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vendredi 3 avril 2026

À l'ombre du Menez Moc'h. Extrait du manuscrit

Après avoir enfilé des tenues adaptées aux travaux agricoles, on se dirige vers la ferme-école ou les ateliers, dans un élan plus désordonné, presque insouciant. Un glougloutement, pareil à celui d’un ruisseau chargé de cailloux, s’est emparé de petites bandes formées selon les classes, les tâches à accomplir et les lieux de destination. À mesure que l’on s’éloigne du bâtiment principal, l’austérité qui y règne semble perdre de son emprise, comme si elle ne pouvait survivre hors de ses murs, érigée en maître unique. Plus la distance diminue avec l’exploitation, plus les tensions du matin se délitent. L’Institut disparaît peu à peu derrière les haies de pins sylvestres, et avec lui le poids de sa domination. On se déleste des frustrations et des crispations qui enserraient jusqu'alors.

Même si les frères n’ont pas relâché leur surveillance, eux aussi se délassent dans une certaine excitation, certes contenue, mais qui s’ajoute à l’engouement retrouvé des apprentis. Le noir de leur soutane a bu la chaleur du soleil et semble leur en restituer une énergie plus pétillante, donnant à leur démarche une tonicité qui trottine soulevant une fine poussière. On débat à vives voix. On papote avec intérêt. La nouvelle de l’achat d’une herse neuve, parvenue jusqu'à eux, gonfle les échanges, alimente les discussions, même si peu maîtrisent réellement les aspects techniques. On tranche favorablement pour l’acquisition de cette herse, sachant que l’absence de Frère Martin, boudant les travaux sur l’exploitation, facilite l’unanimité des avis.

Le trajet jusqu’à la ferme se transforme en balade printanière. On pallie ainsi l’éclosion retardée des primevères, retard observé par frère Bernard, ne manquant pas d’éprouver ses collègues, qui auraient pu ignorer ce point.

— Les gelées tardives… sans doute, mon frère, avance Frère Désiré, désireux de plaire à son aîné, ce frère botaniste qui s’est spécialisé dans les greffes de pommiers à partir de la fameuse « ruz bihan ». C’est à lui que l’on doit le verger qui longe la voie menant à Kervivot. Et grâce à sa persévérance — et au talent dont il se rengorge volontiers devant la confrérie — la réputation de cette variété, sélectionnée après bien des déboires, a dépassé les lignes de lande du plateau du Menez Moc’h pour se répandre de village en hameau, portée par le bouche-à-oreille.

Prima vera et perseverare. Primevère… et persévérance. Retenez cela, reprend Frère Bernard en français, en détachant chaque mot. Vous savez, mon cher confrère, la primevère est plus qu’une simple fleur de nos campagnes. Elle prouve que, malgré la rudesse du milieu, rien ne rompt le cycle qui la porte. Elle annonce le renouveau — et, en cela, elle nous dépasserait presque, si le Seigneur ne guidait pas nos vies.

Frère Désiré, de son vrai nom Jacques Pellen, issu du Grand séminaire de Saint-Brieuc, allie à ses vingt-huit ans une fraîcheur encore intacte à une naïveté affligeante. Né à Bulat-Pestivien, il écoute plus qu’il ne parle, hoche la tête avant même d’avoir compris, gobant chaque mot de Frère Bernard comme on ramasse des pommes tombées, déjà gâtées par les vers. Facilement impressionné par les éclats de voix des plus anciens, il remercie le sort d’avoir exaucé ses vœux : rejoindre une institution réputée pour la qualité de son enseignement. Et si cet enseignement atteint un tel niveau, c’est, à ses yeux, grâce à des hommes tels que Frère Bernard. À force de boire ses paroles, il finirait presque par en montrer des signes d’addiction. Prima vera et perseverare. Les mots résonnent désormais en lui comme une leçon qu’il craint déjà d’oublier.

— C’est un peu à l’image de nos élèves, ajoute Frère Ignace, traînant légèrement sur les mots.

À la réaction de Frère Bernard, la comparaison paraît malvenue. Frère Désiré esquisse un sourire, aussitôt réprimé. Frère Ignace s’apprête à répondre, piqué au vif, lorsqu’un bruit familier les ramène à la réalité.

Le Latil gronde au loin, un grondement épais, reconnaissable entre tous. Jean Le Bot approche. Il lui reste quelques centaines de mètres avant de ranger le tracteur et de se restaurer rapidement. Il doit ensuite préparer la découpe du sanglier dans l’atelier d’abattage, là où les paroles se taisent et où l’assurance des gestes prend le relais.

Un soulagement discret circule : la soupe de la cuisinière ne sera plus la seule distraction mineure. Les plats rôtis reprennent leur place. Reste à espérer que, dimanche prochain, les frites ne colleront pas au palais comme lorsqu’elles sont cuites au suif ou à l'huile végétale.

— Les élèves semblent plus sensibles au bruit du Latil qu’à la douceur des primevères, lance un peu plus tard Frère Ignace avec un brin de malice.

— Vous disiez, Frère Ignace ?

— Inutile. Nous approchons. Il est temps de reprendre vos jeunes en main. La sève, quand elle bout, ne nourrit plus rien. Enfin… tout dépend des circonstances. Dites-moi Frère Ignace ? Vous aviez l’âge de notre ami Désiré lorsque vous êtes entré à l’Institut ?

Ce dernier flanche. L’attaque, à peine voilée, réduit ses dernières résistances en cendres.

Les premiers pignons de la ferme apparaissent. Quelques veaux meuglent, couvrant le brouhaha des élèves qui franchissent l’enceinte de l’exploitation.

– Vous allez faire quoi, vous autres ?

– On file au champ. On plante les premières rangées de patates. Et vous ?

– J’crois qu’on va tailler les derniers pommiers avec le frère Bernard…

– Ah, ouais ! Pas de bol ! Et toi, Gilbert ?

– La porcherie. Je crois qu’il y a eu des naissances. Faut s’occuper des porcelets.

– T’y étais pas déjà ce matin ?

– Si… punaise, quelle corvée, cette punition ! Fallait commencer à vider l’aire paillée maintenant que les truies sont dehors. Tout ça parce que j’ai soi-disant injurié le Seigneur…

– Ah bon ?

– Mais oui ! Tu te souviens pas ? Pendant le souper… y a deux jours, Frère Désiré m’a claqué l’oreille quand il passait. J’ai crié « Nom de Dieu ! ». Ça m’est sorti tout seul.

Ailleurs, parmi les aînés.

– Et vous, les cubiques ?

La question fuse, un peu trop hardie, lancée par un Première vers les Terminales, dont de Penhoët, placés devant lui dans le groupe.

– Nous ? On va s’occuper de Le Mat. Des ricanements d’approbation accompagnent les propos du Cubique. Mais avant ça, on a un cours d’électricité à la centrale …

De Penhoët a des comptes à rendre avec Augustin Le Mat, sans que l’on sache exactement pour quelles raisons.

– Ici ? Sur l’exploit’ ? Relance le Première. Comment tu vas t’y prendre avec les frères ?

– T’inquiète, j’ai un plan… Hein, les gars ? Les deux ou trois comparses autour de lui confirment par des ronchonnements.

– Et puis de quoi je me mêle ? Je te trouve bien curieux… Tu veux ta part, toi aussi ?

Le Première n’insiste pas et recule même de quelques mètres avant de pénétrer dans la cour de la ferme. Les voix retombent peu à peu devant lui, avalées par l’espace ouvert et les bâtiments et deviennent un bruit indistinct.

À l’arrière du groupe, Augustin Le Mat marche sans enthousiasme. La rumeur des autres lui parvient encore, mais elle s’émousse, comme filtrée par l’air tiède qui dépouille les graminées de leur effluve.

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