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mercredi 25 mars 2026

L'éducation par le gratin au chou-fleur

La recette du gratin de chou-fleur repose sur des ingrédients simples et ne présente, en apparence, aucune difficulté particulière. La béchamel et le gruyère râpé font même figure d'alliés pour amadouer les enfants et stimuler leur appétit. Mais persiste le chou-fleur : même camouflé sous une délicieuse béchamel maternelle, il conserve un goût âpre et une odeur tenace qui rebutent d'instinct. Le gratin est simple à faire mais plus difficile à faire avaler.

Petit Léonard, élevé et coincé entre l’artichaut et le chou-fleur, je ne pouvais guère échapper à l'invasion régulière de ces primeurs sur la table familiale. Il est des expériences qui s’incrustent durablement ; pour ma part, dans le domaine culinaire, le gratin de chou-fleur de ma mère a marqué mon premier souvenir gustatif — et il ne fut pas des plus savoureux.

Entre l’injonction paternelle de terminer ce qui végétait dans l’assiette et l’épreuve consistant à mâcher vaillamment un aliment perçu comme un adversaire, comment expliquer que ce même gratin de chou-fleur occupe aujourd’hui une place honorable parmi mes plats préférés ? L’autorité paternelle n’a-t-elle pas, en définitive, joué un rôle bénéfique à ce consentement ?

Le couple que formaient mes parents s’inscrivait dans un modèle typique des années 70, où les rôles de chacun étaient clairement définis, hérités d’une société traditionnelle et conservatrice : pour schématiser, le mari aux travaux, l’épouse aux fourneaux. 

Peu réceptif aux discours des élites politiques et des intellectuels de gauche sur le « progrès social », ce milieu populaire et rural, davantage ancré dans ses habitudes que réellement politisé, évoluait à son propre rythme, en parallèle à des bouleversements sociétaux et civiques soutenus par les féministes (1). Mais, Peuple de gauche il était, Peuple de gauche il restait. Un temps.

Dans les faits, l’emploi féminin, souvent relégué à des activités secondaires, saisonnières et ingrates, ne venait pas alléger les obligations de mère et de femme au foyer. Ces femmes méritantes cumulaient les charges sans nécessairement s’en plaindre. La préparation des repas leur revenait presque de façon innée, sans qu’elle fût discutée ni contestée autour de la table : il eût été alors inconcevable pour un enfant de s'opposer et de décevoir ses parents en repoussant son assiette de chou-fleur d’une moue rebelle, du moins à cette époque. J'ai préféré négocier avec le légume, bien moins impressionnant.

Dans ce contexte, un équilibre tacite s’instaurait, entre une main ferme et une autre plus conciliante. Me concernant, j’avais trouvé une méthode discrète pour me débarrasser du gratin : j’écrasais les bouquets de chou-fleur, feignant de m’en accommoder, évitant tout à la fois le regard vigilant de mon père et la déception muette de ma mère. La ruse ou l'astuce, selon, a bien fonctionné. J'ai gagné la bataille contre ce chou-fleur peu conciliant. Ai-je cédé devant le chou-fleur ? Non. Je l'ai assimilé. Il y a des dualités qui se confondent.

À vrai dire, de telles pratiques auraient-elles pu affecter le bien-être d'un enfant ? Ai-je été traumatisé suite à une éducation alimentaire perçue comme autoritaire ? À ces questions, je réponds aujourd’hui par la négative. Car une autorité qui sait se maintenir dans une juste mesure, à la fois ferme et contenue, ne décourage pas : elle prépare, pour peu, évidemment, qu’elle ne sombre pas dans l’autoritarisme. S'il fallait en douter, il était dans l'ordre des choses de se conformer à l'attente des parents devant le chou-fleur, et non pas l'inverse.

Il me faut reconnaître, cependant, l’influence déterminante de ma mère. C’est sans doute à elle que je dois cet intérêt insistant pour le gratin de chou-fleur, et, au-delà, pour tant de plats qu’elle exécutait avec un talent simple. D’une contrainte première est en fin de compte née une satisfaction plus large : choisir un chou-fleur chez un producteur local, préparer le gratin avant de le savourer et, si possible, avoir le plaisir de le partager avec d'autres. En résumé : d'une exigence initiale peut naître une multitude de satisfactions.

Bien que mon père nous ait quittés depuis 15 ans, je ressens le besoin de les remercier tous deux pour cet héritage culinaire et surtout familial. D’avoir insisté auprès de l’enfant que j’étais ; et de l’avoir, à leur manière, guidé avec justesse — du moins sur ce point précis de l’éducation.

(1) Cet équilibre ancien commençait peu à peu à se lézarder, notamment sous l’effet du désir croissant des femmes d'accéder à une forme d’indépendance financière vis-à-vis de leur époux.


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