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vendredi 6 mars 2026

Extrait. À l'ombre du Menez Moc'h. L'herbier

Un cours s’achève. Bientôt, un autre le remplacera. Une nouvelle heure accablée par la lassitude. Une autre journée morne pour le frère Bernard, telle une saison vide qui retarde l’éclosion des primes verts. La salle d’études lui ressemble de plus en plus, empreinte d’une mélancolie tenace. Située au premier étage du bâtiment, elle subit un marasme épais et le piétinement de nombreux adolescents, depuis l’ouverture de l’École supérieure agricole de Kervivot. Le parquet, usé, a besoin d’une nouvelle couche de vernis. Les murs jaunissent depuis le plafond. Au fil des rentrées, chacun y a abandonné derrière lui un fragment de vie comme un geste fané.

La pièce mitoyenne, réservée à la bibliothèque spirituelle et aux archives scolaires, ne concède aucun refuge à l’introspection de l’enseignant. Des travaux pratiques comme des herbiers délaissés par leurs auteurs, s’empilent dans un coin poussiéreux, leurs couvertures ondulées dans les angles et leurs pages, piquées par l’oubli,  se couvrent de moisissures brunes. On ne les compulse pas : des relents de travaux médiocres suffiraient à troubler les souvenirs olfactifs des camomilles vraies et de leurs printemps révolus.



Pourtant, un herbier a été préservé avec soin, posé sur l’une des étagères de la bibliothèque. Celui de Denis Troadec de Treffin.
Son passage à Kervivot n’avait pas marqué l’institution. Non. Ce fut plutôt un drame, sa mort, au début du conflit contre l’Allemagne nazie, le 25 mai 1940. Frère Bernard avait insisté pour que cette chemise soit traitée comme une relique, digne de vénération. Entre ses feuillets, un Trifolium pratense repose, séché, fragile, déjà gagné par la poussière pâle, effleurant le sacré. Le Christ, pensait-il, avait guidé cet ancien élève vers son destin. Frère Bernard referma doucement ce souvenir.

Appuyé contre l’une des fenêtres, le courant d’air qui se glisse dans l’entrebâillement ne le déconcentre pas. Il contemple le paysage ouvert. Il allonge la nuque, assez aisément, grâce à un corps élancé, étonnamment élastique. Ce moment suspendu lui appartient. Devant lui, la forêt respire profondément, se soulevant à l’unisson de ses pensées. Interloqué, il s’attarde sur une tension inhabituelle, se courbant entre deux masses d’arbres. Il reluque plus attentivement cette excavation évoquant, avec une insistance troublante, le creux des seins d’une femme, ceux d’une jeune femme de son village, qu’il avait jadis fréquenté, avant de rejoindre le Petit Séminaire de Lesneven du collège Saint-François. Une «  jolie fleur », admettait-il, une forme vaporeuse, qui resurgissait de temps à autre. Cependant, la vision se dissout dès que le souffle remue la cime des arbres. Il se ressaisit par un signe de croix. Imperceptiblement, la craie qu’il tient entre les doigts tourbillonne. Il voudrait broyer, une bonne fois pour toute, cette émotion ancienne, muette.

Derrière lui, les Cubiques reviennent peu à peu du bloc sanitaire, chuchotant des « bonjour monsieur », traînant les pieds, raclant des chaises. Encore quelques minutes précieuses. En tant que botaniste, dévoué à une instruction qu’il veut inspirée par la divinité, il ressent le poids des fins d’hiver et le désintérêt des jeunes pour les noms latins des plantes. Après plus de dix années d’enseignement, ils ont fini par coloniser son pré carré spirituel : « commun », « nuisible » et « toxique ». Le frère Bernard se confond de plus en plus parmi ces mauvaises herbes. On le décroche momentanément de sa rêverie. On sort les cahiers pour la prochaine leçon.

– Entrez… entrez. Prenez place, dit-il impassible, dos à la classe. À peine est-il distrait par l’apparition, en bas du bâtiment, de François et de sa hotte remplie de morceaux de bois. Instinctivement, le goût de la tisane de sa mère, à base de camomille, s’emprisonne dans la bouche. Plus qu’une heure avant qu’on ne vienne lui amener cette douceur de sous-bois, âpre et terreuse. Il se surprend à se réjouir à la vue de François, un court instant.

Dans quelle catégorie pourrait-il le ranger d’ailleurs ? Origine inconnue ? Né d’une seconde vierge ? Peut-être issu d’une Orphys apifera, qui pratique la pollinisation par mimétisme, en dupant un bourdon écervelé. Curieux tout de même cet aspect du visage qui prend les traits d’un autre familier, l’âge avançant. À force d’observations détaillées et précises chez les plantes, cela en devenait suspect chez les humains…

Le ronronnement invisible de la Motobécane Z46C est en approche, à son grand regret. Cette moto mériterait un réglage plus précis, à entendre la pétarade qu’elle occasionne. Modèle unique du secteur, elle appartient à la secrétaire de direction, Mademoiselle Mallejac. Elle conserve cet engin en mémoire de son époux, fusillé lors d’une rafle allemande, avant leur déroute.

Cette cylindrée, certainement utile pour traverser la campagne depuis le bourg, à six kilomètres, n’empêche pas sa conductrice de maintenir son retard coutumier. Frère Bernard se répète qu’elle devrait plutôt prendre exemple sur le garde-forestier, Jean Le Bot, et l’ouvrier agricole, le père Coatelem, à la tâche, depuis les premières lueurs du jour.

De son poste en hauteur, il les observe palabrer avec le palefrenier. La charrette est en stationnement le long de l’écurie dans le but d’entreposer des piquets en bois et du fil de fer, sûrement pour l’entretien des parcelles du côté de Gwaremm izela. La dernière tempête aurait fait chuter quelques branches sur les clôtures, réservées aux Normandes. Il y avait tout de même quelque chose de réconfortant à s’associer à toute cette agitation naissante. La journée, déjà diaphane, promettait de dévoiler toute sa vivacité.

– Bonjour, monsieuuur ! ».

Ce braiment est celui de Vigouroux. Insupportable. Comme lui. Un dévergondé. Son évasion dans les bocages s’effrite sur-le-champ. Un rumex celui-là. Très invasif. À feuilles obtuses. Inutile de s’attarder sur ses caractéristiques végétales. Frère Bernard regrette parfois d’être si souvent prisonnier de sa vocation. Néanmoins, le classement floral officieux qu’il a établi en fonction du comportement des élèves, satisfait l’intérêt qu’ils portent à ses missions scolaires. Son herbier intime se déploie devant lui, la porte close.

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