« Takotsubo » (蛸壺) est
un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la
forme caractéristique que peut prendre le ventricule gauche pendant le syndrome
du « cœur brisé » : une partie du cœur se dilate suite à un stress
émotionnel et rappelle un récipient traditionnel japonais utilisé pour capturer
les poulpes.
Samedi, 5h57
Paul prit son temps pour se préparer. Il prit son
temps, il savait qu'il n'en avait plus beaucoup. Il allait mourir. D'une
manière ou d'une autre, sans aucun doute. Le doute, il l'avait congédié,
remplacé par une lucidité de tous les instants. Elle ne le quittait plus. Elle le tannait, au point de l'endurcir. Il
allait mourir. Voilà ce qu'elle lui rabâchait. La mort se faufilait partout, annonciatrice. Elle dévalait des cieux dans
des averses invraisemblables, lourdes, imperturbables à son sort. L'eau, cet
élément bienfaiteur et vital autrefois, s'était transformée en poison qui
attaquait les organismes. Elle avait coulé cette nuit, par bourrasques, contre
les stores, avant de s'en aller ailleurs dans des heures creuses. Elle avait
déferlé, éclaboussant les murs, les routes, les arbres et les animaux de ses centaines de milliers
de gouttelettes toxiques. On avait l’impression qu’on déféquait de l’hydrocarbure. Et cette odeur ! Une odeur de vase et de soufre. Et d'inquiétude.

Restait la question, elle, bien plus incertaine,
maintes fois ressassée, résolument sans réponse : valait-il mieux mourir riche
d'une vie réussie, de la voiture garée dans la cour, près du chien qui attendait,
entouré d'amis ou de sa famille, et regretter chaque instant qu'il faudrait
abandonner ? Ou à l'inverse, avoir été rongé par la guigne personnelle et
l'inconstance des gens, puis avoir été chaloupé dans une existence miséreuse,
amarré à l'arthrose, pour admettre que, finalement, il y avait une liberté
létale à sa profonde consternation ? Dans l'immédiat, en dehors de toute certitude,
il souffrait de ne pas mourir.
La journée avait à peine débuté, pourtant le
départ se bousculait déjà dans sa tête. Approximativement une heure pour
rejoindre la gare, puis encore deux heures trente supplémentaires dès qu'il
serait monté dans le train. 2 h 18 plus précisément. Un laps de temps pour sa
destination finale. 2 h 18 correspondrait à quoi, d'ailleurs ? À la longueur
d'un vieux film d'espionnage, Octopussy, sans oublier son générique
avec le fameux Roger Moore. À la durée moyenne de son sommeil dégueulasse et
brouillon, à une demi-journée de boulot moins palpitante que le film de 007. Et
au bout des 2 h 18, pas d'hésitation : une simple injection suffirait au
dernier soupir, ou toute autre chose s'en rapprochant.
Le réveil n'était pas vraiment un réveil car il
n'avait pas vraiment dormi. Pas plus de deux heures trente. Le stress le
rongeait de l'intérieur, avait envahi les veines et les artères, puis le
dessous du crâne. Paul palpitait en permanence. Durant une partie de la nuit,
pour ne pas trop agiter son esprit, il s'était concentré sur le sifflement
constant de son oreille gauche. Un acouphène consécutif à un profond choc
émotionnel, qui avait perturbé le fonctionnement normal de l'oreille interne.
Il s'en était accommodé. Presque comme une tonalité familière, un serin
prisonnier de sa cage qui débiterait le même dépit aigu.
La nuit avait encore sommeil.
Une série d'arythmies avait veillé sur lui, cogné
la cage thoracique, comme cet oiseau, prisonnier de la sienne. Le noir de ses tourments rivalisait avec l’obscurité
stridente, lesquels complotaient pour alourdir davantage le magma de sa raison. Aucune
importance, il s'en fichait dorénavant. Le sifflement et le surpoids, il ne les
percevait plus comme de mauvais compagnons. Encore moins que des fardeaux. Il
ne sentait plus rien, à part un mal de crâne et une énième crevasse qui courait
sous son sternum. Celles-là, il ne les comptait plus, non plus. Sa barbe hirsute
de quelques semaines le démangeait. Les mains égarées dans des cheveux poivre
et sel, il se redressa péniblement, buta contre la bouteille de whisky qui
gisait au pied du lit. Il jura. À voir la bouteille éclusée, il se dit qu'il
ferait mieux de vérifier l'historique des messages envoyés durant son ivresse.
Certains auraient pu être adressés à son ex, ce qui, en soi, donnait un peu de
piment à son quotidien.
— Trouduc, déverrouillage…
— Bonjour monsieur. Exécution en cours.
Les objets connectés, gérés par l'IA, avaient
même été installés chez les plus précaires. Les autorités administratives
avaient imaginé contenir ainsi la fronde des locataires de logements sociaux
avec cette campagne du numérique « partout et pour tous ». Ça avait foiré.
— Lumière. Un spot balbutia. Vérifier les
derniers messages.
— Recherche en cours… affichage sur l'écran
principal.
Clopinant sévèrement dans un aller-retour express
aux WC afin de vider une vessie de quinqua par à-coups, il se prépara un
dernier café. Un café épais. Un café si serré qu'il pouvait rivaliser avec
n'importe quel tord-boyaux qui lui déclenchait des ulcères. Paul s'affala sur
la banquette. Maudite arthrose ! Faute de chirurgiens, on ne lui prescrivait
plus d'injections dans les genoux. De temps en temps, celui de gauche se
bloquait. Douloureux. À cause de son âge, il avait refusé le soutien d'une
canne. Alors il dandinait et se cramponnait à tout ce qui se présentait sous la
main. Il soupira pour alléger la souffrance.
— Vous avez envoyé plusieurs messages à celle que
vous avez surnommée « tête de mort ». Surnom en lien avec les deux têtes de
mort qu'elle avait tatouées sur sa poitrine, en remplacement, affirmait-elle,
de ses deux minuscules seins.
Lui, il les avait tenus dans ses mains et se
souvenait des magnifiques paroles de la chanson d'Alain Souchon, aujourd'hui
décédé. Non, la vie ne valait rien, ou pas grand chose, en tout cas. Hormis la senteur sirupeuse des fleurs de sureau du
printemps et celle plus poivrée de la menthe sauvage de septembre, disparues à leur tour, et avec elles, des milliers de vénérables papillons jaune et
bleu.
— Merde… fait chier…
Il se passa encore les doigts dans les cheveux,
laissa échapper un grognement coupable. « Bon… tant pis… de toute façon… » Il
venait de lire un pavé de sms dictés en partie grâce à, ou à cause de, l'IA,
brinquebalants, hachés, défigurés. Annabelle… oui, plus de doute sur la
destinataire. Elle n'avait pas répondu. À son habitude. Elle maintenait la
distance et l'ennui. Délibérément. Elle l'avait menacé d'aller à la
gendarmerie. La première fois que l'on aurait certainement porté plainte contre
lui pour « mauvais amour ». Lui ironisait sur « mauvais coucheur ». Peut-être
avait-elle changé de numéro, non pas par prévention mais par agacement. Cela
faisait un moment pourtant qu'elle lui avait dit que c'était fini. Encore une
fois, elle se trompait, c'était loin d'être fini. Ça le rongeait de lui avoir
demandé de ne pas revenir, tant qu'elle ne s'interrogerait pas sur son
comportement. Désinvolte, ou pire, détachée, elle n'était jamais revenue.
Physiquement. En soutien ? Des flashs de son corps nu l'assaillaient avec le
crépuscule de son esprit. Il se redressait alors obstensiblement, après un bond.
Plusieurs minutes s'avéraient nécessaires pour qu'il se ressaisisse. Sadiques.
Il avait larmoyé au-dessus du clavier.
Pathétique. Y avait-il quelque chose d'immoral là-dedans ? De vulgaire ? Rien,
en tout cas, ne venait accorder à son insistance une volonté de nuire ou d’insulter.
Et puis qu'elle aille au diable ! Qu'elle prenne
son temps pour s'y rendre, celui qu'elle ne lui avait pas accordé. Tout bien réfléchit, il s'était dit qu'ils se retrouvaient certainement en enfer. Éternellement disculpés de n'avoir pas été suffisamment heureux. Il lui en avait fallu pourtant, des
ressources, pour accepter ce qu'il ne supportait pas chez les autres, même
quand elle était revenue pour coucher avec lui : se rendait-elle compte des
dégâts qu'elle occasionnait ? Chez elle, tous ses travers étaient
insupportables pour le commun des hommes. Sa jalousie, à elle, l'étouffait. Il
toussa, confia un râle profond dans un coude. Les poumons brûlèrent et
raidirent sa bouche. Il ne lui avait rien annoncé. Surtout pas. Il prit un
mouchoir en papier. Essuya une mélasse rosie par le sang.
Cette fois-ci, dégoûté, il ne se donnait même pas
la peine d'écouter la radio, tout autant lassé par les interruptions
sporadiques des programmes à cause des grèves ou des coupures de fréquences
pour que l'électricité puisse approvisionner prioritairement les quartiers
chics et leurs bornes de rechargement. Les infos ressassaient les mêmes
conneries depuis des mois. Il savait que le gouvernement allait annoncer une
nouvelle restriction de carburants dans les stations-service et qu'il avait
fallu mobiliser la Garde nationale, déployer des chars dans certaines
métropoles rebelles pour contenir le flot de voitures.
Les trains, eux, circulaient toujours malgré le
rail décharné, gondolé, et quelques sabotages sur les lignes, des
transformateurs qu'on faisait péter. S'ils avaient réussi à privatiser le
réseau ferré et à automatiser l'ensemble du trafic, la Compagnie Ferroviaire
Bretonne avait conservé une certaine autonomie du fait de la périphérie
géographique de la Bretagne. Les avions ne décollaient plus, faute
d'approvisionnement régulier en kérosène et à cause du bombardement sporadique
sur les pistes. Les choucas avaient fini par squatter la tour de contrôle de
l'aéroport.
Deux crêpes roulées dans du beurre demi-sel un
peu rance et dans un miel devenu aussi rare que le pétrole et l'électricité
comblaient d'onctuosité l'âpreté du café. Ce n'était pas dans ses habitudes,
mais chaque mastication allongeait le procédé de salivation, déchiquetait la
jupe du célèbre rouleau breton, imprégnait ses poils d'un mélange juteux. Une
flatulence vint interrompre le mécanisme de la mâchoire, une seconde signala la
nécessité d'évacuer le trop-plein. Il se gratta le cul puis pénétra une seconde
fois dans les WC. Dès les premiers instants, il baissa le boxer. Il leva les
yeux, péniblement. Placé face à lui était fixé un cadre reprenant le découpage
et l'assemblage d'un article paru dans le Canard enchaîné sur un ancien
président de la République, Jacques Chirac, peu connu des nouvelles
générations, car l'administration n'imprimait plus de manuels d'histoire faute
de moyens. L'article en question était intitulé « Florilège de Jacques
Chirouette ». Une de ses déclarations retenait plus particulièrement son
attention : « L'emploi n'est pas une priorité : c'est la priorité » (discours
du 02/06/1995). Quelques mois plus tard : « La priorité, c'est la réduction des
déficits ». Si on pouvait trouver une raison pour ne pas regretter la
réimpression de livres d'histoire, celle-là était toute trouvée. Il soupira
profondément et se dit que ce serait bien de mettre ses chaussettes dans la
machine à laver. Il les porta à son nez, les renifla. Finalement, oui. Il ne se
précipita pas, attendant l'évacuation complète de ses excréments. Il contempla
son trophée, plutôt bien formé, prit quelques feuilles et tira la chasse. L'eau
de la cuvette venait avec parcimonie. Le réseau d'eau déconnait aussi. À force
d'être sollicitée, la chasse se rebellait, prolongeant l'examen des étrons. Ça empestait l’excès d’alcool. Il avait tenté les
toilettes sèches. Sauf que, à défaut de constructions d’ampleur, les menuisiers
se raréfiaient et avec eux la sciure de bois. Voir pousser des légumes grâce à ses offrandes, ce mélange de finiture, avait eu quelque chose de jubilatoire, d'héroïque même. De suffisamment approprié, en tout cas, pour clore un cycle naturel afin que toute vertu revînt à la terre. Dommage qu'il ait cessé.
En vain. Il avait tenté de se doucher. Mais l'eau
du pommeau ne coulait qu'au compte-gouttes. Depuis plusieurs semaines, on avait
cadenassé les circuits d'eau chaude. Il s'était rabattu sur un gant de toilette
froid et un peu de savon pour se laver les parties intimes. Il hésita un
instant, mais se résigna à se raser. Pourquoi découvrir un visage marqué par
l'usure ? Des rétines délavées par les sanglots. Dans la chambre, il enfila,
presque à l'aveugle, des vêtements mal pliés et chiffonnés, d'où se dégageait
une odeur âpre d'une armoire en bois vieillotte. Il passa brusquement le pull,
déclenchant une douleur au niveau du thorax : les poumons ? Le cœur ? Un muscle
irrité ?
Paul ne devait pas se précipiter, il avait tout
préparé méticuleusement la veille au soir. Enfin, pour le peu qu'il emportait.
Tout tenait dans le sac à dos de sa fille unique. Un vieux sac élimé, avec une
fermeture capricieuse. Quelques vêtements, le recueil de poésies, la seringue
et la trousse de toilette tentaient de remplir ce vide. Il ne savait
pas trop d'ailleurs pourquoi il le faisait. Sûrement pour se rassurer et
contenir l'effroi qui ne devait pas le ralentir ni le dissuader d'accomplir sa
mission. Il riait même de se voir râler car il ne trouvait plus le dentifrice
que sa fille avait dû emporter pour passer le week-end chez sa mère,
croyait-il. C'était stupide, mais il avait acheté une nouvelle brosse à dents.
Il se rendit compte qu'il avait mis plusieurs minutes à la quitter des yeux
avant de la ranger dans la trousse. Il comprit soudain qu'il avait rêvé le
dentifrice et la visite de sa fille à l'appartement, alors qu'elle ne passait
plus le voir. Et pour cause. Elle lui avait fait savoir qu'elle n'avait plus
besoin de son père. Elle avait certainement raison. Pourtant, il avait toujours
pensé qu'on avait quand même besoin de quelqu'un qui nous aimait. Lui n'avait
plus personne. Sa vie tout entière flatulait l'illusion.
Au bout du compte, vivant dans une solitude
douteuse, ne voyant plus grand monde, il ne parvenait plus à se créer de
souvenirs. Rien de tangible. À moins de considérer le balancement abîmé des arbres ou le passage de nuages gâtés comme suffisant. Il ne se consolidait plus et ne construisait qu'un mental
flasque. Par réflexe de survie, il abusait des mêmes fragments de scènes de
sexe, des visages d'Annabelle, polis par les mois qui fuyaient. À force d'être
seul, il traînait dans des tranches d'époque bienheureuse et pleines de soi. À
quoi bon se soigner ? Et à quoi bon attendre après un médecin imaginaire ?
Aucune spécialité ne guérissait de cette maladie-là.
Hier déjà, il déambulait dans les rayons du
magasin de bricolage alors qu'il n'avait pas de travaux en prévision. Et pour
cause, il partait, ou peut-être s'enfuyait-il. Mais avant tout, il avait décidé
de se rendre dans un endroit fréquenté par elle. Il entra dans le magasin. Par
habitude, il longea trois secteurs couverts d'outils, avant de s'engouffrer
dans une allée « petits accessoires ». Il se rappelait qu'Annabelle s'était
postée là, comme à son habitude, perplexe, devant des vis. Il pleurait. Devant
des rangées de vis, sur dix niveaux et cinq colonnes, il pleurait. Il
s'imaginait reproduire les gestes qu'elle aurait pu exécuter. Des gestes qu'elle
avait répétés plusieurs fois, finis par des ongles élégamment rouges, hésitant
certainement pour trouver les bonnes dimensions parmi toutes ces fichues vis,
éparpillées dans leurs diamètres spiralés et leurs formes de têtes
épouvantables. Enseveli sous les vis, il n'avait pas entendu le responsable du
rayon l'interpeller : « Bonjour. Je peux vous être utile ? » Interloqué, voire
affligé, il prit soin de masquer son agacement et, d'un coup de main, d'essuyer
les larmes blanches, séchées sur les joues. « Non, ça va, merci », répondit-il
cependant dans un sourire bref et crispé, faisant juste ce qu'il fallait pour
lui rendre la politesse, sans détourner la tête.
Décidément, même là, il ne se sentait pas en
paix. On ne lui foutrait pas la paix. Croire que cela changerait quelque chose
n'arrangeait rien. Il n'y avait pas de répit possible. Il avait renoncé. Même à
vivre. Il se dirigea vers les peintures. Là aussi, elle venait, maniaque.
Tenace, elle repassait du blanc satin sur du blanc satin, jamais sali. « En
prévision, si je déménage », disait-elle. Douze ans plus tard, elle vivait
toujours dans une espèce de blanc éternel. Il pleura.