Cet article est la retranscription la plus complète possible de l'intervention de l'auteur kurde, Azadi (1), lors de son passage à Brest, début Avril. Il était invité à s'exprimer sur la situation des territoires kurdes à travers son livre "Leçon kurde" (2) à la demande de l'Union communiste libertaire du Finistère (3). Plus de cent personnes ont assisté à cette conférence à la Maison du peuple.
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Azadi en compagnie d'un représentant de l'UCL (Damien, je crois) |
Mieux connaître le Kurdistan implique de dépasser les images caricaturales associées au peuple kurde. "Trop souvent, celles-ci sont résumées au combat contre Daesh, à l’expérience politique du Rojava ou à la lutte des femmes", explique Azadi. Ces dimensions sont importantes, mais elles ne prennent tout leur sens que si elles sont replacées dans une histoire plus large, ce qui permet de mieux saisir les enjeux actuels et de renforcer la solidarité internationaliste avec les peuples de cette région.
D'après l'auteur kurde, la production de savoir sur le Kurdistan reste largement dominée par des auteurs non kurdes. Beaucoup d’ouvrages, souvent académiques, se concentrent sur des aspects précis comme le Rojava ou les mouvements féministes, tout en survolant l’histoire globale du peuple kurde. Pourtant, sans cette perspective historique, il est difficile de comprendre les dynamiques politiques actuelles et la profondeur des luttes menées.
Azadi précise avant tout que les Kurdes représentent plus de 40 millions de personnes, réparties entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, et constituent entre 10 % et 30 % de la population de chacun de ces pays. À cela s’ajoute une diaspora importante, notamment en Europe, avec plusieurs centaines de milliers de personnes en France et plus d’un million en Allemagne.
L’histoire moderne du peuple kurde est étroitement liée à la fin de l’Empire ottoman. Avant la Première Guerre mondiale, les Kurdes jouissaient d’une certaine autonomie culturelle et linguistique. Après la fin du conflit, les puissances européennes redessinent les frontières du Moyen-Orient sans consulter les populations locales. Concrètement, l’accord Sykes-Picot (brito-français) divise le territoire kurde entre plusieurs États, posant les bases de la question kurde contemporaine. Cette fragmentation rend l’histoire kurde complexe, "car un événement dans une région a des répercussions sur les autres", insiste le Kurde.
Au début des années 1920, Kurdes et Turcs combattent ensemble contre les puissances occupantes, avec des promesses d’autonomie ou d’un État commun. Ces promesses ne seront jamais tenues. Dès 1923, la République turque nie l’existence du peuple kurde : la langue est interdite, l’identité est effacée, et les Kurdes deviennent invisibles. Dans les autres pays de la région (Irak, Syrie), qui n'existaient pas jusqu'alors, des politiques similaires sont mises en place, mêlant assimilation forcée, répression des soulèvements et violences.
Deux logiques coloniales se succèdent après la guerre : une dynamique occidentale dirigée par les Britanniques et les Français à travers l’application des mandats, puis l’importation de méthodes coloniales occidentales, notamment en Turquie. La colonisation implique une domination politique, l'appropriation des terres, l'effacement culturel et la répression. Le Kurdistan en est une illustration : un territoire fragmenté, un peuple nié, confronté à des luttes constantes pour la reconnaissance et l’émancipation. "La colonisation n'est pas juste un fait économique", complète Azadi.
Pour autant, l'engagement culturel persiste. On se mobilise de génération en génération. Et pour preuve. Le 21 mars, les Kurdes célèbrent le Newroz, leur nouvel an (4). Cette fête donne lieu à de larges rassemblements populaires où l’on danse, porte des vêtements traditionnels et allume de grands feux. Mais le Newroz est aussi un symbole politique : issu d’un récit mythologique de révolte contre un tyran, il est devenu un acte de résistance. Longtemps interdite, sa célébration constituait déjà un engagement politique. Aujourd’hui encore, il rassemble des millions de personnes et porte un message d’affirmation identitaire.
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| Newroz au Rojava. 2026 |
Le Kurdistan est un territoire extrêmement riche. Les deux fleuves, Le Tigre et l'Euphrate, prennent leur source dans les montagnes du Kurdistan. Qui dit montagne dit énormément de minerais. Le sol regorge également d'une ressource des plus importantes, le pétrole, "le malheur des Kurdes" comme le précise Azadi. Il y a également des terres très fertiles, les plus fertiles d'Irak et de Syrie. Le Kurdistan syrien est reconnu comme étant le grenier à blé du pays.
À partir de cette période, "les Kurdes se retrouvent dans une situation de colonie internationale", indique Azadi, avec deux pendants. Ils font d'abord face à quatre États — Turquie, Iran, Irak et Syrie — qui exercent chacun leur domination avec des formes de répression différentes. Les puissances occidentales continuent ensuite d’interférer, souvent au détriment des Kurdes, comme en Iran ou dans la lutte contre Daesh, illustrant des intérêts géopolitiques impérialistes.
Azadi fait savoir ensuite au public que la colonisation du Kurdistan repose sur deux mécanismes principaux : l’assimilation et la déportation. L’assimilation cherche à effacer l’identité kurde en imposant l’abandon de la langue, des traditions et des pratiques culturelles. La déportation qui vise à rompre les continuités territoriales et sociales par la destruction de villages.
Le modèle d’État-nation, type français, importé au Moyen-Orient, joue également un rôle central. Inspiré des modèles européens, il est notamment adopté par la Turquie pour son développement capitaliste. La présence des Kurdes dans chaque pays nouvellement constitué rend leur anéantissement impossible. Les politiques mises en place cherchent donc à les assimiler de manière subordonnée : travail dans le bâtiment, l’industrie lourde, les mines ou le petit commerce, qui se conjuguent à des déplacements vers les centres urbains.
Azadi compare les Kurdes, dans le contexte français, aux Algériens et aux Bretons : à la fois colonisés et soumis à une pression constante d'assimilation. Cette double réalité illustre la complexité de leur position, entre domination politique et effacement culturel.
La langue reste un trait particulier de l’identité kurde. Distincte du turc et de l’arabe, elle est un marqueur fort de singularité. Dans les quatre pays, son usage a été largement réprimé. Parler kurde a longtemps été interdit, avec des sanctions allant de l’amende à l’emprisonnement. Encore récemment, certaines prisons interdisaient aux familles de s’exprimer en kurde lors des visites, réduisant les échanges à des larmes.
Dans ce contexte, enseigner, parler, chanter ou transmettre la langue kurde est un acte de résistance. Maintenir cette identité linguistique n’est pas un choix culturel parmi d’autres, mais une nécessité existentielle. Pour continuer à exister en tant que peuple, les Kurdes doivent se politiser; non par nécessité ou envie, mais parce que "nous n'avons pas le choix" comme le souligne Azadi.
Une des leçons importantes développées dans son livre par Azadi repose sur la question de la lutte politique. Au début du XXe siècle, celle-ci est principalement menée par les tribus, qui constituent les organes de base de la société kurde, composées de quelques familles. Les plus grandes d’entre elles représentent alors les principales forces de résistance face aux puissances dominantes. Entre les années 1930 et 1950, une jeunesse kurde urbaine émerge progressivement et prend le relais. Elle transforme la lutte en lui donnant des formes à la fois culturelles et politiques, notamment sous l’influence des idées marxistes. Cette nouvelle génération introduit les questions sociales et la lutte des classes dans le mouvement kurde.
Comme le souligne Azadi, « Nous, les Kurdes, on n’aime pas la guerre, aucune personne n’aime la guerre ». Selon lui, la guerre leur a été imposée. Face à l’absence de reconnaissance de leurs droits et à la répression, certains en viennent à prendre les armes, tout en ayant conscience d’un rapport de force extrêmement défavorable, où ils peuvent risquer de perdre des centaines, voire des milliers des leurs pour un seul combattant adverse.
Être assimilé signifie être contraint de renier son identité kurde pour survivre. Le premier effet de la domination coloniale consiste à « tuer l’être en soi ». Frantz Fanon, penseur majeur de la lutte de libération algérienne, expliquait que le colonisé devait « tirer sa première balle pour se libérer ». Cette idée renvoie moins à un geste militaire qu’à un processus intérieur : se libérer de l’intériorisation de l’infériorité. La violence coloniale produit une déshumanisation profonde. Ainsi, de nombreuses discriminations turques sont allées jusqu’à animaliser les Kurdes, preuve de la négation de leur humanité. "On a longtemps prétendu en Turquie que les Kurdes possédaient une queue", s'indigne l'intervenant. Dans ce contexte, la lutte politique commence par un travail sur soi : déconstruire cette intériorisation et retrouver une dignité refoulée. Dès lors, la première cible de la lutte devient aussi le regard que le colonisé porte sur lui-même.
La lutte Kurde est morcelée entre les quatre États-nations même s'il reste des liens entre les quatres parties kurdes. La lutte se concentre d'abord contre l'oppresseur national (Syrie, Iran,...). Une autre leçon de l'histoire des luttes politiques renvoie aux années 40 à 60 quand les kurdes vont adhérer au Parti Communiste national. Cependant "qui dit communisme, dit chauvinisme" affirme Azadi. En effet, au sein du P.C., il existe une branche nationaliste. "En France, vous avez les Rousselistes", constate Azadi. Pour cette raison, les considérations coloniales kurdes ne sont pas immédiatement prises en compte et les communistes internationaux reportent la question kurde, ou pire encore, vont jusqu'à réprimer les Kurdes. "Le fait de revendiquer les costumes, tu joues le jeu de l'impérialisme" argumentent-ils. Les Kurdes finissent par se séparer du P.C. et créent au fur et à mesure leur propre parti politique. Une fois fondés, les partis kurdes, sans distinction, vont tous réclamer l'indépendance. Sauf que la revendication d'indépendance du Kurdistan n'est pas comparable à celle du Vietnam ou du Congo. Les Kurdes doivent avoir une indépendance-unification. Si une seule partie des quatres entités kurdes obtenait l'indépendance, elle subirait l'agression des autres États-nations. Devant la difficulté d'unification, les différents partis kurdes demandent alors, à minima, l'autonomie. Les Kurdes reconnaissent les frontières internationales mais ils demandent à prendre en charge au niveau local par exemple les questions culturelles, et laissent à l'État-nation les ministères régaliens. Mais, cette revendication est rejetée par ces pays.
Azadi le dit : le propre de la pensée politique kurde est qu'elle est toujours évolutive. Des structures tribales aux influences marxistes, puis aux revendications indépendantistes, jusqu’aux formes plus récentes d’organisation comme le confédéralisme démocratique expérimenté au Rojava, cette évolution montre une capacité d’adaptation continue. Pour lui, cette dynamique est essentielle : elle permet de ne pas abandonner face aux agresseurs. Le modèle du confédéralisme démocratique, notamment défendu par le PKK, propose une organisation fondée sur l’autonomie locale et la coexistence de populations diverses car il ne faut pas reproduire ce qui a été imposé auparavant. Dans un contexte marqué par une grande hétérogénéité, ce modèle apparaît donc comme une alternative aux États-nations classiques : "l'État-nation n'a aucun sens au Moyen-Orient", affirme-t-il.
(1) Azadi est un auteur et militant décolonial issu d’une famille kurde alévie arrivée en France dans les années 1990. Il s’inscrit dans une génération engagée qui cherche à faire entendre une parole kurde autonome, souvent absente ou marginalisée dans les récits dominants.
(2) Le livre : La leçon kurde https://www.librest.com/livres/lecons-kurdes--les-damnes-des-montagnes-azadi_0-12597777_9782358723060.html?utm_source=chatgpt.com
(3) Associées : la communauté kurde de Brest et les Amis Kurdes de Bretagne
(4) Le newroz au Rojava https://kurdistan-au-feminin.fr/2026/03/25/le-newroz-au-rojava/