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samedi 25 avril 2026

Iran : le récit héroïque d’un soldat américain face à une tragédie scolaire

Deux mois après la frappe américaine sur l'école primaire de Shajareh Tayyebeh à Minab, en Iran, occasionnant plus de 180 victimes, dont une large majorité d'enfants, le rapport de l'enquête a confirmé la responsabilité américaine (1). Pourtant, les résultats de cette enquête ne font plus l'objet d'une large couverture médiatique, qui aurait pu avoir comme effet de maintenir la pression sur le commandement américain et, en premier lieu, sur le chef suprême des armées aux États-Unis, Donald Trump. En comparaison avec le temps d'exposition du sauvetage d'aviateurs américains sur le sol iranien, le sort de fillettes, quelle que soit leur origine, aurait mérité un suivi et un intérêt bien plus continu.

Dès le 28 février 2026, sitôt l'événement connu, les médias se sont saisis du drame pour informer le public d'un bombardement visant, délibérément ou non, un bâtiment scolaire accueillant de jeunes civils. Même si, dans un premier temps, le président américain s'est empressé d'accuser les autorités iraniennes, capables d'atrocités bien pires, rapidement, l'attention médiatique s'est détournée des propos ineptes provenant de la Maison Blanche pour se concentrer sur une origine plus probable, celle d'un navire américain armé de missiles de précision, les Tomahawk (2). Pourtant, "l'actualité n'attend pas", selon l'expression d'un célèbre journaliste de LCI, surtout en période de forte intensité géopolitique, au cours d'un théâtre militaire aux conséquences mondialisées.


Des secouristes et des habitants fouillent les décombres de l'école
(Abbas Zakeri/Mehr News Agency via AP)

Effectivement, différentes péripéties et les imprévus d'une guerre asymétrique ont alimenté les sujets et les échanges sur les plateaux de télévision, dans un format plutôt classique. Jusqu'au 3 avril, où un avion de chasse américain est abattu au-dessus de l'Iran, date à laquelle un niveau élevé de saturation médiatique, de suffocation même, est atteint. Pendant plusieurs jours et durant de très longues heures, des officiers à la retraite, relayés par des spécialistes militaires, ont détaillé la mission de sauvetage de deux pilotes américains, à l'aide d'expertise et de contre-expertise.

Toute la séquence a été scrupuleusement décortiquée : avant, pendant, après, à l'aide de moyens démultipliés : animations vidéo, simulations par IA, etc. Le spectacle défile en haute résolution devant des téléspectateurs que l'on doit fidéliser au moyen d'un narratif alliant des ingrédients dignes de grands films hollywoodiens : suspense et hypothèses de coordinations militaires, images en boucle de chasse à l'homme, extraits de vidéo avec des échanges de tirs de nuit, déploiement renforcé des forces d'extraction, pour finir avec un dénouement heureux que tous et toutes souhaitaient voir se réaliser : une dramaturgie parfaitement calibré, idéal pour petit écran. En persistant un peu, on aurait pu connaître la marque des caleçons du second pilote secouru 24 heures après le crash de son avion. Dommage. Trump ne pourra pas en faire un business.

Mais alors, que vaut l'image d'un tas de gravats, figé, sous lesquels sont ensevelis 150 enfants, déchiquetés et démembrés, et qui n’ont pas l’avantage d’être occidentaux ? Puisqu’il est établi que le bombardement de l’école résulte d’une “erreur”, intentionnelle ou pas, d’appréciation de la cible, pourquoi ne pas continuer, de manière régulière, à interroger les causes d’un tel drame et, à défaut de pouvoir désigner des coupables, en identifier les responsabilités ? Pourquoi ? Parce que dans une guerre, celle-ci étant déclenchée par ces mêmes Américains, les victimes collatérales sont systématiquement — et odieusement — provisionnées ? Le sort de deux soldats en mission a donc plus de valeur que 180 enfants ? On est même parvenu à conclure que l'opération de sauvetage des aviateurs avait été un succès. Au contraire, en cas de capture, on aurait sans doute prétendu qu’ils étaient, eux aussi, des victimes. Deux mots suffiraient à résumer l’impression laissée par ces deux moments intenses de la guerre : l’obscénité trumpienne.

Dans cette économie de l’information libérale, où chaque actualité entre en concurrence immédiate avec la suivante, la hiérarchie éditoriale s'oriente vers ce qui capte une vision primitive plutôt que de ce qui interroge le fond. La durée d’exposition médiatique devient alors un révélateur brutal : elle insiste moins sur la gravité des faits que sur leur capacité à être retranscrits, mis en scène, encensés. Ce glissement progressif transforme le drame d'un bombardement en récit, et le récit en parti pris.

Quand on n'a plus rien, il reste l'empathie

(1) Bombardement d'une école pour filles en Iran : la responsabilité américaine confirmée https://www.publicsenat.fr/actualites/international/bombardement-dune-ecole-pour-filles-en-iran-la-responsabilite-americaine-confirmee?utm_source=chatgpt.com

(2) Article complet par Amnesty international du 16 mars 2026 2026 https://www.amnesty.org/en/latest/news/2026/03/usa-iran-those-responsible-for-deadly-and-unlawful-us-strike-on-school-that-killed-over-100-children-must-be-held-accountable/?utm_source=chatgpt.com

Quel avenir pour cet enfant en 2050

Repartage. Première publication, janvier 2020

Cet enfant, c’est mon garçon, le dernier d’une fratrie, né Breton en 2010. Cet enfant pourrait être le vôtre. Je suppose que, comme tout parent, je fais de mon mieux — y compris dans mes erreurs — pour l’accompagner dans la vie, protéger, voire défendre la sienne, l’élever selon quelques règles établies, et surtout lui rappeler à quel point je l’aime. Il a 10 ans ce mois-ci, et c’est une douceur pour moi de penser qu’il est bien dans sa peau.

Comme tout parent, je lui envisage un avenir meilleur que le mien, ce qui, en l’occurrence, ne saurait être inaccessible. Mais lorsque je parle d’un avenir « meilleur », je ne l’entends pas nécessairement dans le sens commun. Je ne fais pas partie de ceux qui souhaitent faire de leurs enfants, élevés dans le mythe de la réussite et de la compétition, des champions de la carrière professionnelle ou des placements au CAC 40. J’imagine plutôt pour lui un avenir dans lequel il évoluerait au sein d’un environnement préservé, qu’il pourrait choisir librement, en s’extrayant autant que possible de la recherche à tout prix du réconfort matérialiste.

Mais cela, bien sûr, lui appartiendra aussi. Pour ma part, je privilégie le maintien d’un environnement vivable au détriment d’une hypothétique réussite professionnelle. Car il est de ma responsabilité de parent de protéger cet enfant. Après tout, pourquoi vouloir le projeter dans une vie d’accumulation de biens et de richesses si, dans le même temps, son environnement se trouve saturé de carbone et de particules fines ? En revanche, ce qu’il ne pourra pas choisir — et qu’il devra subir inéluctablement —, c’est la transformation déjà engagée et accélérée du milieu dans lequel il grandira.

À ce stade, une multitude de publications scientifiques indépendantes reconnaissent que le dérèglement climatique est en cours. Il est avéré — et même visible — que nous assistons à une extinction massive d’espèces animales. Les méga-incendies australiens ont, à eux seuls, causé la mort de centaines de millions d’animaux, sans même compter la disparition d’une multitude d’insectes. Contrairement à ce que certains commentateurs continuent d’affirmer, nous ne nous dirigeons pas vers une catastrophe : nous y sommes déjà. Penser le contraire reviendrait à considérer que l’effondrement de la biodiversité serait dissocié de notre mode de vie, alors qu’il en est, en réalité, le corollaire direct. Comme le rappelle une devise pleine de bon sens : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend », à force d’agressions et d’exploitations.

Certains prédisent que « la fin du monde » est imminente. Non pas dans un siècle ou deux, mais peut-être dans une ou deux décennies. Mais de quel monde parle-t-on, au fond ? De notre civilisation thermo-fossile, bien sûr — et de celle dans laquelle vivra mon enfant. Qui sont ces prétendus prophètes de malheur qui semblent mettre en suspens l’avenir de cet enfant ? En France, on les retrouve notamment au sein de l’Institut Momentum, un groupe de réflexion consacré, entre autres, à la décroissance et à la collapsologie.

Je vous arrête tout de suite. Déjà que le correcteur orthographique du blogueur n’identifie pas ce mot, j’ai bien peur que mon fils le confonde avec un terme enfantin peu glorieux. Il m’est donc difficile de lui expliquer précisément ces notions. Car il faudrait alors lui dire qu’à l’horizon 2050, une catastrophe « éco-anthropologique », dans une société post-carbone, pourrait le priver — selon certaines analyses, comme celles d’Yves Cochet — de besoins essentiels : eau, alimentation, habillement, logement, énergie, etc.

Aïe. Plus de soda ni de bonbons, plus de vêtements de marque, plus d’électricité pour jouer à Fortnite.

Parmi ces supposés alarmistes, on peut aussi citer Pablo Servigne, Raphaël Stevens ou encore Agnès Sinaï. Des personnes hautement qualifiées. Faut-il pour autant les réduire à des discours irrationnels ou prophétiques ? Ou bien faut-il reconnaître qu’ils portent, aussi, un regard structuré et argumenté sur des évolutions possibles de notre société ?

Rassemblement en 2014 contre le projet d'une centrale à gaz - Landivisiau- Stop aux projets inutiles et imposés
Encore une fois, se pose la question de l’inertie, voire de la duplicité, des responsables politiques. Car même si les causes de cet emballement — dont le système économique actuel est largement partie prenante — sont identifiées, il appartient aux décideurs de favoriser un monde dans lequel nos enfants pourront vivre dignement. Et à défaut, il revient aussi aux parents de montrer qu’un autre chemin est envisageable.

Nous savons bien que les politiques, contraints par des logiques d’ajustement et confrontés à l’inefficacité de certaines mesures, peinent à répondre à la hauteur des enjeux : non-respect des engagements internationaux, poursuite des émissions de gaz à effet de serre, recul de la biodiversité… Trop souvent, on s’adapte à court terme au lieu d’anticiper réellement les risques à venir.

Après tout, l’État ne considérait-il pas la famille comme une forme de « petit État » ? À ce titre, je me sens légitime à anticiper le monde dans lequel mon fils évoluera, afin de lui transmettre les outils nécessaires pour s’y adapter. Je pense, par exemple, que la transmission de savoirs liés à des modes de vie plus résilients — comme la permaculture — est sans doute plus pertinente que de simples conseils en placement financier.

Certains, comme Aurélien Barrau, évoquent un « état d’hébétude » face à ces enjeux. D’autres, comme Glenn Albrecht, parlent de « solastalgie », une forme de détresse liée à la dégradation de notre environnement. Pour ma part, je choisis, pour l’instant, de faire barrage à tout cela.

Je préfère laisser à mon enfant le temps d’être un enfant. Jouer, rire, regarder des vidéos sur YouTube, jouer à Fortnite. Il aura bien assez d’années devant lui, plus tard — peut-être quand je ne serai plus là —, pour affronter ces réalités et tenter de s’y adapter.




Photo : Antony Rouxel

mardi 21 avril 2026

Extrait du manuscrit "À l'ombre du Menez Moc'h". L' étang

Jean-Marie Coatmelen affectionne tout particulièrement l’encadrement des jeunes. Le vieil ouvrier ne se contente plus de remplir les missions qui lui sont assignées — parfois d’une insignifiance telle qu’il en vient à s’interroger sur les services qu’il peut encore rendre à la communauté.

Avec la généralisation des travaux agricoles confiés aux machines, les notions de mécanique et d’électricité s’imposent désormais dans la formation des élèves. Et quoi de mieux que l’usine hydraulique, construite dans les années vingt, pour se familiariser avec un enchevêtrement de fils, de connexions et de fusibles massifs ?

Chez les Cubiques, l’excitation s’intensifie. Non pas tant à cause des explications de Coatmelen, souvent laborieuses, que des souvenirs de baignade dans l’étang artificiel creusé et aménagé à proximité dans le but d’alimenter la centrale.

Peu profond, le bassin figure parmi les distractions favorites — chez les élèves comme chez certains membres du corps religieux, dont les talents de nageurs s’apparentent parfois à ceux d’un chat en difficulté.

L’été, cerné de saules, de sureaux et de frênes, le plan d’eau s’alanguissait sous un chapelet de feuilles clairsemées, préservé de l’agitation des jouvenceaux, retournés dans leurs foyers. Les nageurs, du voisinage ou de passage, venaient s’y prélasser, à l’abri des regards, étendus sur une étroite bande de sable grossier, lézardant dans une torpeur satisfaite. Le pique-nique n’était qu’un prétexte à d’autres appétits. Derrière le bosquet, en surplomb, il avait une vue panoramique. Le passage de prédateur à voyeur était régi par le même objectif : la dissimulation. Et l’ombre du feuillage ou celle d’une tenue de travail aidait en cela.

Mais à cette saison — au cœur du printemps dénudé — il en allait tout autrement. Dès que les températures de mai ou de juin se réconciliaient avec l’oisiveté qui bourgeonnait, et que la pudeur s’allégeait des chemises d’un épais coton, les après-midi dominicaux prenaient des allures de défouloir. Sauts en cascade, éclaboussures bruyantes, courses improvisées : la détente nautique, concédée par la direction, virait à un simulacre de mini-jeux olympiques d’une rusticité remarquable, où la rivalité entre garçons s’exacerbait.

Autant que l’eau en absorbait les débordements virils et les remous de leur âge.

Sur la berge, les frères-surveillants, convertis en arbitres, débitaient quelques interdictions de principe, parfois assorties de remontrances, aussitôt relâchées. Les plus audacieux — ou les plus sournois — étaient régulièrement sermonnés, avec un passage obligatoire sur la rive. Jusqu’à présent, aucune noyade n’avait été recensée. Mieux valait qu’un tel accident ne survienne pas sous leur surveillance, d’autant que de nombreux fils de paysans ne savaient pas nager et se contentaient d’observer ou d’encourager, depuis le rebord, leurs camarades avec une envie tempérée par l’appréhension. Il ne fallait donc pas céder à leur titillation imprudente.

En ce mois de mars, chez de nombreux Terminales, l’attraction dérive vers l’étang, piégée par le soi-disant exploit de leurs plongeons antérieurs et par les étranges reflets à la surface du plan d’eau ; les propos de Coatmelen ne suffisent pas à les faire émerger des flots ni à les ramener à lui.

On fait semblant de prendre des notes. Frustrés, on se chicane sans vergogne — manière à peine dissimulée de contester le sérieux de Frère Ignace et de balayer d’un revers de main l’empathie concédée au vieillard.

– On est toujours d’accord, Jérôme ?

De Penhoët parle à mi-voix, derrière le bourdonnement des petits moteurs dont le ronflement couvre les mots et protège des manigances.

Quillivéré tergiverse. Les emportements d’Arthur de Penhoët sont connus — imprévisibles, parfois incontrôlables. Ses combines révèlent une impréparation chronique, étonnamment peu sanctionnée, qui en favorise la répétition.

– On est toujours d’accord ? C’est juste un petit bizutage ? J’veux pas être mêlé à vos histoires.

– Mais oui… te tracasse pas. On fait comme prévu. Juste une manière de lui rappeler qui décide, dans ce trou… Il se tait volontairement. Puis. Il peut pas me voler des clopes sans que ça reste sans réponse.

Un déclic sec.

Coatmelen vient de couper l’interrupteur. Le ronronnement tombe, aussitôt remplacé par un braillement enrouillé — explication sur la puissance, nouvelle démonstration, gestes précis qui n’intéressent plus grand monde.

– Bon… on fait comme ça, se décide Quillivéré. Mais moi aussi, je veux récupérer une ou deux cigarettes.

– Ça marche. Tu verras. Ils y verront que du feu pendant la découpe du sanglier.

L’arrangement est scellé, sans le moindre état d’âme.

On s’accorde toujours, finalement, quand il s’agit de persécuter quelqu’un.

Tout est prêt : piquet, corde, et quelques carottes pour persuader « Pue-du-bec » d’avancer sur le chemin jusqu’à destination.

Près de l’enclos du bélier, Augustin voit surgir Jérôme Quillivéré à grandes enjambées. Sans attendre de reprendre son souffle, il lui ordonne de saisir l’animal.

Par habitude, « Pue-du-bec » s’est accommodé de la présence des jeunes. La présentation d’une carotte suffit à l’amadouer ; la boucle de la corde est ajustée sans hostilité.

Le bélier affiche toutes les caractéristiques de la race « Lande de Bretagne » : peu haut sur pattes, mais suffisamment vif pour tirer brusquement et mettre à l’épreuve les bras de celui qui le mène.

– Je vais où, maintenant ?

– Tu vois où se situe le hameau de Kereneud ?

– Oui, très bien.

– Alors tu descends jusqu’à la prairie, près de la route en fer à cheval, en bas du vallon. L’herbe n’a pas été fauchée depuis la fin de l’été dernier, il devrait y avoir ce qu’il faut. Je te rejoins vers seize heures. C’est compris ?

– Oui… c’est compris.

– Prends une ou deux carottes en plus. On ne sait jamais avec cet engin.

Le trajet — pas plus de cinq cents mètres — jusqu’au val de Kereneud réjouit Augustin.

À la sortie de l’exploitation, Augustin s’arrête, s’écarte avec le bélier docile pour laisser passer le Latil. Jean Le Bot conduit, flegmatique, infrangible sous les secousses du tracteur et le vacarme des bielles. L’ombre de la visière durcit encore ses traits. À l’arrière de la remorque, François se pavane, les jambes dans le vide, ravi. Dans un éclair, Augustin distingue la dépouille du sanglier étendue sur le flanc. Puis la poussière l’engloutit.


mercredi 8 avril 2026

Les chaînes d'info et les politiciens décyclés

Qui se souvient de Pierre Lellouche, d'Yves Jégo, d’Alain Madelin ou bien encore de Julien Dray ? S’ils n’étaient pas, à intervalles réguliers, invités sur les plateaux des chaînes d’info pour leur « expertise » ou leur point de vue éditorial, on les aurait relégués à l’époque révolue des marionnettes des Guignols de l'info, à défaut d’un Musée Grévin des anciens élus de la Nation. Pour ciels qui auraient une mémoire perlée, un petit tour d’horizon s’impose.

Avant de brosser rapidement leur portrait politique, on notera tout de même que les spécialistes de la défense, de la fiscalité ou des questions internationales étaient, dans leur gouvernement respectif et successif, à l’unanimité des hommes. Ces questions étaient certainement trop sérieuses pour être confiées à des femmes, que l’on préférait nommer aux ministères de l’Éducation ou de la Santé. Une époque où les femmes politiques étaient particulièrement invisibilisées, à moins de s’appeler Ségolène Royal, qui a su être très opiniâtre et opportuniste. Tous ont déployé leur carrière politique entre 1980 et 2010. Hormis Julien Dray, les autres personnalités politiques ont évolué dans des partis allant du centre vers une droite décomplexée.

Commençons en partant de la gauche pour aller vers la droite, par le cas qui paraît le plus atypique : Julien Dray, un ancien député socialiste. Julien Dray incarne cette figure particulière d'un responsable politique devenu chroniqueur : invité régulier de CNews, il y défend moins une ligne de gauche qu’une critique constante de La France insoumise, au point d’apparaître davantage comme un opposant interne que comme un représentant de son camp. Il est à se demander si sa présence en tant que commentateur n’est pas un prolongement de son ancienne carrière politique.

Au centre, on découvre ou redécouvre Yves Jégo. Maire, député, secrétaire d’État, on l’a vu à plusieurs reprises sur LCI.  Personnage du centre et de la droite modérée (UDI), c’est avec une certaine verve qu’il commente les enjeux et les sujets nationaux qui lui sont soumis. Certains diront qu’il développe son analyse avec talent et clarté.

Plus à droite, on trouve Pierre Lellouche, député et ministre essentiellement de l'UMP puis Alain Madelin député de l'UDF s'exilant à l'UMP, et ministre à maintes reprises. Pendant que le premier polémique sur CNews, le second débat vivement sur le volet économique et social sur LCI. Pendant que Lellouche, plus nationaliste, se crispe sur l’immigration illégale et l’insécurité, Madelin, le libéral, vitupère les politiques économiques des derniers gouvernements.

Qu’ont en commun ces quatre hommes politiques ? Ils ont en commun d’avoir, d’une manière ou d’une autre, validé les politiques publiques et les budgets nationaux, au cours des quarante dernières années. Ils ont en commun d’avoir évalué et utilisé les capacités financières et d’investissement de l’État français, État qu’ils ont servi avec dévouement et qui, en retour, leur assure une pension d’ancien élu.

Voilà pourquoi le terme de “décyclé” leur convient mieux que celui de "recyclé" : on fait réagir ceux qui ont été la cause des déficits publics et de la mauvaise gestion des finances de l'État, en attendant d’eux qu’ils décryptent l’actualité nationale et proposent des solutions pour améliorer le sort de leurs compatriotes. En les invitant sur les plateaux télé, on n’assiste pas à un simple recyclage de dinosaures politiques, mais on pollue de façon permanente les échanges fertiles et le paysage cathodique.  C’est consternant de conservatisme et d'inutilité. Le compostage est grossier. Tout comme pour les Guignols de l’info, il existe certainement pour eux des placards où les anciens élus sont traités comme des has been.


dimanche 5 avril 2026

Kurdistan. "Nous, les Kurdes, on n'aime pas la guerre"

Cet article est la retranscription la plus complète possible de l'intervention de l'auteur kurde, Azadi (1), lors de son passage à Brest, début Avril. Il était invité à s'exprimer sur la situation des territoires kurdes à travers son livre "Leçon kurde" (2) à la demande de l'Union communiste libertaire du Finistère (3). Plus de cent personnes ont assisté à cette conférence à la Maison du peuple.

Azadi en compagnie d'un représentant de l'UCL
(Damien, je crois)

Mieux connaître le Kurdistan implique de dépasser les images caricaturales associées au peuple kurde. "Trop souvent, celles-ci sont résumées au combat contre Daesh, à l’expérience politique du Rojava ou à la lutte des femmes", explique Azadi. Ces dimensions sont importantes, mais elles ne prennent tout leur sens que si elles sont replacées dans une histoire plus large, ce qui permet de mieux saisir les enjeux actuels et de renforcer la solidarité internationaliste avec les peuples de cette région.

D'après l'auteur kurde, la production de savoir sur le Kurdistan reste largement dominée par des auteurs non kurdes. Beaucoup d’ouvrages, souvent académiques, se concentrent sur des aspects précis comme le Rojava ou les mouvements féministes, tout en survolant l’histoire globale du peuple kurde. Pourtant, sans cette perspective historique, il est difficile de comprendre les dynamiques politiques actuelles et la profondeur des luttes menées.

Azadi précise avant tout que les Kurdes représentent plus de 40 millions de personnes, réparties entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, et constituent entre 10 % et 30 % de la population de chacun de ces pays. À cela s’ajoute une diaspora importante, notamment en Europe, avec plusieurs centaines de milliers de personnes en France et plus d’un million en Allemagne. 

L’histoire moderne du peuple kurde est étroitement liée à la fin de l’Empire ottoman. Avant la Première Guerre mondiale, les Kurdes jouissaient d’une certaine autonomie culturelle et linguistique. Après la fin du conflit, les puissances européennes redessinent les frontières du Moyen-Orient sans consulter les populations locales. Concrètement, l’accord Sykes-Picot (brito-français) divise le territoire kurde entre plusieurs États, posant les bases de la question kurde contemporaine. Cette fragmentation rend l’histoire kurde complexe, "car un événement dans une région a des répercussions sur les autres", insiste le Kurde.

Au début des années 1920, Kurdes et Turcs combattent ensemble contre les puissances occupantes, avec des promesses d’autonomie ou d’un État commun. Ces promesses ne seront jamais tenues. Dès 1923, la République turque nie l’existence du peuple kurde : la langue est interdite, l’identité est effacée, et les Kurdes deviennent invisibles. Dans les autres pays de la région (Irak, Syrie), qui n'existaient pas jusqu'alors, des politiques similaires sont mises en place, mêlant assimilation forcée, répression des soulèvements et violences.

Deux logiques coloniales se succèdent après la guerre : une dynamique occidentale dirigée par les Britanniques et les Français à travers l’application des mandats, puis l’importation de méthodes coloniales occidentales, notamment en Turquie. La colonisation implique une domination politique, l'appropriation des terres, l'effacement culturel et la répression. Le Kurdistan en est une illustration : un territoire fragmenté, un peuple nié, confronté à des luttes constantes pour la reconnaissance et l’émancipation. "La colonisation n'est pas juste un fait économique", complète Azadi.

Pour autant, l'engagement culturel persiste. On se mobilise de génération en génération. Et pour preuve. Le 21 mars, les Kurdes célèbrent le Newroz, leur nouvel an (4). Cette fête donne lieu à de larges rassemblements populaires où l’on danse, porte des vêtements traditionnels et allume de grands feux. Mais le Newroz est aussi un symbole politique : issu d’un récit mythologique de révolte contre un tyran, il est devenu un acte de résistance. Longtemps interdite, sa célébration constituait déjà un engagement politique. Aujourd’hui encore, il rassemble des millions de personnes et porte un message d’affirmation identitaire.

Newroz au Rojava. 2026

Le Kurdistan est un territoire extrêmement riche. Les deux fleuves, Le Tigre et l'Euphrate, prennent leur source dans les montagnes du Kurdistan. Qui dit montagne dit énormément de minerais. Le sol regorge également d'une ressource des plus importantes, le pétrole, "le malheur des Kurdes" comme le précise Azadi. Il y a également des terres très fertiles, les plus fertiles d'Irak et de Syrie. Le Kurdistan syrien est reconnu comme étant le grenier à blé du pays.

À partir de cette période, "les Kurdes se retrouvent dans une situation de colonie internationale", indique Azadi, avec deux pendants. Ils font d'abord face à quatre États — Turquie, Iran, Irak et Syrie — qui exercent chacun leur domination avec des formes de répression différentes. Les puissances occidentales continuent ensuite d’interférer, souvent au détriment des Kurdes, comme en Iran ou dans la lutte contre Daesh, illustrant des intérêts géopolitiques impérialistes.

Azadi fait savoir ensuite au public que la colonisation du Kurdistan repose sur deux mécanismes principaux : l’assimilation et la déportation. L’assimilation cherche à effacer l’identité kurde en imposant l’abandon de la langue, des traditions et des pratiques culturelles. La déportation qui vise à rompre les continuités territoriales et sociales par la destruction de villages.

Le modèle d’État-nation, type français, importé au Moyen-Orient, joue également un rôle central. Inspiré des modèles européens, il est notamment adopté par la Turquie pour son développement capitaliste. La présence des Kurdes dans chaque pays nouvellement constitué rend leur anéantissement impossible. Les politiques mises en place cherchent donc à les assimiler de manière subordonnée : travail dans le bâtiment, l’industrie lourde, les mines ou le petit commerce, qui se conjuguent à des déplacements vers les centres urbains.

Azadi compare les Kurdes, dans le contexte français, aux Algériens et aux Bretons : à la fois colonisés et soumis à une pression constante d'assimilation. Cette double réalité illustre la complexité de leur position, entre domination politique et effacement culturel. 

La langue reste un trait particulier de l’identité kurde. Distincte du turc et de l’arabe, elle est un marqueur fort de singularité. Dans les quatre pays, son usage a été largement réprimé. Parler kurde a longtemps été interdit, avec des sanctions allant de l’amende à l’emprisonnement. Encore récemment, certaines prisons interdisaient aux familles de s’exprimer en kurde lors des visites, réduisant les échanges à des larmes.

Dans ce contexte, enseigner, parler, chanter ou transmettre la langue kurde est un acte de résistance. Maintenir cette identité linguistique n’est pas un choix culturel parmi d’autres, mais une nécessité existentielle. Pour continuer à exister en tant que peuple, les Kurdes doivent se politiser; non par nécessité ou envie, mais parce que "nous n'avons pas le choix" comme le souligne Azadi.

Une des leçons importantes développées dans son livre par Azadi repose sur la question de la lutte politique. Au début du XXe siècle, celle-ci est principalement menée par les tribus, qui constituent les organes de base de la société kurde, composées de quelques familles. Les plus grandes d’entre elles représentent alors les principales forces de résistance face aux puissances dominantes. Entre les années 1930 et 1950, une jeunesse kurde urbaine émerge progressivement et prend le relais. Elle transforme la lutte en lui donnant des formes à la fois culturelles et politiques, notamment sous l’influence des idées marxistes. Cette nouvelle génération introduit les questions sociales et la lutte des classes dans le mouvement kurde. 

Comme le souligne Azadi, « Nous, les Kurdes, on n’aime pas la guerre, aucune personne n’aime la guerre ». Selon lui, la guerre leur a été imposée. Face à l’absence de reconnaissance de leurs droits et à la répression, certains en viennent à prendre les armes, tout en ayant conscience d’un rapport de force extrêmement défavorable, où ils peuvent risquer de perdre des centaines, voire des milliers des leurs pour un seul combattant adverse.

Être assimilé signifie être contraint de renier son identité kurde pour survivre. Le premier effet de la domination coloniale consiste à « tuer l’être en soi ». Frantz Fanon, penseur majeur de la lutte de libération algérienne, expliquait que le colonisé devait « tirer sa première balle pour se libérer ». Cette idée renvoie moins à un geste militaire qu’à un processus intérieur : se libérer de l’intériorisation de l’infériorité. La violence coloniale produit une déshumanisation profonde. Ainsi, de nombreuses discriminations turques sont allées jusqu’à animaliser les Kurdes, preuve de la négation de leur humanité. "On a longtemps prétendu en Turquie que les Kurdes possédaient une queue", s'indigne l'intervenant. Dans ce contexte, la lutte politique commence par un travail sur soi : déconstruire cette intériorisation et retrouver une dignité refoulée. Dès lors, la première cible de la lutte devient aussi le regard que le colonisé porte sur lui-même.

La lutte Kurde est morcelée entre les quatre États-nations même s'il reste des liens entre les quatres parties kurdes. La lutte se concentre d'abord contre l'oppresseur national (Syrie, Iran,...). Une autre leçon de l'histoire des luttes politiques renvoie aux années 40 à 60 quand les kurdes vont adhérer au Parti Communiste national. Cependant "qui dit communisme, dit chauvinisme" affirme Azadi. En effet, au sein du P.C., il existe une branche nationaliste. "En France, vous avez les Rousselistes", constate Azadi. Pour cette raison, les considérations coloniales kurdes ne sont pas immédiatement prises en compte et les communistes internationaux reportent la question kurde, ou pire encore, vont jusqu'à réprimer les Kurdes. "Le fait de revendiquer les costumes, tu joues le jeu de l'impérialisme" argumentent-ils. Les Kurdes finissent par se séparer du P.C. et créent au fur et à mesure leur propre parti politique. Une fois fondés, les partis kurdes, sans distinction, vont tous réclamer l'indépendance. Sauf que la revendication d'indépendance du Kurdistan n'est pas comparable à celle du Vietnam ou du Congo. Les Kurdes doivent avoir une indépendance-unification. Si une seule partie des quatres entités kurdes obtenait l'indépendance, elle subirait l'agression des autres États-nations. Devant la difficulté d'unification, les différents partis kurdes demandent alors, à minima, l'autonomie. Les Kurdes reconnaissent les frontières internationales mais ils demandent à prendre en charge au niveau local par exemple les questions culturelles, et laissent à l'État-nation les ministères régaliens. Mais, cette revendication est rejetée par ces pays. 

Azadi le dit : le propre de la pensée politique kurde est qu'elle est toujours évolutive. Des structures tribales aux influences marxistes, puis aux revendications indépendantistes, jusqu’aux formes plus récentes d’organisation comme le confédéralisme démocratique expérimenté au Rojava, cette évolution montre une capacité d’adaptation continue. Pour lui, cette dynamique est essentielle : elle permet de ne pas abandonner face aux agresseurs. Le modèle du confédéralisme démocratique, notamment défendu par le PKK, propose une organisation fondée sur l’autonomie locale et la coexistence de populations diverses car il ne faut pas reproduire ce qui a été imposé auparavant. Dans un contexte marqué par une grande hétérogénéité, ce modèle apparaît donc comme une alternative aux États-nations classiques : "l'État-nation n'a aucun sens au Moyen-Orient", affirme-t-il.

(1)  Azadi est un auteur et militant décolonial issu d’une famille kurde alévie arrivée en France dans les années 1990. Il s’inscrit dans une génération engagée qui cherche à faire entendre une parole kurde autonome, souvent absente ou marginalisée dans les récits dominants.

(2) Le livre : La leçon kurde https://www.librest.com/livres/lecons-kurdes--les-damnes-des-montagnes-azadi_0-12597777_9782358723060.html?utm_source=chatgpt.com

(3)  Associées : la communauté kurde de Brest et les Amis Kurdes de Bretagne

(4)  Le newroz au Rojava https://kurdistan-au-feminin.fr/2026/03/25/le-newroz-au-rojava/


vendredi 3 avril 2026

À l'ombre du Menez Moc'h. Extrait du manuscrit

Après avoir enfilé des tenues adaptées aux travaux agricoles, on se dirige vers la ferme-école ou les ateliers, dans un élan plus désordonné, presque insouciant. Un glougloutement, pareil à celui d’un ruisseau chargé de cailloux, s’est emparé de petites bandes formées selon les classes, les tâches à accomplir et les lieux de destination. À mesure que l’on s’éloigne du bâtiment principal, l’austérité qui y règne semble perdre de son emprise, comme si elle ne pouvait survivre hors de ses murs, érigée en maître unique. Plus la distance diminue avec l’exploitation, plus les tensions du matin se délitent. L’Institut disparaît peu à peu derrière les haies de pins sylvestres, et avec lui le poids de sa domination. On se déleste des frustrations et des crispations qui enserraient jusqu'alors.

Même si les frères n’ont pas relâché leur surveillance, eux aussi se délassent dans une certaine excitation, certes contenue, mais qui s’ajoute à l’engouement retrouvé des apprentis. Le noir de leur soutane a bu la chaleur du soleil et semble leur en restituer une énergie plus pétillante, donnant à leur démarche une tonicité qui trottine soulevant une fine poussière. On débat à vives voix. On papote avec intérêt. La nouvelle de l’achat d’une herse neuve, parvenue jusqu'à eux, gonfle les échanges, alimente les discussions, même si peu maîtrisent réellement les aspects techniques. On tranche favorablement pour l’acquisition de cette herse, sachant que l’absence de Frère Martin, boudant les travaux sur l’exploitation, facilite l’unanimité des avis.

Le trajet jusqu’à la ferme se transforme en balade printanière. On pallie ainsi l’éclosion retardée des primevères, retard observé par frère Bernard, ne manquant pas d’éprouver ses collègues, qui auraient pu ignorer ce point.

— Les gelées tardives… sans doute, mon frère, avance Frère Désiré, désireux de plaire à son aîné, ce frère botaniste qui s’est spécialisé dans les greffes de pommiers à partir de la fameuse « ruz bihan ». C’est à lui que l’on doit le verger qui longe la voie menant à Kervivot. Et grâce à sa persévérance — et au talent dont il se rengorge volontiers devant la confrérie — la réputation de cette variété, sélectionnée après bien des déboires, a dépassé les lignes de lande du plateau du Menez Moc’h pour se répandre de village en hameau, portée par le bouche-à-oreille.

Prima vera et perseverare. Primevère… et persévérance. Retenez cela, reprend Frère Bernard en français, en détachant chaque mot. Vous savez, mon cher confrère, la primevère est plus qu’une simple fleur de nos campagnes. Elle prouve que, malgré la rudesse du milieu, rien ne rompt le cycle qui la porte. Elle annonce le renouveau — et, en cela, elle nous dépasserait presque, si le Seigneur ne guidait pas nos vies.

Frère Désiré, de son vrai nom Jacques Pellen, issu du Grand séminaire de Saint-Brieuc, allie à ses vingt-huit ans une fraîcheur encore intacte à une naïveté affligeante. Né à Bulat-Pestivien, il écoute plus qu’il ne parle, hoche la tête avant même d’avoir compris, gobant chaque mot de Frère Bernard comme on ramasse des pommes tombées, déjà gâtées par les vers. Facilement impressionné par les éclats de voix des plus anciens, il remercie le sort d’avoir exaucé ses vœux : rejoindre une institution réputée pour la qualité de son enseignement. Et si cet enseignement atteint un tel niveau, c’est, à ses yeux, grâce à des hommes tels que Frère Bernard. À force de boire ses paroles, il finirait presque par en montrer des signes d’addiction. Prima vera et perseverare. Les mots résonnent désormais en lui comme une leçon qu’il craint déjà d’oublier.

— C’est un peu à l’image de nos élèves, ajoute Frère Ignace, traînant légèrement sur les mots.

À la réaction de Frère Bernard, la comparaison paraît malvenue. Frère Désiré esquisse un sourire, aussitôt réprimé. Frère Ignace s’apprête à répondre, piqué au vif, lorsqu’un bruit familier les ramène à la réalité.

Le Latil gronde au loin, un grondement épais, reconnaissable entre tous. Jean Le Bot approche. Il lui reste quelques centaines de mètres avant de ranger le tracteur et de se restaurer rapidement. Il doit ensuite préparer la découpe du sanglier dans l’atelier d’abattage, là où les paroles se taisent et où l’assurance des gestes prend le relais.

Un soulagement discret circule : la soupe de la cuisinière ne sera plus la seule distraction mineure. Les plats rôtis reprennent leur place. Reste à espérer que, dimanche prochain, les frites ne colleront pas au palais comme lorsqu’elles sont cuites au suif ou à l'huile végétale.

— Les élèves semblent plus sensibles au bruit du Latil qu’à la douceur des primevères, lance un peu plus tard Frère Ignace avec un brin de malice.

— Vous disiez, Frère Ignace ?

— Inutile. Nous approchons. Il est temps de reprendre vos jeunes en main. La sève, quand elle bout, ne nourrit plus rien. Enfin… tout dépend des circonstances. Dites-moi Frère Ignace ? Vous aviez l’âge de notre ami Désiré lorsque vous êtes entré à l’Institut ?

Ce dernier flanche. L’attaque, à peine voilée, réduit ses dernières résistances en cendres.

Les premiers pignons de la ferme apparaissent. Quelques veaux meuglent, couvrant le brouhaha des élèves qui franchissent l’enceinte de l’exploitation.

– Vous allez faire quoi, vous autres ?

– On file au champ. On plante les premières rangées de patates. Et vous ?

– J’crois qu’on va tailler les derniers pommiers avec le frère Bernard…

– Ah, ouais ! Pas de bol ! Et toi, Gilbert ?

– La porcherie. Je crois qu’il y a eu des naissances. Faut s’occuper des porcelets.

– T’y étais pas déjà ce matin ?

– Si… punaise, quelle corvée, cette punition ! Fallait commencer à vider l’aire paillée maintenant que les truies sont dehors. Tout ça parce que j’ai soi-disant injurié le Seigneur…

– Ah bon ?

– Mais oui ! Tu te souviens pas ? Pendant le souper… y a deux jours, Frère Désiré m’a claqué l’oreille quand il passait. J’ai crié « Nom de Dieu ! ». Ça m’est sorti tout seul.

Ailleurs, parmi les aînés.

– Et vous, les cubiques ?

La question fuse, un peu trop hardie, lancée par un Première vers les Terminales, dont de Penhoët, placés devant lui dans le groupe.

– Nous ? On va s’occuper de Le Mat. Des ricanements d’approbation accompagnent les propos du Cubique. Mais avant ça, on a un cours d’électricité à la centrale …

De Penhoët a des comptes à rendre avec Augustin Le Mat, sans que l’on sache exactement pour quelles raisons.

– Ici ? Sur l’exploit’ ? Relance le Première. Comment tu vas t’y prendre avec les frères ?

– T’inquiète, j’ai un plan… Hein, les gars ? Les deux ou trois comparses autour de lui confirment par des ronchonnements.

– Et puis de quoi je me mêle ? Je te trouve bien curieux… Tu veux ta part, toi aussi ?

Le Première n’insiste pas et recule même de quelques mètres avant de pénétrer dans la cour de la ferme. Les voix retombent peu à peu devant lui, avalées par l’espace ouvert et les bâtiments et deviennent un bruit indistinct.

À l’arrière du groupe, Augustin Le Mat marche sans enthousiasme. La rumeur des autres lui parvient encore, mais elle s’émousse, comme filtrée par l’air tiède qui dépouille les graminées de leur effluve.

dimanche 29 mars 2026

Maires de couleur. De l'ombre à la lumière, le racisme s'affiche enfin

L'élection du nouveau maire LFI, Bally Bagayoko, à la tête de la commune de Saint-Denis (93) a déclenché une série de polémiques hors du cadre strictement politique. L'ampleur des attaques à caractère raciste contre M. Bagayoko est inédite pour trois raisons essentielles : l’expansion et l’intensification de l’usage des réseaux sociaux, l'adhésion majoritaire d'une partie des Français aux thèses, visibles et invisibles, de l'extrême droite et, plus inquiétant encore, les discours-relais assumés sur des chaînes de télévision détenues par des milliardaires.

Mais pour autant, ce n'est pas une première. Moins connu que Saint-Denis par sa notoriété historique, ce phénomène décomplexé a un précédent en 1989 avec l'élection du socialiste Kofi Yamgnane comme maire de la commune rurale de Saint-Coulitz (29), en Bretagne. Dès sa prise de fonction, le nouvel édile a subi un déchaînement de haines, exprimé à travers de nombreuses lettres d’insultes, parfois d’une violence extrême (1). Que nous racontent ces deux phénomènes, espacés dans le temps de presque 30 ans ?

Le premier récit ne fait que confirmer ce que l'on savait depuis longtemps : le peuple français présente des formes de racisme social, comme le démontrent son accueil hostile à des vagues successives de migrations récentes d'étrangers fuyant la guerre civile espagnole, la misère ou des régimes fascistes, à l'exemple des Juifs allemands ou autrichiens. Si la France pour ces derniers, dans le registre de la délation, ne figurait pas en première place, elle ne quittait pas pour autant le podium.

Ensuite, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la préférence était déjà donnée aux Français « de souche » pour le logement et l’emploi. Les gouvernements qui se sont succédé n'ignoraient certainement pas l’appétence d’une partie des Français pour la xénophobie. La défaite lors de la guerre d'Algérie n'a rien arrangé. Faut-il également rappeler les propos de Jacques Chirac à propos du « bruit et de l’odeur » ? Était-ce une méthode efficace pour lutter contre le Front National ? À en juger par les faits récents, cela semble avoir été inadéquate. Les hommes disparaissent, mais les visions se transmettent par des méthodes indirectes qui finissent par se généraliser et se transformer.

Avec l'élection d'un des premiers maires d'origine subsaharienne en Bretagne, à la même époque que la propagande véhiculée par Jacques Chirac, l'insulte raciste envers un représentant public restait cependant largement invisibilisée. On utilisait l'anonymat pour exprimer sa haine de l'autre, surtout lorsque la couleur de peau en était la cause. Parallèlement, à l’exposition croissante et médiatisée de Jean-Marie Le Pen — non pas à cause d’élections victorieuses, mais bien davantage à cause de ses démonstrations brutales — il existait comme une forme de légitimité à exprimer son dégoût, une autorisation implicite du chef à propager des écrits racistes. La surexposition médiatique de Jean-Marie Le Pen a entraîné un phénomène de décomplexification parmi ses sympathisants. Crescendo, la mise à l’index pouvait s’afficher librement, et les médias portaient une responsabilité lourde dans cette appropriation désormais légitimée.

Dès le contrôle de Bolloré sur l'univers de Canal Plus, la ligne éditoriale de sa chaîne d'informations en continu, aujourd'hui C-News, a évolué vers un positionnement patriotique et religieux assumé. La “préférence nationale” est désormais sur toutes les lèvres, enfin ! Les attaques incessantes contre les partis de gauche se sont multipliées, sans parler des rappels récurrents des comportements prétendument belliqueux et insurrectionnels d’individus de “l’ultra-gauche”, dont on ignore exactement à quoi ils font référence, si ce n'est à une nébuleuse anarchiste ou à des Zadistes.

Dans cette atmosphère de dénonciation collective, encensée par des experts du nationalisme français, quoi de plus naturel que de constater que Michel Onfray reprend publiquement des poncifs du genre :

« Mais on n’est pas dans une tribu primitive comme les décrit Darwin avec le mâle dominant qui décide. Toi, tu auras à manger, toi tu n’auras pas à manger, moi j’aurai les femelles, toi tu n’auras pas les femelles… Ce n’est plus du tout comme ça maintenant »,

a-t-il affirmé, sans qu’aucune contradiction ne lui soit opposée à propos du maire de Saint-DenisDécidément, l'humain est égal à lui-même, indescriptible. Tout cela relève d’un fantasme sans réelle majorité : Kofi Yamgnane a été élu par une communauté rurale bretonne d’origine celte ! Où est donc le “vote ethnique” là-dedans ?

La suite du récit ? Eh bien, les nationalistes français s’empresseront de sécuriser ce type de déclarations, les justifier par des arguments fallacieux et transformer en victimes ceux qui ne font que pratiquer leur droit à la liberté d’expression. Nous ne sommes plus au stade de la “lepénisation des esprits”. Nous atteignons désormais celui du “lavage de cerveaux”, étape cruciale avant l’instauration d’un régime totalitaire.

MM. Yamgnane et Bagayoko, la France vous salue bien (2). D’un salut nazi, bien entendu.

(1) Kofi Yamgnane, un maire breton et ses démons. L'ancien maire est l'auteur du livre "Mémoires d'outre-haine"


(2) M. Yamgnane est originaire du Togo et M. Bagayoko du Mali

Photos : Chabe01 et Moreau Henri

Paul Molac. Une vision française de la Bretagne

Le regard est rivé sur l’horizon. L’attitude se veut décontractée. Le code vestimentaire est assumé. La photo du député français, Paul Molac, illustrant le numéro d’avril 2026 du magazine Bretons, proposée par Ouest-France, cristallise l’ambivalence de cet homme : entre modernisme et tradition, maturité et décontraction, ancrage et projection, sérénité et servilité.

Il le dit lui-même : il est « citoyen français de nationalité bretonne ». Il est à l’image du parti présidentiel La République en marche, voulu par Emmanuel Macron, à qui il doit sa seconde mandature comme député en 2017 dans la 4e circonscription du Morbihan. Il incarne tellement la macronie qu’il en imite les codes : tout comme Macron avec François Hollande, il semble avoir oublié les premiers soutiens de gauche qui avaient pourtant fait de lui un député en 2012 (1).

À n’en pas douter, Paul Molac est un pur produit du macronisme : il fait du « en même temps ». Ni de gauche ni de droite, du centre mou plus certainement. Pas vraiment français, mais pas totalement breton non plus, un sabot en Bretagne, l’autre dans la capitale. Le grand écart devient difficile à maintenir.

Les militants culturels relèveront qu’il est bretonnant et, plus exactement, partisan du bilinguisme dans les écoles publiques. C’est exact. Et ? Ce ne sont pas les politiques linguistes qui font la Bretagne. Encore une fois, il oscille entre deux visions : la conservation et l’assimilation.

Son interview fleuve dans la revue a été l’occasion pour lui d’annoncer le lancement d’un énième mouvement politique, nommé Faisons Bretagne, « afin de rassembler tous ceux qui se retrouvent dans l’idée d’autonomie pour la Bretagne », annonce-t-il. À vrai dire, ce n’est pas le passage le plus intéressant de l’entretien : l’autonomie, chez les Bretons, est à géométrie variable, entre régionalisme et fédéralisme, mais doit surtout convenir au centralisme français et au Conseil constitutionnel (2).

Alors, quels passages retenir pour démontrer sa vision française de la Bretagne ? Je retiendrai quatre points.

Premier extrait : « Parce que je suis dans un État où il y a des règles. Sans règles, c’est l’anarchie. Sans règles, il n’y a pas de démocratie, c’est la loi du plus fort. » Est-ce que Paul Molac a choisi de mentionner l’anarchie pour assumer sa vassalité à l’État français ? Il aurait pu dire « sans foi ni loi ». Non, « sans foi ni roi » serait plus conforme à l’esprit.

En quoi l’anarchie serait-elle sans règles ? Si les anarchistes font de l’antiparlementarisme, ces propos confortent leur critique : l'idéal démocratique ne réside pas seulement dans le vote, mais dans la délégation, et non dans la substitution — un terme employé par le député lui-même.

Il serait utile à Paul Molac de lire Émile Masson, Élisée Reclus ou Murray Bookchin, parmi d’autres, pour en saisir les nuances et la pertinence.

À propos, puisque 2026 verra commémorer le décès de Glenmor, que disait-il sur l’anarchie et les libertaires dans le journal La Nation bretonne ?

« Les Latins ont toujours été des individualistes. Ils ont créé d’abord l’État, et l’individu devait se soumettre à l’État pour organiser la société. Pour le Celtique, ce n’est pas du tout ça : c’est l’État qui devait plier, l’individu étant prioritaire et prédominant. Toujours cette notion personnaliste de l’homme, magnifique d’ailleurs, anarchiste aussi, d’où l’anarchie naturelle aux Bretons. On appelle cela anarchie, mais les Bretons sont plutôt libertaires qu’anarchistes. Tout cela, c’est évident. »

Voilà une véritable vision bretonne de la Bretagne, où l’individu prime sur l’État et la liberté n’est pas négociable, n'en déplaise à monsieur le député français.

Second extrait : « Vous avez environ 126 nationalités en Europe. Combien demandent l’indépendance ? Deux. La Catalogne — et encore, ce n’est plus le cas aujourd’hui — et l’Écosse. » Cette affirmation occulte les velléités d’indépendance du Pays de Galles, surtout depuis le Brexit, soutenues par le Plaid Cymru. Selon des sondages récents, environ 25 % des Gallois considèrent l’indépendance comme une option sérieuse. L’ignorance de ce détail est fâcheuse, peut-être volontaire, à trop vouloir découvrir notre bretonnitude, d'autant plus que les liens historiques et culturels entre les deux pays sont évidents. On aimerait voir les élus de Bretagne encourager les Bretons à suivre ce mouvement.

Troisième extrait : « Comme dans les autres régions d’Europe, je souhaite que l’argent de la PAC vienne directement, et que ce soit nous qui fassions la répartition avec les agriculteurs, pour trouver un modèle plus vertueux sur le plan environnemental et productif afin d’éviter les importations. » L’intention est louable, mais encore une fois, c’est du « en même temps ». En agriculture, les modèles bio et productiviste ne peuvent cohabiter. Aujourd’hui, les filières bio sont autant impactées par les pollutions issues du productivisme : air, eau, sol. L’approche holistique a montré ses limites, et la Bretagne continue à en supporter les coûts, directs et indirects à cause de la politique agricole française.

Par ailleurs, prétendre ne plus vouloir importer des produits agricoles revient à dire que l’on ne commercialisera plus de cafés. On sait que le Breton est entrepreneur, mais pas au point d’attendre de fortes variations climatiques pour produire du café sur son sol.

Dernier extrait : À la question : « Est-ce qu’une Bretagne autonome a du sens si c’est une Bretagne à quatre départements ? » le député botte en touche. Sa réponse ne correspond en rien à la question. À moins qu’il sous-entende qu’une Bretagne à quatre départements serait envisageable, et dans ce cas, cette vision devient problématique. Comment prévoir l’autonomie de la Bretagne sans avoir d’abord ramené Nantes et ses coteaux dans le giron breton ? C’est tout simplement inconcevable.

Tout comme la réforme des régions (loi NOTRe, votée en 2015), qui a éloigné la Loire-Atlantique de la Bretagne, le projet d’autonomie sans la partie historique affaiblira d’autant les revendications bretonnes (3).

D’autres points problématiques pourraient être relevés à la suite de ses déclarations, fondatrices du mouvement qu’il entend mener pour les prochaines échéances électorales. Cette tentative politique ne sera que l’énième tentative d’émancipation. Elle est déjà vouée à l’échec : Paul Molac adopte une vision française de la Bretagne, alors qu’il serait plus inspiré d'opter pour une vision bretonne — à condition d’envisager une Bretagne réellement indépendante. Mais cela, à lire l’entretien, c’est probablement trop lui demander.

(1) En 2018, avec d'autre députés, Paul Molac crée le groupe parlementaire LIOT

(2) À noter, tout de même, qu’il semble ne plus avoir les faveurs de l’Union démocratique bretonne, chantre de l’autonomie, alors que, jusqu’à présent, le député français bénéficiait de son appui. En Bretagne, les vents contraires sont mauvais et sentent le pesked de Douarn’, jusque dans son fief de Ploërmel

(3) Réforme des régions: une seule solution, désobéir

https://dderrien.blogspot.com/2014/11/reforme-des-regions-une-seule-solution.html

mercredi 25 mars 2026

L'éducation par le gratin au chou-fleur

La recette du gratin de chou-fleur repose sur des ingrédients simples et ne présente, en apparence, aucune difficulté particulière. La béchamel et le gruyère râpé font même figure d'alliés pour amadouer les enfants et stimuler leur appétit. Mais persiste le chou-fleur : même camouflé sous une délicieuse béchamel maternelle, il conserve un goût âpre et une odeur tenace qui rebutent d'instinct. Le gratin est simple à faire mais plus difficile à faire avaler.

Petit Léonard, élevé et coincé entre l’artichaut et le chou-fleur, je ne pouvais guère échapper à l'invasion régulière de ces primeurs sur la table familiale. Il est des expériences qui s’incrustent durablement ; pour ma part, dans le domaine culinaire, le gratin de chou-fleur de ma mère a marqué mon premier souvenir gustatif — et il ne fut pas des plus savoureux.

Entre l’injonction paternelle de terminer ce qui végétait dans l’assiette et l’épreuve consistant à mâcher vaillamment un aliment perçu comme un adversaire, comment expliquer que ce même gratin de chou-fleur occupe aujourd’hui une place honorable parmi mes plats préférés ? L’autorité paternelle n’a-t-elle pas, en définitive, joué un rôle bénéfique à ce consentement ?

Le couple que formaient mes parents s’inscrivait dans un modèle typique des années 70, où les rôles de chacun étaient clairement définis, hérités d’une société traditionnelle et conservatrice : pour schématiser, le mari aux travaux, l’épouse aux fourneaux. 

Peu réceptif aux discours des élites politiques et des intellectuels de gauche sur le « progrès social », ce milieu populaire et rural, davantage ancré dans ses habitudes que réellement politisé, évoluait à son propre rythme, en parallèle à des bouleversements sociétaux et civiques soutenus par les féministes (1). Mais, Peuple de gauche il était, Peuple de gauche il restait. Un temps.

Dans les faits, l’emploi féminin, souvent relégué à des activités secondaires, saisonnières et ingrates, ne venait pas alléger les obligations de mère et de femme au foyer. Ces femmes méritantes cumulaient les charges sans nécessairement s’en plaindre. La préparation des repas leur revenait presque de façon innée, sans qu’elle fût discutée ni contestée autour de la table : il eût été alors inconcevable pour un enfant de s'opposer et de décevoir ses parents en repoussant son assiette de chou-fleur d’une moue rebelle, du moins à cette époque. J'ai préféré négocier avec le légume, bien moins impressionnant.

Dans ce contexte, un équilibre tacite s’instaurait, entre une main ferme et une autre plus conciliante. Me concernant, j’avais trouvé une méthode discrète pour me débarrasser du gratin : j’écrasais les bouquets de chou-fleur, feignant de m’en accommoder, évitant tout à la fois le regard vigilant de mon père et la déception muette de ma mère. La ruse ou l'astuce, selon, a bien fonctionné. J'ai gagné la bataille contre ce chou-fleur peu conciliant. Ai-je cédé devant le chou-fleur ? Non. Je l'ai assimilé. Il y a des dualités qui se confondent.

À vrai dire, de telles pratiques auraient-elles pu affecter le bien-être d'un enfant ? Ai-je été traumatisé suite à une éducation alimentaire perçue comme autoritaire ? À ces questions, je réponds aujourd’hui par la négative. Car une autorité qui sait se maintenir dans une juste mesure, à la fois ferme et contenue, ne décourage pas : elle prépare, pour peu, évidemment, qu’elle ne sombre pas dans l’autoritarisme. S'il fallait en douter, il était dans l'ordre des choses de se conformer à l'attente des parents devant le chou-fleur, et non pas l'inverse.

Il me faut reconnaître, cependant, l’influence déterminante de ma mère. C’est sans doute à elle que je dois cet intérêt insistant pour le gratin de chou-fleur, et, au-delà, pour tant de plats qu’elle exécutait avec un talent simple. D’une contrainte première est en fin de compte née une satisfaction plus large : choisir un chou-fleur chez un producteur local, préparer le gratin avant de le savourer et, si possible, avoir le plaisir de le partager avec d'autres. En résumé : d'une exigence initiale peut naître une multitude de satisfactions.

Bien que mon père nous ait quittés depuis 15 ans, je ressens le besoin de les remercier tous deux pour cet héritage culinaire et surtout familial. D’avoir insisté auprès de l’enfant que j’étais ; et de l’avoir, à leur manière, guidé avec justesse — du moins sur ce point précis de l’éducation.

(1) Cet équilibre ancien commençait peu à peu à se lézarder, notamment sous l’effet du désir croissant des femmes d'accéder à une forme d’indépendance financière vis-à-vis de leur époux.


mardi 24 mars 2026

Le pouvoir d'achat contre la sobriété écologique

Première publication avril 2022


La distorsion entre des modes de vie subis ou choisis a commencé bien avant l'enchaînement des crises énergétiques de 2022. Bien que les constats aient été plusieurs fois ressassés, il est utile de rappeler encore une fois que, plus le niveau de vie des populations se trouve favorisé, plus il a un impact indéniable sur plusieurs mécanismes naturels. 

En l'état, alors que les indicateurs climatiques et de la biodiversité sont dans le rouge, les postures politiques en France en faveur du pouvoir d'achat ne font que renforcer l'absence de perspectives de sobriété, surtout si elle est écologique.



Qu'est-ce que le pouvoir d'achat selon la définition du site du Ministère de l'Économie, des Finances et de la Relance ?

« Le pouvoir d'achat (PA) correspond à la quantité de biens et de services qu'un revenu permet d'acheter. L'évolution du PA dépend du niveau du revenu et du niveau des prix. »

Le PA est la quantité de biens et de services qu’il est possible d’acheter afin de maintenir ou d’accroître son niveau de vie, et de permettre aux ménages, a minima, de s’acquitter des charges incompressibles (loyer, emprunts, gaz, …). Plus les revenus sont élevés, plus la quantité de biens et services consommés assure un niveau de vie supérieur, par l'accumulation de biens (patrimoine immobilier, par exemple), mais aussi par l’adoption d’un certain détachement face à l’augmentation des prix de l'énergie ou de l'alimentation, qui impacte conjoncturellement les ménages les plus modestes.

D'ailleurs, peut-on encore évoquer le PA dans le cas de hauts niveaux de revenus ? Ne serait-il pas plus adéquat de parler plutôt d'accumulation de richesses et de capitaux ?

En effet, le PA concernerait davantage les populations les plus précarisées par l'emploi, les plus défavorisées par leur âge et les plus pénalisées par leur niveau de revenu. Quand ce revenu est indexé sur le SMIC et plafonné, dans beaucoup de situations, par la hiérarchisation des postes au sein d'une même entreprise, il devient inévitable que des tensions s'exercent sur les foyers lorsque le poids des dépenses incompressibles augmente, même si ces hausses ne concernent qu'un ou deux postes de dépense (énergie, alimentation). Et ce n'est pas le report d'une partie de l'inflation des tarifs de l'énergie qui soulagera la pression sur les ménages les plus exposés.

Pour autant, si l'objectif d'achat d’équipements domestiques, de connectivité ou de mobilité reste souvent incontournable, il convient tout de même de s'interroger sur leur usage dans le temps : est-il nécessaire de céder au marketing des fabricants de téléphones portables et de les changer périodiquement ? Dans cet exemple, l'obsolescence n'est pas le seul fait des industriels.

Si l'une des solutions préconisées par les candidats à la présidentielle de 2022 est axée sur l'augmentation, certes souvent justifiée, des salaires afin de renforcer hypothétiquement le PA, un autre mode de vie, bien moins séduisant, existe : la sobriété écologique. Adosser la sobriété à l'écologie est sans doute un pléonasme : la sobriété ne peut qu’être écologique, l'écologie se fondant dans la sobriété.

De facto, la sobriété ne peut pas se traduire par la quantité de biens achetés ni par l'accumulation de capitaux. En revanche, la sobriété — ou, autrement dit, l'écologie — n'est pas l'ennemi de la technologie, contrairement à une idée répandue chez certains réfractaires aux nouveaux modes de vie.

L'éolien offshore, et le parc en cours de construction au large de la Bretagne, du côté de Saint-Nazaire, en est la preuve. Même s'il faut, dans un premier temps, absorber le coût environnemental de sa conception, de son acheminement et de son implantation, la transition écologique comprend nécessairement une phase, plus ou moins longue, d'adaptation.

À terme, pour ce type d'installation visant l'intérêt général (il est toutefois regrettable qu’EDF Renouvelables soit le porteur du projet : l'énergie pourrait relever davantage d'une compétence régionale, comme en Bretagne, à l’image du cas controversé de la centrale à gaz de Landivisiau, subventionnée par Chesnais-Girard), les coûts de l'énergie pourraient être mieux maîtrisés et permettre aux foyers de sécuriser leurs dépenses énergétiques, tout en réduisant leur dépendance aux énergies fossiles et à leurs fluctuations spéculatives.

Comment l'écrire sans paraître simpliste ? L'énergie éolienne n'a pas besoin de turbines thermiques, de piscines de refroidissement ou de chaudières pour être produite. Sa production est-elle intermittente ? Sans doute, mais des solutions de stockage peuvent être envisagées, tandis que d'autres énergies renouvelables peuvent prendre le relais.

On pourrait ainsi multiplier les exemples dans des domaines spécifiques liés à des modes de vie alternatifs (alimentation locale et agriculture biologique, textile, transport maritime, isolation des habitats, …).

S'agiter autour du pouvoir d'achat est bien plus confortable que d'agir en prenant des risques pour promouvoir la sobriété écologique. Pourtant, les populations ne sont pas prêtes à adopter de nouveaux modes de vie plus vertueux ; les responsables politiques non plus, souvent arc-boutés sur des approches populistes, causant, in fine, un préjudice important à l'humanité dans son ensemble.




Dessins de Marcel de la gare

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