La France du début du XXe siècle n’était pas seulement antisémite. À travers son racisme systémique se répandait une aliénation sociale dont les Juifs, les Arabes et les migrants blancs pauvres d’Algérie demeuraient les premières victimes. Et quoi de mieux que la rivalité pour les opposer ?
À commander.
La petite Algérienne. Récit d'une colonisation et de l'antisémitisme français. 164 pages. Prix de vente : 15 euro, port compris. Paiement par chèque à David Derrien. Adresse : 36 rue de cornouaille, 29470 Plougastel-Daoulas.
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De
son côté, A.L. Pignol, après des débuts hésitants, maintenait son activité de
négoce en spiritueux dans d’assez bonnes conditions. Son commerce l’emmenait
régulièrement sur les routes du département de Constantine, qu’il sillonnait à
l’aide d’un utilitaire Citroën B14, commode dans le cas de livraison de
dernière minute. Le lien qu’il entretenait avec ses clients, puisque la plupart
cafetiers et restaurateurs, lui donnait l’occasion de croiser des personnes
d’influence, favorisant ainsi la transmission d’informations qu’il jugeait
précieuses, au point de les communiquer à son ami Khalel Bachir dans le cas
d’interventions musclées. De retour de Constantine le 03 août 1934, A.L. Pignol retrouva
son comparse dans son taudis, encore sous le coup de l’exaltation, suite au
pogrom de la journée.
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| A.L. Pignol et une retraite paisible à Tebessa |
« Bon sang, Bachir ! Tu as entendu les infos sur
les troubles à Constantine ? L’autre gredin qui n’avait pas eu le temps de
réagir, s’efforça de montrer un intérêt quelconque aux propos d’A.L. Pignol.
-
Oui, vaguement… Tu en sais plus, toi ?
-
Si j’en sais plus ! Mais pauvre diable ! Un appartement de youpin a
été saccagé par un groupe de Musulmans, ça chauffe à Constantine, il faut qu’on
agisse ! On ne peut pas rester à l’écart.
-
D’accord, et tu aurais plus de détails ? Cette fois-ci, Khalel Bachir était
sorti pour de bon de sa torpeur, excité à l’idée de potentiels affrontements,
-
Eh bien, on dit que tout serait parti d’une altercation entre un Juif éméché et
des Musulmans en prière qu’il aurait insultés. Ils se sont sentis blasphémés et
ont décidé de saccager son domicile le jour même, ce qui a eu pour conséquence
de faire intervenir les habitants des immeubles voisins qui ont jeté des
projectiles sur la foule en colère. Les notables sont intervenus pour calmer
tout ce petit monde mais on ne peut pas en rester là : la mèche est
allumée il faut que ça explose ! J’ai une idée à te soumettre Bachir, tu
m’écoutes attentivement ? Bien. J’ai rencontré des personnes de la mairie
de Constantine, des proches de Morinaud, au Casino Municipal, et j’ai appris
que, vu les circonstances, il serait opportun de maintenir la pression sur les
Juifs. J’ai eu la confirmation que ni les autorités administratives ni Morinaud
ne feraient intervenir les forces de l’ordre en cas de nouveaux troubles, en
tout cas pas dans les premiers instants, surtout s’ils ne leur distribuent pas
des cartouches. Il faut qu’on balance une fausse rumeur auprès de la population
musulmane comme quoi… Je ne sais pas moi… Euh… Que des Juifs envisageraient de
se venger… et viendraient … Euh… Perturber les marchés. Ca tient la route,
non ?* Surtout
qu’on va se faire aider par un certain El-Maadi qui a déjà rameuté large chez
les Musulmans et que d’autres colons devraient se joindre à nous.
-
Ouais… Comme ça, oui, et comment tu comptes t’y prendre ?
-
Déjà, on doit trouver des burnous qu’on enfilera pour se faire passer pour des
locaux. Tu as toujours un contact avec Aïssa ben Messaoud ? Il travaille
toujours avec toi pour les alfas ?
-
Oui, toujours, même si je le vois moins souvent à cause de l’activité qui est
en baisse. Pour les burnous, ce n’est pas un souci, j’ai les tenues dans une cabane
avec l’outillage habituel.
-
Tu sais dans quel douar crèche Messaoud ? Bachir hocha la tête. Bon. On
passe à ta cabane pour récupérer le matériel et on file chez Messaoud pour le
mettre au courant.
-
On doit agir vite ! On part demain dès l’aube, on empruntera mon B14 pour
la route vers Constantine et je vous détaillerai mon plan sur le trajet. »
Les colons avaient souvent refusé toute forme de coexistence pacifique avec les
autres communautés. Leur volonté de maintenir une domination totale sur les
populations locales les avait poussés à voir toute autre communauté, y compris
les Juifs, comme une menace à leur position privilégiée. Cette mentalité de
siège avait renforcé leur propension à utiliser la brutalité pour maintenir
l'ordre colonial. Pour certains colons, comme A.L. Pignol, les ratonnades
représentaient une opportunité de punir une communauté qu'ils considéraient
comme ayant trahi leur statut d'indigènes en accédant à la citoyenneté
française. Les violences étaient aussi une manière de rappeler la domination
des Européens sur toutes les autres communautés, renforçant ainsi leur propre
sentiment de supériorité et leur position dans la hiérarchie coloniale.
Le
dimanche 05 août à Constantine, plusieurs centaines de Musulmans, toujours
remontés, se réunirent pour en découdre, sans doute à la suite d’une fausse
rumeur propagée dans les cafés fréquentés par les indigènes, probablement par
les deux complices d’A.L. Pignol, prétendument maraîchers d’un oued voisin. Dès
lors, les sources divergèrent quant aux responsabilités de chacun. Dans tous
les cas, des coups de feu furent tirés, soit ils blessèrent des maraîchers
arabes installés sur une place du marché, soit des bandes armées du côté arabe investirent
le quartier du même marché. A ce stade, il fut rapporté que des boutiques
juives furent attaquées. En surnombre, les Musulmans se déchaînèrent sur les
habitants et le massacre fit rage jusqu’à la fin de la matinée. A.L. Pignol,
camouflé par la foule et son burnous, la tête enrubannée dans un chèche,
galvanisé par ce tourbillon de férocité qui lui garantissait l’anonymat, se
déchaîna à son tour entouré de ses deux acolytes. « Pas de Juifs !
Vive la France ! » Criait-il. L’outillage emporté n’était autre que
des battes et leur usage fut intentionnellement belliqueux : ils tapèrent
le Juif à portée de coups, ils détruisirent ses biens en brisant les vitres des
boutiques et effrayèrent les populations en jetant dans la rue les femmes et les
enfants sans néanmoins succomber à l’attrait d’une arme à feu et en déplorer
l’usage, que d’autres, moins scrupuleux, ignorèrent. Comme une traînée de
poudre, le tumulte créé s’étendit dans tout Constantine.
Dès lors, d’autres
colons vinrent se joindre à l’agitation chaotique et gonflèrent les rangs des premiers
manifestants européens. Les forces de l’ordre, dépêchées sur place trois jours
plus tard, finiront par s’interposer puis disperseront les émeutiers, transmués
en pillards. Là encore les récits de la presse de l’époque s’opposèrent quant à
leur attitude. D’un côté, et notamment dans la presse israélite, on avança une
certaine passivité intentionnelle des militaires, de l’autre on invoqua un
sous-effectif de la police et l’absence de cartouches pour expliquer le retard
des interventions au départ des troubles. Le bilan de ces émeutes fut lourd. Le
chiffre officiel des autorités se monta à 26 morts : 23 Juifs, y compris
femmes et enfants, et 3 Musulmans ainsi qu’une centaine de blessés. Cependant,
aucune mention ne fut faite de la présence de colons français dans les rangs
des agresseurs.
« Allo ? Laurette ? Oui c’est moi, Huguette,
bonjour, comment allez-vous ?
-
Oh ! Bonjour Huguette. Oui, on va bien avec Yves. On profite bien du
soleil et des vacances avec le loulou. Là, on partait au café pour voir
François.
-
Je ne vais pas t’embêter longtemps Nonette, je voulais juste savoir si tu avais
entendu parler des événements de Constantine d’avant-hier ?
-
Oui, j’ai parcouru un article dans la presse à ce sujet,
-
Et papa, tu l’as vu récemment ?
-
Qu’est-ce que tu veux savoir exactement Huguette ? Tu voudrais savoir
si papa a participé aux troubles ?
-
Oui, entre autres, je voudrais surtout savoir s’il va bien, tu sais bien que
c’est difficile pour moi d’appeler directement,
-
Á vrai dire je ne peux pas te répondre vraiment. François l’a vu hier pour la
livraison de boissons et il m’a dit qu’il portait un bandage à la main. Il
avait l’air un peu fatigué, d’après François, mais c’est à peu près tout. Tu
penses bien qu’il ne l’a pas interrogé pour connaître la raison du bandage.
-
Oui, je comprends… Mais il devrait davantage faire attention, il a déjà 54 ans
quand même ! Enfin puisque tu me dis que François l’a rencontré, ça suffit
pour me rassurer. Pourvu qu’il n’y ait pas de suite à cette histoire. On va
prier pour lui. Bon, on se voit dimanche prochain de toute façon ?
-
Oui, on n’a pas oublié. Charles sera revenu de sa mission ?
-
Logiquement oui, il me l’a encore confirmé ce matin,
-
D’accord, très bien, on doit filer là, à dimanche !
-
Oui, à dimanche Nonette. »
Il
existerait des témoignages selon lesquels certains responsables locaux avaient
pu encourager ou tolérer les violences, soit par conviction personnelle, soit
par calcul politique, à l’image du Maire de Constantine, Emile Morinaud, en
déplacement lors du pogrom. En effet, certains administrateurs pouvaient voir
dans ces événements une occasion de renforcer le contrôle colonial en laissant
les différentes communautés s'affronter, affaiblissant ainsi toute forme de
solidarité qui pouvait menacer l'autorité française. Après les événements,
l'administration coloniale avait montré peu d'empressement à traduire les
responsables des violences en justice. Les colons impliqués dans les ratonnades
avaient souvent échappé aux sanctions, ce qui avait renforcé le sentiment
d'impunité parmi les Européens et avait alimenté la colère et le ressentiment
des communautés juives et musulmanes. Cette incapacité à rendre justice avait
non seulement trahi les victimes, mais avait aussi encouragé de futures
violences.
Si l’animosité d’A.L.
Pignol contre les Juifs perdurait dans le temps, ses exactions d’août 1934
figureront dans sa longue liste de « ratonneur » comme ses ultimes
efforts à commettre des actes répressifs. Rattrapé par l’âge, souffrant de plus
en plus de sa tuberculose, bien plus handicapante à la cinquante franchie, A.L.
Pignol s’écarta définitivement de toute tentative de coalitions punitives et se
consacrera dorénavant à soutenir les membres de sa famille, qu’elle fût résidente
à Tébessa ou rapatriée en France. Toutefois, quand commença la Seconde Guerre
mondiale, son engagement prit une nouvelle dimension, versant dans le
nationalisme extrême. La France avait peut-être perdu sa confrontation contre
l’Allemagne, mais la France collaborationniste n’avait pas perdu l’Algérie. En
1940, le pays passa sous le contrôle du régime de Vichy. Alger, l’autre
Capitale de la « révolution nationale », où régnaient les
pétainistes, devint un laboratoire du fascisme français. Soutenus par les gros
colons, ils rétablirent l’ordre colonial strict par l’abrogation, avec effet
immédiat, du Décret Crémieux. De facto, les Juifs perdirent leur
nationalité française et rejoignirent le cortège des parias. A.L. Pignol
s’associa à l’établissement de ce nouvel ordre, comme le prouva sa volonté
d’être recruté pour le service militaire en 1941 en faisant de lui un fervent
partisan d’un gouvernement collaborationniste. Toutefois, sa demande
d’incorporation fut rejetée par le bureau de recrutement de Constantine, le 21
novembre de la même année, sur avis médical des médecins militaires qui le
jugèrent inapte « pour la durée de la guerre. » Le fait d’être déjà
âgé de 60 ans et atteint d’une maladie pulmonaire aggravée expliquait cela. En
fin de compte, la guerre s’acheva l’année suivante en Algérie avec le
débarquement des Américains à Alger.
* Version plus officielle : dans la matinée du 05 août, une personne aurait mentionné le décès de Mohamed Salah Bendjelloul, dignitaire arabe, rumeur à l’origine du Pogrom
"Salut David. Je suis en train de finir "la petite Algérienne". Vraiment plaisant, tant dans le déroulé non chronologique que dans l'ambiance et les personnages, bon boulot".
G. Thomas. 28 août 2025