le système économique actuel est largement partie prenante — sont identifiées, il appartient aux décideurs de favoriser un monde dans lequel nos enfants pourront vivre dignement. Et à défaut, il revient aussi aux parents de montrer qu’un autre chemin est envisageable.

Nous savons bien que les politiques, contraints par des logiques d’ajustement et confrontés à l’inefficacité de certaines mesures, peinent à répondre à la hauteur des enjeux : non-respect des engagements internationaux, poursuite des émissions de gaz à effet de serre, recul de la biodiversité… Trop souvent, on s’adapte à court terme au lieu d’anticiper réellement les risques à venir.

Après tout, l’État ne considérait-il pas la famille comme une forme de « petit État » ? À ce titre, je me sens légitime à anticiper le monde dans lequel mon fils évoluera, afin de lui transmettre les outils nécessaires pour s’y adapter. Je pense, par exemple, que la transmission de savoirs liés à des modes de vie plus résilients — comme la permaculture — est sans doute plus pertinente que de simples conseils en placement financier.

Certains, comme Aurélien Barrau, évoquent un « état d’hébétude » face à ces enjeux. D’autres, comme Glenn Albrecht, parlent de « solastalgie », une forme de détresse liée à la dégradation de notre environnement. Pour ma part, je choisis, pour l’instant, de faire barrage à tout cela.

Je préfère laisser à mon enfant le temps d’être un enfant. Jouer, rire, regarder des vidéos sur YouTube, jouer à Fortnite. Il aura bien assez d’années devant lui, plus tard — peut-être quand je ne serai plus là —, pour affronter ces réalités et tenter de s’y adapter.




Photo : Antony Rouxel

mardi 21 avril 2026

Extrait du manuscrit "À l'ombre du Menez Moc'h". L' étang

Jean-Marie Coatmelen affectionne tout particulièrement l’encadrement des jeunes. Le vieil ouvrier ne se contente plus de remplir les missions qui lui sont assignées — parfois d’une insignifiance telle qu’il en vient à s’interroger sur les services qu’il peut encore rendre à la communauté.

Avec la généralisation des travaux agricoles confiés aux machines, les notions de mécanique et d’électricité s’imposent désormais dans la formation des élèves. Et quoi de mieux que l’usine hydraulique, construite dans les années vingt, pour se familiariser avec un enchevêtrement de fils, de connexions et de fusibles massifs ?

Chez les Cubiques, l’excitation s’intensifie. Non pas tant à cause des explications de Coatmelen, souvent laborieuses, que des souvenirs de baignade dans l’étang artificiel creusé et aménagé à proximité dans le but d’alimenter la centrale.

Peu profond, le bassin figure parmi les distractions favorites — chez les élèves comme chez certains membres du corps religieux, dont les talents de nageurs s’apparentent parfois à ceux d’un chat en difficulté.

L’été, cerné de saules, de sureaux et de frênes, le plan d’eau s’alanguissait sous un chapelet de feuilles clairsemées, préservé de l’agitation des jouvenceaux, retournés dans leurs foyers. Les nageurs, du voisinage ou de passage, venaient s’y prélasser, à l’abri des regards, étendus sur une étroite bande de sable grossier, lézardant dans une torpeur satisfaite. Le pique-nique n’était qu’un prétexte à d’autres appétits. Derrière le bosquet, en surplomb, il avait une vue panoramique. Le passage de prédateur à voyeur était régi par le même objectif : la dissimulation. Et l’ombre du feuillage ou celle d’une tenue de travail aidait en cela.

Mais à cette saison — au cœur du printemps dénudé — il en allait tout autrement. Dès que les températures de mai ou de juin se réconciliaient avec l’oisiveté qui bourgeonnait, et que la pudeur s’allégeait des chemises d’un épais coton, les après-midi dominicaux prenaient des allures de défouloir. Sauts en cascade, éclaboussures bruyantes, courses improvisées : la détente nautique, concédée par la direction, virait à un simulacre de mini-jeux olympiques d’une rusticité remarquable, où la rivalité entre garçons s’exacerbait.

Autant que l’eau en absorbait les débordements virils et les remous de leur âge.

Sur la berge, les frères-surveillants, convertis en arbitres, débitaient quelques interdictions de principe, parfois assorties de remontrances, aussitôt relâchées. Les plus audacieux — ou les plus sournois — étaient régulièrement sermonnés, avec un passage obligatoire sur la rive. Jusqu’à présent, aucune noyade n’avait été recensée. Mieux valait qu’un tel accident ne survienne pas sous leur surveillance, d’autant que de nombreux fils de paysans ne savaient pas nager et se contentaient d’observer ou d’encourager, depuis le rebord, leurs camarades avec une envie tempérée par l’appréhension. Il ne fallait donc pas céder à leur titillation imprudente.

En ce mois de mars, chez de nombreux Terminales, l’attraction dérive vers l’étang, piégée par le soi-disant exploit de leurs plongeons antérieurs et par les étranges reflets à la surface du plan d’eau ; les propos de Coatmelen ne suffisent pas à les faire émerger des flots ni à les ramener à lui.

On fait semblant de prendre des notes. Frustrés, on se chicane sans vergogne — manière à peine dissimulée de contester le sérieux de Frère Ignace et de balayer d’un revers de main l’empathie concédée au vieillard.

– On est toujours d’accord, Jérôme ?

De Penhoët parle à mi-voix, derrière le bourdonnement des petits moteurs dont le ronflement couvre les mots et protège des manigances.

Quillivéré tergiverse. Les emportements d’Arthur de Penhoët sont connus — imprévisibles, parfois incontrôlables. Ses combines révèlent une impréparation chronique, étonnamment peu sanctionnée, qui en favorise la répétition.

– On est toujours d’accord ? C’est juste un petit bizutage ? J’veux pas être mêlé à vos histoires.

– Mais oui… te tracasse pas. On fait comme prévu. Juste une manière de lui rappeler qui décide, dans ce trou… Il se tait volontairement. Puis. Il peut pas me voler des clopes sans que ça reste sans réponse.

Un déclic sec.

Coatmelen vient de couper l’interrupteur. Le ronronnement tombe, aussitôt remplacé par un braillement enrouillé — explication sur la puissance, nouvelle démonstration, gestes précis qui n’intéressent plus grand monde.

– Bon… on fait comme ça, se décide Quillivéré. Mais moi aussi, je veux récupérer une ou deux cigarettes.

– Ça marche. Tu verras. Ils y verront que du feu pendant la découpe du sanglier.

L’arrangement est scellé, sans le moindre état d’âme.

On s’accorde toujours, finalement, quand il s’agit de persécuter quelqu’un.

Tout est prêt : piquet, corde, et quelques carottes pour persuader « Pue-du-bec » d’avancer sur le chemin jusqu’à destination.

Près de l’enclos du bélier, Augustin voit surgir Jérôme Quillivéré à grandes enjambées. Sans attendre de reprendre son souffle, il lui ordonne de saisir l’animal.

Par habitude, « Pue-du-bec » s’est accommodé de la présence des jeunes. La présentation d’une carotte suffit à l’amadouer ; la boucle de la corde est ajustée sans hostilité.

Le bélier affiche toutes les caractéristiques de la race « Lande de Bretagne » : peu haut sur pattes, mais suffisamment vif pour tirer brusquement et mettre à l’épreuve les bras de celui qui le mène.

– Je vais où, maintenant ?

– Tu vois où se situe le hameau de Kereneud ?

– Oui, très bien.

– Alors tu descends jusqu’à la prairie, près de la route en fer à cheval, en bas du vallon. L’herbe n’a pas été fauchée depuis la fin de l’été dernier, il devrait y avoir ce qu’il faut. Je te rejoins vers seize heures. C’est compris ?

– Oui… c’est compris.

– Prends une ou deux carottes en plus. On ne sait jamais avec cet engin.

Le trajet — pas plus de cinq cents mètres — jusqu’au val de Kereneud réjouit Augustin.

À la sortie de l’exploitation, Augustin s’arrête, s’écarte avec le bélier docile pour laisser passer le Latil. Jean Le Bot conduit, flegmatique, infrangible sous les secousses du tracteur et le vacarme des bielles. L’ombre de la visière durcit encore ses traits. À l’arrière de la remorque, François se pavane, les jambes dans le vide, ravi. Dans un éclair, Augustin distingue la dépouille du sanglier étendue sur le flanc. Puis la poussière l’engloutit.


mercredi 8 avril 2026

Les chaînes d'info et les politiciens décyclés

Qui se souvient de Pierre Lellouche, d'Yves Jégo, d’Alain Madelin ou bien encore de Julien Dray ? S’ils n’étaient pas, à intervalles réguliers, invités sur les plateaux des chaînes d’info pour leur « expertise » ou leur point de vue éditorial, on les aurait relégués à l’époque révolue des marionnettes des Guignols de l'info, à défaut d’un Musée Grévin des anciens élus de la Nation. Pour ciels qui auraient une mémoire perlée, un petit tour d’horizon s’impose.

Avant de brosser rapidement leur portrait politique, on notera tout de même que les spécialistes de la défense, de la fiscalité ou des questions internationales étaient, dans leur gouvernement respectif et successif, à l’unanimité des hommes. Ces questions étaient certainement trop sérieuses pour être confiées à des femmes, que l’on préférait nommer aux ministères de l’Éducation ou de la Santé. Une époque où les femmes politiques étaient particulièrement invisibilisées, à moins de s’appeler Ségolène Royal, qui a su être très opiniâtre et opportuniste. Tous ont déployé leur carrière politique entre 1980 et 2010. Hormis Julien Dray, les autres personnalités politiques ont évolué dans des partis allant du centre vers une droite décomplexée.

Commençons en partant de la gauche pour aller vers la droite, par le cas qui paraît le plus atypique : Julien Dray, un ancien député socialiste. Julien Dray incarne cette figure particulière d'un responsable politique devenu chroniqueur : invité régulier de CNews, il y défend moins une ligne de gauche qu’une critique constante de La France insoumise, au point d’apparaître davantage comme un opposant interne que comme un représentant de son camp. Il est à se demander si sa présence en tant que commentateur n’est pas un prolongement de son ancienne carrière politique.

Au centre, on découvre ou redécouvre Yves Jégo. Maire, député, secrétaire d’État, on l’a vu à plusieurs reprises sur LCI.  Personnage du centre et de la droite modérée (UDI), c’est avec une certaine verve qu’il commente les enjeux et les sujets nationaux qui lui sont soumis. Certains diront qu’il développe son analyse avec talent et clarté.

Plus à droite, on trouve Pierre Lellouche, député et ministre essentiellement de l'UMP puis Alain Madelin député de l'UDF s'exilant à l'UMP, et ministre à maintes reprises. Pendant que le premier polémique sur CNews, le second débat vivement sur le volet économique et social sur LCI. Pendant que Lellouche, plus nationaliste, se crispe sur l’immigration illégale et l’insécurité, Madelin, le libéral, vitupère les politiques économiques des derniers gouvernements.

Qu’ont en commun ces quatre hommes politiques ? Ils ont en commun d’avoir, d’une manière ou d’une autre, validé les politiques publiques et les budgets nationaux, au cours des quarante dernières années. Ils ont en commun d’avoir évalué et utilisé les capacités financières et d’investissement de l’État français, État qu’ils ont servi avec dévouement et qui, en retour, leur assure une pension d’ancien élu.

Voilà pourquoi le terme de “décyclé” leur convient mieux que celui de "recyclé" : on fait réagir ceux qui ont été la cause des déficits publics et de la mauvaise gestion des finances de l'État, en attendant d’eux qu’ils décryptent l’actualité nationale et proposent des solutions pour améliorer le sort de leurs compatriotes. En les invitant sur les plateaux télé, on n’assiste pas à un simple recyclage de dinosaures politiques, mais on pollue de façon permanente les échanges fertiles et le paysage cathodique.  C’est consternant de conservatisme et d'inutilité. Le compostage est grossier. Tout comme pour les Guignols de l’info, il existe certainement pour eux des placards où les anciens élus sont traités comme des has been.


dimanche 5 avril 2026

Kurdistan. "Nous, les Kurdes, on n'aime pas la guerre"

Cet article est la retranscription la plus complète possible de l'intervention de l'auteur kurde, Azadi (1), lors de son passage à Brest, début Avril. Il était invité à s'exprimer sur la situation des territoires kurdes à travers son livre "Leçon kurde" (2) à la demande de l'Union communiste libertaire du Finistère (3). Plus de cent personnes ont assisté à cette conférence à la Maison du peuple.

Azadi en compagnie d'un représentant de l'UCL
(Damien, je crois)

Mieux connaître le Kurdistan implique de dépasser les images caricaturales associées au peuple kurde. "Trop souvent, celles-ci sont résumées au combat contre Daesh, à l’expérience politique du Rojava ou à la lutte des femmes", explique Azadi. Ces dimensions sont importantes, mais elles ne prennent tout leur sens que si elles sont replacées dans une histoire plus large, ce qui permet de mieux saisir les enjeux actuels et de renforcer la solidarité internationaliste avec les peuples de cette région.

D'après l'auteur kurde, la production de savoir sur le Kurdistan reste largement dominée par des auteurs non kurdes. Beaucoup d’ouvrages, souvent académiques, se concentrent sur des aspects précis comme le Rojava ou les mouvements féministes, tout en survolant l’histoire globale du peuple kurde. Pourtant, sans cette perspective historique, il est difficile de comprendre les dynamiques politiques actuelles et la profondeur des luttes menées.

Azadi précise avant tout que les Kurdes représentent plus de 40 millions de personnes, réparties entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, et constituent entre 10 % et 30 % de la population de chacun de ces pays. À cela s’ajoute une diaspora importante, notamment en Europe, avec plusieurs centaines de milliers de personnes en France et plus d’un million en Allemagne. 

L’histoire moderne du peuple kurde est étroitement liée à la fin de l’Empire ottoman. Avant la Première Guerre mondiale, les Kurdes jouissaient d’une certaine autonomie culturelle et linguistique. Après la fin du conflit, les puissances européennes redessinent les frontières du Moyen-Orient sans consulter les populations locales. Concrètement, l’accord Sykes-Picot (brito-français) divise le territoire kurde entre plusieurs États, posant les bases de la question kurde contemporaine. Cette fragmentation rend l’histoire kurde complexe, "car un événement dans une région a des répercussions sur les autres", insiste le Kurde.

Au début des années 1920, Kurdes et Turcs combattent ensemble contre les puissances occupantes, avec des promesses d’autonomie ou d’un État commun. Ces promesses ne seront jamais tenues. Dès 1923, la République turque nie l’existence du peuple kurde : la langue est interdite, l’identité est effacée, et les Kurdes deviennent invisibles. Dans les autres pays de la région (Irak, Syrie), qui n'existaient pas jusqu'alors, des politiques similaires sont mises en place, mêlant assimilation forcée, répression des soulèvements et violences.

Deux logiques coloniales se succèdent après la guerre : une dynamique occidentale dirigée par les Britanniques et les Français à travers l’application des mandats, puis l’importation de méthodes coloniales occidentales, notamment en Turquie. La colonisation implique une domination politique, l'appropriation des terres, l'effacement culturel et la répression. Le Kurdistan en est une illustration : un territoire fragmenté, un peuple nié, confronté à des luttes constantes pour la reconnaissance et l’émancipation. "La colonisation n'est pas juste un fait économique", complète Azadi.

Pour autant, l'engagement culturel persiste. On se mobilise de génération en génération. Et pour preuve. Le 21 mars, les Kurdes célèbrent le Newroz, leur nouvel an (4). Cette fête donne lieu à de larges rassemblements populaires où l’on danse, porte des vêtements traditionnels et allume de grands feux. Mais le Newroz est aussi un symbole politique : issu d’un récit mythologique de révolte contre un tyran, il est devenu un acte de résistance. Longtemps interdite, sa célébration constituait déjà un engagement politique. Aujourd’hui encore, il rassemble des millions de personnes et porte un message d’affirmation identitaire.

Newroz au Rojava. 2026

Le Kurdistan est un territoire extrêmement riche. Les deux fleuves, Le Tigre et l'Euphrate, prennent leur source dans les montagnes du Kurdistan. Qui dit montagne dit énormément de minerais. Le sol regorge également d'une ressource des plus importantes, le pétrole, "le malheur des Kurdes" comme le précise Azadi. Il y a également des terres très fertiles, les plus fertiles d'Irak et de Syrie. Le Kurdistan syrien est reconnu comme étant le grenier à blé du pays.

À partir de cette période, "les Kurdes se retrouvent dans une situation de colonie internationale", indique Azadi, avec deux pendants. Ils font d'abord face à quatre États — Turquie, Iran, Irak et Syrie — qui exercent chacun leur domination avec des formes de répression différentes. Les puissances occidentales continuent ensuite d’interférer, souvent au détriment des Kurdes, comme en Iran ou dans la lutte contre Daesh, illustrant des intérêts géopolitiques impérialistes.

Azadi fait savoir ensuite au public que la colonisation du Kurdistan repose sur deux mécanismes principaux : l’assimilation et la déportation. L’assimilation cherche à effacer l’identité kurde en imposant l’abandon de la langue, des traditions et des pratiques culturelles. La déportation qui vise à rompre les continuités territoriales et sociales par la destruction de villages.

Le modèle d’État-nation, type français, importé au Moyen-Orient, joue également un rôle central. Inspiré des modèles européens, il est notamment adopté par la Turquie pour son développement capitaliste. La présence des Kurdes dans chaque pays nouvellement constitué rend leur anéantissement impossible. Les politiques mises en place cherchent donc à les assimiler de manière subordonnée : travail dans le bâtiment, l’industrie lourde, les mines ou le petit commerce, qui se conjuguent à des déplacements vers les centres urbains.

Azadi compare les Kurdes, dans le contexte français, aux Algériens et aux Bretons : à la fois colonisés et soumis à une pression constante d'assimilation. Cette double réalité illustre la complexité de leur position, entre domination politique et effacement culturel. 

La langue reste un trait particulier de l’identité kurde. Distincte du turc et de l’arabe, elle est un marqueur fort de singularité. Dans les quatre pays, son usage a été largement réprimé. Parler kurde a longtemps été interdit, avec des sanctions allant de l’amende à l’emprisonnement. Encore récemment, certaines prisons interdisaient aux familles de s’exprimer en kurde lors des visites, réduisant les échanges à des larmes.

Dans ce contexte, enseigner, parler, chanter ou transmettre la langue kurde est un acte de résistance. Maintenir cette identité linguistique n’est pas un choix culturel parmi d’autres, mais une nécessité existentielle. Pour continuer à exister en tant que peuple, les Kurdes doivent se politiser; non par nécessité ou envie, mais parce que "nous n'avons pas le choix" comme le souligne Azadi.

Une des leçons importantes développées dans son livre par Azadi repose sur la question de la lutte politique. Au début du XXe siècle, celle-ci est principalement menée par les tribus, qui constituent les organes de base de la société kurde, composées de quelques familles. Les plus grandes d’entre elles représentent alors les principales forces de résistance face aux puissances dominantes. Entre les années 1930 et 1950, une jeunesse kurde urbaine émerge progressivement et prend le relais. Elle transforme la lutte en lui donnant des formes à la fois culturelles et politiques, notamment sous l’influence des idées marxistes. Cette nouvelle génération introduit les questions sociales et la lutte des classes dans le mouvement kurde. 

Comme le souligne Azadi, « Nous, les Kurdes, on n’aime pas la guerre, aucune personne n’aime la guerre ». Selon lui, la guerre leur a été imposée. Face à l’absence de reconnaissance de leurs droits et à la répression, certains en viennent à prendre les armes, tout en ayant conscience d’un rapport de force extrêmement défavorable, où ils peuvent risquer de perdre des centaines, voire des milliers des leurs pour un seul combattant adverse.

Être assimilé signifie être contraint de renier son identité kurde pour survivre. Le premier effet de la domination coloniale consiste à « tuer l’être en soi ». Frantz Fanon, penseur majeur de la lutte de libération algérienne, expliquait que le colonisé devait « tirer sa première balle pour se libérer ». Cette idée renvoie moins à un geste militaire qu’à un processus intérieur : se libérer de l’intériorisation de l’infériorité. La violence coloniale produit une déshumanisation profonde. Ainsi, de nombreuses discriminations turques sont allées jusqu’à animaliser les Kurdes, preuve de la négation de leur humanité. "On a longtemps prétendu en Turquie que les Kurdes possédaient une queue", s'indigne l'intervenant. Dans ce contexte, la lutte politique commence par un travail sur soi : déconstruire cette intériorisation et retrouver une dignité refoulée. Dès lors, la première cible de la lutte devient aussi le regard que le colonisé porte sur lui-même.

La lutte Kurde est morcelée entre les quatre États-nations même s'il reste des liens entre les quatres parties kurdes. La lutte se concentre d'abord contre l'oppresseur national (Syrie, Iran,...). Une autre leçon de l'histoire des luttes politiques renvoie aux années 40 à 60 quand les kurdes vont adhérer au Parti Communiste national. Cependant "qui dit communisme, dit chauvinisme" affirme Azadi. En effet, au sein du P.C., il existe une branche nationaliste. "En France, vous avez les Rousselistes", constate Azadi. Pour cette raison, les considérations coloniales kurdes ne sont pas immédiatement prises en compte et les communistes internationaux reportent la question kurde, ou pire encore, vont jusqu'à réprimer les Kurdes. "Le fait de revendiquer les costumes, tu joues le jeu de l'impérialisme" argumentent-ils. Les Kurdes finissent par se séparer du P.C. et créent au fur et à mesure leur propre parti politique. Une fois fondés, les partis kurdes, sans distinction, vont tous réclamer l'indépendance. Sauf que la revendication d'indépendance du Kurdistan n'est pas comparable à celle du Vietnam ou du Congo. Les Kurdes doivent avoir une indépendance-unification. Si une seule partie des quatres entités kurdes obtenait l'indépendance, elle subirait l'agression des autres États-nations. Devant la difficulté d'unification, les différents partis kurdes demandent alors, à minima, l'autonomie. Les Kurdes reconnaissent les frontières internationales mais ils demandent à prendre en charge au niveau local par exemple les questions culturelles, et laissent à l'État-nation les ministères régaliens. Mais, cette revendication est rejetée par ces pays. 

Azadi le dit : le propre de la pensée politique kurde est qu'elle est toujours évolutive. Des structures tribales aux influences marxistes, puis aux revendications indépendantistes, jusqu’aux formes plus récentes d’organisation comme le confédéralisme démocratique expérimenté au Rojava, cette évolution montre une capacité d’adaptation continue. Pour lui, cette dynamique est essentielle : elle permet de ne pas abandonner face aux agresseurs. Le modèle du confédéralisme démocratique, notamment défendu par le PKK, propose une organisation fondée sur l’autonomie locale et la coexistence de populations diverses car il ne faut pas reproduire ce qui a été imposé auparavant. Dans un contexte marqué par une grande hétérogénéité, ce modèle apparaît donc comme une alternative aux États-nations classiques : "l'État-nation n'a aucun sens au Moyen-Orient", affirme-t-il.

(1)  Azadi est un auteur et militant décolonial issu d’une famille kurde alévie arrivée en France dans les années 1990. Il s’inscrit dans une génération engagée qui cherche à faire entendre une parole kurde autonome, souvent absente ou marginalisée dans les récits dominants.

(2) Le livre : La leçon kurde https://www.librest.com/livres/lecons-kurdes--les-damnes-des-montagnes-azadi_0-12597777_9782358723060.html?utm_source=chatgpt.com

(3)  Associées : la communauté kurde de Brest et les Amis Kurdes de Bretagne

(4)  Le newroz au Rojava https://kurdistan-au-feminin.fr/2026/03/25/le-newroz-au-rojava/


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