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lundi 6 juillet 2026

L'Anarchie ne cédera jamais

L'Anarchie ne cédera jamais. Pourtant, des tentatives de ralliement à de prochains candidats aux élections présidentielles essayent d'éroder les digues de l'îlot anarchiste. On assiste à des appels insistants à ciels qui se sentent anarchistes dans leur quotidien et dans leur façon de vivre, à soutenir la candidature de Jean-Luc Mélenchon. Ces appels, certainement bien intentionnés, sont voués à l'échec. Au-delà de la sympathie que certains voudraient accorder au candidat imposé de LFI, d'autres logiques politiques, démocratiques et historiques, devraient empêcher que les urnes se remplissent de bulletins de vote anarchistes en sa faveur. Cette élection suprême n'est ni plus ni moins qu'un piège démocratique.

Entrée de l'abri du champ de warm-izela
Jean-Luc Mélenchon est un pur produit de la République française, un homme d'État. Ancien troskiste et socialiste, jacobin, révolutionnaire autoritaire (1), il déverse depuis des années dans l'espace public sa haine du pluralisme des identités de la Nation. N'avait-il d'ailleurs pas qualifié les écoles Diwan de secte ? (2) S'il fait une entorse à la règle dogmatique de la France « une et indivisible » en reconnaissant une autonomie à la Corse au nom de sa spécificité identitaire, il prévoit, dans le même temps, de réorganiser l'échelon régional en proposant une carte de nouvelles écorégions hydriques complètement farfelue, qui ne tient compte que des grands bassins versants — dissolvant ainsi des régions à forte identité historique et culturelle, comme la Bretagne, dans de vastes ensembles purement hydrographiques. 

Aucune doctrine cohérente ne vient justifier ce traitement à géométrie variable : une reconnaissance identitaire accordée à la Corse, un effacement identitaire imposé ailleurs. Le tout, en maintenant l'échelon départemental, seul niveau réellement symptomatique du contrôle des populations par l'autorité centrale. Quant à la caution écologique de la préservation des espaces naturels et des zones humides, elle n'a aucune cohérence. Cela suffit déjà à l'écarter aux yeux de nombreux partisans d'une République fédéraliste, voire confédéraliste, pour ceux qui soutiennent cette option démocratique.

Si l'on peut envisager des entorses à la matrice anarchiste pour des élections locales — listes citoyennes, relais pour porter le municipalisme libertaire, entre autres, parce le niveau de pouvoir relève du mandat impératif —, les candidats à l'élection présidentielle incarnent, eux, tout ce que l'Anarchie rejette. Ils ne se présentent que dans l'unique ambition de trôner au sommet de l'État. Ce seul objectif est totalement inconciliable avec les principes mêmes de l'Anarchie.

Pire : soutenir un candidat, ou voter pour lui, est une anomalie sérieuse envers la mémoire de ciels, syndicalistes, individualistes, ou non, qui se sont battus, qui ont souffert de la misère, torturés, déportés, exclus, salis, tués, qui ont subi la répression de l'État français, la haine des médias, et le déclassement social — insupportable et intolérable — infligé par les bourgeois, industriels ou rentiers, aux travailleurs et travailleuses.

Enfin, l'argument massue du « barrage à l'extrême droite » relève certainement plus d'une maladresse que d'une injonction des partisans d'un vote utile pour le premier tour de l'élection de 2027. Si les sondages successifs commandés par les médias mainstream donnent invariablement le RN en tête du premier tour, rien ne vient démontrer que leur candidat remporterait la présidentielle au second tour (à moins d'y voir Jean-Luc Mélenchon lui-même qualifié). En admettant que la crainte de ciels qui voudraient nous voir abandonner un principe fondamental de l'Anarchie se concrétise par une présidence française personnifiée par l'extrême droite, de quoi aurions-nous peur ? Puisque nous n'avons pas cédé, viendra le temps de la Révolution. 

Certains céderont ? Qu'importe. Nous resterons anarchistes.

(1) Il se revendique lui-même « robespierriste » et a défendu à plusieurs reprises la Terreur comme épisode nécessaire de la Révolution.

(2) À la même époque, j'éditais un livre sur les trente années d'existence du réseau Diwan. Voir son interview à Libération, 4 décembre 2001, et son intervention au Sénat, 13 mai 2008.


samedi 7 mars 2026

Affaire Durand. Le cas Ernest Lallemant, ou une logique d’État. Part. II

  « Le procès de Jules Durand, anarcho-syndicaliste du début du XXᵉ siècle, devient le théâtre d’une réflexion sur la justice, l’ordre social et la responsabilité individuelle. À travers le regard d’Ernest Lallemant, médecin-chef d’un asile, cette nouvelle explore le conflit entre pouvoir et conscience, l’impact des institutions sur les vies humaines et la tension dramatique entre vérité historique et fiction. » 

Parution de la nouvelle littéraire dans le hors-série de mars 2026. Le libertaire. Revue de synthèse anarchiste.

"Ta nouvelle a été bien appréciée par les compagnons". Groupe libertaire Jules Durand

Partie I

https://dderrien.blogspot.com/2026/03/affaire-durand-le-cas-ernest-lallemant.html


Curieusement, Lallemant ressentait chez les onze autres jurés un supplément d’agitation, ou plus exactement d’inconfort. En effet, ils n’étaient pas sans ignorer la pression qui pèserait sur eux lors de la décision finale à adopter. Parmi cette surreprésentation de notables et de rentiers, où se perdait un ouvrier-tisseur, Lallemant faisait figure d’exception : le seul représentant de la fonction publique, ou tout du moins assimilée. Âgé de plus de 50 ans, fort d’une expérience solide auprès d’une population aliénée, d’apparence stricte dans des costumes sobres, Lallemant s’attribuait une place singulière : on l’écoutait. Il n’avait pas besoin de convaincre longuement, et son influence ne passait pas par un discours flamboyant mais plutôt par une ou deux phrases dites calmement, sur un ton posé, proposant une reformulation « raisonnable » du problème. On aurait pu l’entendre défendre, dans le confinement de leur salle, que : « Nous ne sommes pas ici pour juger des idées, mais des conséquences », ou encore : « L’homme n’est peut-être pas violent, mais ce qu’il incarne l’est. » Lallemant ne se vit jamais comme violent. Et c’était précisément ce qui le rendait influent. Il pouvait présenter Durand non comme un assassin, mais comme un homme dangereux, un catalyseur, un facteur de désordre. C’était une rhétorique basée sur la prévention, et non sur la vengeance.

Dans cette ambiance tendue qui ne déstabilisait nullement Lallemant, ce qui le frappait, après une série d’observations pointues, était l’attitude du prévenu. Dès le début du procès, Jules Durand fit preuve d’une grande maîtrise de soi, malgré l’intimidation du président, du public et d’un séjour en prison qui commençait à durer. Son comportement digne et silencieux pouvait probablement amadouer certains jurés et observateurs : il montrait qu’il était un homme ordinaire face à l’accusation, renforçant l’idée qu’il n’était pas un criminel de sang. Ce qui aurait pu rendre crédible le récit de Jules Durand résidait dans son abstinence vis-à-vis de l’alcool. On pouvait donc supposer qu’il maîtrisait à la fois ses réactions et ses propos, ce qui le distinguait d’une population réputée bruyante et querelleuse en raison d’abus de consommation. Derrière de légers hochements de tête, à peine visibles, et une écoute sans émotion apparente, fixant les témoins qui s’exprimaient difficilement, légèrement penché en avant, il ne répondit pas une seule fois aux provocations. Cependant, le système judiciaire et social ne laissait aucune place à la compréhension émotionnelle : la loi et le contexte politique primaient sur la posture de l’accusé. Lallemant, quant à lui, ne se laisserait pas duper par une telle attitude figée, il pouvait s’agir d’un subterfuge de la part de Jules Durand.

Le quatrième et dernier jour du procès s’acheva. Lallemant, tel un praticien qui excellait dans son domaine, avait pris sa décision définitive, à la suite d’une procédure qui semblait expéditive. Comme à son habitude, il prit soin de noter les réactions de Jules Durand et tenta de porter un diagnostic solide et objectif sur ses comportements, nonobstant le fait que la salle pût se manifester tapageusement et perturber son expertise. Au cours de la plaidoirie, Jules Durand regardait son avocat en hochant parfois la tête. Il l’écoutait attentivement et cherchait à comprendre le sens des mots. Puis suivit le réquisitoire du procureur. Son attitude changea. La posture se fit droite, le visage se ferma. Même si la respiration semblait régulière, Jules Durand se pinça légèrement les lèvres à certains passages des accusations.

À la fin des plaidoiries, le Président ordonna la sortie du jury dans le but de délibérer sur le sort de Jules Durand. Lallemant l’observa une dernière fois. Assis, Durand restait calme, parcourant parfois du regard le public. Le médecin nota cette expression impassible qui n’avait jamais quitté son regard.

La fin d’après-midi était bien avancée quand le jury revint. Visages fermés, dans certains cas tendus, ils reprirent place. L’assistance se leva dans un silence presque total. Jules Durand, lui, les imita, entouré par ses gardiens. À ce stade, personne ne connaissait encore la peine. On procéda à la lecture de la culpabilité de Jules Durand, puisque à une courte majorité, 7 jurés le considérèrent impliqué dans le meurtre de Louis Dongé. Le président lut lentement le délibéré : « Jules Durand est-il coupable d’avoir, à la suite d’un complot formé entre plusieurs personnes, provoqué volontairement l’assassinat de Louis Dongé ? La réponse est affirmative. » Une partie du public s’y attendait. Beaucoup pensaient alors à une condamnation lourde mais ordinaire, comme les travaux forcés. Le haut magistrat poursuivit la réquisition : « Sur la question des circonstances atténuantes… la réponse est négative. » Cette phrase ne provoqua pas immédiatement de réaction. Elle fut courte et certainement abstraite pour beaucoup ; plusieurs personnes ne saisissaient pas encore l’enjeu. Le président prononça alors la formule rituelle : « En conséquence, la cour condamne Jules Durand à la peine de mort. » L’annonce s’accompagna de murmures pénibles. Elle se prolongea dans un effet de choc. Quelques-uns avaient compris avant les autres. D’autres demandaient à voix basse : « Qu’a-t-il dit ? » Il n’y eut pas de cris d’applaudissements, à peine quelques exclamations étouffées. Jules Durand resta figé, dans un état d’hébétude profond, ne comprenant pas immédiatement la sentence : la décapitation venait d’être prononcée, mais sans solennité dramatique.

À l’image de Jules Durand, la salle se vida, en silence et sans tumulte. Tout juste si l’on pouvait discerner sur le faciès des représentants de la Compagnie Générale Transatlantique (2) une satisfaction discrète et un acquiescement marqué par des mouvements de la tête. Si certains jurés évitèrent les regards, eux-mêmes abasourdis par la décision, ce ne fut pas le cas de Lallemant. À la différence des autres, il ne se précipita pas pour disparaître dans un anonymat opportun. Il prit de nouveau son temps pour observer Jules Durand. Malgré le choc, aucun mot, aucune contestation n’accompagna le condamné dès la sortie du box. Le médecin-chef ressentit soudain un pressentiment diffus, comme s’il n’en avait pas fini avec lui.

Le docteur Ernest Lallemant remit à son Administration, début avril 1914, conformément à ses usages, le rapport annuel des mouvements de sortie et d’entrée des patients. Les tableaux décrivant les pathologies ne variaient pas d’une année sur l’autre. Seuls les chiffres étaient remplacés par d’autres chiffres. Il s’empara d’un exemplaire et l’ouvrit. Il contemplait les colonnes et les lignes, pleinement satisfait de la tâche accomplie. Machinalement, il s’attarda sur le tableau des entrées et se souvint de Jules Durand, interné pour folie, début avril 1911, plus précisément le 5 du mois. Que d’événements depuis son procès !

En dehors de la reprise d’une grève générale de 24 heures au Havre, dès l’annonce du verdict, l’émotion populaire avait gagné les hautes sphères de l’Assemblée nationale. Des députés, tels que Paul Meunier, défendirent le condamné, galvanisant l’opinion publique qui ne tarda à comparer le cas Durand à l’affaire Dreyfus. De plus, si la mobilisation des ouvriers n’avait pas été aussi déterminante, peut-être que le Président de la République, Armand Fallières, n’aurait pas commuté la peine de mort en sept ans de réclusion. Mais cette décision n’avait pas suffi à calmer les soutiens de Jules Durand, regroupés au sein d’un comité de défense. « Il faut libérer absolument cet innocent », plaidaient-ils, à l’exemple de la LDH (3).

Mais pourquoi avait-il fallu que des jurés signassent une demande de grâce ? Y avait-il besoin que Mme Dongé intervînt après le procès pour défendre Jules Durand ? Lallemant fut un peu sidéré de voir ces personnes se rétracter. Les soutiens de l’ouvrier obtinrent gain de cause puisque le 15 février 1911, à la suite d’une requête en cassation favorable, on libéra Jules Durand. Sauf que, entre-temps, le prisonnier sortit mentalement brisé.

Il se remémorait qu’on avait soutenu la thèse de l’erreur judiciaire. Mais quelle erreur ? Tout avait été planifié d’avance, fomenté par le patronat, verrouillé par la presse, le jury et les autorités : la sentence était écrite avant même que le procès ne commence. Il fallait une peine exemplaire ? L’occasion était trop tentante. Bien avant l’affaire Durand, Lallemant pressentait déjà qu’il appartenait à ce mécanisme idéologique implicite. Le procès n’avait fait que confirmer ce qu’il savait au fond de lui : il n’était qu’un maillon dans une chaîne qui le dépassait, une logique implacable dont nul ne pouvait s’extraire. Mais il devait être un maillon solide. Il ne pouvait pas se dérober. Il devait être à la hauteur, celle exigée par les dominants. En tout cas, de son côté, il ne concédait aucun remords. On attendait de lui qu’il soit un stabilisateur social. L’affaire était entendue. Elle devint un lointain souvenir.

Il referma le rapport et réajusta les deux pointes de sa moustache. Du couloir on l’appelait pour les visites ordinaires de la journée. Désormais, Jules Durand (4), brisé et isolé, se dissimulait derrière une ligne de chiffres.

Sources

« L’affaire Durand » - Patrice Rannou – Éditions Noir et Rouge – octobre 2013

(2) Stanislas Ducrot, agent local de la CGT. Il aurait influencé l’instruction en orchestrant une machination contre Durand. La subornation de témoins fut prouvée en cassation

 (3) Autres soutiens : Paul Meunier, Sébastien Faure, Union des syndicats autonomes du Havre, la CGT,…

 (4) Jules Durand meurt à l’asile des Quatre-Mares, le 20 février 1926

Photo J. Durand : Le Libertaire


dimanche 1 mars 2026

Affaire Durand. Le cas Ernest Lallemant, ou une logique d’État. Part. I

 « Le procès de Jules Durand, anarcho-syndicaliste du début du XXᵉ siècle, devient le théâtre d’une réflexion sur la justice, l’ordre social et la responsabilité individuelle. À travers le regard d’Ernest Lallemant, médecin-chef d’un asile, cette nouvelle explore le conflit entre pouvoir et conscience, l’impact des institutions sur les vies humaines et la tension dramatique entre vérité historique et fiction. » 

Parution de la nouvelle littéraire dans le hors-série de mars 2026. Le libertaire. Revue de synthèse anarchiste.

"Ta nouvelle a été bien appréciée par les compagnons". Groupe libertaire Jules Durand

Partie I

Le docteur Ernest Lallemant s’apprêtait à quitter l’asile public des Quatre-Mares dont il était le directeur. Il ôta sa blouse blanche, la suspendit au porte-manteau et enfila un lourd blouson. Par prudence, il tâtonna une poche pour vérifier que ses gants s’y trouvaient. « Oui… c’est bon, parfait ! » Il compléta sa tenue vestimentaire en posant soigneusement son chapeau melon sur le sommet de la tête. Avant de sortir de son bureau, il glissa dans sa serviette quelques dossiers de patients : octobre marquait le début de la rédaction du rapport annuel sur le mouvement de patients de l’établissement. Chaque année, il devait y résumer sous forme de tableaux et de statistiques, le flux des admissions, des sorties par guérison ou par transfert, ainsi que les décès, le plus souvent dus à la sénilité des patients ou à l’épuisement des plus âgés. Il jeta un dernier coup d’œil dans la pièce avant de fermer la porte. Rien ne devait, dans ce cabinet, indiquer la présence du chaos.

Statue de Jules Durand. Gaston Watking. Nantes

Après avoir franchi le vieux portail de pierre, Lallemant choisit ce soir-là de rentrer à pied. Il avait scruté le ciel : l’air était sain, la pluie absente. Il prendrait le fiacre un autre jour. La marche lui apporterait un regain de forme. Un bon quart d’heure le séparait de sa demeure, le temps nécessaire pour laisser derrière lui l’agitation des malades et les éclats de voix de l’asile. Il respira profondément, comme pour chasser de ses poumons les souillures de la folie avant de rejoindre le plateau, où se trouvait son quartier résidentiel. Il s’engagea dans une longue rue bordée d’ormes, qui camouflaient partiellement les contrebas sur lesquels s’étendaient les quartiers populaires. La lueur des réverbères guida ses derniers pas avant qu’il ne grimpe les quelques marches du perron et franchisse le seuil de sa maison, à l’architecture typique d’une élite sociale, moins somptueuse toutefois que certaines demeures voisines.

Dans le vestibule, la domestique avait déposé son courrier sur un élégant guéridon de style Louis XV. Délesté de sa tunique, Lallemant se déchaussa et glissa ses pieds dans de moelleux chaussons. Un sourire vague se dessina sur son visage. C’était l’instant qu’il préférait, celui où la journée basculait dans l’ordre et le confort. Les bruits feutrés de la cuisine lui indiquaient que Madeleine s’affairait autour des fourneaux. À l’étage, la voix ondulante de son épouse filtrait de l’ancienne chambre de leur fils unique : elle répétait ses vocalises pour la chorale paroissiale. Tout était harmonieusement à sa place.

Il posa sa mallette — le travail pouvait bien attendre — et prit la pile de lettres. La chaleur de la cheminée l’enveloppa lorsqu’il entra dans le salon. Il traversa la pièce jusqu’à son fauteuil, installé dans une alcôve, tandis que Madeleine avait déjà allumé la petite lampe à pétrole. Dans sa main il tenait le Havre-Éclair, auquel il était abonné depuis des années. Il allait l’ouvrir quand une enveloppe attira son attention. Il la retourna deux ou trois fois avant de fixer l’adresse de l’expéditeur : Palais de Justice de Rouen. Il fronça légèrement les sourcils, signe d’une légère inquiétude. On ne lui avait pourtant signalé aucun incident impliquant d’anciens patients. À l’aide d’un petit couteau, il décacheta l’enveloppe avec une légère précipitation, puis relut l’en-tête : oui, c’était bien le Tribunal. La convocation disait :

« Monsieur Lallemant, Le tirage au sort vous a désigné comme membre du jury dans l’affaire concernant la mort de M. Louis Dongé, chef de bordée, à la suite d’une altercation survenue sur les quais du port du Havre, le vendredi 9 septembre 1910, impliquant M. Jules Durand, charbonnier et syndicaliste. D’autres prévenus, dans des actes secondaires, sont concernés(1).
Vous êtes convié à une réunion d’information au Tribunal afin de vous exposer votre rôle, le déroulement de l’instruction et du procès. Veuillez agréer… »

Lallemant demeura un instant immobile, le regard dans le vague, la lettre entre les doigts. Quelque peu stupéfait, il revint à lui. Ces noms… Oui, ils lui disaient quelque chose. Il se leva prestement et alla vers le meuble bas où s’entassaient les anciens numéros du Havre-Éclair. Comme tout bon conservateur, il gardait les journaux — Où est-il… pas celui-ci… ah, voilà… Il feuilleta rapidement les pages, puis retrouva un article sur cette affaire. Il se rassit, impatient. La signature attira son regard : Urbain Falaize. Urbain Falaize n’était autre que le rédacteur en chef du quotidien, proche du patronat, connu pour ses positions très cléricales et conservatrices, voire réactionnaires selon certaines sources que l’on prétendait douteuses, à moins qu’elles ne fussent subversives. Il parcourut un extrait, au surlendemain des faits, révélateur de la diatribe du journaliste.

« Un évènement s’est produit l’autre nuit qui a causé sur toute la population une émotion indicible. Un charbonnier qui revenait de travailler a été lâchement et férocement tué par une dizaine de grévistes ivres de colère et d’alcool. Le malheureux était père de trois enfants, n’avait que 42 ans. Trois de ses agresseurs sont arrêtés. Il faut espérer que leurs complices ne tarderont pas à être appréhendés et que tous subiront le juste châtiment réservé à de pareils forfaits. L’ivresse en effet ne saurait être invoquée comme circonstance atténuante, et il faudrait que les tribunaux en finissent une bonne fois avec cette thèse de l’irresponsabilité alcoolique. » Une phrase éveilla sa curiosité : « Comme circonstance atténuante… que signifiait-elle réellement ? »

Le papier continuait sur le même ton. Lallemant interrompit sa lecture et s’abîma dans une profonde réflexion. Les vocalises de son épouse, montant par vagues depuis l’étage, finirent par le ramener au réel. Il y avait d’abord des décisions urgentes à prendre pour l’organisation de l’asile. Et puis, comme le précisait le courrier, s’il devait s’absenter presque une semaine, il lui faudrait déléguer ses visites et la paperasse des malades à ses confrères.

Sans qu’il s’en aperçût aussitôt, une sensation diffuse se forma dans le bas-ventre. Elle n’avait rien de désagréable : une chaleur lente, insinuante, qui remontait le long de sa poitrine jusqu’à envahir son esprit. Un sourire involontaire plissa sa moustache encombrante, tout en écartant une barbe mal proportionnée. Dans le secret de sa suffisance, il se voyait déjà remplir, avec éclat, la fonction qui était la sienne : celle d’un serviteur zélé de l’État. Et pas n’importe lequel. Sa mission était de contenir les débordements, de canaliser les conduites jugées déviantes, de préserver l’ordre public. À sa manière, il purgeait la société de ses fauteurs de trouble, ces êtres instables et dangereux que l’on prétendait sacrifier au nom de l’intérêt général. Et cette population, il la connaissait bien : les pensionnaires de l’asile, qu’ils fussent atteints de folie systématisée, de confusion mentale ou de folie toxique née de l’alcool, provenaient presque tous de ces milieux misérables qu’il observait avec un mélange de répulsion et de pitié scientifique.

Pour autant, Lallemant ne se voyait ni comme un individu brutal, ni comme un patron cynique, ni comme un adversaire déclaré du mouvement ouvrier. Il se croyait homme de science, discipliné, obéissant à une rationalité supérieure, convaincu que l’ordre de l’État devait toujours l’emporter sur l’individu. L’affaire Durand, à ses yeux, n’était pas tant une tragédie humaine qu’un problème d’ordre public : le syndicalisme révolutionnaire représentait une contagion sociale qu’il fallait endiguer. Les asiles, tels que le sien, faisaient partie de cet appareil discret mais essentiel de régulation de la société. On y soignait, certes, mais on y classait, on y enfermait, on y neutralisait.

Il se répétait qu’un médecin d’asile ne pouvait ignorer les soubresauts politiques de son temps. Le gouvernement républicain, inquiet, surveillait étroitement les ports et les industries stratégiques. Le Havre, verrou maritime du pays, avait été secoué peu auparavant par la grève des charbonniers, perçue comme une menace directe pour l’économie et la sécurité publique. Il n’avait aucun doute : le préfet suivait cette affaire de près, et l’administration attendait de lui une attitude inflexible. Et même s’il n’était pas « fonctionnaire d’État » au sens strict et moderne, il dépendait du ministère de l’Intérieur, de ses budgets, de ses nominations et de ses notations.

La clémence, face à un meneur syndical comme Jules Durand, serait interprétée comme une faiblesse. Cette certitude le rassura.

Il se replongea alors dans d’autres journaux. Bientôt, il fut récompensé dans ses recherches et tomba sur le numéro du 4 septembre : on n’y parlait que de la « chasse aux renards », ce mot de haine par lequel on désignait les non-grévistes promis aux coups, aux humiliations et aux séquestrations. Ces pratiques, nota-t-il, révélaient une violence primitive, incompatible avec l’essor d’une civilisation plus sécurisée. Plus loin, un article du même Urbain Falaize, intitulé Réflexions sur une grève, dénonçait les dérives anarchisantes du syndicalisme actuel : action directe, sabotage, antimilitarisme, néo-malthusianisme, .... À ses yeux, le diagnostic était clair : le mal descendait profondément et s’installait.

Grisé par la perspective d’un rôle décisif dans le procès, Lallemant ne put garder pour lui son excitation. Il fallait la partager. Son épouse répétait encore ses gammes à l’étage.

« Marie-Amélie ? Marie-Amélie ? » Une voix fluette lui répondit, étouffée par la distance.

·         Que se passe-t-il, mon cher époux ?

·         Descendez, je vous prie. J’ai une nouvelle tout à fait extraordinaire à vous annoncer », s’égosilla-t-il.

En tant que juré, Ernest Lallemant arrivait au terme de sa troisième journée de procès. Demain, le 25 novembre 1910, le Président de la cour d’assises, Casimir Mourral, annoncerait le verdict contre l’accusé principal, Jules Durand. Depuis trois jours, la salle d’audience était pleine à craquer. On y dénombrait d’un côté un nombre majoritaire de journalistes et de notables ; de l’autre, des curieux, des représentants syndicaux tels que Cornilles Géeroms ou des ouvriers du port, sous-représentés car empêchés ou dissuadés de venir. Malgré la forte tension sociale liée à la grève des charbonniers, le public, même s’il n’était pas neutre, restait discipliné, manifestant par chuchotements son approbation, ou non, lors des interventions des témoins à charge ou de l’avocat de Jules Durand, Maître Coty. Aux côtés du Président de la cour, on retrouvait le Procureur général, Henri Destable, pour l’accusation et le Juge d’instruction, Georges Vernis, que l’on entendit à l’ouverture du procès expliquer l’enquête préliminaire.

Sources

Généalogie Lallemant – Gérard Mannig

Ernest Lallemant (1856-1923)

Épouse Marie-Amelie Fossard

Fils Maurice Lallemant

« L’affaire Durand » - Patrice Rannou – Éditions Noir et Rouge – octobre 2013

 (1) Les ouvriers impliqués dans la rixe : Mathien, coupable d’assassinat (15 ans de travaux forcés, suivi de relégation), Couillandre, coupable de meurtre (8 ans de travaux forcés), Lefrançois, coupable de meurtre (8 ans de travaux forcés). Autres prévenus acquittés : Bauzin et les frères Boyer

Gaston Watking

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_Watkin

https://le-libertaire.net/statue-jules-durand/

jeudi 26 février 2026

P. Watson, H. Clement : leurs liens avec l'extrême droite

Tout d'abord, l'avertissement qui suit s’adresse à la lectrice ou au lecteur qui pourrait être irrité.e en lisant cet article : l'histoire contemporaine récente nous rappelle une évidence cruciale : on ne discute pas avec l'extrême droite, on la combat, quel que soit le sujet, et surtout s'il concerne l'écologie.

Paul Watson et Hugo Clément sont indéniablement deux personnalités publiques dont l'engagement en faveur de la cause animale et de leur bien-être ne peut être remis en cause. C’est sur ce thème, en particulier, qu’ils ont bâti leur notoriété médiatique, bien que chacun dispose d’une aura et de moyens de communication et d'action différents. Dans leurs espaces respectifs, les deux militants dérangent : ils provoquent de l’animosité à leur encontre et subissent des pressions de lobbyistes, tout comme n’importe quel autre militant écologiste à travers le monde. Beaucoup d’anonymes ont même été assassinés pour avoir résisté à des manœuvres hostiles envers leur environnement. Il s’agit plutôt de chercher un positionnement politique différent afin d’éclaircir certains points, ce qui est utile dans des sociétés de plus en plus endoctrinées par des discours et des postures nationalistes. Cet endoctrinement ne peut être banalisé. 

Rassemblement en soutien à Watson,
animé par Clément

En dehors de leur préoccupation légitime pour la préservation de la biodiversité et le bien-être animal, Paul Watson et Brigitte Bardot partagent un autre lien : leur amitié.

À première vue, en tant qu’ami, Paul Watson ne peut ignorer que l’icône française a été condamnée à plusieurs reprises par la justice pour provocation à la haine ou à la discrimination raciale (1). Il ne pouvait pas non plus faire abstraction sur les positions politiques publiques de Brigitte Bardot, favorables au Front National de Jean-Marie Le Pen. Cependant, il est possible que le vieux militant connaisse moins l’histoire du régime de Vichy, la collaboration française et la création du Front National. Faut-il lui rappeler qu'en France, le racisme n’est pas une opinion mais un délit.

Un autre point les rapproche : la question de la démographie. Brigitte Bardot déclare :

« Mon pays, la France, ma patrie, ma terre, est de nouveau envahi par une surpopulation d’étrangers, surtout de musulmans. »

Paul Watson, pour sa part, affirme :

« Nous devons réduire radicalement et intelligemment la population humaine à moins d’un milliard… Guérir un corps atteint d’un cancer nécessite une thérapie radicale et invasive, et, par conséquent, guérir la biosphère du virus humain nécessitera également une approche radicale et invasive. » 

Ces propos auraient pu être qualifiés par Murray Bookchin d’« anti-humanistes », tandis que d’autres figures écologistes, comme Hubert Reeves, jugent la méthode de Watson « ridicule » et « totalement improductive ». Certains activistes vont même jusqu’à le qualifier d’« écofasciste ». (2) (3)

Un autre lien moins connu relie Watson à Dave Foreman, cofondateur du mouvement Earth First! aux États-Unis. Foreman défendait une stabilisation ou une réduction de la population humaine non pas pour des motifs politiques ou sociaux, mais pour protéger la vie sauvage et les habitats naturels. Là encore, Murray Bookchin a critiqué ces positions, reprochant à Foreman de placer la nature au centre de l’engagement radical sans vouloir réformer profondément les structures sociales pour préserver l’environnement. (4)

Murray Bookchin aurait-il pu rencontrer Hugo Clément ? Impossible : le philosophe social est décédé en 2006, tandis que le journaliste est né en 1989. Pourtant, les théories de Bookchin continuent d’influencer certains médias et acteurs engagés, qui peuvent s’en inspirer sans déformer sa pensée.

Le 24 février 2026, Hugo Clément est convoqué devant une commission parlementaire à l’Assemblée nationale, dans le cadre d’une enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public. Que lui reproche-t-on exactement ?

Une députée de LFI, Ersilia Soudais, l’accuse de « réhabiliter » l’extrême droite après sa participation à un débat avec Jordan Bardella, président du Rassemblement National, publié dans la revue Valeurs actuelles en 2023 (5). Pour se justifier, Clément explique :

« Cette période nous montre que le débat est toujours préférable au lynchage. »
« Si débattre, c’est débattre avec les gens qui pensent comme vous, ça n’a aucun intérêt. Il est très important d’arrêter d’opposer les gens et de ne pas tomber dans une logique sectaire. »

Le problème ne réside pas dans son plaidoyer pour le débat, mais dans le contexte: Valeurs actuelles a été condamnée en 2021 pour injure publique à caractère raciste, dans le cadre d’une publication sur la députée Danièle Obono (6). La condamnation a été confirmée en appel en novembre 2022, puis définitivement en janvier 2024. En tant que journaliste de premier plan, Clément ne pouvait omettre ces antécédents judiciaires. De plus, d’autres controverses viennent renforcer le caractère sensible de la ligne éditoriale de ce journal.

En théorie, Clément aurait pu intervenir dans le journal en tant que simple citoyen, garantissant son droit à l’expression. Mais il a choisi d’utiliser sa plateforme médiatique et son expertise journalistique pour informer et sensibiliser le public, plutôt que pour défendre des opinions personnelles. Cela pose la question suivante : jusqu’où va la responsabilité d’un journaliste lorsqu’il utilise un média controversé pour diffuser un débat?

Ensuite, l'animateur audiovisuel prétend qu'il faut dialoguer avec l'ensemble des partis politiques et que la programmatique dans le domaine de l'écologie, qui, selon lui, est une science, n'appartient pas à un parti ou à un groupe d'activistes. Il a raison sur ces deux points. Sauf qu'il n’est pas complet : oui, l'écologie est une science, mais elle devient politique lorsqu’on se positionne autrement en adoptant les principes de l’écologie sociale.

Enfin, l’ambition, louable, d’élargir les débats à l'extrême droite, dans une recherche d’évitement des conflits a, par le passé, été extrêmement préjudiciable à la paix en Europe. Deux films illustrent cette problématique : Les Vestiges du jour, du réalisateur James Ivory, sorti en 1993, et prochainement Les Rayons et les ombres, réalisé par Xavier Giannoli.

Avis personnel : si Watson et Clément ont trouvé dans l’écologie une raison d’exister, pour ma part, j’y ai trouvé une raison de vivre. Dans ces deux cas cités dans l'article, il s'agit, à minima, d'une grossière erreur d'appréciation.

(1) https://www.lexpress.fr/societe/15000-euros-d-amende-pour-brigitte-bardot_507009.html?utm_source=chatgpt.com

(2) https://www.ledevoir.com/actualites/societe/184768/les-ecoterroristes-des-impatients-marginaux-et-anti-humanistes

(3) https://www.nouvelobs.com/ecologie/20251031.OBS109295/paul-watson-un-pirate-reac-pourquoi-le-fondateur-de-sea-shepherd-divise-les-ecologistes.html

(4) http://atelierdecreationlibertaire.com/Quelle-ecologie-radicale,957.html

(5) https://www.ladepeche.fr/2026/02/25/hugo-clement-responsable-de-la-montee-de-lextreme-droite-selon-linsoumise-ersilia-soudais-le-militant-ecologiste-recadre-la-deputee-13243538.php

(6) https://www.ladepeche.fr/2021/09/29/daniele-obono-depeinte-en-esclave-valeurs-actuelles-condamne-pour-injure-raciste-9820729.php?utm_source=chatgpt.com












lundi 9 février 2026

Les mécanismes de la domestication du capitalisme. Part. II

Partie I. De la domestication du capital vers une souveraineté heureuse

https://dderrien.blogspot.com/2026/02/de-la-domestication-du-capital-vers-une.html

La domestication contemporaine du capitalisme repose sur des mécanismes à caractère révolutionnaire. Si elle devait se concrétiser, elle s’appuierait sur deux leviers complémentaires pour saisir le capitalisme en étau et en extraire un jus fertilisant et redistributif, capable de ruisseler vers l’économie réelle.

Dessin : Dom' Legeard ou Lidwine
Cet étau agirait à deux niveaux : local ou régional, avec des initiatives économiques requalifiées, puis européen, avec une refonte profonde des traités intégrant les dimensions fiscales et juridiques, aujourd’hui absentes des accords européens. Ces omissions, trop contraignantes pour les politiques libérales et la libre circulations des biens, laissent encore de vastes marges de manœuvre à des États complices de l’évasion et de l’optimisation fiscale.

Les réserves phénoménales accumulées dans les pôles d’attractivité financiers auraient dû éveiller l’indignation des peuples européens. Pourtant, ceux-ci participent, directement ou indirectement, à cette accumulation de richesses toujours croissante :

  • Masse financière gérée professionnellement en Europe : 33 000 milliards d’euros (1)

  • Actifs bancaires de l’Union européenne : ~28 000 milliards d’euros (2)

  • Fonds de pension dans la zone euro : plus de 3 000 milliards d’euros 

  • Réserves des banques centrales : ~6 400 milliards d’euros (3)

  • Réserves d’épargne des ménages européens : ~35 000 milliards d’euros (4)

Ces chiffres montrent l’urgence de mobiliser à la fois les initiatives locales et l’action européenne pour encadrer et orienter le capital.

L’économie locale contient déjà des germes de cette domestication. Trois exemples suffisent :

  1. Les Scop, qui consolident des activités artisanales et commerciales (bâtiment, commerce spécialisé, etc.). On pourrait également mentionner le travail des coopératives intégrales.

  2. Les banques coopératives, comme le Crédit Coopératif, la Nef ou certaines branches du Crédit Mutuel, qui offrent des alternatives au système bancaire traditionnel. (5)

  3. Les énergies renouvelables et autonomes, à l’exemple d’Enercoop régionalisée, ainsi que des secteurs tels que l’agriculture, le logement (rénovation, construction semi-collective) la pêche, le transport ou le recyclage.

Ces poumons économiques à taille humaine, structurés selon des pratiques vertueuses, se regroupent déjà au sein de l’Économie sociale et solidaire. Ce n’est pas de l’utopie : les bases existent pour contrecarrer la puissance hégémonique du marché. Accolée à ces bases, la généralisation de l'usage de monnaies locales amplifierait l'action de sortie du monopole monétaire permettant de contrôler les évasions fiscales et détruire l'argent sale.

Pour amplifier ces secteurs, l’échelon européen est indispensable. Il mettrait en œuvre des politiques offensives sur la fiscalité et le contrôle des capitaux, aujourd’hui largement orientés vers la dérégulation, la spéculation, l'enrichissement de quelques uns et le conservatisme financier. Ainsi, les actifs captés seraient réinjectés dans des activités à visée sociale (santé, solidarité) et écologique, transitant via des banques coopératives.

Mais une première difficulté vient du nationalisme, exacerbé par son ambition étriquée de diriger les États-nations. Cette ambition freine toute création d'un échelon fédéral et bloque l’imposition d’une vision politique commune au niveau européen.

Dessin : Dom' Legeard
ou Lidwine
Doter les institutions européennes de représentants issus du confédéralisme libertaire, pourraient infléchir ces orientations, aujourd’hui quasi exclusivement alignées sur les intérêts du capital. Les enjeux supranationaux doivent primer pour effacer les pratiques financières socialement destructrices, comme l’a montré la crise grecque il y a une dizaine d’années. (6) (7)

Une fois ce nationalisme contenu, une révision des traités européens serait nécessaire pour habiliter les institutions à réguler les capitaux circulants. L’objectif : doter l’Europe d’outils fiscaux et juridiques efficaces. Ces outils devraient être conçus de manière discrétionnaire pour contrebalancer le pouvoir des acteurs financiers, dont les décisions échappent largement au consentement démocratique.

La domestication du capitalisme ne peut donc réussir ni par le seul local, impuissant face à la mobilité du capital, ni par le seul supranational, illégitime sans ancrage social. Elle suppose l’articulation des deux : un local producteur de pratiques responsables et une Europe capable de contraindre et réguler. C’est dans ces conditions que l’étau peut se refermer et atteindre dans la transition, la souveraineté heureuse.

À une autre époque révolue, les milieux révolutionnaires (syndicalistes et libertaires) et/ou communistes formulaient des théories et s'organisaient dans l'objectif de l'expropriation des unités de production, en s'appuyant sur une présence centrale et autoritaire de l'État-nation. La domestication du capital est un intermédiaire démocratique entre un processus de réforme et une volonté révolutionnaire et, dès le départ, elle cherche à éradiquer ce rôle central.

NB : ce texte n'est le fruit que d'une réflexion personnelle. De nombreuses questions restent à traiter. Très justement, les Masaaï pensent qu'un seul cerveau ne peut pas tout régler : 

Comment accéder au pouvoir institutionnel ? Par quelles majorités ? Dans quel cadre électoral ?

Comment définir juridiquement les « outils discrétionnaires » et la stratégie politique d’accès au pouvoir européen.

Comment intégrer explicitement la dimension écologique au cœur du modèle économique proposé.

(1) Hubfinance https://www.hubfinance.com/actualites/lindustrie-europ%C3%A9enne-de-la-gestion-dactifs-cap-sur-33-000-milliards-deuros-en-2024?utm_source=chatgpt.com


(2) Eba 

(3) BCE 


(5) D'autres modèles de banques coopératives régionales existent dans d'autres pays européens : Grupo Caja Rural en Espagne ou Gruppo Cassa Centrale Banca en Italie

Mesures prises par l'État en 2015 sous la contrainte et le chantage des créanciers, FMI, la BCE

(6) impact sanitaire directement lié à la décision de l’État grec en 2015 : 

Décès supplémentaires2 500 – 5 000 (part de mortalité liée à l’accès restreint aux soins et au stress)
Années de vie perdues 100 000 – 200 000 YLL*
Suicides ~10–15 % de l’augmentation totale observée 2010–2015
Malnutrition et troubles  chroniquesAffecte 5–10 % de la population active et enfants vulnérables

Years of Life Lost”, en français “années de vie perdues”

(7)  Contrôles des capitaux. Mesures centrales :
  • Plafond de retrait :

    • 60 € par jour

    • puis 420 € par semaine

  • Interdiction de transferts de capitaux à l’étranger, sauf dérogations

  • Blocage des virements internationaux

  • Gel partiel des comptes bancaires

  • Paiements transfrontaliers soumis à comités d’autorisation




Calcul de l'empreinte écologique de l'auteur : 2.5 T de rejets de CO2 en 2025 (niveau de soutenabilité : 2 T selon les données de l'Ademe)






mardi 3 février 2026

De la domestication du capital vers une souveraineté heureuse

Partie I

L'exemple de la dette africaine et de la production de cacao.

Sans être économiste, financier ou politologue, il est possible d’analyser certains mécanismes géopolitiques afin de mettre au jour les effets profondément délétères du capitalisme sur les populations locales — le plus souvent pauvres — ainsi que sur l’environnement. Ces effets se manifestent de manière particulièrement visible dans les domaines de l’agriculture et des industries extractives. Derrière la volonté affichée de complexifier les rouages du système (FMI, OMC, prolifération de sociétés "écrans", d’organismes financiers, de paradis fiscaux, etc.) se cache un processus de mondialisation des décisions de dépendance. Ce processus assujettit les États à une forme moderne de colonisation. Le marché dérégulé, notamment financier et bancaire, réhabilité à partir des années Thatcher et Reagan, n’a fait qu’accentuer les contractions économiques, les conflits militaires latents, les écarts entre les classes sociales et les pays en voie de développement entre eux. Il ne fait qu'accentuer les crises écologiques et climatiques que certains lient au « capitocène ».(1)

De nombreuses théories ont été publiées sur les mécanismes par lesquels le capitalisme domestique les individus, sur ses effets et, par extension, sur les formes de domination et d'appauvrissement qu’il exerce sur eux (2). En revanche, une approche inversée — interrogeant la transition du capitalisme vers des capacités de survie des individus et sur leurs marges d’autonomie — demeure largement sous-théorisée. Cette absence s’expliquerait potentiellement par le fait que, de génération en génération, l’option révolutionnaire a longtemps bénéficié de la faveur de ciels qui attendaient la démonstration spectaculaire de la force populaire et destructrice du mal, ouvrant la voie à de nouveaux modèles démocratiques (3). Or, tandis que se multiplient à travers le monde des rébellions et des insurrections localisées, et qui ne sont pas toujours en lien avec l'étranglement du capitalisme l’objectif d’une révolution internationale s’éloigne. Elle recule à mesure que s’intensifie la dépendance au système capitaliste, et plus encore à une dette prédatrice, soigneusement tissée comme instrument de contrôle et de perpétuation de l’ordre établi.

La mainmise des sociétés hyper-capitalisées, et de leurs bras armés — multinationales, institutions bancaires et financières, plans d'investissements structurels — sur l’Afrique demeure spectaculaire. Elle s’inscrit dans la durée, traverse les siècles récents et a revêtu des formes multiples de contrôle, voire de destruction systémique. Les décisions visant à exploiter les ressources humaines et naturelles, à orienter de force les activités économiques et à encourager une corruption à grande échelle répondaient à au moins deux logiques interdépendantes : accroître l’endettement des États et enrichir toujours davantage les détenteurs du capital. Ces dynamiques, loin d’être accidentelles, se renforcent mutuellement dans un système de dépendance soigneusement entretenu. À cet égard, l’exemple de la production du cacao constitue un cas emblématique, offrant une base solide pour analyser succinctement  — et contester — les mécanismes de domestication du capital.

Image générée par un assistant numérique

Dette et cacao relèvent d’une même matrice : la dépendance financière. En échange d’accords de prêts et d’un soutien à l’investissement, le FMI impose aux États des contreparties structurelles. Pour y parvenir, l’institution influe directement sur les choix des filières économiques à développer. Dans le cas de la Côte d’Ivoire (4), les décideurs ont ainsi structuré l’économie nationale autour de la production intensive de cacao, avec une incidence inévitable et incontrôlée de la pollution chez tous les intermédiaires.

Pour ce faire, le pays s’est lourdement endetté, tout en acceptant d’orienter sa filière presque exclusivement vers l’exportation. Le résultat est sans équivoque : la production et l’exportation de cacao servent avant tout, et de manière indirecte, au remboursement des créanciers, tout en maintenant l’économie nationale dans une dépendance à une consommation mondiale par volonté, instable, soumise aux aléas des marchés et aux enjeux géopolitiques globalisés. (5) La population locale, quant à elle, n’a que marginalement bénéficié de cette manne financière. Au contraire même. Elle s’est rendue dépendante d’une ressource agricole unique, désormais fragilisée par l’intensification des contraintes liées au dérèglement climatique.

Comment se dégager de ce mécanisme répressif et des turbulences politiques perpétuelles ? Sans avoir besoin d'être un expert sur la question, celle-ci a été maintes fois posée et analysée par des auteurs qualifiés (6), l’effacement de la dette des pays de l'Afrique subsaharienne apparaît dès lors comme un mécanisme logique de : réparation (esclavagisme, colonisation, enrôlement dans les armées d'occupation, instauration de frontières, etc), compensation (pillage des ressources naturelle et culturelle, exploitation des enfants, pollution endémique et captation massive des déchets, etc), mais surtout de désengagement (émancipation démocratique). Si la dette est partiellement annulée ou restructurée, les revenus du cacao ne sont plus captifs du remboursement. Ainsi, l’État, ou tout autre organisme démocratique qui pourrait se substituer à lui, peut rediriger ce capital vers des investissements pérennes et locaux : infrastructures, éducation, santé, diversification agricole, etc. De facto, le capital se « domestique » : il sert les besoins internes au lieu d’engraisser des créanciers externes et de satisfaire des consommateurs qui se soucient à la marge du bien-être réel des petits producteurs. Mieux encore, il libère un potentiel nouvellement créé, capable de moraliser les pratiques, transformer les mentalités et donner forme à une souveraineté heureuse.

Alors, le phénix renaîtra de ses cendres.

La domestication du capitalisme poursuit un objectif stratégique unique : préparer son effondrement contrôlé. Il s’agit de désamorcer l’accumulation disproportionnée, en l'asséchant progressivement, de richesses concentrées – en milliards de devises stockées dans les comptes financiers, multinationales et banques – pour les réorienter vers un développement éthique, durable et international, guidé par le seul consentement démocratique.
Cette domestication du capital pourrait se concevoir comme un hybride entre réformisme et révolution, une voie intermédiaire, verte, une reformulation (et pourquoi pas, non violente) où le système économique est à la fois transformé et maîtrisé, jusqu’à ce qu’il puisse céder sa place à une nouvelle économie, plus juste et responsable. Et qui peut aujourd'hui spéculer sur la pénurie de plaquettes de chocolat rangées dans les placards des Européens ? À suivre : leviers et mécanismes généralisés de la domestication du capital.

(1) Capitocène : l'ère du capital

(2) La domestication de l'humanité, Jacques Camatte. https://libcom.org/article/domestication-humanity?utm_source=chatgpt.com

(3) La Commune de 1871 par exemple, insurrection républicaine matée dans le sang par la bourgeoisie

(4) La Côte d’Ivoire et le Ghana produisent ~ 60 % du cacao mondial

(5) 

Le Monde, le 09 février 2026

(6) La dette odieuse de l’Afrique : comment l’endettement et la fuite des capitaux ont saigné un continent – Léonce Ndikumana & James K. Boyce. https://www.fnac.com/a6090633/Leonce-Ndikumana-La-dette-odieuse-de-l-Afrique?utm_source=chatgpt.com


calcul de l'empreinte écologique de l'auteur : 2.5 T de rejets de CO2 en 2025 (niveau de soutenabilité : 2 T selon les données de l'Ademe)

samedi 17 janvier 2026

Affaire Durand. Le cas Lallemant ou la logique d'État

Extrait. Procès de Jules Durand en novembre 1910, accusé à tort de meurtre.

Curieusement, Lallemant ressentait chez les onze autres jurés, un supplément d’agitation, ou plus exactement d’inconfort. En effet, ils n’étaient pas sans ignorer la pression qui pèserait sur eux, lors de la décision finale à adopter. Parmi cette surreprésentation de notables et de rentiers, où se perdaient quelques ouvriers, Lallemant faisait figure d’exception : il était le seul représentant de la fonction publique, ou tout du moins assimilée. Ce siège unique lui accordait un poids central par rapport aux autres jurés. Agé de plus de 50 ans, fort d’une expérience solide auprès d’une population aliénée, d’apparence stricte dans des costumes sobres, Lallemant s’attribuait une place singulière : on l’écoutait. Il n’avait pas besoin de convaincre longuement, et son influence ne passait pas par un discours flamboyant mais plutôt par une ou deux phrases dites calmement, sur un ton posé, proposant une reformulation « raisonnable » du problème. On aurait pu l’entendre défendre, dans le confinement de leur salle, que : « Nous ne sommes pas ici pour juger des idées, mais des conséquences », ou encore : « L’homme n’est peut-être pas violent, mais ce qu’il incarne l’est. » Lallemant ne se vit jamais comme violent. Et c’était précisément ce qui le rendait pertinent. Il pouvait présenter Durand non comme un assassin, mais comme un homme dangereux, un catalyseur, un facteur de désordre. C’était une rhétorique basée sur la prévention, et non sur la vengeance.

 

Jules Durand, avant le procès, puis pendant son isolement à l'asile

Dans cette ambiance tendue qui ne déstabilisait nullement Lallemant, ce qui le frappait, après une série d’observations pointues, était l’attitude du prévenu. Dès le début du procès, Jules Durand fit preuve d’une grande maîtrise de soi, malgré l’intimidation du président, du public et d’un séjour en prison qui commençait à durer. Son comportement digne et silencieux pouvait probablement amadouer certains jurés et observateurs : il montrait qu’il était un homme ordinaire face à l’accusation, renforçant l’idée qu’il n’était pas un criminel de sang. Ce qui aurait pu rendre crédible le récit de Jules Durand résidait dans son abstinence vis-à-vis de l’alcool. On pouvait donc supposer qu’il maîtrisait à la fois ses réactions et ses propos, ce qui le distinguait d’une population réputée bruyante et querelleuse en raison d’abus de consommation. Derrière de légers hochements de tête, à peine visibles, et une écoute sans émotion apparente, fixant les témoins qui s’exprimaient difficilement, légèrement penché en avant, il ne répondit pas une seule fois aux provocations. Cependant, le système judiciaire et social ne laissait aucune place à la compréhension émotionnelle : la loi et le contexte politique primaient sur la posture de l’accusé. Lallemant, quant à lui, ne se laisserait pas duper par une telle attitude figée, il pouvait s’agir d’un subterfuge de la part de Jules Durand.

Intégralité de la nouvelle littéraire dans le journal "Libertaire"


Pour en savoir plus sur Jules Durand : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Durand


jeudi 8 janvier 2026

Centenaire de la mort de Jules Durand

 Repartage. Publié le 01 janvier 2026 sur le site Le Libertaire

Le Libertaire du Vendredi 26 février 1926

SEIZE ANS APRÈS – DURAND EST MORT

Il y a un peu plus de quinze ans, il y eut une « affaire Durand ».

En septembre 1910, il y avait la grève des charbonniers du Havre ; Jules Durand était le secrétaire du syndicat.

Un ouvrier, Dongé, après avoir voté la grève, avait fait le jaune*. Le 9 septembre 1910, Dongé, argent et revolver en poche, parcourait les cabarets des quais. L’ivrogne fut provocant. Il y eut une rixe et il fut tué.

Non seulement les grévistes provoqués furent arrêtés, mais tout le Bureau syndical fut emprisonné et accusé de meurtre pour "complicité morale".

Les grosses firmes de charbon et de navigation firent une abominable campagne de presse. La police et la magistrature furent à la dévotion d’un patronat peureux et méchant. Des faux témoins furent soudoyés pour affirmer que la mort de Dongé avait été votée en réunion syndicale sur la proposition de Durand, le secrétaire.

Quelque temps après, Jules Durand était condamné à mort par la Cour d’assises siégeant à Rouen, malgré, les efforts de son avocat, Paul Meunier, malgré la solidarité de la C. G. T. et des organisations syndicales du Havre et d’ailleurs.

Le lendemain, la grève générale éclatait en matière de protestation. Le port du Havre fut immobilisé 24 heures. De partout, la classe ouvrière faisait entendre sa réprobation contre un verdict aussi monstrueux.

La peine de mort fut commuée en vingt ans de travaux forcés.

La C. G. T. ne s’arrêta pas là. Les témoins soudoyés se rétractèrent. Devant ce « fait nouveau », une grande agitation fut faite pour obtenir la révision du procès. La Bataille Syndicaliste, alors quotidienne, aidée par quelques rares journaux, prouva l’innocence de Jules Durand. Le malheureux syndicaliste fut enfin reconnu innocent, mais trop tard. La condamnation odieuse et la prison l’avaient rendu fou.

Agé de 29 ans, il quitta la geôle pour un asile d’aliénés, celui des Quatre-Marcs, près de Rouen.

Sa vieille mère devint pour ainsi dire folle de chagrin. Le père de Durand, qui travaillait depuis 22 ans dans une maison d’affrètement, fut congédié.

Pendant plus de quinze ans, le pauvre Jules Durand fut le triste pensionnaire d’un asile de fous. Il fut poursuivi et frappé parce que syndicaliste : il a souffert et il est mort parce que syndicaliste.

Jules Durand est mort le samedi 20 février, à l’âge de 46 ans. Ses obsèques ont eu lieu au Havre, au milieu d’une grande affluence. Le chômage était fort important.

La vieille mère de Durand était venue rendre un dernier hommage à son enfant.

Les organisations ouvrières étaient toutes représentées. Il y eut l’unité de la douleur et du souvenir devant la tombe du syndicaliste Durand, victime de la société capitaliste.

Benoit Broutchoux

(Deux erreurs sont écrites par Broutchoux : C’est René Coty qui était l’avocat de Jules Durand et non Paul Meunier. Le 31 décembre 1910, sur intervention du Président de la République : commutation de la peine de mort en 7 années de réclusion et non 20 ans).

L'adaptation climatique : le nouveau mantra des politiques

Depuis plusieurs semaines, commentateurs, responsables politiques et scientifiques mobilisent une même réponse court-termiste dans leurs dis...