L’Assemblée nationale du Sénégal a durci les dispositifs législatifs visant les personnes homosexuelles le 11 mars dernier (1). La nouvelle mesure répressive prévoit de punir les « actes contre nature » ainsi que la « transmission volontaire du VIH » de cinq à dix ans de prison, contre un à cinq ans auparavant.
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| Manifestation appelant à la criminalisation de l’homosexualité à Dakar, en mars 2026. |
Plusieurs facteurs combinés permettent d’expliquer ce durcissement : une promesse politique des dirigeants de l’État, un contexte national marqué par de fortes pressions religieuses et sociales, ainsi qu’un discours affirmant la défense des valeurs culturelles face à l’Occident.
Si l’attention récente se porte sur ce pays, le Sénégal n’est pas un cas isolé : d’autres États criminalisent également les minorités sexuelles. Toutefois, à la différence de la Malaisie ou de l’Arabie saoudite, le Sénégal porte la marque d’un héritage historique spécifique : celui de la colonisation française.
L’occupation française ne s’est pas limitée à une présence territoriale : elle a imposé un appareil administratif et juridique durable. Le droit pénal colonial a introduit des dispositions réprimant les relations entre personnes du même sexe, déjà qualifiées par le droit français d’« actes contre nature ». Cette notion, héritée de l'item juridique, demeure aujourd’hui au cœur du droit sénégalais, révélant une continuité rarement assumée entre l’héritage colonial et les politiques nationales du Sénégal.
Le début de la présence française au Sénégal est attestée à partir de 1659 avec la fondation de la ville de Saint-Louis, premier comptoir commercial. Ce point d’entrée favorise l’installation progressive de missionnaires et l’expansion de la foi chrétienne tout au long de la période coloniale, qui s’impose comme une référence religieuse et institutionnelle.
Cette implantation en profondeur de la chrétienté, notamment à travers les écoles et les institutions, s’accompagne de l’application de principes moraux importés d’Europe, au sein desquels l’homosexualité est condamnée et progressivement marginalisée dans l’ordre juridique et social.
Contrairement à des idées reçues, l’homosexualité n’est ni un phénomène importé d’Europe, ni une invention occidentale. Des anthropologues (2) ont montré que l’homosexualité et les pratiques entre personnes du même sexe étaient documentées historiquement dans plusieurs sociétés africaines. Ce qui pouvait être toléré ou intégré selon les sociétés est devenu ostracisé, puis puni, sous l’influence du christianisme, acteur de la colonisation.
L’indépendance du Sénégal, acquise en 1960, n’a pas modifié le dispositif juridique colonial concernant les relations homosexuelles. Elle reprend même une disposition existante depuis l’époque coloniale, l’article 319, qui stipule :
« Sera puni quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe. »
Cet article place définitivement les institutions du côté de l’intolérance et inspire, en les renforçant, les lois répressives contemporaines, doublées du remplacement progressif du christianisme par l’islam, avec son cortège de préceptes religieux stricts et coercitifs, tout aussi étroits que la foi chrétienne.
Les conséquences directes sur la vie des Sénégalais sont multiples, avec deux phénomènes particulièrement marqués.
Le premier, et non des moindres, concerne la liberté sexuelle consentie : la relation entre adultes de même sexe passe du statut de vie privée à celui de relation clandestine. La sanction est immédiate sur la santé : la peur de l’arrestation rend la prévention et l’accès aux soins beaucoup plus difficiles pour les populations les plus exposées. Il existe donc un lien indirect et contre-productif entre le durcissement de la loi et la lutte contre le VIH.
Le second préjudice concerne la nécessité, pour certains homosexuels, de s’exiler ou de se lancer dans une migration forcée, souvent dans des conditions précaires. L’isolement social qui en découle renforce l’éloignement de leurs proches et aggrave leur vulnérabilité matérielle et psychologique.
En fin de compte, le durcissement des lois sénégalaises à l’encontre des personnes homosexuelles ne peut se comprendre sans replacer ces évolutions dans plusieurs héritages imbriqués : juridique, religieux, politique — mais aussi dans un volet historique contraint. Alors que certains responsables politiques français, comme le patron du parti LR, Bruno Retailleau (3), n’hésitent pas à affirmer que la colonisation française a connu « des heures qui ont été belles » et à rejeter la « repentance perpétuelle » concernant ce passé, ces prises de position soulignent combien les représentations de la colonisation et de son héritage restent conflictuelles et volontairement marginalisées dans l’espace francophone.
À l’inverse de ces points de vue résiduels, il existe une responsabilité française qui dépasse la période d'annexion : en mettant de côté le rôle des religions, le code pénal actuel sénégalais n'est que l'avatar de la colonisation française, un domaine juridique importé, transformé et maintenu jusqu’à aujourd’hui. Le préjudice n’est décidemment pas là où on l’imagine : la colonisation continue de dicter la répression menée et incarnée par de nouveaux dirigeants, dans de nouvelles tenues.
(1) Le Sénégal adopte une loi réprimant plus sévèrement l'homosexualité au nom de la lutte contre l'influence occidentale https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/03/12/le-senegal-adopte-une-loi-reprimant-plus-severement-l-homosexualite-au-nom-de-la-lutte-contre-l-influence-occidentale_6670697_3212.html?utm_source=chatgpt.com
(2) L’anthropologue Marc Epprecht (spécialiste des sexualités africaines) a démontré que l’idée que l’homosexualité n’existait pas avant la colonisation est un “consensus étranger” et que des pratiques homosexuelles sont présentes dans des sociétés africaines précoloniales
(3) Bruno Retailleau évoque « les belles heures » de la colonisation, une récidive pour le chef LR au Sénat https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/bruno-retailleau-evoque-les-belles-heures-de-la-colonisation-une-recidive-pour-le-chef-lr-au-senat_222958.html?utm_source=chatgpt.com




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