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dimanche 29 mars 2026

Maires de couleur. De l'ombre à la lumière, le racisme s'affiche enfin

L'élection du nouveau maire LFI, Bally Bagayoko, à la tête de la commune de Saint-Denis (93) a déclenché une série de polémiques hors du cadre strictement politique. L'ampleur des attaques à caractère raciste contre M. Bagayoko est inédite pour trois raisons essentielles : l’expansion et l’intensification de l’usage des réseaux sociaux, l'adhésion majoritaire d'une partie des Français aux thèses, visibles et invisibles, de l'extrême droite et, plus inquiétant encore, les discours-relais assumés sur des chaînes de télévision détenues par des milliardaires.

Mais pour autant, ce n'est pas une première. Moins connu que Saint-Denis par sa notoriété historique, ce phénomène décomplexé a un précédent en 1989 avec l'élection du socialiste Kofi Yamgnane comme maire de la commune rurale de Saint-Coulitz (29), en Bretagne. Dès sa prise de fonction, le nouvel édile a subi un déchaînement de haines, exprimé à travers de nombreuses lettres d’insultes, parfois d’une violence extrême (1). Que nous racontent ces deux phénomènes, espacés dans le temps de presque 30 ans ?

Le premier récit ne fait que confirmer ce que l'on savait depuis longtemps : le peuple français présente des formes de racisme social, comme le démontrent son accueil hostile à des vagues successives de migrations récentes d'étrangers fuyant la guerre civile espagnole, la misère ou des régimes fascistes, à l'exemple des Juifs allemands ou autrichiens. Si la France pour ces derniers, dans le registre de la délation, ne figurait pas en première place, elle ne quittait pas pour autant le podium.

Ensuite, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la préférence était déjà donnée aux Français « de souche » pour le logement et l’emploi. Les gouvernements qui se sont succédé n'ignoraient certainement pas l’appétence d’une partie des Français pour la xénophobie. La défaite lors de la guerre d'Algérie n'a rien arrangé. Faut-il également rappeler les propos de Jacques Chirac à propos du « bruit et de l’odeur » ? Était-ce une méthode efficace pour lutter contre le Front National ? À en juger par les faits récents, cela semble avoir été inadéquate. Les hommes disparaissent, mais les visions se transmettent par des méthodes indirectes qui finissent par se généraliser et se transformer.

Avec l'élection d'un des premiers maires d'origine subsaharienne en Bretagne, à la même époque que la propagande véhiculée par Jacques Chirac, l'insulte raciste envers un représentant public restait cependant largement invisibilisée. On utilisait l'anonymat pour exprimer sa haine de l'autre, surtout lorsque la couleur de peau en était la cause. Parallèlement, à l’exposition croissante et médiatisée de Jean-Marie Le Pen — non pas à cause d’élections victorieuses, mais bien davantage à cause de ses démonstrations brutales — il existait comme une forme de légitimité à exprimer son dégoût, une autorisation implicite du chef à propager des écrits racistes. La surexposition médiatique de Jean-Marie Le Pen a entraîné un phénomène de décomplexification parmi ses sympathisants. Crescendo, la mise à l’index pouvait s’afficher librement, et les médias portaient une responsabilité lourde dans cette appropriation désormais légitimée.

Dès le contrôle de Bolloré sur l'univers de Canal Plus, la ligne éditoriale de sa chaîne d'informations en continu, aujourd'hui C-News, a évolué vers un positionnement patriotique et religieux assumé. La “préférence nationale” est désormais sur toutes les lèvres, enfin ! Les attaques incessantes contre les partis de gauche se sont multipliées, sans parler des rappels récurrents des comportements prétendument belliqueux et insurrectionnels d’individus de “l’ultra-gauche”, dont on ignore exactement à quoi ils font référence, si ce n'est à une nébuleuse anarchiste ou à des Zadistes.

Dans cette atmosphère de dénonciation collective, encensée par des experts du nationalisme français, quoi de plus naturel que de constater que Michel Onfray reprend publiquement des poncifs du genre :

« Mais on n’est pas dans une tribu primitive comme les décrit Darwin avec le mâle dominant qui décide. Toi, tu auras à manger, toi tu n’auras pas à manger, moi j’aurai les femelles, toi tu n’auras pas les femelles… Ce n’est plus du tout comme ça maintenant »,

a-t-il affirmé, sans qu’aucune contradiction ne lui soit opposée à propos du maire de Saint-DenisDécidément, l'humain est égal à lui-même, indescriptible. Tout cela relève d’un fantasme sans réelle majorité : Kofi Yamgnane a été élu par une communauté rurale bretonne d’origine celte ! Où est donc le “vote ethnique” là-dedans ?

La suite du récit ? Eh bien, les nationalistes français s’empresseront de sécuriser ce type de déclarations, les justifier par des arguments fallacieux et transformer en victimes ceux qui ne font que pratiquer leur droit à la liberté d’expression. Nous ne sommes plus au stade de la “lepénisation des esprits”. Nous atteignons désormais celui du “lavage de cerveaux”, étape cruciale avant l’instauration d’un régime totalitaire.

MM. Yamgnane et Bagayoko, la France vous salue bien (2). D’un salut nazi, bien entendu.

(1) Kofi Yamgnane, un maire breton et ses démons. L'ancien maire est l'auteur du livre "Mémoires d'outre-haine"


(2) M. Yamgnane est originaire du Togo et M. Bagayoko du Mali

Photos : Chabe01 et Moreau Henri

Paul Molac. Une vision française de la Bretagne

Le regard est rivé sur l’horizon. L’attitude se veut décontractée. Le code vestimentaire est assumé. La photo du député français, Paul Molac, illustrant le numéro d’avril 2026 du magazine Bretons, proposée par Ouest-France, cristallise l’ambivalence de cet homme : entre modernisme et tradition, maturité et décontraction, ancrage et projection, sérénité et servilité.

Il le dit lui-même : il est « citoyen français de nationalité bretonne ». Il est à l’image du parti présidentiel La République en marche, voulu par Emmanuel Macron, à qui il doit sa seconde mandature comme député en 2017 dans la 4e circonscription du Morbihan. Il incarne tellement la macronie qu’il en imite les codes : tout comme Macron avec François Hollande, il semble avoir oublié les premiers soutiens de gauche qui avaient pourtant fait de lui un député en 2012 (1).

À n’en pas douter, Paul Molac est un pur produit du macronisme : il fait du « en même temps ». Ni de gauche ni de droite, du centre mou plus certainement. Pas vraiment français, mais pas totalement breton non plus, un sabot en Bretagne, l’autre dans la capitale. Le grand écart devient difficile à maintenir.

Les militants culturels relèveront qu’il est bretonnant et, plus exactement, partisan du bilinguisme dans les écoles publiques. C’est exact. Et ? Ce ne sont pas les politiques linguistes qui font la Bretagne. Encore une fois, il oscille entre deux visions : la conservation et l’assimilation.

Son interview fleuve dans la revue a été l’occasion pour lui d’annoncer le lancement d’un énième mouvement politique, nommé Faisons Bretagne, « afin de rassembler tous ceux qui se retrouvent dans l’idée d’autonomie pour la Bretagne », annonce-t-il. À vrai dire, ce n’est pas le passage le plus intéressant de l’entretien : l’autonomie, chez les Bretons, est à géométrie variable, entre régionalisme et fédéralisme, mais doit surtout convenir au centralisme français et au Conseil constitutionnel (2).

Alors, quels passages retenir pour démontrer sa vision française de la Bretagne ? Je retiendrai quatre points.

Premier extrait : « Parce que je suis dans un État où il y a des règles. Sans règles, c’est l’anarchie. Sans règles, il n’y a pas de démocratie, c’est la loi du plus fort. » Est-ce que Paul Molac a choisi de mentionner l’anarchie pour assumer sa vassalité à l’État français ? Il aurait pu dire « sans foi ni loi ». Non, « sans foi ni roi » serait plus conforme à l’esprit.

En quoi l’anarchie serait-elle sans règles ? Si les anarchistes font de l’antiparlementarisme, ces propos confortent leur critique : l'idéal démocratique ne réside pas seulement dans le vote, mais dans la délégation, et non dans la substitution — un terme employé par le député lui-même.

Il serait utile à Paul Molac de lire Émile Masson, Élisée Reclus ou Murray Bookchin, parmi d’autres, pour en saisir les nuances et la pertinence.

À propos, puisque 2026 verra commémorer le décès de Glenmor, que disait-il sur l’anarchie et les libertaires dans le journal La Nation bretonne ?

« Les Latins ont toujours été des individualistes. Ils ont créé d’abord l’État, et l’individu devait se soumettre à l’État pour organiser la société. Pour le Celtique, ce n’est pas du tout ça : c’est l’État qui devait plier, l’individu étant prioritaire et prédominant. Toujours cette notion personnaliste de l’homme, magnifique d’ailleurs, anarchiste aussi, d’où l’anarchie naturelle aux Bretons. On appelle cela anarchie, mais les Bretons sont plutôt libertaires qu’anarchistes. Tout cela, c’est évident. »

Voilà une véritable vision bretonne de la Bretagne, où l’individu prime sur l’État et la liberté n’est pas négociable, n'en déplaise à monsieur le député français.

Second extrait : « Vous avez environ 126 nationalités en Europe. Combien demandent l’indépendance ? Deux. La Catalogne — et encore, ce n’est plus le cas aujourd’hui — et l’Écosse. » Cette affirmation occulte les velléités d’indépendance du Pays de Galles, surtout depuis le Brexit, soutenues par le Plaid Cymru. Selon des sondages récents, environ 25 % des Gallois considèrent l’indépendance comme une option sérieuse. L’ignorance de ce détail est fâcheuse, peut-être volontaire, à trop vouloir découvrir notre bretonnitude, d'autant plus que les liens historiques et culturels entre les deux pays sont évidents. On aimerait voir les élus de Bretagne encourager les Bretons à suivre ce mouvement.

Troisième extrait : « Comme dans les autres régions d’Europe, je souhaite que l’argent de la PAC vienne directement, et que ce soit nous qui fassions la répartition avec les agriculteurs, pour trouver un modèle plus vertueux sur le plan environnemental et productif afin d’éviter les importations. » L’intention est louable, mais encore une fois, c’est du « en même temps ». En agriculture, les modèles bio et productiviste ne peuvent cohabiter. Aujourd’hui, les filières bio sont autant impactées par les pollutions issues du productivisme : air, eau, sol. L’approche holistique a montré ses limites, et la Bretagne continue à en supporter les coûts, directs et indirects à cause de la politique agricole française.

Par ailleurs, prétendre ne plus vouloir importer des produits agricoles revient à dire que l’on ne commercialisera plus de cafés. On sait que le Breton est entrepreneur, mais pas au point d’attendre de fortes variations climatiques pour produire du café sur son sol.

Dernier extrait : À la question : « Est-ce qu’une Bretagne autonome a du sens si c’est une Bretagne à quatre départements ? » le député botte en touche. Sa réponse ne correspond en rien à la question. À moins qu’il sous-entende qu’une Bretagne à quatre départements serait envisageable, et dans ce cas, cette vision devient problématique. Comment prévoir l’autonomie de la Bretagne sans avoir d’abord ramené Nantes et ses coteaux dans le giron breton ? C’est tout simplement inconcevable.

Tout comme la réforme des régions (loi NOTRe, votée en 2015), qui a éloigné la Loire-Atlantique de la Bretagne, le projet d’autonomie sans la partie historique affaiblira d’autant les revendications bretonnes (3).

D’autres points problématiques pourraient être relevés à la suite de ses déclarations, fondatrices du mouvement qu’il entend mener pour les prochaines échéances électorales. Cette tentative politique ne sera que l’énième tentative d’émancipation. Elle est déjà vouée à l’échec : Paul Molac adopte une vision française de la Bretagne, alors qu’il serait plus inspiré d'opter pour une vision bretonne — à condition d’envisager une Bretagne réellement indépendante. Mais cela, à lire l’entretien, c’est probablement trop lui demander.

(1) En 2018, avec d'autre députés, Paul Molac crée le groupe parlementaire LIOT

(2) À noter, tout de même, qu’il semble ne plus avoir les faveurs de l’Union démocratique bretonne, chantre de l’autonomie, alors que, jusqu’à présent, le député français bénéficiait de son appui. En Bretagne, les vents contraires sont mauvais et sentent le pesked de Douarn’, jusque dans son fief de Ploërmel

(3) Réforme des régions: une seule solution, désobéir

https://dderrien.blogspot.com/2014/11/reforme-des-regions-une-seule-solution.html

mercredi 25 mars 2026

L'éducation par le gratin au chou-fleur

La recette du gratin de chou-fleur repose sur des ingrédients simples et ne présente, en apparence, aucune difficulté particulière. La béchamel et le gruyère râpé font même figure d'alliés pour amadouer les enfants et stimuler leur appétit. Mais persiste le chou-fleur : même camouflé sous une délicieuse béchamel maternelle, il conserve un goût âpre et une odeur tenace qui rebutent d'instinct. Le gratin est simple à faire mais plus difficile à faire avaler.

Petit Léonard, élevé et coincé entre l’artichaut et le chou-fleur, je ne pouvais guère échapper à l'invasion régulière de ces primeurs sur la table familiale. Il est des expériences qui s’incrustent durablement ; pour ma part, dans le domaine culinaire, le gratin de chou-fleur de ma mère a marqué mon premier souvenir gustatif — et il ne fut pas des plus savoureux.

Entre l’injonction paternelle de terminer ce qui végétait dans l’assiette et l’épreuve consistant à mâcher vaillamment un aliment perçu comme un adversaire, comment expliquer que ce même gratin de chou-fleur occupe aujourd’hui une place honorable parmi mes plats préférés ? L’autorité paternelle n’a-t-elle pas, en définitive, joué un rôle bénéfique à ce consentement ?

Le couple que formaient mes parents s’inscrivait dans un modèle typique des années 70, où les rôles de chacun étaient clairement définis, hérités d’une société traditionnelle et conservatrice : pour schématiser, le mari aux travaux, l’épouse aux fourneaux. 

Peu réceptif aux discours des élites politiques et des intellectuels de gauche sur le « progrès social », ce milieu populaire et rural, davantage ancré dans ses habitudes que réellement politisé, évoluait à son propre rythme, en parallèle à des bouleversements sociétaux et civiques soutenus par les féministes (1). Mais, Peuple de gauche il était, Peuple de gauche il restait. Un temps.

Dans les faits, l’emploi féminin, souvent relégué à des activités secondaires, saisonnières et ingrates, ne venait pas alléger les obligations de mère et de femme au foyer. Ces femmes méritantes cumulaient les charges sans nécessairement s’en plaindre. La préparation des repas leur revenait presque de façon innée, sans qu’elle fût discutée ni contestée autour de la table : il eût été alors inconcevable pour un enfant de s'opposer et de décevoir ses parents en repoussant son assiette de chou-fleur d’une moue rebelle, du moins à cette époque. J'ai préféré négocier avec le légume, bien moins impressionnant.

Dans ce contexte, un équilibre tacite s’instaurait, entre une main ferme et une autre plus conciliante. Me concernant, j’avais trouvé une méthode discrète pour me débarrasser du gratin : j’écrasais les bouquets de chou-fleur, feignant de m’en accommoder, évitant tout à la fois le regard vigilant de mon père et la déception muette de ma mère. La ruse ou l'astuce, selon, a bien fonctionné. J'ai gagné la bataille contre ce chou-fleur peu conciliant. Ai-je cédé devant le chou-fleur ? Non. Je l'ai assimilé. Il y a des dualités qui se confondent.

À vrai dire, de telles pratiques auraient-elles pu affecter le bien-être d'un enfant ? Ai-je été traumatisé suite à une éducation alimentaire perçue comme autoritaire ? À ces questions, je réponds aujourd’hui par la négative. Car une autorité qui sait se maintenir dans une juste mesure, à la fois ferme et contenue, ne décourage pas : elle prépare, pour peu, évidemment, qu’elle ne sombre pas dans l’autoritarisme. S'il fallait en douter, il était dans l'ordre des choses de se conformer à l'attente des parents devant le chou-fleur, et non pas l'inverse.

Il me faut reconnaître, cependant, l’influence déterminante de ma mère. C’est sans doute à elle que je dois cet intérêt insistant pour le gratin de chou-fleur, et, au-delà, pour tant de plats qu’elle exécutait avec un talent simple. D’une contrainte première est en fin de compte née une satisfaction plus large : choisir un chou-fleur chez un producteur local, préparer le gratin avant de le savourer et, si possible, avoir le plaisir de le partager avec d'autres. En résumé : d'une exigence initiale peut naître une multitude de satisfactions.

Bien que mon père nous ait quittés depuis 15 ans, je ressens le besoin de les remercier tous deux pour cet héritage culinaire et surtout familial. D’avoir insisté auprès de l’enfant que j’étais ; et de l’avoir, à leur manière, guidé avec justesse — du moins sur ce point précis de l’éducation.

(1) Cet équilibre ancien commençait peu à peu à se lézarder, notamment sous l’effet du désir croissant des femmes d'accéder à une forme d’indépendance financière vis-à-vis de leur époux.


mardi 24 mars 2026

Le pouvoir d'achat contre la sobriété écologique

Première publication avril 2022


La distorsion entre des modes de vie subis ou choisis a commencé bien avant l'enchaînement des crises énergétiques de 2022. Bien que les constats aient été plusieurs fois ressassés, il est utile de rappeler encore une fois que, plus le niveau de vie des populations se trouve favorisé, plus il a un impact indéniable sur plusieurs mécanismes naturels. 

En l'état, alors que les indicateurs climatiques et de la biodiversité sont dans le rouge, les postures politiques en France en faveur du pouvoir d'achat ne font que renforcer l'absence de perspectives de sobriété, surtout si elle est écologique.



Qu'est-ce que le pouvoir d'achat selon la définition du site du Ministère de l'Économie, des Finances et de la Relance ?

« Le pouvoir d'achat (PA) correspond à la quantité de biens et de services qu'un revenu permet d'acheter. L'évolution du PA dépend du niveau du revenu et du niveau des prix. »

Le PA est la quantité de biens et de services qu’il est possible d’acheter afin de maintenir ou d’accroître son niveau de vie, et de permettre aux ménages, a minima, de s’acquitter des charges incompressibles (loyer, emprunts, gaz, …). Plus les revenus sont élevés, plus la quantité de biens et services consommés assure un niveau de vie supérieur, par l'accumulation de biens (patrimoine immobilier, par exemple), mais aussi par l’adoption d’un certain détachement face à l’augmentation des prix de l'énergie ou de l'alimentation, qui impacte conjoncturellement les ménages les plus modestes.

D'ailleurs, peut-on encore évoquer le PA dans le cas de hauts niveaux de revenus ? Ne serait-il pas plus adéquat de parler plutôt d'accumulation de richesses et de capitaux ?

En effet, le PA concernerait davantage les populations les plus précarisées par l'emploi, les plus défavorisées par leur âge et les plus pénalisées par leur niveau de revenu. Quand ce revenu est indexé sur le SMIC et plafonné, dans beaucoup de situations, par la hiérarchisation des postes au sein d'une même entreprise, il devient inévitable que des tensions s'exercent sur les foyers lorsque le poids des dépenses incompressibles augmente, même si ces hausses ne concernent qu'un ou deux postes de dépense (énergie, alimentation). Et ce n'est pas le report d'une partie de l'inflation des tarifs de l'énergie qui soulagera la pression sur les ménages les plus exposés.

Pour autant, si l'objectif d'achat d’équipements domestiques, de connectivité ou de mobilité reste souvent incontournable, il convient tout de même de s'interroger sur leur usage dans le temps : est-il nécessaire de céder au marketing des fabricants de téléphones portables et de les changer périodiquement ? Dans cet exemple, l'obsolescence n'est pas le seul fait des industriels.

Si l'une des solutions préconisées par les candidats à la présidentielle de 2022 est axée sur l'augmentation, certes souvent justifiée, des salaires afin de renforcer hypothétiquement le PA, un autre mode de vie, bien moins séduisant, existe : la sobriété écologique. Adosser la sobriété à l'écologie est sans doute un pléonasme : la sobriété ne peut qu’être écologique, l'écologie se fondant dans la sobriété.

De facto, la sobriété ne peut pas se traduire par la quantité de biens achetés ni par l'accumulation de capitaux. En revanche, la sobriété — ou, autrement dit, l'écologie — n'est pas l'ennemi de la technologie, contrairement à une idée répandue chez certains réfractaires aux nouveaux modes de vie.

L'éolien offshore, et le parc en cours de construction au large de la Bretagne, du côté de Saint-Nazaire, en est la preuve. Même s'il faut, dans un premier temps, absorber le coût environnemental de sa conception, de son acheminement et de son implantation, la transition écologique comprend nécessairement une phase, plus ou moins longue, d'adaptation.

À terme, pour ce type d'installation visant l'intérêt général (il est toutefois regrettable qu’EDF Renouvelables soit le porteur du projet : l'énergie pourrait relever davantage d'une compétence régionale, comme en Bretagne, à l’image du cas controversé de la centrale à gaz de Landivisiau, subventionnée par Chesnais-Girard), les coûts de l'énergie pourraient être mieux maîtrisés et permettre aux foyers de sécuriser leurs dépenses énergétiques, tout en réduisant leur dépendance aux énergies fossiles et à leurs fluctuations spéculatives.

Comment l'écrire sans paraître simpliste ? L'énergie éolienne n'a pas besoin de turbines thermiques, de piscines de refroidissement ou de chaudières pour être produite. Sa production est-elle intermittente ? Sans doute, mais des solutions de stockage peuvent être envisagées, tandis que d'autres énergies renouvelables peuvent prendre le relais.

On pourrait ainsi multiplier les exemples dans des domaines spécifiques liés à des modes de vie alternatifs (alimentation locale et agriculture biologique, textile, transport maritime, isolation des habitats, …).

S'agiter autour du pouvoir d'achat est bien plus confortable que d'agir en prenant des risques pour promouvoir la sobriété écologique. Pourtant, les populations ne sont pas prêtes à adopter de nouveaux modes de vie plus vertueux ; les responsables politiques non plus, souvent arc-boutés sur des approches populistes, causant, in fine, un préjudice important à l'humanité dans son ensemble.




Dessins de Marcel de la gare

vendredi 20 mars 2026

Sénégal : LGBT, héritage colonial ou loi récente ?

L’Assemblée nationale du Sénégal a durci les dispositifs législatifs visant les personnes homosexuelles le 11 mars dernier (1). La nouvelle mesure répressive prévoit de punir les « actes contre nature » ainsi que la « transmission volontaire du VIH » de cinq à dix ans de prison, contre un à cinq ans auparavant.

Manifestation appelant à la criminalisation de l’homosexualité 
à Dakar, en mars 2026. 

Plusieurs facteurs combinés permettent d’expliquer ce durcissement : une promesse politique des dirigeants de l’État, un contexte national marqué par de fortes pressions religieuses et sociales, ainsi qu’un discours affirmant la défense des valeurs culturelles face à l’Occident.

Si l’attention récente se porte sur ce pays, le Sénégal n’est pas un cas isolé : d’autres États criminalisent également les minorités sexuelles. Toutefois, à la différence de la Malaisie ou de l’Arabie saoudite, le Sénégal porte la marque d’un héritage historique spécifique : celui de la colonisation française.

L’occupation française ne s’est pas limitée à une présence territoriale : elle a imposé un appareil administratif et juridique durable. Le droit pénal colonial a introduit des dispositions réprimant les relations entre personnes du même sexe, déjà qualifiées par le droit français d’« actes contre nature ». Cette notion, héritée de l'item juridique, demeure aujourd’hui au cœur du droit sénégalais, révélant une continuité rarement assumée entre l’héritage colonial et les politiques nationales du Sénégal.

Le début de la présence française au Sénégal est attestée à partir de 1659 avec la fondation de la ville de Saint-Louis, premier comptoir commercial. Ce point d’entrée favorise l’installation progressive de missionnaires et l’expansion de la foi chrétienne tout au long de la période coloniale, qui s’impose comme une référence religieuse et institutionnelle.

Cette implantation en profondeur de la chrétienté, notamment à travers les écoles et les institutions, s’accompagne de l’application de principes moraux importés d’Europe, au sein desquels l’homosexualité est condamnée et progressivement marginalisée dans l’ordre juridique et social.

Contrairement à des idées reçues, l’homosexualité n’est ni un phénomène importé d’Europe, ni une invention occidentale. Des anthropologues (2) ont montré que l’homosexualité et les pratiques entre personnes du même sexe étaient documentées historiquement dans plusieurs sociétés africaines. Ce qui pouvait être toléré ou intégré selon les sociétés est devenu ostracisé, puis puni, sous l’influence du christianisme, acteur de la colonisation.

L’indépendance du Sénégal, acquise en 1960, n’a pas modifié le dispositif juridique colonial concernant les relations homosexuelles. Elle reprend même une disposition existante depuis l’époque coloniale, l’article 319, qui stipule :

« Sera puni quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe. »

Cet article place définitivement les institutions du côté de l’intolérance et inspire, en les renforçant, les lois répressives contemporaines, doublées du remplacement progressif du christianisme par l’islam, avec son cortège de préceptes religieux stricts et coercitifs, tout aussi étroits que la foi chrétienne.

Les conséquences directes sur la vie des Sénégalais sont multiples, avec deux phénomènes particulièrement marqués.

Le premier, et non des moindres, concerne la liberté sexuelle consentie : la relation entre adultes de même sexe passe du statut de vie privée à celui de relation clandestine. La sanction est immédiate sur la santé : la peur de l’arrestation rend la prévention et l’accès aux soins beaucoup plus difficiles pour les populations les plus exposées. Il existe donc un lien indirect et contre-productif entre le durcissement de la loi et la lutte contre le VIH.

Le second préjudice concerne la nécessité, pour certains homosexuels, de s’exiler ou de se lancer dans une migration forcée, souvent dans des conditions précaires. L’isolement social qui en découle renforce l’éloignement de leurs proches et aggrave leur vulnérabilité matérielle et psychologique.

En fin de compte, le durcissement des lois sénégalaises à l’encontre des personnes homosexuelles ne peut se comprendre sans replacer ces évolutions dans plusieurs héritages imbriqués : juridique, religieux, politique — mais aussi dans un volet historique contraint. Alors que certains responsables politiques français, comme le patron du parti LR, Bruno Retailleau (3), n’hésitent pas à affirmer que la colonisation française a connu « des heures qui ont été belles » et à rejeter la « repentance perpétuelle » concernant ce passé, ces prises de position soulignent combien les représentations de la colonisation et de son héritage restent conflictuelles et volontairement marginalisées dans l’espace francophone.

À l’inverse de ces points de vue résiduels, il existe une responsabilité française qui dépasse la période d'annexion : en mettant de côté le rôle des religions, le code pénal actuel sénégalais n'est que l'avatar de la colonisation française, un domaine juridique importé, transformé et maintenu jusqu’à aujourd’hui. Le préjudice n’est décidemment pas là où on l’imagine : la colonisation continue de dicter la répression menée et incarnée par de nouveaux dirigeants, dans de nouvelles tenues.

(1) Le Sénégal adopte une loi réprimant plus sévèrement l'homosexualité au nom de la lutte contre l'influence occidentale https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/03/12/le-senegal-adopte-une-loi-reprimant-plus-severement-l-homosexualite-au-nom-de-la-lutte-contre-l-influence-occidentale_6670697_3212.html?utm_source=chatgpt.com 

(2) L’anthropologue Marc Epprecht (spécialiste des sexualités africaines) a démontré que l’idée que l’homosexualité n’existait pas avant la colonisation est un “consensus étranger” et que des pratiques homosexuelles sont présentes dans des sociétés africaines précoloniales

(3) Bruno Retailleau évoque « les belles heures » de la colonisation, une récidive pour le chef LR au Sénat https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/bruno-retailleau-evoque-les-belles-heures-de-la-colonisation-une-recidive-pour-le-chef-lr-au-senat_222958.html?utm_source=chatgpt.com








mardi 10 mars 2026

Autonomie bretonne et nucléaire français : des épousailles impossibles

Cet article ne se veut pas un énième réquisitoire contre le nucléaire, qu’il soit civil ou militaire. Les ONG environnementales et les sources scientifiques indépendantes ont déjà largement documenté les effets négatifs et multiples de cette énergie — de l’extraction dans des pays autoritaires au stockage contreversé des déchets, en passant par l’hypocrisie de l’enrichissement de l’uranium en Russie. Il s’agit ici surtout de mettre en perspective le scénario (improbrable ?) concernant la production énergétique d’une Bretagne disposant d’une autonomie politique, avec une assemblée comprenant impérativement des délégués de la Loire-Atlantique.

Le parc éolien offshore de Neart na gaoithe a commencé à injecter de l’électricité sur le réseau écossais. Photo : Ouest-France. 2024

Si le rattachement de ce département à une Bretagne « historique » demeure le préalable indispensable à l’obtention d’un nouveau statut breton, il convient d'ores et déjà de s’interroger sur le devenir du site de Cordemais. Ancienne centrale thermique, l’usine s’est engagée dans une reconversion vers la préfabrication de tuyauteries nucléaires, avec un effectif pouvant atteindre près de 200 salariés. À cette question de reconversion s’ajoute l’incertitude d’une éventuelle réforme territoriale : quel groupe politique serait capable d’expliquer à 200 foyers la nécessité du passage de la Loire-Atlantique d’une administration décentralisée à une région autonome ? Quelles garanties pour le maintien de l’emploi dans cette activité nationale ? Et quel serait le positionnement stratégique de l’État français, actionnaire majoritaire d’EDF ? Y aurait-il une opposition syndicale ?

En admettant que la première étape — une Bretagne à cinq départements — soit acquise, quelles seraient les conséquences sur le secteur de l’énergie électrique ? La B5 consomme environ 30 TWh/an (particuliers et entreprises). Si l’on retient un niveau de production locale de 10 TWh, la B5 ne disposerait que d’une autonomie énergétique de 35 %, un niveau largement insuffisant pour parler d’autonomie réelle. L’équation est simple : puisque la B5 produit si peu, elle doit importer massivement de l’électricité provenant presque exclusivement de l’énergie nucléaire, issue des centrales de Flamanville ou de Chinon, ainsi qu’une part non négligeable d’énergie hydraulique acheminée depuis les barrages des Alpes ou du Massif central.

En admettant maintenant que la « péninsule électrique » obtienne, de manière démocratique, par un suffrage quelconque, en levant les verrous constitutionnels, le statut d’un territoire autonome, que devient la question de la production et de la consommation d’électricité ? La France a choisi une péréquation tarifaire nationale : qu’il soit Breton ou Limousin, le consommateur bénéficie du même prix sur l’ensemble de la métropole.

L’hypothèse lointaine d’un passage de la B5 à une collectivité autonome, selon de nouvelles règles rédigées avec l'accord incontournable de la France, pourrait avoir un impact direct sur le coût de l’énergie pour les autres consommateurs français. Avec une baisse prévisible du PIB national, l’État français exigerait mécaniquement des compensations fiscales et tarifaires. Il n’est pas à exclure que l'État, à travers EDF, revoit sa grille tarifaire pour les Bretons, particuliers comme entreprises : l’État n’a aucune raison de ménager des collectivités qui remettent en cause sa vision d’une France « une et indivisible ». Le nucléaire fait partie de ce pack commun.

Si la Bretagne, B4, ne met pas en œuvre un véritable plan Marshall de l’énergie, en écartant la création de sites nucléaires de son mix énergétique (1), son autonomie politique, même partielle et négociée, restera une chimère, trop dépendante d’un secteur vital pour l’ensemble de la vie locale. La généralisation de l’approvisionnement en énergies renouvelables devient alors une option sérieuse pour garantir, de manière pérenne — quoique partielle —, une autonomie énergétique à la Bretagne. Il convient alors de différencier les sites de production, y compris par une implantation limitée de parcs éoliens (2)

Tout comme l’Allemagne a dû composer avec le charbon, la transition énergétique bretonne passera inévitablement par l’importation d’électricité nucléaire. Mais, plus tôt les décideurs bretons couperont le câble avec la France, plus tôt la Bretagne pourra atteindre le niveau de crédibilité énergétique dont jouissent les Écossais (3), grâce notamment à leur énergie éolienne offshore (4). Il est plus que temps pour les autonomistes bretons de rompre avec le conservatisme français.

PS : à rappeler pour les dingos de l'atome : la meilleure énergie est celle que l'on ne consomme pas.

(1) Le groupuscule d'extrême droite, le Parti national breton, a programmé de façon unilatérale le déploiement de mini-réacteurs nucléaires dans son plan énergétique, à échéance de 2035.  

(2) La Bretagne possède un potentiel exceptionnel parce qu’elle combine : vents atlantiques puissant, longue façade maritime, courants de marée très fort.

(3) Le vent au service des distilleries de whisky écossais

https://www.energiesdelamer.eu/2021/03/08/lindustrie-ecossaise-du-whisky-utilisera-lhydrogene-des-parcs-eoliens-en-mer/

(4) En Écosse, le parc éolien en mer de Neart na gaoithe commence à produire de l’électricité

https://lemarin.ouest-france.fr/energie/energies-marines/en-ecosse-le-parc-eolien-en-mer-de-neart-na-gaoithe-commence-a-produire-de-lelectricite-d08166b2-8d4d-11ef-9d74-cdf49a297048









lundi 9 mars 2026

En France, quelle est origine sociale des écrivains ?

De la fenêtre de mon ancienne chambre, au rez-de-chaussée d’un bâtiment HLM, j’ai vu défiler quatre générations de ma famille. Issu d’un milieu populaire composé d’ouvriers et de travailleuses, j’ai grandi dans un espace où les livres n’étaient pas visibles. Loin d'être perçus comme un acquis social ou un bonus culturel, j'étais le seul à m’adonner à la lecture. Non par habitude, mais par nécessité : chercher chez les auteurs de quoi échapper à une chambre inhospitalière ou à des dimanches sans relief. Je cachai cette différence entre les pages.

L’écriture est venue plus tard, à tâtons, à des intervalles irréguliers. Elle s’est imposée à partir de ce que je connaissais : mon vécu, mon regard sur la société, et ces souffrances diffuses qui finissent par se confondre avec les miennes. Ce n’est pas une écriture neutre : elle cherche moins à séduire qu’à saisir, quitte à déranger.

Pourtant, plus encore que la lecture, l’écriture ouvre d’autres possibles — et fait surgir ses propres résistances. Les obstacles ne sont pas seulement sociaux ou culturels. Ils passent aussi par le corps, par l’hésitation, par des erreurs répétées pour des résultats parfois minimes. 

Mais, soyons lucides : en France, l’origine sociale des écrivains reste très majoritairement favorisée, même si la figure de l’écrivain « venu de rien » persiste dans l’imaginaire collectif. Les écrivains issus des classes populaires ou paysannes existent, mais ils sont souvent présentés comme des exceptions — à l’image d’Annie Ernaux ou d’Armand Robin.

Le vivier d’écrivains de premier plan dispose presque toujours d’un capital culturel élevé dès l’enfance. Leurs parents appartiennent fréquemment aux milieux enseignants, aux cadres ou aux professions intellectuelles et artistiques. Dans ces conditions, l’accès aux livres, à la culture et parfois à l’écriture s’accompagne d’une approbation parentale. Cette familiarité initiale se transforme rapidement en avantage durable : la maîtrise de la langue écrite est valorisée, encouragée, puis consolidée par l’école. Dans ces milieux, l’écriture n’est ni une distraction ni une activité secondaire, elle s’inscrit dans une continuité.

Le monde éditorial accentue ces inégalités. À Paris, des réseaux scolaires, sociaux et culturels particulièrement denses se renforcent et se reproduisent : on s’y reconnaît, on s’y recommande, et la légitimité se confirme souvent par l’attribution des prix littéraires. Au XXIe siècle, à ces logiques relationnelles s’ajoute la concentration croissante du secteur éditorial : quelques grands groupes industriels et financiers contrôlent les principales maisons d’édition, influencent les lignes éditoriales et orientent les choix de publication, favorisant certains profils d’auteurs.

Écrire demande du temps, une certaine tolérance à l’insécurité financière et, souvent, un soutien matériel ou symbolique — conditions que les classes favorisées peuvent plus facilement réunir. Pour un auteur issu des milieux populaires, s’imposer durablement comme écrivain reconnu reste difficile. Étranger aux codes implicites du milieu littéraire, il ressent un décalage concret dans les relations professionnelles, les réseaux et les mécanismes de reconnaissance. La diversité progresse surtout dans les discours, mais dans les faits, elle reste limitée.

au rez-de-chaussée de l'HLM, derrière la fenêtre de droite,
j'ai voyagé grâce à Marco Polo

Pour clore cet article, j’apporte une anecdote personnelle. Mon père, Marc, voulait faire de moi — ce sont ses mots — « l’intellectuel de la famille ». Pour faciliter mon ascension vers un monde meilleur, il m’offrit, à neuf ans, un dictionnaire Larousse, cadeau rare dans notre milieu et presque décevant pour un garçon de mon âge. Incapable de comprendre les définitions, je me suis surtout arrêté sur les portraits historiques, fascinants bien plus que les textes eux-mêmes.

L’année suivante, et pendant trois ans, je collectionnai les livres de la Bibliothèque Verte, que mon père alimentait régulièrement. Puis, brusquement, plus rien. Après une période où je les utilisai comme barricades pour mes Playmobil, j’ai poursuivi mon chemin seul, isolé, hésitant à chaque achat,  chaque lecture me mettant à l' épreuve. Ce n’était pas une épreuve : au contraire, cela détournait mon attention de mon asthme et me nourrissait à sa manière.

Finalement mon père a-t-il fait de moi « l’intellectuel de la famille » ? Un peu, à moitié seulement. L’autre moitié a fait de moi un réfractaire à la résignation.


* Dans le désordre : Yann Queffelec, Amélie Nothomb, Anne Berest, Éric Reinhardt, Michel Houellebecq, etc.

dimanche 8 mars 2026

Municipales 2026. Les socialistes en rase campagne à Plougastel

Le projet de Zone d'Aménagement Commercial (ZAC) de Ty ar Menez III (TAM III) a rythmé les conseils municipaux de la dernière mandature à Plougastel-Daoulas. Entre l'acquisition foncière de 13 hectares de terres, les montages de budgets primitifs, les procédures environnementales et d’urbanisme encore en cours, six ans n’auront pas suffi pour voir le moindre coup de pioche.

La prochaine équipe majoritaire portera donc la lourde responsabilité de concrétiser l’aménagement de TAM III. Cette nouvelle majorité, composée ou non de socialistes, pourra néanmoins compter sur leur soutien à un projet impliquant l’artificialisation de zones naturelles, susceptible d’affecter des habitats et des espèces protégées, et soulevant des interrogations quant à la gestion des eaux pluviales.

Dans un contexte où la maîtrise du foncier devrait être pensée avec prudence et responsabilité, les socialistes locaux ont pourtant fait le choix inverse en revendiquant aujourd’hui un positionnement présenté comme lucide et pragmatique.

Dernière séance du CM - Plougastel-Daoulas

Mais ce discours résiste-t-il à l’examen des faits ? La période pré-électorale en dit parfois plus que six années d’exercice d’un mandat d’élu.e.

Marlène Le Meur, a été élue au conseil municipal lors des élections de 2020. Elle siège depuis dans l’opposition et a régulièrement marqué sa présence par des interventions au gré de son appréciation et de sa prise de connaissance de l’avancée des dossiers municipaux, interventions qui ne s’inscrivaient pas toujours dans le sens des orientations d’aménagement de la commune voulues par Dominique Cap.

Concernant TAM III, il faut toutefois lui reconnaître sa cohérence pendant plus de deux ans : l’élue s’est abstenue de voter contre le dossier. Pourtant, lors du conseil du 13 octobre 2022 (1), elle décide de faire évoluer sa position. Qu’a-t-elle exactement avancé pour voter désormais contre TAM III ?

Dans la vidéo (à partir de 4 h 02), elle explique son choix :

« Je voudrais juste donner une explication de vote. Jusqu’ici, quand il s’agissait de Ty ar Menez, je m’abstenais. Je n’étais pas contre l’acquisition foncière en soi, parce que, quand on a un projet bien défini, je peux le comprendre. En tout cas, nous n’avons pas la même vision… Le PCAET (2) a fini de me convaincre que nous ne partageons pas la même vision du développement de la commune… À partir de ce soir, je voterai contre. Merci. »

Si de nouveaux éléments sont venus nourrir sa réflexion, il était tout à son honneur de faire évoluer sa position et sa « vision du développement de la commune ».

Presque trois ans après cette déclaration, l’élue relance la section locale du Parti socialiste (3) afin, dit-elle, « d’impulser une nouvelle dynamique à gauche ». Convaincus de la nécessité de renforcer l’action municipale en faveur de la transparence, de la participation citoyenne et des enjeux écologiques et sociaux, ses membres s’engagent à porter des débats essentiels pour l’avenir de la commune. À ce stade, on ne peut que saluer l’initiative, surtout si les enjeux écologiques revendiqués par les socialistes comprennent, avec cette nomination, le maintien en l’état des 13 hectares de terres aujourd’hui réservées à la biodiversité locale (3).

Depuis, Marlène Le Meur, devenue tête de liste, et le groupe « Unir à gauche » ont procédé au lancement de leur campagne le 6 février 2026, avec la présentation des colistiers à la presse  et au public (4). Quelques jours plus tard s’est tenu le dernier conseil municipal avant les élections, le 12 du même mois (5).

Lors de cette séance, les élu·es prennent connaissance des budgets primitifs consacrés à TAM III. Si une partie de l’opposition choisit l’abstention — sans pour autant être contre le projet —, la candidate-élue modifie une nouvelle fois sa position et vote en faveur du budget présenté par le maire-candidat, Dominique Cap.

Un vote qui revient de fait à valider la poursuite du projet TAM III et donc à s’inscrire dans la même orientation d’aménagement de la commune, impliquant l’artificialisation d’une zone naturelle et une imperméabilisation importante des sols, dans un contexte de dérèglement climatique pourtant largement documenté et dont la tête de liste a connaissance : le PCAET est le même. Les visions de la droite dure et des socialistes semblent au final concorder. 

Cet article, qui n’a pour seul objet que de relever certaines incohérences de positionnement, soulève néanmoins un point crucial : la préservation de l’environnement mérite mieux que des approximations ou des revirements de circonstance.

Où sont passés les votes "contre" ?
Avec les compensations, ce serait plus de 25 ha concernés

Car au-delà des volte-face (6), que certains pourraient expliquer par la proximité des élections municipales, l’enjeu du maintien des espaces naturels est devenu une question universelle, liée aux conditions mêmes d’une vie soutenable sur Terre.

Si le mot « universel » n’a plus de sens pour la gauche dite « réformatrice » et « progressiste », alors il lui revient d’assumer clairement le choix de soutenir des orientations d’aménagement contestables au regard de leurs impacts écologiques.

À moins que, enfin, les socialistes ne se dévoilent en rase campagne. De façon plus générale, il faut relever que si ce nouvel aménagement, par son ampleur, représente un sujet central pour la prochaine mandature, il reste étranger aux programmes des différentes listes.

D. Derrien, sentinelle de l'environnement

(1) CM du 13 10 2022

https://www.youtube.com/watch?v=DMZcB8D33NM&t=14587s

(2) PCAET : Plan Climat-Air-Energie Territorial

https://fr.wikipedia.org/wiki/Plan_climat-air-%C3%A9nergie_territorial

(3) Inventaire faune-flore TAM III































(4) Ouest-France du 03 mars 2025

https://www.ouest-france.fr/bretagne/plougastel-daoulas-29470/la-section-locale-du-parti-socialiste-de-plougastel-est-recreee-f2603cb2-f766-11ef-949f-63632bc5ac37

(5) Municipales 2026 à Plougastel-Daoulas : « Unir à Gauche pour Plougastel » présente sa liste et ses projets

https://brest.maville.com/actu/actudet_-municipales-2026-a-plougastel-daoulas-unir-a-gauche-pour-plougastel-presente-sa-liste-et-ses-projets-_6-7182210_actu.Htm?utm_source=chatgpt.com

(6) CM du 12 02 2026 vote sur TAM à 1 h 28. À la décharge de Marlène Le Meur, elle n'est pas la seule a modifier son vote

https://www.youtube.com/watch?v=5R2CJmzMeWo










samedi 7 mars 2026

Affaire Durand. Le cas Ernest Lallemant, ou une logique d’État. Part. II

  « Le procès de Jules Durand, anarcho-syndicaliste du début du XXᵉ siècle, devient le théâtre d’une réflexion sur la justice, l’ordre social et la responsabilité individuelle. À travers le regard d’Ernest Lallemant, médecin-chef d’un asile, cette nouvelle explore le conflit entre pouvoir et conscience, l’impact des institutions sur les vies humaines et la tension dramatique entre vérité historique et fiction. » 

Parution de la nouvelle littéraire dans le hors-série de mars 2026. Le libertaire. Revue de synthèse anarchiste.

"Ta nouvelle a été bien appréciée par les compagnons". Groupe libertaire Jules Durand

Partie I

https://dderrien.blogspot.com/2026/03/affaire-durand-le-cas-ernest-lallemant.html


Curieusement, Lallemant ressentait chez les onze autres jurés un supplément d’agitation, ou plus exactement d’inconfort. En effet, ils n’étaient pas sans ignorer la pression qui pèserait sur eux lors de la décision finale à adopter. Parmi cette surreprésentation de notables et de rentiers, où se perdait un ouvrier-tisseur, Lallemant faisait figure d’exception : le seul représentant de la fonction publique, ou tout du moins assimilée. Âgé de plus de 50 ans, fort d’une expérience solide auprès d’une population aliénée, d’apparence stricte dans des costumes sobres, Lallemant s’attribuait une place singulière : on l’écoutait. Il n’avait pas besoin de convaincre longuement, et son influence ne passait pas par un discours flamboyant mais plutôt par une ou deux phrases dites calmement, sur un ton posé, proposant une reformulation « raisonnable » du problème. On aurait pu l’entendre défendre, dans le confinement de leur salle, que : « Nous ne sommes pas ici pour juger des idées, mais des conséquences », ou encore : « L’homme n’est peut-être pas violent, mais ce qu’il incarne l’est. » Lallemant ne se vit jamais comme violent. Et c’était précisément ce qui le rendait influent. Il pouvait présenter Durand non comme un assassin, mais comme un homme dangereux, un catalyseur, un facteur de désordre. C’était une rhétorique basée sur la prévention, et non sur la vengeance.

Dans cette ambiance tendue qui ne déstabilisait nullement Lallemant, ce qui le frappait, après une série d’observations pointues, était l’attitude du prévenu. Dès le début du procès, Jules Durand fit preuve d’une grande maîtrise de soi, malgré l’intimidation du président, du public et d’un séjour en prison qui commençait à durer. Son comportement digne et silencieux pouvait probablement amadouer certains jurés et observateurs : il montrait qu’il était un homme ordinaire face à l’accusation, renforçant l’idée qu’il n’était pas un criminel de sang. Ce qui aurait pu rendre crédible le récit de Jules Durand résidait dans son abstinence vis-à-vis de l’alcool. On pouvait donc supposer qu’il maîtrisait à la fois ses réactions et ses propos, ce qui le distinguait d’une population réputée bruyante et querelleuse en raison d’abus de consommation. Derrière de légers hochements de tête, à peine visibles, et une écoute sans émotion apparente, fixant les témoins qui s’exprimaient difficilement, légèrement penché en avant, il ne répondit pas une seule fois aux provocations. Cependant, le système judiciaire et social ne laissait aucune place à la compréhension émotionnelle : la loi et le contexte politique primaient sur la posture de l’accusé. Lallemant, quant à lui, ne se laisserait pas duper par une telle attitude figée, il pouvait s’agir d’un subterfuge de la part de Jules Durand.

Le quatrième et dernier jour du procès s’acheva. Lallemant, tel un praticien qui excellait dans son domaine, avait pris sa décision définitive, à la suite d’une procédure qui semblait expéditive. Comme à son habitude, il prit soin de noter les réactions de Jules Durand et tenta de porter un diagnostic solide et objectif sur ses comportements, nonobstant le fait que la salle pût se manifester tapageusement et perturber son expertise. Au cours de la plaidoirie, Jules Durand regardait son avocat en hochant parfois la tête. Il l’écoutait attentivement et cherchait à comprendre le sens des mots. Puis suivit le réquisitoire du procureur. Son attitude changea. La posture se fit droite, le visage se ferma. Même si la respiration semblait régulière, Jules Durand se pinça légèrement les lèvres à certains passages des accusations.

À la fin des plaidoiries, le Président ordonna la sortie du jury dans le but de délibérer sur le sort de Jules Durand. Lallemant l’observa une dernière fois. Assis, Durand restait calme, parcourant parfois du regard le public. Le médecin nota cette expression impassible qui n’avait jamais quitté son regard.

La fin d’après-midi était bien avancée quand le jury revint. Visages fermés, dans certains cas tendus, ils reprirent place. L’assistance se leva dans un silence presque total. Jules Durand, lui, les imita, entouré par ses gardiens. À ce stade, personne ne connaissait encore la peine. On procéda à la lecture de la culpabilité de Jules Durand, puisque à une courte majorité, 7 jurés le considérèrent impliqué dans le meurtre de Louis Dongé. Le président lut lentement le délibéré : « Jules Durand est-il coupable d’avoir, à la suite d’un complot formé entre plusieurs personnes, provoqué volontairement l’assassinat de Louis Dongé ? La réponse est affirmative. » Une partie du public s’y attendait. Beaucoup pensaient alors à une condamnation lourde mais ordinaire, comme les travaux forcés. Le haut magistrat poursuivit la réquisition : « Sur la question des circonstances atténuantes… la réponse est négative. » Cette phrase ne provoqua pas immédiatement de réaction. Elle fut courte et certainement abstraite pour beaucoup ; plusieurs personnes ne saisissaient pas encore l’enjeu. Le président prononça alors la formule rituelle : « En conséquence, la cour condamne Jules Durand à la peine de mort. » L’annonce s’accompagna de murmures pénibles. Elle se prolongea dans un effet de choc. Quelques-uns avaient compris avant les autres. D’autres demandaient à voix basse : « Qu’a-t-il dit ? » Il n’y eut pas de cris d’applaudissements, à peine quelques exclamations étouffées. Jules Durand resta figé, dans un état d’hébétude profond, ne comprenant pas immédiatement la sentence : la décapitation venait d’être prononcée, mais sans solennité dramatique.

À l’image de Jules Durand, la salle se vida, en silence et sans tumulte. Tout juste si l’on pouvait discerner sur le faciès des représentants de la Compagnie Générale Transatlantique (2) une satisfaction discrète et un acquiescement marqué par des mouvements de la tête. Si certains jurés évitèrent les regards, eux-mêmes abasourdis par la décision, ce ne fut pas le cas de Lallemant. À la différence des autres, il ne se précipita pas pour disparaître dans un anonymat opportun. Il prit de nouveau son temps pour observer Jules Durand. Malgré le choc, aucun mot, aucune contestation n’accompagna le condamné dès la sortie du box. Le médecin-chef ressentit soudain un pressentiment diffus, comme s’il n’en avait pas fini avec lui.

Le docteur Ernest Lallemant remit à son Administration, début avril 1914, conformément à ses usages, le rapport annuel des mouvements de sortie et d’entrée des patients. Les tableaux décrivant les pathologies ne variaient pas d’une année sur l’autre. Seuls les chiffres étaient remplacés par d’autres chiffres. Il s’empara d’un exemplaire et l’ouvrit. Il contemplait les colonnes et les lignes, pleinement satisfait de la tâche accomplie. Machinalement, il s’attarda sur le tableau des entrées et se souvint de Jules Durand, interné pour folie, début avril 1911, plus précisément le 5 du mois. Que d’événements depuis son procès !

En dehors de la reprise d’une grève générale de 24 heures au Havre, dès l’annonce du verdict, l’émotion populaire avait gagné les hautes sphères de l’Assemblée nationale. Des députés, tels que Paul Meunier, défendirent le condamné, galvanisant l’opinion publique qui ne tarda à comparer le cas Durand à l’affaire Dreyfus. De plus, si la mobilisation des ouvriers n’avait pas été aussi déterminante, peut-être que le Président de la République, Armand Fallières, n’aurait pas commuté la peine de mort en sept ans de réclusion. Mais cette décision n’avait pas suffi à calmer les soutiens de Jules Durand, regroupés au sein d’un comité de défense. « Il faut libérer absolument cet innocent », plaidaient-ils, à l’exemple de la LDH (3).

Mais pourquoi avait-il fallu que des jurés signassent une demande de grâce ? Y avait-il besoin que Mme Dongé intervînt après le procès pour défendre Jules Durand ? Lallemant fut un peu sidéré de voir ces personnes se rétracter. Les soutiens de l’ouvrier obtinrent gain de cause puisque le 15 février 1911, à la suite d’une requête en cassation favorable, on libéra Jules Durand. Sauf que, entre-temps, le prisonnier sortit mentalement brisé.

Il se remémorait qu’on avait soutenu la thèse de l’erreur judiciaire. Mais quelle erreur ? Tout avait été planifié d’avance, fomenté par le patronat, verrouillé par la presse, le jury et les autorités : la sentence était écrite avant même que le procès ne commence. Il fallait une peine exemplaire ? L’occasion était trop tentante. Bien avant l’affaire Durand, Lallemant pressentait déjà qu’il appartenait à ce mécanisme idéologique implicite. Le procès n’avait fait que confirmer ce qu’il savait au fond de lui : il n’était qu’un maillon dans une chaîne qui le dépassait, une logique implacable dont nul ne pouvait s’extraire. Mais il devait être un maillon solide. Il ne pouvait pas se dérober. Il devait être à la hauteur, celle exigée par les dominants. En tout cas, de son côté, il ne concédait aucun remords. On attendait de lui qu’il soit un stabilisateur social. L’affaire était entendue. Elle devint un lointain souvenir.

Il referma le rapport et réajusta les deux pointes de sa moustache. Du couloir on l’appelait pour les visites ordinaires de la journée. Désormais, Jules Durand (4), brisé et isolé, se dissimulait derrière une ligne de chiffres.

Sources

« L’affaire Durand » - Patrice Rannou – Éditions Noir et Rouge – octobre 2013

(2) Stanislas Ducrot, agent local de la CGT. Il aurait influencé l’instruction en orchestrant une machination contre Durand. La subornation de témoins fut prouvée en cassation

 (3) Autres soutiens : Paul Meunier, Sébastien Faure, Union des syndicats autonomes du Havre, la CGT,…

 (4) Jules Durand meurt à l’asile des Quatre-Mares, le 20 février 1926

Photo J. Durand : Le Libertaire


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