Jean-Marie Coatmelen affectionne tout particulièrement l’encadrement des jeunes. Le vieil ouvrier ne se contente plus de remplir les missions qui lui sont assignées — parfois d’une insignifiance telle qu’il en vient à s’interroger sur les services qu’il peut encore rendre à la communauté.
Avec la généralisation des travaux agricoles confiés aux machines, les notions de mécanique et d’électricité s’imposent désormais dans la formation des élèves. Et quoi de mieux que l’usine hydraulique, construite dans les années vingt, pour se familiariser avec un enchevêtrement de fils, de connexions et de fusibles massifs ?
Chez les Cubiques, l’excitation s’intensifie. Non pas tant à cause des explications de Coatmelen, souvent laborieuses, que des souvenirs de baignade dans l’étang artificiel creusé et aménagé à proximité dans le but d’alimenter la centrale.
Peu profond, le bassin figure parmi les distractions favorites — chez les élèves comme chez certains membres du corps religieux, dont les talents de nageurs s’apparentent parfois à ceux d’un chat en difficulté.
L’été, cerné de saules, de sureaux et de frênes, le plan d’eau s’alanguissait sous un chapelet de feuilles clairsemées, préservé de l’agitation des jouvenceaux, retournés dans leurs foyers. Les nageurs, du voisinage ou de passage, venaient s’y prélasser, à l’abri des regards, étendus sur une étroite bande de sable grossier, lézardant dans une torpeur satisfaite. Le pique-nique n’était qu’un prétexte à d’autres appétits. Derrière le bosquet, en surplomb, il avait une vue panoramique. Le passage de prédateur à voyeur était régi par le même objectif : la dissimulation. Et l’ombre du feuillage ou celle d’une tenue de travail aidait en cela.
Mais à cette saison — au cœur du printemps dénudé — il en allait tout autrement. Dès que les températures de mai ou de juin se réconciliaient avec l’oisiveté qui bourgeonnait, et que la pudeur s’allégeait des chemises d’un épais coton, les après-midi dominicaux prenaient des allures de défouloir. Sauts en cascade, éclaboussures bruyantes, courses improvisées : la détente nautique, concédée par la direction, virait à un simulacre de mini-jeux olympiques d’une rusticité remarquable, où la rivalité entre garçons s’exacerbait.
Autant que l’eau en absorbait les débordements virils et les remous de leur âge.
Sur la berge, les frères-surveillants, convertis en arbitres, débitaient quelques interdictions de principe, parfois assorties de remontrances, aussitôt relâchées. Les plus audacieux — ou les plus sournois — étaient régulièrement sermonnés, avec un passage obligatoire sur la rive. Jusqu’à présent, aucune noyade n’avait été recensée. Mieux valait qu’un tel accident ne survienne pas sous leur surveillance, d’autant que de nombreux fils de paysans ne savaient pas nager et se contentaient d’observer ou d’encourager, depuis le rebord, leurs camarades avec une envie tempérée par l’appréhension. Il ne fallait donc pas céder à leur titillation imprudente.
En ce mois de mars, chez de nombreux Terminales, l’attraction dérive vers l’étang, piégée par le soi-disant exploit de leurs plongeons antérieurs et par les étranges reflets à la surface du plan d’eau ; les propos de Coatmelen ne suffisent pas à les faire émerger des flots ni à les ramener à lui.
On fait semblant de prendre des notes. Frustrés, on se chicane sans vergogne — manière à peine dissimulée de contester le sérieux de Frère Ignace et de balayer d’un revers de main l’empathie concédée au vieillard.
– On est toujours d’accord, Jérôme ?
De Penhoët parle à mi-voix, derrière le bourdonnement des petits moteurs dont le ronflement couvre les mots et protège des manigances.
Quillivéré tergiverse. Les emportements d’Arthur de Penhoët sont connus — imprévisibles, parfois incontrôlables. Ses combines révèlent une impréparation chronique, étonnamment peu sanctionnée, qui en favorise la répétition.
– On est toujours d’accord ? C’est juste un petit bizutage ? J’veux pas être mêlé à vos histoires.
– Mais oui… te tracasse pas. On fait comme prévu. Juste une manière de lui rappeler qui décide, dans ce trou… Il se tait volontairement. Puis. Il peut pas me voler des clopes sans que ça reste sans réponse.
Un déclic sec.
Coatmelen vient de couper l’interrupteur. Le ronronnement tombe, aussitôt remplacé par un braillement enrouillé — explication sur la puissance, nouvelle démonstration, gestes précis qui n’intéressent plus grand monde.
– Bon… on fait comme ça, se décide Quillivéré. Mais moi aussi, je veux récupérer une ou deux cigarettes.
– Ça marche. Tu verras. Ils y verront que du feu pendant la découpe du sanglier.
L’arrangement est scellé, sans le moindre état d’âme.
On s’accorde toujours, finalement, quand il s’agit de persécuter quelqu’un.
Tout est prêt : piquet, corde, et quelques carottes pour persuader « Pue-du-bec » d’avancer sur le chemin jusqu’à destination.
Près de l’enclos du bélier, Augustin voit surgir Jérôme Quillivéré à grandes enjambées. Sans attendre de reprendre son souffle, il lui ordonne de saisir l’animal.
Par habitude, « Pue-du-bec » s’est accommodé de la présence des jeunes. La présentation d’une carotte suffit à l’amadouer ; la boucle de la corde est ajustée sans hostilité.
Le bélier affiche toutes les caractéristiques de la race « Lande de Bretagne » : peu haut sur pattes, mais suffisamment vif pour tirer brusquement et mettre à l’épreuve les bras de celui qui le mène.
– Je vais où, maintenant ?
– Tu vois où se situe le hameau de Kereneud ?
– Oui, très bien.
– Alors tu descends jusqu’à la prairie, près de la route en fer à cheval, en bas du vallon. L’herbe n’a pas été fauchée depuis la fin de l’été dernier, il devrait y avoir ce qu’il faut. Je te rejoins vers seize heures. C’est compris ?
– Oui… c’est compris.
– Prends une ou deux carottes en plus. On ne sait jamais avec cet engin.
Le trajet — pas plus de cinq cents mètres — jusqu’au val de Kereneud réjouit Augustin.
À la sortie de l’exploitation, Augustin s’arrête, s’écarte avec le bélier docile pour laisser passer le Latil. Jean Le Bot conduit, flegmatique, infrangible sous les secousses du tracteur et le vacarme des bielles. L’ombre de la visière durcit encore ses traits. À l’arrière de la remorque, François se pavane, les jambes dans le vide, ravi. Dans un éclair, Augustin distingue la dépouille du sanglier étendue sur le flanc. Puis la poussière l’engloutit.


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