Deux mois après la frappe américaine sur l'école primaire de Shajareh Tayyebeh à Minab, en Iran, occasionnant plus de 180 victimes, dont une large majorité d'enfants, le rapport de l'enquête a confirmé la responsabilité américaine (1). Pourtant, les résultats de cette enquête ne font plus l'objet d'une large couverture médiatique, qui aurait pu avoir comme effet de maintenir la pression sur le commandement américain et, en premier lieu, sur le chef suprême des armées aux États-Unis, Donald Trump. En comparaison avec le temps d'exposition du sauvetage d'aviateurs américains sur le sol iranien, le sort de fillettes, quelle que soit leur origine, aurait mérité un suivi et un intérêt bien plus continu.
Dès le 28 février 2026, sitôt l'événement connu, les médias se sont saisis du drame pour informer le public d'un bombardement visant, délibérément ou non, un bâtiment scolaire accueillant de jeunes civils. Même si, dans un premier temps, le président américain s'est empressé d'accuser les autorités iraniennes, capables d'atrocités bien pires, rapidement, l'attention médiatique s'est détournée des propos ineptes provenant de la Maison Blanche pour se concentrer sur une origine plus probable, celle d'un navire américain armé de missiles de précision, les Tomahawk (2). Pourtant, "l'actualité n'attend pas", selon l'expression d'un célèbre journaliste de LCI, surtout en période de forte intensité géopolitique, au cours d'un théâtre militaire aux conséquences mondialisées.
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| Des secouristes et des habitants fouillent les décombres de l'école (Abbas Zakeri/Mehr News Agency via AP) |
Effectivement, différentes péripéties et les imprévus d'une guerre asymétrique ont alimenté les sujets et les échanges sur les plateaux de télévision, dans un format plutôt classique. Jusqu'au 3 avril, où un avion de chasse américain est abattu au-dessus de l'Iran, date à laquelle un niveau élevé de saturation médiatique, de suffocation même, est atteint. Pendant plusieurs jours et durant de très longues heures, des officiers à la retraite, relayés par des spécialistes militaires, ont détaillé la mission de sauvetage de deux pilotes américains, à l'aide d'expertise et de contre-expertise.
Toute la séquence a été scrupuleusement décortiquée : avant, pendant, après, à l'aide de moyens démultipliés : animations vidéo, simulations par IA, etc. Le spectacle défile en haute résolution devant des téléspectateurs que l'on doit fidéliser au moyen d'un narratif alliant des ingrédients dignes de grands films hollywoodiens : suspense et hypothèses de coordinations militaires, images en boucle de chasse à l'homme, extraits de vidéo avec des échanges de tirs de nuit, déploiement renforcé des forces d'extraction, pour finir avec un dénouement heureux que tous et toutes souhaitaient voir se réaliser : une dramaturgie parfaitement calibré, idéal pour petit écran. En persistant un peu, on aurait pu connaître la marque des caleçons du second pilote secouru 24 heures après le crash de son avion. Dommage. Trump ne pourra pas en faire un business.
Mais alors, que vaut l'image d'un tas de gravats, figé, sous lesquels sont ensevelis 150 enfants, déchiquetés et démembrés, et qui n’ont pas l’avantage d’être occidentaux ? Puisqu’il est établi que le bombardement de l’école résulte d’une “erreur”, intentionnelle ou pas, d’appréciation de la cible, pourquoi ne pas continuer, de manière régulière, à interroger les causes d’un tel drame et, à défaut de pouvoir désigner des coupables, en identifier les responsabilités ? Pourquoi ? Parce que dans une guerre, celle-ci étant déclenchée par ces mêmes Américains, les victimes collatérales sont systématiquement — et odieusement — provisionnées ? Le sort de deux soldats en mission a donc plus de valeur que 180 enfants ? On est même parvenu à conclure que l'opération de sauvetage des aviateurs avait été un succès. Au contraire, en cas de capture, on aurait sans doute prétendu qu’ils étaient, eux aussi, des victimes. Deux mots suffiraient à résumer l’impression laissée par ces deux moments intenses de la guerre : l’obscénité trumpienne.
Dans cette économie de l’information libérale, où chaque actualité entre en concurrence immédiate avec la suivante, la hiérarchie éditoriale s'oriente vers ce qui capte une vision primitive plutôt que de ce qui interroge le fond. La durée d’exposition médiatique devient alors un révélateur brutal : elle insiste moins sur la gravité des faits que sur leur capacité à être retranscrits, mis en scène, encensés. Ce glissement progressif transforme le drame d'un bombardement en récit, et le récit en parti pris.
Quand on n'a plus rien, il reste l'empathie
(1) Bombardement d'une école pour filles en Iran : la responsabilité américaine confirmée https://www.publicsenat.fr/actualites/international/bombardement-dune-ecole-pour-filles-en-iran-la-responsabilite-americaine-confirmee?utm_source=chatgpt.com
(2) Article complet par Amnesty international du 16 mars 2026 2026 https://www.amnesty.org/en/latest/news/2026/03/usa-iran-those-responsible-for-deadly-and-unlawful-us-strike-on-school-that-killed-over-100-children-must-be-held-accountable/?utm_source=chatgpt.com




