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samedi 7 mars 2026

Affaire Durand. Le cas Ernest Lallemant, ou une logique d’État. Part. II

  « Le procès de Jules Durand, anarcho-syndicaliste du début du XXᵉ siècle, devient le théâtre d’une réflexion sur la justice, l’ordre social et la responsabilité individuelle. À travers le regard d’Ernest Lallemant, médecin-chef d’un asile, cette nouvelle explore le conflit entre pouvoir et conscience, l’impact des institutions sur les vies humaines et la tension dramatique entre vérité historique et fiction. » 

Parution de la nouvelle littéraire dans le hors-série de mars 2026. Le libertaire. Revue de synthèse anarchiste.

"Ta nouvelle a été bien appréciée par les compagnons". Groupe libertaire Jules Durand

Partie I

https://dderrien.blogspot.com/2026/03/affaire-durand-le-cas-ernest-lallemant.html


Curieusement, Lallemant ressentait chez les onze autres jurés un supplément d’agitation, ou plus exactement d’inconfort. En effet, ils n’étaient pas sans ignorer la pression qui pèserait sur eux lors de la décision finale à adopter. Parmi cette surreprésentation de notables et de rentiers, où se perdait un ouvrier-tisseur, Lallemant faisait figure d’exception : le seul représentant de la fonction publique, ou tout du moins assimilée. Âgé de plus de 50 ans, fort d’une expérience solide auprès d’une population aliénée, d’apparence stricte dans des costumes sobres, Lallemant s’attribuait une place singulière : on l’écoutait. Il n’avait pas besoin de convaincre longuement, et son influence ne passait pas par un discours flamboyant mais plutôt par une ou deux phrases dites calmement, sur un ton posé, proposant une reformulation « raisonnable » du problème. On aurait pu l’entendre défendre, dans le confinement de leur salle, que : « Nous ne sommes pas ici pour juger des idées, mais des conséquences », ou encore : « L’homme n’est peut-être pas violent, mais ce qu’il incarne l’est. » Lallemant ne se vit jamais comme violent. Et c’était précisément ce qui le rendait influent. Il pouvait présenter Durand non comme un assassin, mais comme un homme dangereux, un catalyseur, un facteur de désordre. C’était une rhétorique basée sur la prévention, et non sur la vengeance.

Dans cette ambiance tendue qui ne déstabilisait nullement Lallemant, ce qui le frappait, après une série d’observations pointues, était l’attitude du prévenu. Dès le début du procès, Jules Durand fit preuve d’une grande maîtrise de soi, malgré l’intimidation du président, du public et d’un séjour en prison qui commençait à durer. Son comportement digne et silencieux pouvait probablement amadouer certains jurés et observateurs : il montrait qu’il était un homme ordinaire face à l’accusation, renforçant l’idée qu’il n’était pas un criminel de sang. Ce qui aurait pu rendre crédible le récit de Jules Durand résidait dans son abstinence vis-à-vis de l’alcool. On pouvait donc supposer qu’il maîtrisait à la fois ses réactions et ses propos, ce qui le distinguait d’une population réputée bruyante et querelleuse en raison d’abus de consommation. Derrière de légers hochements de tête, à peine visibles, et une écoute sans émotion apparente, fixant les témoins qui s’exprimaient difficilement, légèrement penché en avant, il ne répondit pas une seule fois aux provocations. Cependant, le système judiciaire et social ne laissait aucune place à la compréhension émotionnelle : la loi et le contexte politique primaient sur la posture de l’accusé. Lallemant, quant à lui, ne se laisserait pas duper par une telle attitude figée, il pouvait s’agir d’un subterfuge de la part de Jules Durand.

Le quatrième et dernier jour du procès s’acheva. Lallemant, tel un praticien qui excellait dans son domaine, avait pris sa décision définitive, à la suite d’une procédure qui semblait expéditive. Comme à son habitude, il prit soin de noter les réactions de Jules Durand et tenta de porter un diagnostic solide et objectif sur ses comportements, nonobstant le fait que la salle pût se manifester tapageusement et perturber son expertise. Au cours de la plaidoirie, Jules Durand regardait son avocat en hochant parfois la tête. Il l’écoutait attentivement et cherchait à comprendre le sens des mots. Puis suivit le réquisitoire du procureur. Son attitude changea. La posture se fit droite, le visage se ferma. Même si la respiration semblait régulière, Jules Durand se pinça légèrement les lèvres à certains passages des accusations.

À la fin des plaidoiries, le Président ordonna la sortie du jury dans le but de délibérer sur le sort de Jules Durand. Lallemant l’observa une dernière fois. Assis, Durand restait calme, parcourant parfois du regard le public. Le médecin nota cette expression impassible qui n’avait jamais quitté son regard.

La fin d’après-midi était bien avancée quand le jury revint. Visages fermés, dans certains cas tendus, ils reprirent place. L’assistance se leva dans un silence presque total. Jules Durand, lui, les imita, entouré par ses gardiens. À ce stade, personne ne connaissait encore la peine. On procéda à la lecture de la culpabilité de Jules Durand, puisque à une courte majorité, 7 jurés le considérèrent impliqué dans le meurtre de Louis Dongé. Le président lut lentement le délibéré : « Jules Durand est-il coupable d’avoir, à la suite d’un complot formé entre plusieurs personnes, provoqué volontairement l’assassinat de Louis Dongé ? La réponse est affirmative. » Une partie du public s’y attendait. Beaucoup pensaient alors à une condamnation lourde mais ordinaire, comme les travaux forcés. Le haut magistrat poursuivit la réquisition : « Sur la question des circonstances atténuantes… la réponse est négative. » Cette phrase ne provoqua pas immédiatement de réaction. Elle fut courte et certainement abstraite pour beaucoup ; plusieurs personnes ne saisissaient pas encore l’enjeu. Le président prononça alors la formule rituelle : « En conséquence, la cour condamne Jules Durand à la peine de mort. » L’annonce s’accompagna de murmures pénibles. Elle se prolongea dans un effet de choc. Quelques-uns avaient compris avant les autres. D’autres demandaient à voix basse : « Qu’a-t-il dit ? » Il n’y eut pas de cris d’applaudissements, à peine quelques exclamations étouffées. Jules Durand resta figé, dans un état d’hébétude profond, ne comprenant pas immédiatement la sentence : la décapitation venait d’être prononcée, mais sans solennité dramatique.

À l’image de Jules Durand, la salle se vida, en silence et sans tumulte. Tout juste si l’on pouvait discerner sur le faciès des représentants de la Compagnie Générale Transatlantique (2) une satisfaction discrète et un acquiescement marqué par des mouvements de la tête. Si certains jurés évitèrent les regards, eux-mêmes abasourdis par la décision, ce ne fut pas le cas de Lallemant. À la différence des autres, il ne se précipita pas pour disparaître dans un anonymat opportun. Il prit de nouveau son temps pour observer Jules Durand. Malgré le choc, aucun mot, aucune contestation n’accompagna le condamné dès la sortie du box. Le médecin-chef ressentit soudain un pressentiment diffus, comme s’il n’en avait pas fini avec lui.

Le docteur Ernest Lallemant remit à son Administration, début avril 1914, conformément à ses usages, le rapport annuel des mouvements de sortie et d’entrée des patients. Les tableaux décrivant les pathologies ne variaient pas d’une année sur l’autre. Seuls les chiffres étaient remplacés par d’autres chiffres. Il s’empara d’un exemplaire et l’ouvrit. Il contemplait les colonnes et les lignes, pleinement satisfait de la tâche accomplie. Machinalement, il s’attarda sur le tableau des entrées et se souvint de Jules Durand, interné pour folie, début avril 1911, plus précisément le 5 du mois. Que d’événements depuis son procès !

En dehors de la reprise d’une grève générale de 24 heures au Havre, dès l’annonce du verdict, l’émotion populaire avait gagné les hautes sphères de l’Assemblée nationale. Des députés, tels que Paul Meunier, défendirent le condamné, galvanisant l’opinion publique qui ne tarda à comparer le cas Durand à l’affaire Dreyfus. De plus, si la mobilisation des ouvriers n’avait pas été aussi déterminante, peut-être que le Président de la République, Armand Fallières, n’aurait pas commuté la peine de mort en sept ans de réclusion. Mais cette décision n’avait pas suffi à calmer les soutiens de Jules Durand, regroupés au sein d’un comité de défense. « Il faut libérer absolument cet innocent », plaidaient-ils, à l’exemple de la LDH (3).

Mais pourquoi avait-il fallu que des jurés signassent une demande de grâce ? Y avait-il besoin que Mme Dongé intervînt après le procès pour défendre Jules Durand ? Lallemant fut un peu sidéré de voir ces personnes se rétracter. Les soutiens de l’ouvrier obtinrent gain de cause puisque le 15 février 1911, à la suite d’une requête en cassation favorable, on libéra Jules Durand. Sauf que, entre-temps, le prisonnier sortit mentalement brisé.

Il se remémorait qu’on avait soutenu la thèse de l’erreur judiciaire. Mais quelle erreur ? Tout avait été planifié d’avance, fomenté par le patronat, verrouillé par la presse, le jury et les autorités : la sentence était écrite avant même que le procès ne commence. Il fallait une peine exemplaire ? L’occasion était trop tentante. Bien avant l’affaire Durand, Lallemant pressentait déjà qu’il appartenait à ce mécanisme idéologique implicite. Le procès n’avait fait que confirmer ce qu’il savait au fond de lui : il n’était qu’un maillon dans une chaîne qui le dépassait, une logique implacable dont nul ne pouvait s’extraire. Mais il devait être un maillon solide. Il ne pouvait pas se dérober. Il devait être à la hauteur, celle exigée par les dominants. En tout cas, de son côté, il ne concédait aucun remords. On attendait de lui qu’il soit un stabilisateur social. L’affaire était entendue. Elle devint un lointain souvenir.

Il referma le rapport et réajusta les deux pointes de sa moustache. Du couloir on l’appelait pour les visites ordinaires de la journée. Désormais, Jules Durand (4), brisé et isolé, se dissimulait derrière une ligne de chiffres.

Sources

« L’affaire Durand » - Patrice Rannou – Éditions Noir et Rouge – octobre 2013

(2) Stanislas Ducrot, agent local de la CGT. Il aurait influencé l’instruction en orchestrant une machination contre Durand. La subornation de témoins fut prouvée en cassation

 (3) Autres soutiens : Paul Meunier, Sébastien Faure, Union des syndicats autonomes du Havre, la CGT,…

 (4) Jules Durand meurt à l’asile des Quatre-Mares, le 20 février 1926

Photo J. Durand : Le Libertaire


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