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mardi 15 septembre 2026

Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » (蛸壺) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut prendre le ventricule gauche pendant le syndrome du « cœur brisé » : une partie du cœur se dilate suite à un stress émotionnel et rappelle un récipient traditionnel japonais utilisé pour capturer les poulpes.

— L'inconvénient avec le Shih Tzu est qu'il est fragile, vous savez. Le cœur surtout. Il fallait surveiller. Certains s’essoufflaient pour rien… pas très vieux… Enfin, en même temps, c'est dans le cours des choses. Vous ne pensez pas, Frédéric ? Georges Peron avait retrouvé une contenance des plus effrayantes.

Frédéric ? Oui, le pseudo-Frédéric devait répondre.

— Oui, oui… certainement…

— Vous avez des animaux chez vous ?

La question paraissait tellement désinvolte que Paul ne trouva aucune échappatoire.

— Euh… oui… un chat… enfin… c'était plutôt le chat de ma fille…

Paul agita la main droite, signifiant son manque de précision et donnant ainsi l'impression de réajuster son propos.

— Oh ! Vous avez une fille… Pourquoi, c'était ?

Paul se souvint tout d'un coup que le chat était mort l'an dernier. Mais où avait-il enterré le cadavre ? Ah oui ! Cela lui revenait… dans le champ.

— C'était… à propos du chat… Oh ! Il est mort l'an dernier.

Paul hésitait à confirmer ce qui s'était pourtant produit.

— Ma fille est toujours vivante, par contre. Bien vivante, enfin je le lui souhaite, je lui lègue ce fardeau…

Georges Peron ne put supposer que Paul avait tenté une blague. L'effet attendu resta inexploré. Georges Peron consultait des informations dans ses lunettes. La ville de Landerneau se profilait. Cinq minutes avant l'arrivée du train.

Il s'agita brusquement. À l'aide d'une main, il plaqua ses cheveux gras vers l'arrière. Rangea ses lunettes. Réajusta sa chemise à carreaux. Vérifia qu'il n'avait rien oublié, surtout qu'il n'avait rien déballé.

Il avisa la présence de Paul, qui semblait dorénavant l'incommoder. Il fallait se précipiter. Mme Peron-mère exigeait une ponctualité stricte, malgré les aléas du parcours. Le train continuait à progresser dans la direction souhaitée, sans entrave apparente. Autant pour Peron que pour Frédéric. Celui-ci s'écarta pour ne pas gêner le passage du gros bonhomme. Un bref échange de regards.

— Frédéric, heureux d'avoir fait votre connaissance. Le bonjour à votre chat…

Frédéric resta interloqué. Son chat ? Pourquoi son chat ? Il ne l'avait pas écouté.

« Espèce d'enfoiré ! Tu m'as bassiné avec tes histoires de clebs et tu m'as presque dévoilé que tu voulais tuer ta mère ! Tu sais ce qu'il te dit, Frédéric ? »

— Oui, de même. Le bonjour à votre mère et à Fernando. (Ou à n'importe quel autre mâle qui te rabaisse.) Au revoir, Geoorges.

« Mesdames et messieurs, dans quelques instants, nous allons arriver en gare de Landerneau. Veuillez vérifier que vous n'avez rien oublié à votre place et descendre du train dans le calme. » Le message vocal avait couvert la voix de Paul. Georges Peron se dégagea du compartiment sans se retourner.

Un ou deux usagers s'agitèrent à leur tour. Dans le compartiment suivant, on crut percevoir les remous d'une bousculade. Les deux agents de la Police de l'Éternel Pouvoir" se ruèrent vers l'origine du trouble, potentiellement suspect.

Paul se décontracta en étirant les jambes qu'il avait ankylosées. Dans la posture précédente, l'arthrose dans les genoux le faisait particulièrement souffrir. Tout en se frictionnant la rotule gauche, il examina, par le carré de la fenêtre opposée, l'endroit précis où se situait le convoi.

Le tracé des chemins de fer surplombait l'Elorn. Une brume timide, pataugeant dans la vasière, hésitait encore à se laisser bercer par une brise venue du goulet marin étendu au-delà de son emprise. On dépassa le pont, autrefois à bascule, qui n'avait plus d'utilité à cause de la montée des eaux. Tout juste un accès aux piétons et aux cyclistes, à marée descendante, à condition d'être chaussés de bottes. On avait repéré à ce gué des anguilles en procession.

Sur les hauteurs, cette même brume s'accrochait à la forêt qui, en surplomb, défiait les rangées de lotissements mornes. Prévoir les travaux du rail, vingt mètres au-dessus du niveau du fleuve, fut empreint d'une véritable dose d'intuition et d’ingéniosité, se félicita Paul.

Le conducteur fit ralentir la machine. La brume s’était dissipée au-dessus du canal. Quelques oiseaux de l’estran montaient à l’oblique et descendaient comme des cerfs-volants, juste au ras du filet d'eau laissé libre par la vase. Ils remontaient aussitôt, sans vouloir être happés dans une glaise tout aussi collante que le mazout. Et ils renouvelaient, dans leurs ailes enflammées par la lumière de l’est, une chorégraphie identique. Pour y parvenir, ils fouillaient l’air de leurs plumes afin de capter une force désoeuvrée, pour qu’elle soit définitivement gravée dans un ciel ouvert. Paul envia cette virtuosité.

Les aigrettes ou les mouettes (les goélands ayant été recensés comme « espèce exterminée ») se frôlaient, se chamaillaient souvent, en plein vol, et toujours plus haut. Ils se disputaient la chair de mollusques qui avaient colonisé les flancs du canal. Les sternes, de taille inférieure mais plus opportunistes, guettaient un rang en dessous, dans l'attente qu'un morceau de moule échoue sur la vase. Plus légères, narquoises dans leurs exclamations, elles sautillaient à la surface, picorant sa pellicule. Quelle outrance ! Que d’hardiesse dans ces pattes toutes fines !

À gauche, une vaste zone artisanale abandonnée. Ce genre de friches s'était multiplié. Béantes, la sinistrose y régnait en maîtresse, sous des amas de gravats, d’ossatures métalliques vides et éventrées, de verre pilé, de ronces, de saules rivaux et d'herbes rases, complices involontaires de stigmates d’habitudes humaines présomptueuses.

C’étaient les sureaux qui étaient piégés là.

Paul pensait que, dans mille ans, on les qualifierait de tertres, dans la mesure où l'on prévoirait des fouilles archéologiques. Les curiosités du temps se trouveraient ainsi dans du plastique vieilli, gondolé, modifié et sédimenté. Qui sait, peut-être même que le torse en partie démembré d’une poupée aurait de la valeur ?

L’essentiel n’avait jamais troublé l’humain. La rivière du Froud, le bouleau, la collette du lierre, le nepticule doré. Même dans mille ans.

Le train ralentit nettement puis, après un à-coup prévisible, stoppa sa course. Les portes s'entrebâillèrent et chavirèrent les premières silhouettes vite oubliées, tirant avec détermination sur leur valise, pressées de se débarrasser de ces retrouvailles épouvantables avec un quai ferme. Autour d’eux, la ville vieillissait, se lamentait derrière des façades moribondes.

Paul entr'aperçut Georges Peron qui, malgré les efforts évidents pour accélérer le pas, était davantage encombré par son poids que par son bagage. De dos, il ressemblait à un ours pelé par l’hivernation, à la démarche chaloupée. Il s'immobilisa d'un seul coup, semblant hésiter. Il se passa une main dans ses cheveux gras.

Ah ! Il avait besoin de rectifier sa coupe puisqu'il repartit aussitôt. Comme le train, après ses deux minutes d'arrêt.


lundi 7 septembre 2026

Musk-AfD : "Bien joué !"

« Gut gemacht ! » C'est par ce tweet publié sur son réseau social X qu'Elon Musk a salué la victoire du parti néofasciste, l'AfD, aux élections régionales de Saxe-Anhalt, en septembre 2026 (1). Au-delà du séisme provoqué par ce résultat, et face à l'idéologie nauséabonde portée par les partisans de l'AfD dans leur programme — de la « remigration » ou de la "séparation des élèves selon leur statut migratoire", autrement dit la ségrégation ethnique à l'école —, il devient essentiel de s'interroger sur la médiatisation et la tolérance dont bénéficient les comportements ostentatoires de l'homme « le plus riche du monde » de la part des élites politiques, médiatiques et économiques. Plus largement, l'adhésion de chacun, au quotidien, à travers ses propres choix de consommation, mérite elle aussi d'être questionnée.

Est-ce le salut d'un nazis ou d'un populiste ?

Lors d'un rassemblement célébrant l'investiture de Donald Trump à Washington en janvier 2025, Elon Musk, sur scène, a porté la main à sa poitrine puis tendu le bras droit vers l'avant, paume vers le bas, avant de répéter ce geste en direction du public derrière lui. Des critiques l'ont immédiatement comparé au salut nazi. Face à la vive polémique soulevée, le milliardaire a contesté ces attaques, affirmant qu'il ne s'agissait nullement d'un hommage au Troisième Reich. Après avoir, à plusieurs reprises, affiché publiquement son soutien aux partis d'extrême droite en Europe, comment ignorer désormais les sympathies d'Elon Musk avec les néofascistes allemands ? Comment ne pas voir le lien entre ce salut et son tweet de félicitations, presque triomphant ? Dès lors, les élites décrites plus haut, tout comme le consommateur en général, devraient se démarquer des positions de cet homme si influent, voire condamner fermement son orientation xénophobe, incontournablement suprémaciste blanche.

Affirmer que la porosité entre le capitalisme et le fascisme, par l'entremise des États, n'a rien d'anecdotique et n'est pas nouveau : l'histoire récente des conflits mondiaux en offre déjà des précédents. Or, alors que cette histoire nous rappelle avec insistance le cataclysme que représente l'accession de l'extrême droite au pouvoir, quelles réactions les représentants politiques et industriels européens ont-ils eues envers ceux qui portent en eux les germes de la haine raciale et de la domination économique, à l'image d'Elon Musk ? En dehors de la réponse enthousiaste du candidat de l'AfD à Musk sur X, aucune réaction directe et à la hauteur de l'enjeu ne semble avoir été formulée par les chefs d'État européens ou par la Commission européenne pour condamner explicitement ce soutien.

Aux USA, il y a une extrême tolérance à l'ignominie

« Faire barrage » à l'extrême droite ne doit pas se limiter à des déclarations d'« inutilité publique » ni à un quelconque « élan républicain » de circonstance lors des élections locales ou nationales. Il faut s'employer, sans attendre, à éradiquer toute menace néofasciste, même masquée. Cela devrait commencer par le refus de la présence d'Elon Musk dans les sommets économiques internationaux, ou du moins européens ; par des annonces officielles des responsables politiques prenant leurs distances avec ce soutien affiché à l'AfD ; par le boycott de produits manufacturés comme ceux de la marque Tesla ou le désabonnement à X. Sinon, il est vain de déclarer la situation préoccupante (2) sans agir, car tous ces acteurs participent, par leur inaction, à la banalisation de la présence de l'extrême droite jusque sur les plateaux de télévision. À quand un sommet européen des chefs d'État pour exclure les investissements des sociétés d'Elon Musk comme Space X de la zone euro ? Il est temps de ne plus se contenter de réclamer des pénalités aux multinationales qui s'affranchissent des règles, comme les GAFA.

Face à l'extrême droite, il n'y a qu'un seul mot d'ordre : tolérance zéro. Sinon, même par leur silence, les démocraties européennes participent à la banalisation des discours et des signes de soutien, et à la normalisation des politiques néofascistes sur le continent. Ce message de rejet serait-il suivi d'effets ? Face à la puissance financière et industrielle d'Elon Musk, on peut déjà en anticiper les conclusions : il n'y aura pas de consensus contre lui, ni par un sursaut des consommateurs, ni par désobéissance civile critique, ni par une condamnation des États. Si la percée du néofascisme allemand inquiète, il est tout aussi inquiétant de laisser Elon Musk continuer de peser sur le monde économique, motivé par des objectifs hégémoniques et impérialistes. 

(1) France info. Publié le 06 septembre 2026 https://www.franceinfo.fr/monde/europe/allemagne/direct-elections-regionales-en-allemagne-les-bureaux-de-votes-sont-ouverts-en-saxe-anhalt-ou-l-extreme-droite-est-favorite_8179493.html

(2) France 24. Publié le 07 septembre https://fr.euronews.com/my-europe/2026/09/07/victoire-de-lafd-en-saxe-anhalt-les-reactions-de-la-classe-politique-francaise?utm_source=chatgpt.com

 Le Monde. Publié le 07 septembre https://www.lemonde.fr/international/live/2026/09/07/en-direct-elections-regionales-en-allemagne-apres-la-victoire-de-l-afd-en-saxe-anhalt-le-spd-reproche-au-chancelier-une-rhetorique-nefaste-qui-a-cree-de-l-inquietude-et-de-la-mefiance_6767342_3210.html?utm_source=chatgpt.com

mercredi 2 septembre 2026

Takotsubo. Le dernier trajet (extrait)

 « Takotsubo » (蛸壺) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut prendre le ventricule gauche pendant le syndrome du « cœur brisé » : une partie du cœur se dilate suite à un stress émotionnel et rappelle un récipient traditionnel japonais utilisé pour capturer les poulpes.


Samedi, 5h57

Paul prit son temps pour se préparer. Il prit son temps, il savait qu'il n'en avait plus beaucoup. Il allait mourir. D'une manière ou d'une autre, sans aucun doute. Le doute, il l'avait congédié, remplacé par une lucidité de tous les instants. Elle ne le quittait plus. Elle le tannait, au point de l'endurcir. Il allait mourir. Voilà ce qu'elle lui rabâchait. La mort se faufilait partout, annonciatrice. Elle dévalait des cieux dans des averses invraisemblables, lourdes, imperturbables à son sort. L'eau, cet élément bienfaiteur et vital autrefois, s'était transformée en poison qui attaquait les organismes. Elle avait coulé cette nuit, par bourrasques, contre les stores, avant de s'en aller ailleurs dans des heures creuses. Elle avait déferlé, éclaboussant les murs, les routes, les arbres et les animaux de ses centaines de milliers de gouttelettes toxiques. On avait l’impression qu’on déféquait de l’hydrocarbure. Et cette odeur ! Une odeur de vase et de soufre. Et d'inquiétude.


Restait la question, elle, bien plus incertaine, maintes fois ressassée, résolument sans réponse : valait-il mieux mourir riche d'une vie réussie, de la voiture garée dans la cour, près du chien qui attendait, entouré d'amis ou de sa famille, et regretter chaque instant qu'il faudrait abandonner ? Ou à l'inverse, avoir été rongé par la guigne personnelle et l'inconstance des gens, puis avoir été chaloupé dans une existence miséreuse, amarré à l'arthrose, pour admettre que, finalement, il y avait une liberté létale à sa profonde consternation ? Dans l'immédiat, en dehors de toute certitude, il souffrait de ne pas mourir.

La journée avait à peine débuté, pourtant le départ se bousculait déjà dans sa tête. Approximativement une heure pour rejoindre la gare, puis encore deux heures trente supplémentaires dès qu'il serait monté dans le train. 2 h 18 plus précisément. Un laps de temps pour sa destination finale. 2 h 18 correspondrait à quoi, d'ailleurs ? À la longueur d'un vieux film d'espionnage, Octopussy, sans oublier son générique avec le fameux Roger Moore. À la durée moyenne de son sommeil dégueulasse et brouillon, à une demi-journée de boulot moins palpitante que le film de 007. Et au bout des 2 h 18, pas d'hésitation : une simple injection suffirait au dernier soupir, ou toute autre chose s'en rapprochant.

Le réveil n'était pas vraiment un réveil car il n'avait pas vraiment dormi. Pas plus de deux heures trente. Le stress le rongeait de l'intérieur, avait envahi les veines et les artères, puis le dessous du crâne. Paul palpitait en permanence. Durant une partie de la nuit, pour ne pas trop agiter son esprit, il s'était concentré sur le sifflement constant de son oreille gauche. Un acouphène consécutif à un profond choc émotionnel, qui avait perturbé le fonctionnement normal de l'oreille interne. Il s'en était accommodé. Presque comme une tonalité familière, un serin prisonnier de sa cage qui débiterait le même dépit aigu.

La nuit avait encore sommeil.

Une série d'arythmies avait veillé sur lui, cogné la cage thoracique, comme cet oiseau, prisonnier de la sienne. Le noir de ses tourments rivalisait avec l’obscurité stridente, lesquels complotaient pour alourdir davantage le magma de sa raison. Aucune importance, il s'en fichait dorénavant. Le sifflement et le surpoids, il ne les percevait plus comme de mauvais compagnons. Encore moins que des fardeaux. Il ne sentait plus rien, à part un mal de crâne et une énième crevasse qui courait sous son sternum. Celles-là, il ne les comptait plus, non plus. Sa barbe hirsute de quelques semaines le démangeait. Les mains égarées dans des cheveux poivre et sel, il se redressa péniblement, buta contre la bouteille de whisky qui gisait au pied du lit. Il jura. À voir la bouteille éclusée, il se dit qu'il ferait mieux de vérifier l'historique des messages envoyés durant son ivresse. Certains auraient pu être adressés à son ex, ce qui, en soi, donnait un peu de piment à son quotidien.

— Trouduc, déverrouillage…

— Bonjour monsieur. Exécution en cours.

Les objets connectés, gérés par l'IA, avaient même été installés chez les plus précaires. Les autorités administratives avaient imaginé contenir ainsi la fronde des locataires de logements sociaux avec cette campagne du numérique « partout et pour tous ». Ça avait foiré.

— Lumière. Un spot balbutia. Vérifier les derniers messages.

— Recherche en cours… affichage sur l'écran principal.

Clopinant sévèrement dans un aller-retour express aux WC afin de vider une vessie de quinqua par à-coups, il se prépara un dernier café. Un café épais. Un café si serré qu'il pouvait rivaliser avec n'importe quel tord-boyaux qui lui déclenchait des ulcères. Paul s'affala sur la banquette. Maudite arthrose ! Faute de chirurgiens, on ne lui prescrivait plus d'injections dans les genoux. De temps en temps, celui de gauche se bloquait. Douloureux. À cause de son âge, il avait refusé le soutien d'une canne. Alors il dandinait et se cramponnait à tout ce qui se présentait sous la main. Il soupira pour alléger la souffrance.

— Vous avez envoyé plusieurs messages à celle que vous avez surnommée « tête de mort ». Surnom en lien avec les deux têtes de mort qu'elle avait tatouées sur sa poitrine, en remplacement, affirmait-elle, de ses deux minuscules seins.

Lui, il les avait tenus dans ses mains et se souvenait des magnifiques paroles de la chanson d'Alain Souchon, aujourd'hui décédé. Non, la vie ne valait rien, ou pas grand chose, en tout cas. Hormis la senteur sirupeuse des fleurs de sureau du printemps et celle plus poivrée de la menthe sauvage de septembre, disparues à leur tour, et avec elles, des milliers de vénérables papillons jaune et bleu.

— Merde… fait chier…

Il se passa encore les doigts dans les cheveux, laissa échapper un grognement coupable. « Bon… tant pis… de toute façon… » Il venait de lire un pavé de sms dictés en partie grâce à, ou à cause de, l'IA, brinquebalants, hachés, défigurés. Annabelle… oui, plus de doute sur la destinataire. Elle n'avait pas répondu. À son habitude. Elle maintenait la distance et l'ennui. Délibérément. Elle l'avait menacé d'aller à la gendarmerie. La première fois que l'on aurait certainement porté plainte contre lui pour « mauvais amour ». Lui ironisait sur « mauvais coucheur ». Peut-être avait-elle changé de numéro, non pas par prévention mais par agacement. Cela faisait un moment pourtant qu'elle lui avait dit que c'était fini. Encore une fois, elle se trompait, c'était loin d'être fini. Ça le rongeait de lui avoir demandé de ne pas revenir, tant qu'elle ne s'interrogerait pas sur son comportement. Désinvolte, ou pire, détachée, elle n'était jamais revenue. Physiquement. En soutien ? Des flashs de son corps nu l'assaillaient avec le crépuscule de son esprit. Il se redressait alors obstensiblement, après un bond. Plusieurs minutes s'avéraient nécessaires pour qu'il se ressaisisse. Sadiques.

Il avait larmoyé au-dessus du clavier. Pathétique. Y avait-il quelque chose d'immoral là-dedans ? De vulgaire ? Rien, en tout cas, ne venait accorder à son insistance une volonté de nuire ou d’insulter.

Et puis qu'elle aille au diable ! Qu'elle prenne son temps pour s'y rendre, celui qu'elle ne lui avait pas accordé. Tout bien réfléchit, il s'était dit qu'ils se retrouvaient certainement en enfer. Éternellement disculpés de n'avoir pas été suffisamment heureux. Il lui en avait fallu pourtant, des ressources, pour accepter ce qu'il ne supportait pas chez les autres, même quand elle était revenue pour coucher avec lui : se rendait-elle compte des dégâts qu'elle occasionnait ? Chez elle, tous ses travers étaient insupportables pour le commun des hommes. Sa jalousie, à elle, l'étouffait. Il toussa, confia un râle profond dans un coude. Les poumons brûlèrent et raidirent sa bouche. Il ne lui avait rien annoncé. Surtout pas. Il prit un mouchoir en papier. Essuya une mélasse rosie par le sang.

Cette fois-ci, dégoûté, il ne se donnait même pas la peine d'écouter la radio, tout autant lassé par les interruptions sporadiques des programmes à cause des grèves ou des coupures de fréquences pour que l'électricité puisse approvisionner prioritairement les quartiers chics et leurs bornes de rechargement. Les infos ressassaient les mêmes conneries depuis des mois. Il savait que le gouvernement allait annoncer une nouvelle restriction de carburants dans les stations-service et qu'il avait fallu mobiliser la Garde nationale, déployer des chars dans certaines métropoles rebelles pour contenir le flot de voitures.

Les trains, eux, circulaient toujours malgré le rail décharné, gondolé, et quelques sabotages sur les lignes, des transformateurs qu'on faisait péter. S'ils avaient réussi à privatiser le réseau ferré et à automatiser l'ensemble du trafic, la Compagnie Ferroviaire Bretonne avait conservé une certaine autonomie du fait de la périphérie géographique de la Bretagne. Les avions ne décollaient plus, faute d'approvisionnement régulier en kérosène et à cause du bombardement sporadique sur les pistes. Les choucas avaient fini par squatter la tour de contrôle de l'aéroport.

Deux crêpes roulées dans du beurre demi-sel un peu rance et dans un miel devenu aussi rare que le pétrole et l'électricité comblaient d'onctuosité l'âpreté du café. Ce n'était pas dans ses habitudes, mais chaque mastication allongeait le procédé de salivation, déchiquetait la jupe du célèbre rouleau breton, imprégnait ses poils d'un mélange juteux. Une flatulence vint interrompre le mécanisme de la mâchoire, une seconde signala la nécessité d'évacuer le trop-plein. Il se gratta le cul puis pénétra une seconde fois dans les WC. Dès les premiers instants, il baissa le boxer. Il leva les yeux, péniblement. Placé face à lui était fixé un cadre reprenant le découpage et l'assemblage d'un article paru dans le Canard enchaîné sur un ancien président de la République, Jacques Chirac, peu connu des nouvelles générations, car l'administration n'imprimait plus de manuels d'histoire faute de moyens. L'article en question était intitulé « Florilège de Jacques Chirouette ». Une de ses déclarations retenait plus particulièrement son attention : « L'emploi n'est pas une priorité : c'est la priorité » (discours du 02/06/1995). Quelques mois plus tard : « La priorité, c'est la réduction des déficits ». Si on pouvait trouver une raison pour ne pas regretter la réimpression de livres d'histoire, celle-là était toute trouvée. Il soupira profondément et se dit que ce serait bien de mettre ses chaussettes dans la machine à laver. Il les porta à son nez, les renifla. Finalement, oui. Il ne se précipita pas, attendant l'évacuation complète de ses excréments. Il contempla son trophée, plutôt bien formé, prit quelques feuilles et tira la chasse. L'eau de la cuvette venait avec parcimonie. Le réseau d'eau déconnait aussi. À force d'être sollicitée, la chasse se rebellait, prolongeant l'examen des étrons. Ça empestait l’excès d’alcool. Il avait tenté les toilettes sèches. Sauf que, à défaut de constructions d’ampleur, les menuisiers se raréfiaient et avec eux la sciure de bois. Voir pousser des légumes grâce à ses offrandes, ce mélange de finiture, avait eu quelque chose de jubilatoire, d'héroïque même. De suffisamment approprié, en tout cas, pour clore un cycle naturel afin que toute vertu revînt à la terre. Dommage qu'il ait cessé.

En vain. Il avait tenté de se doucher. Mais l'eau du pommeau ne coulait qu'au compte-gouttes. Depuis plusieurs semaines, on avait cadenassé les circuits d'eau chaude. Il s'était rabattu sur un gant de toilette froid et un peu de savon pour se laver les parties intimes. Il hésita un instant, mais se résigna à se raser. Pourquoi découvrir un visage marqué par l'usure ? Des rétines délavées par les sanglots. Dans la chambre, il enfila, presque à l'aveugle, des vêtements mal pliés et chiffonnés, d'où se dégageait une odeur âpre d'une armoire en bois vieillotte. Il passa brusquement le pull, déclenchant une douleur au niveau du thorax : les poumons ? Le cœur ? Un muscle irrité ?

Paul ne devait pas se précipiter, il avait tout préparé méticuleusement la veille au soir. Enfin, pour le peu qu'il emportait. Tout tenait dans le sac à dos de sa fille unique. Un vieux sac élimé, avec une fermeture capricieuse. Quelques vêtements, le recueil de poésies, la seringue et la trousse de toilette tentaient de remplir ce vide. Il ne savait pas trop d'ailleurs pourquoi il le faisait. Sûrement pour se rassurer et contenir l'effroi qui ne devait pas le ralentir ni le dissuader d'accomplir sa mission. Il riait même de se voir râler car il ne trouvait plus le dentifrice que sa fille avait dû emporter pour passer le week-end chez sa mère, croyait-il. C'était stupide, mais il avait acheté une nouvelle brosse à dents. Il se rendit compte qu'il avait mis plusieurs minutes à la quitter des yeux avant de la ranger dans la trousse. Il comprit soudain qu'il avait rêvé le dentifrice et la visite de sa fille à l'appartement, alors qu'elle ne passait plus le voir. Et pour cause. Elle lui avait fait savoir qu'elle n'avait plus besoin de son père. Elle avait certainement raison. Pourtant, il avait toujours pensé qu'on avait quand même besoin de quelqu'un qui nous aimait. Lui n'avait plus personne. Sa vie tout entière flatulait l'illusion.

Au bout du compte, vivant dans une solitude douteuse, ne voyant plus grand monde, il ne parvenait plus à se créer de souvenirs. Rien de tangible. À moins de considérer le balancement abîmé des arbres ou le passage de nuages gâtés comme suffisant. Il ne se consolidait plus et ne construisait qu'un mental flasque. Par réflexe de survie, il abusait des mêmes fragments de scènes de sexe, des visages d'Annabelle, polis par les mois qui fuyaient. À force d'être seul, il traînait dans des tranches d'époque bienheureuse et pleines de soi. À quoi bon se soigner ? Et à quoi bon attendre après un médecin imaginaire ? Aucune spécialité ne guérissait de cette maladie-là.

Hier déjà, il déambulait dans les rayons du magasin de bricolage alors qu'il n'avait pas de travaux en prévision. Et pour cause, il partait, ou peut-être s'enfuyait-il. Mais avant tout, il avait décidé de se rendre dans un endroit fréquenté par elle. Il entra dans le magasin. Par habitude, il longea trois secteurs couverts d'outils, avant de s'engouffrer dans une allée « petits accessoires ». Il se rappelait qu'Annabelle s'était postée là, comme à son habitude, perplexe, devant des vis. Il pleurait. Devant des rangées de vis, sur dix niveaux et cinq colonnes, il pleurait. Il s'imaginait reproduire les gestes qu'elle aurait pu exécuter. Des gestes qu'elle avait répétés plusieurs fois, finis par des ongles élégamment rouges, hésitant certainement pour trouver les bonnes dimensions parmi toutes ces fichues vis, éparpillées dans leurs diamètres spiralés et leurs formes de têtes épouvantables. Enseveli sous les vis, il n'avait pas entendu le responsable du rayon l'interpeller : « Bonjour. Je peux vous être utile ? » Interloqué, voire affligé, il prit soin de masquer son agacement et, d'un coup de main, d'essuyer les larmes blanches, séchées sur les joues. « Non, ça va, merci », répondit-il cependant dans un sourire bref et crispé, faisant juste ce qu'il fallait pour lui rendre la politesse, sans détourner la tête.

Décidément, même là, il ne se sentait pas en paix. On ne lui foutrait pas la paix. Croire que cela changerait quelque chose n'arrangeait rien. Il n'y avait pas de répit possible. Il avait renoncé. Même à vivre. Il se dirigea vers les peintures. Là aussi, elle venait, maniaque. Tenace, elle repassait du blanc satin sur du blanc satin, jamais sali. « En prévision, si je déménage », disait-elle. Douze ans plus tard, elle vivait toujours dans une espèce de blanc éternel. Il pleura.


Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » ( 蛸壺 ) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut pren...