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mercredi 8 avril 2026

Les chaînes d'info et les politiciens décyclés

Qui se souvient de Pierre Lellouche, d'Yves Jégo, d’Alain Madelin ou bien encore de Julien Dray ? S’ils n’étaient pas, à intervalles réguliers, invités sur les plateaux des chaînes d’info pour leur « expertise » ou leur point de vue éditorial, on les aurait relégués à l’époque révolue des marionnettes des Guignols de l'info, à défaut d’un Musée Grévin des anciens élus de la Nation. Pour ciels qui auraient une mémoire perlée, un petit tour d’horizon s’impose.

Avant de brosser rapidement leur portrait politique, on notera tout de même que les spécialistes de la défense, de la fiscalité ou des questions internationales étaient, dans leur gouvernement respectif et successif, à l’unanimité des hommes. Ces questions étaient certainement trop sérieuses pour être confiées à des femmes, que l’on préférait nommer aux ministères de l’Éducation ou de la Santé. Une époque où les femmes politiques étaient particulièrement invisibilisées, à moins de s’appeler Ségolène Royal, qui a su être très opiniâtre et opportuniste. Tous ont déployé leur carrière politique entre 1980 et 2010. Hormis Julien Dray, les autres personnalités politiques ont évolué dans des partis allant du centre vers une droite décomplexée.

Commençons en partant de la gauche pour aller vers la droite, par le cas qui paraît le plus atypique : Julien Dray, un ancien député socialiste. Julien Dray incarne cette figure particulière d'un responsable politique devenu chroniqueur : invité régulier de CNews, il y défend moins une ligne de gauche qu’une critique constante de La France insoumise, au point d’apparaître davantage comme un opposant interne que comme un représentant de son camp. Il est à se demander si sa présence en tant que commentateur n’est pas un prolongement de son ancienne carrière politique.

Au centre, on découvre ou redécouvre Yves Jégo. Maire, député, secrétaire d’État, on l’a vu à plusieurs reprises sur LCI.  Personnage du centre et de la droite modérée (UDI), c’est avec une certaine verve qu’il commente les enjeux et les sujets nationaux qui lui sont soumis. Certains diront qu’il développe son analyse avec talent et clarté.

Plus à droite, on trouve Pierre Lellouche, député et ministre essentiellement de l'UMP puis Alain Madelin député de l'UDF s'exilant à l'UMP, et ministre à maintes reprises. Pendant que le premier polémique sur CNews, le second débat vivement sur le volet économique et social sur LCI. Pendant que Lellouche, plus nationaliste, se crispe sur l’immigration illégale et l’insécurité, Madelin, le libéral, vitupère les politiques économiques des derniers gouvernements.

Qu’ont en commun ces quatre hommes politiques ? Ils ont en commun d’avoir, d’une manière ou d’une autre, validé les politiques publiques et les budgets nationaux, au cours des quarante dernières années. Ils ont en commun d’avoir évalué et utilisé les capacités financières et d’investissement de l’État français, État qu’ils ont servi avec dévouement et qui, en retour, leur assure une pension d’ancien élu.

Voilà pourquoi le terme de “décyclé” leur convient mieux que celui de "recyclé" : on fait réagir ceux qui ont été la cause des déficits publics et de la mauvaise gestion des finances de l'État, en attendant d’eux qu’ils décryptent l’actualité nationale et proposent des solutions pour améliorer le sort de leurs compatriotes. En les invitant sur les plateaux télé, on n’assiste pas à un simple recyclage de dinosaures politiques, mais on pollue de façon permanente les échanges fertiles et le paysage cathodique.  C’est consternant de conservatisme et d'inutilité. Le compostage est grossier. Tout comme pour les Guignols de l’info, il existe certainement pour eux des placards où les anciens élus sont traités comme des has been.


dimanche 5 avril 2026

Kurdistan. "Nous, les Kurdes, on n'aime pas la guerre"

Cet article est la retranscription la plus complète possible de l'intervention de l'auteur kurde, Azadi (1), lors de son passage à Brest, début Avril. Il était invité à s'exprimer sur la situation des territoires kurdes à travers son livre "Leçon kurde" (2) à la demande de l'Union communiste libertaire du Finistère (3). Plus de cent personnes ont assisté à cette conférence à la Maison du peuple.

Azadi en compagnie d'un représentant de l'UCL
(Damien, je crois)

Mieux connaître le Kurdistan implique de dépasser les images caricaturales associées au peuple kurde. "Trop souvent, celles-ci sont résumées au combat contre Daesh, à l’expérience politique du Rojava ou à la lutte des femmes", explique Azadi. Ces dimensions sont importantes, mais elles ne prennent tout leur sens que si elles sont replacées dans une histoire plus large, ce qui permet de mieux saisir les enjeux actuels et de renforcer la solidarité internationaliste avec les peuples de cette région.

D'après l'auteur kurde, la production de savoir sur le Kurdistan reste largement dominée par des auteurs non kurdes. Beaucoup d’ouvrages, souvent académiques, se concentrent sur des aspects précis comme le Rojava ou les mouvements féministes, tout en survolant l’histoire globale du peuple kurde. Pourtant, sans cette perspective historique, il est difficile de comprendre les dynamiques politiques actuelles et la profondeur des luttes menées.

Azadi précise avant tout que les Kurdes représentent plus de 40 millions de personnes, réparties entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, et constituent entre 10 % et 30 % de la population de chacun de ces pays. À cela s’ajoute une diaspora importante, notamment en Europe, avec plusieurs centaines de milliers de personnes en France et plus d’un million en Allemagne. 

L’histoire moderne du peuple kurde est étroitement liée à la fin de l’Empire ottoman. Avant la Première Guerre mondiale, les Kurdes jouissaient d’une certaine autonomie culturelle et linguistique. Après la fin du conflit, les puissances européennes redessinent les frontières du Moyen-Orient sans consulter les populations locales. Concrètement, l’accord Sykes-Picot (brito-français) divise le territoire kurde entre plusieurs États, posant les bases de la question kurde contemporaine. Cette fragmentation rend l’histoire kurde complexe, "car un événement dans une région a des répercussions sur les autres", insiste le Kurde.

Au début des années 1920, Kurdes et Turcs combattent ensemble contre les puissances occupantes, avec des promesses d’autonomie ou d’un État commun. Ces promesses ne seront jamais tenues. Dès 1923, la République turque nie l’existence du peuple kurde : la langue est interdite, l’identité est effacée, et les Kurdes deviennent invisibles. Dans les autres pays de la région (Irak, Syrie), qui n'existaient pas jusqu'alors, des politiques similaires sont mises en place, mêlant assimilation forcée, répression des soulèvements et violences.

Deux logiques coloniales se succèdent après la guerre : une dynamique occidentale dirigée par les Britanniques et les Français à travers l’application des mandats, puis l’importation de méthodes coloniales occidentales, notamment en Turquie. La colonisation implique une domination politique, l'appropriation des terres, l'effacement culturel et la répression. Le Kurdistan en est une illustration : un territoire fragmenté, un peuple nié, confronté à des luttes constantes pour la reconnaissance et l’émancipation. "La colonisation n'est pas juste un fait économique", complète Azadi.

Pour autant, l'engagement culturel persiste. On se mobilise de génération en génération. Et pour preuve. Le 21 mars, les Kurdes célèbrent le Newroz, leur nouvel an (4). Cette fête donne lieu à de larges rassemblements populaires où l’on danse, porte des vêtements traditionnels et allume de grands feux. Mais le Newroz est aussi un symbole politique : issu d’un récit mythologique de révolte contre un tyran, il est devenu un acte de résistance. Longtemps interdite, sa célébration constituait déjà un engagement politique. Aujourd’hui encore, il rassemble des millions de personnes et porte un message d’affirmation identitaire.

Newroz au Rojava. 2026

Le Kurdistan est un territoire extrêmement riche. Les deux fleuves, Le Tigre et l'Euphrate, prennent leur source dans les montagnes du Kurdistan. Qui dit montagne dit énormément de minerais. Le sol regorge également d'une ressource des plus importantes, le pétrole, "le malheur des Kurdes" comme le précise Azadi. Il y a également des terres très fertiles, les plus fertiles d'Irak et de Syrie. Le Kurdistan syrien est reconnu comme étant le grenier à blé du pays.

À partir de cette période, "les Kurdes se retrouvent dans une situation de colonie internationale", indique Azadi, avec deux pendants. Ils font d'abord face à quatre États — Turquie, Iran, Irak et Syrie — qui exercent chacun leur domination avec des formes de répression différentes. Les puissances occidentales continuent ensuite d’interférer, souvent au détriment des Kurdes, comme en Iran ou dans la lutte contre Daesh, illustrant des intérêts géopolitiques impérialistes.

Azadi fait savoir ensuite au public que la colonisation du Kurdistan repose sur deux mécanismes principaux : l’assimilation et la déportation. L’assimilation cherche à effacer l’identité kurde en imposant l’abandon de la langue, des traditions et des pratiques culturelles. La déportation qui vise à rompre les continuités territoriales et sociales par la destruction de villages.

Le modèle d’État-nation, type français, importé au Moyen-Orient, joue également un rôle central. Inspiré des modèles européens, il est notamment adopté par la Turquie pour son développement capitaliste. La présence des Kurdes dans chaque pays nouvellement constitué rend leur anéantissement impossible. Les politiques mises en place cherchent donc à les assimiler de manière subordonnée : travail dans le bâtiment, l’industrie lourde, les mines ou le petit commerce, qui se conjuguent à des déplacements vers les centres urbains.

Azadi compare les Kurdes, dans le contexte français, aux Algériens et aux Bretons : à la fois colonisés et soumis à une pression constante d'assimilation. Cette double réalité illustre la complexité de leur position, entre domination politique et effacement culturel. 

La langue reste un trait particulier de l’identité kurde. Distincte du turc et de l’arabe, elle est un marqueur fort de singularité. Dans les quatre pays, son usage a été largement réprimé. Parler kurde a longtemps été interdit, avec des sanctions allant de l’amende à l’emprisonnement. Encore récemment, certaines prisons interdisaient aux familles de s’exprimer en kurde lors des visites, réduisant les échanges à des larmes.

Dans ce contexte, enseigner, parler, chanter ou transmettre la langue kurde est un acte de résistance. Maintenir cette identité linguistique n’est pas un choix culturel parmi d’autres, mais une nécessité existentielle. Pour continuer à exister en tant que peuple, les Kurdes doivent se politiser; non par nécessité ou envie, mais parce que "nous n'avons pas le choix" comme le souligne Azadi.

Une des leçons importantes développées dans son livre par Azadi repose sur la question de la lutte politique. Au début du XXe siècle, celle-ci est principalement menée par les tribus, qui constituent les organes de base de la société kurde, composées de quelques familles. Les plus grandes d’entre elles représentent alors les principales forces de résistance face aux puissances dominantes. Entre les années 1930 et 1950, une jeunesse kurde urbaine émerge progressivement et prend le relais. Elle transforme la lutte en lui donnant des formes à la fois culturelles et politiques, notamment sous l’influence des idées marxistes. Cette nouvelle génération introduit les questions sociales et la lutte des classes dans le mouvement kurde. 

Comme le souligne Azadi, « Nous, les Kurdes, on n’aime pas la guerre, aucune personne n’aime la guerre ». Selon lui, la guerre leur a été imposée. Face à l’absence de reconnaissance de leurs droits et à la répression, certains en viennent à prendre les armes, tout en ayant conscience d’un rapport de force extrêmement défavorable, où ils peuvent risquer de perdre des centaines, voire des milliers des leurs pour un seul combattant adverse.

Être assimilé signifie être contraint de renier son identité kurde pour survivre. Le premier effet de la domination coloniale consiste à « tuer l’être en soi ». Frantz Fanon, penseur majeur de la lutte de libération algérienne, expliquait que le colonisé devait « tirer sa première balle pour se libérer ». Cette idée renvoie moins à un geste militaire qu’à un processus intérieur : se libérer de l’intériorisation de l’infériorité. La violence coloniale produit une déshumanisation profonde. Ainsi, de nombreuses discriminations turques sont allées jusqu’à animaliser les Kurdes, preuve de la négation de leur humanité. "On a longtemps prétendu en Turquie que les Kurdes possédaient une queue", s'indigne l'intervenant. Dans ce contexte, la lutte politique commence par un travail sur soi : déconstruire cette intériorisation et retrouver une dignité refoulée. Dès lors, la première cible de la lutte devient aussi le regard que le colonisé porte sur lui-même.

La lutte Kurde est morcelée entre les quatre États-nations même s'il reste des liens entre les quatres parties kurdes. La lutte se concentre d'abord contre l'oppresseur national (Syrie, Iran,...). Une autre leçon de l'histoire des luttes politiques renvoie aux années 40 à 60 quand les kurdes vont adhérer au Parti Communiste national. Cependant "qui dit communisme, dit chauvinisme" affirme Azadi. En effet, au sein du P.C., il existe une branche nationaliste. "En France, vous avez les Rousselistes", constate Azadi. Pour cette raison, les considérations coloniales kurdes ne sont pas immédiatement prises en compte et les communistes internationaux reportent la question kurde, ou pire encore, vont jusqu'à réprimer les Kurdes. "Le fait de revendiquer les costumes, tu joues le jeu de l'impérialisme" argumentent-ils. Les Kurdes finissent par se séparer du P.C. et créent au fur et à mesure leur propre parti politique. Une fois fondés, les partis kurdes, sans distinction, vont tous réclamer l'indépendance. Sauf que la revendication d'indépendance du Kurdistan n'est pas comparable à celle du Vietnam ou du Congo. Les Kurdes doivent avoir une indépendance-unification. Si une seule partie des quatres entités kurdes obtenait l'indépendance, elle subirait l'agression des autres États-nations. Devant la difficulté d'unification, les différents partis kurdes demandent alors, à minima, l'autonomie. Les Kurdes reconnaissent les frontières internationales mais ils demandent à prendre en charge au niveau local par exemple les questions culturelles, et laissent à l'État-nation les ministères régaliens. Mais, cette revendication est rejetée par ces pays. 

Azadi le dit : le propre de la pensée politique kurde est qu'elle est toujours évolutive. Des structures tribales aux influences marxistes, puis aux revendications indépendantistes, jusqu’aux formes plus récentes d’organisation comme le confédéralisme démocratique expérimenté au Rojava, cette évolution montre une capacité d’adaptation continue. Pour lui, cette dynamique est essentielle : elle permet de ne pas abandonner face aux agresseurs. Le modèle du confédéralisme démocratique, notamment défendu par le PKK, propose une organisation fondée sur l’autonomie locale et la coexistence de populations diverses car il ne faut pas reproduire ce qui a été imposé auparavant. Dans un contexte marqué par une grande hétérogénéité, ce modèle apparaît donc comme une alternative aux États-nations classiques : "l'État-nation n'a aucun sens au Moyen-Orient", affirme-t-il.

(1)  Azadi est un auteur et militant décolonial issu d’une famille kurde alévie arrivée en France dans les années 1990. Il s’inscrit dans une génération engagée qui cherche à faire entendre une parole kurde autonome, souvent absente ou marginalisée dans les récits dominants.

(2) Le livre : La leçon kurde https://www.librest.com/livres/lecons-kurdes--les-damnes-des-montagnes-azadi_0-12597777_9782358723060.html?utm_source=chatgpt.com

(3)  Associées : la communauté kurde de Brest et les Amis Kurdes de Bretagne

(4)  Le newroz au Rojava https://kurdistan-au-feminin.fr/2026/03/25/le-newroz-au-rojava/


vendredi 3 avril 2026

À l'ombre du Menez Moc'h. Extrait du manuscrit

Après avoir enfilé des tenues adaptées aux travaux agricoles, on se dirige vers la ferme-école ou les ateliers, dans un élan plus désordonné, presque insouciant. Un glougloutement, pareil à celui d’un ruisseau chargé de cailloux, s’est emparé de petites bandes formées selon les classes, les tâches à accomplir et les lieux de destination. À mesure que l’on s’éloigne du bâtiment principal, l’austérité qui y règne semble perdre de son emprise, comme si elle ne pouvait survivre hors de ses murs, érigée en maître unique. Plus la distance diminue avec l’exploitation, plus les tensions du matin se délitent. L’Institut disparaît peu à peu derrière les haies de pins sylvestres, et avec lui le poids de sa domination. On se déleste des frustrations et des crispations qui enserraient jusqu'alors.

Même si les frères n’ont pas relâché leur surveillance, eux aussi se délassent dans une certaine excitation, certes contenue, mais qui s’ajoute à l’engouement retrouvé des apprentis. Le noir de leur soutane a bu la chaleur du soleil et semble leur en restituer une énergie plus pétillante, donnant à leur démarche une tonicité qui trottine soulevant une fine poussière. On débat à vives voix. On papote avec intérêt. La nouvelle de l’achat d’une herse neuve, parvenue jusqu'à eux, gonfle les échanges, alimente les discussions, même si peu maîtrisent réellement les aspects techniques. On tranche favorablement pour l’acquisition de cette herse, sachant que l’absence de Frère Martin, boudant les travaux sur l’exploitation, facilite l’unanimité des avis.

Le trajet jusqu’à la ferme se transforme en balade printanière. On pallie ainsi l’éclosion retardée des primevères, retard observé par frère Bernard, ne manquant pas d’éprouver ses collègues, qui auraient pu ignorer ce point.

— Les gelées tardives… sans doute, mon frère, avance Frère Désiré, désireux de plaire à son aîné, ce frère botaniste qui s’est spécialisé dans les greffes de pommiers à partir de la fameuse « ruz bihan ». C’est à lui que l’on doit le verger qui longe la voie menant à Kervivot. Et grâce à sa persévérance — et au talent dont il se rengorge volontiers devant la confrérie — la réputation de cette variété, sélectionnée après bien des déboires, a dépassé les lignes de lande du plateau du Menez Moc’h pour se répandre de village en hameau, portée par le bouche-à-oreille.

Prima vera et perseverare. Primevère… et persévérance. Retenez cela, reprend Frère Bernard en français, en détachant chaque mot. Vous savez, mon cher confrère, la primevère est plus qu’une simple fleur de nos campagnes. Elle prouve que, malgré la rudesse du milieu, rien ne rompt le cycle qui la porte. Elle annonce le renouveau — et, en cela, elle nous dépasserait presque, si le Seigneur ne guidait pas nos vies.

Frère Désiré, de son vrai nom Jacques Pellen, issu du Grand séminaire de Saint-Brieuc, allie à ses vingt-huit ans une fraîcheur encore intacte à une naïveté affligeante. Né à Bulat-Pestivien, il écoute plus qu’il ne parle, hoche la tête avant même d’avoir compris, gobant chaque mot de Frère Bernard comme on ramasse des pommes tombées, déjà gâtées par les vers. Facilement impressionné par les éclats de voix des plus anciens, il remercie le sort d’avoir exaucé ses vœux : rejoindre une institution réputée pour la qualité de son enseignement. Et si cet enseignement atteint un tel niveau, c’est, à ses yeux, grâce à des hommes tels que Frère Bernard. À force de boire ses paroles, il finirait presque par en montrer des signes d’addiction. Prima vera et perseverare. Les mots résonnent désormais en lui comme une leçon qu’il craint déjà d’oublier.

— C’est un peu à l’image de nos élèves, ajoute Frère Ignace, traînant légèrement sur les mots.

À la réaction de Frère Bernard, la comparaison paraît malvenue. Frère Désiré esquisse un sourire, aussitôt réprimé. Frère Ignace s’apprête à répondre, piqué au vif, lorsqu’un bruit familier les ramène à la réalité.

Le Latil gronde au loin, un grondement épais, reconnaissable entre tous. Jean Le Bot approche. Il lui reste quelques centaines de mètres avant de ranger le tracteur et de se restaurer rapidement. Il doit ensuite préparer la découpe du sanglier dans l’atelier d’abattage, là où les paroles se taisent et où l’assurance des gestes prend le relais.

Un soulagement discret circule : la soupe de la cuisinière ne sera plus la seule distraction mineure. Les plats rôtis reprennent leur place. Reste à espérer que, dimanche prochain, les frites ne colleront pas au palais comme lorsqu’elles sont cuites au suif ou à l'huile végétale.

— Les élèves semblent plus sensibles au bruit du Latil qu’à la douceur des primevères, lance un peu plus tard Frère Ignace avec un brin de malice.

— Vous disiez, Frère Ignace ?

— Inutile. Nous approchons. Il est temps de reprendre vos jeunes en main. La sève, quand elle bout, ne nourrit plus rien. Enfin… tout dépend des circonstances. Dites-moi Frère Ignace ? Vous aviez l’âge de notre ami Désiré lorsque vous êtes entré à l’Institut ?

Ce dernier flanche. L’attaque, à peine voilée, réduit ses dernières résistances en cendres.

Les premiers pignons de la ferme apparaissent. Quelques veaux meuglent, couvrant le brouhaha des élèves qui franchissent l’enceinte de l’exploitation.

– Vous allez faire quoi, vous autres ?

– On file au champ. On plante les premières rangées de patates. Et vous ?

– J’crois qu’on va tailler les derniers pommiers avec le frère Bernard…

– Ah, ouais ! Pas de bol ! Et toi, Gilbert ?

– La porcherie. Je crois qu’il y a eu des naissances. Faut s’occuper des porcelets.

– T’y étais pas déjà ce matin ?

– Si… punaise, quelle corvée, cette punition ! Fallait commencer à vider l’aire paillée maintenant que les truies sont dehors. Tout ça parce que j’ai soi-disant injurié le Seigneur…

– Ah bon ?

– Mais oui ! Tu te souviens pas ? Pendant le souper… y a deux jours, Frère Désiré m’a claqué l’oreille quand il passait. J’ai crié « Nom de Dieu ! ». Ça m’est sorti tout seul.

Ailleurs, parmi les aînés.

– Et vous, les cubiques ?

La question fuse, un peu trop hardie, lancée par un Première vers les Terminales, dont de Penhoët, placés devant lui dans le groupe.

– Nous ? On va s’occuper de Le Mat. Des ricanements d’approbation accompagnent les propos du Cubique. Mais avant ça, on a un cours d’électricité à la centrale …

De Penhoët a des comptes à rendre avec Augustin Le Mat, sans que l’on sache exactement pour quelles raisons.

– Ici ? Sur l’exploit’ ? Relance le Première. Comment tu vas t’y prendre avec les frères ?

– T’inquiète, j’ai un plan… Hein, les gars ? Les deux ou trois comparses autour de lui confirment par des ronchonnements.

– Et puis de quoi je me mêle ? Je te trouve bien curieux… Tu veux ta part, toi aussi ?

Le Première n’insiste pas et recule même de quelques mètres avant de pénétrer dans la cour de la ferme. Les voix retombent peu à peu devant lui, avalées par l’espace ouvert et les bâtiments et deviennent un bruit indistinct.

À l’arrière du groupe, Augustin Le Mat marche sans enthousiasme. La rumeur des autres lui parvient encore, mais elle s’émousse, comme filtrée par l’air tiède qui dépouille les graminées de leur effluve.

Les chaînes d'info et les politiciens décyclés

Qui se souvient de Pierre Lellouche , d' Yves Jégo , d’ Alain Madelin ou bien encore de Julien Dray ? S’ils n’étaient pas, à intervall...