Il ne fallait pas oublier d'emporter de quoi manger dans le train. Avec l'effondrement répété des colonies d'abeilles, qu'elles soient mellifères ou sauvages, les productions mondiales de fruits et légumes avaient fortement chuté. La propagande diététique « Mangez 5 fruits et légumes par jour » d'une époque qu'il avait connue n'avait plus d'écho et n'avait jamais eu de sens de toute façon. Il devrait se contenter d'un pâté végétalisé à base de tofu et d'une boisson lyophilisée qu'il glissa dans le sac à dos. Il restait suffisamment de place pour le colis qu'il attendait dans une consigne de la gare. Voilà, il était prêt à partir, le bus passait dans cinq minutes à proximité de l'immeuble. Enfin, presque prêt. Il ne put s'empêcher de s'immobiliser un instant dans le couloir de l'entrée. Sa fille, il ne la voyait plus et n'avait laissé guère de quoi regretter ses absences, et le chat qu'elle lui avait « donné » était mort l'an dernier.
— Eh bien si ! Je n'ai pas le choix ! Écoute papa, ne m'emmerde pas une nouvelle fois avec tes discours sur la responsabilité et qu'il faut assumer ses actes. Je ne peux pas faire autrement, voilà.
— Oui, quoi ? Alex n'est qu'un con ? Allez c'est bon, je m'en vais parce que tu abuses ! »
Il se retrouvait devant la porte qu'elle avait claquée en partant, il y a déjà trois ans. Elle ne manquait pas de lui adresser quelques messages via CloudNews, pour les anniversaires et la nouvelle année, lui demandant comment allait le chat. Il pensait que lorsqu'il lui avait annoncé sa mort, elle avait dû pleurer. Il ne s'était même pas donné la peine de penser si elle pleurerait à la sienne. Il avait tout d'un coup mal à la tête. Certainement une énième gueule de bois.
Il prit soin, avant de sortir, de couper l'électricité. Qu'est-ce qu'il pouvait en faire comme gestes inutiles ! Surtout pour l'électricité de panneaux solaires éteints. Il avait beau avoir été fidèle à un opérateur qui fournissait de l'« énergie verte », la régie privée d'acheminement avait imposé à la République Nationale de rationner les watts avec des baisses de tension régulières. Voir les ampoules à LED clignoter avait un côté assez fantaisiste, voire subliminal, surtout que les « nuits » avaient rallongé du fait des brumes de pollution atmosphérique venues d'Afrique. Celui qui avait réussi à se faufiler pour la nuit dans le hall d'entrée migrait sûrement aussi du continent africain. Surpris, il se redressa prestement en le voyant arriver.
« Pardon Monsieur... Rien fait de mal... Fait froid, très froid dehors », dit-il paniqué.
— Du calme, du calme, répondit-il face à lui, écoute, je m'en vais plusieurs jours, prends cette clé, l'appartement est juste là, tu vois ? Tu t'installes, il y a de quoi prendre une douche je pense et tu te reposes le temps qu'il faut. D'accord ? Tu m'as compris ?
Hésitant, sûrement hagard par cette annonce, le locataire insista sur un ton plus direct :
— Écoute, je dois partir, mon bus arrive bientôt. Tu la prends cette clé ou pas ?
— Ok, merci Monsieur...
— Bien, pense à remettre l'électricité, à bientôt peut-être. »
Il ne se retourna pas, savoir si le bus arriverait à l'heure était sa nouvelle préoccupation. En général, au départ de la ligne, les bus se présentaient aux arrêts dans les temps. Ce serait le cas pour celui qui avançait bon an mal an et qui signalait son arrivée par une longue traînée de fumée grisâtre, balafrée par le faisceau des lampadaires, rivalisant avec cette brume tout aussi toxique qu'exotique. En approchant, le bus dégageait une odeur inhabituelle de poulet pané frit.
« Bonjour, un ticket s'il vous plaît.
— 2 euros 20, s'échappa froidement de la cabine capitonnée.
— Dites-moi, votre bus dégage une fumée plutôt douteuse, il n'y a pas de problème avec le bus ?
— La fumée ? Oh ! Ce n'est rien, nous sommes obligés d'utiliser de l'huile de friture comme carburant. On m'a dit que l'approvisionnement en bioéthanol était stoppé pour l'instant à cause d'un attentat sur un site de stockage. C'est tout ce que je sais. Bonne journée Monsieur. »
Le chauffeur interrompit sèchement leur échange, pressé certainement de repartir.
Un attentat ! Pourquoi un attentat ? Pourquoi ne pas plutôt voir ça comme un acte de violence ? S'en prendre à des biens privés, surtout s'il s'agit de multinationales agroalimentaires écocidaires, tout en faisant attention d'épargner des vies humaines, ne peut pas être assimilé à du terrorisme ! La propagande de l'État-Nation jouait à plein. Cet échange avec le chauffeur l'avait mis mal à l'aise. Il ne put s'empêcher, quand il s'installa sur la banquette défoncée, de vérifier autour de lui qu'on n'avait pas remarqué son émoi. Non. Pas de réactions particulières. Il y avait peu de passagers à cette heure du jour de toute façon. Les usagers faisaient du mieux qu'ils pouvaient pour se donner une contenance. Des visages confus qui s'oubliaient dans des portables digitalisés qu'ils commandaient avec leurs yeux. Les émotions captées dans la rétine étaient analysées puis transmises à une base de données de l'IA qui renvoyait sur le portable le type d'informations ou de publicités qui ciblaient le mieux la personne. Aux branlements du bus, il comprit que le chauffeur avait repris les commandes de l'engin.


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