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mercredi 8 avril 2026

Les chaînes d'info et les politiciens décyclés

Qui se souvient de Pierre Lellouche, d'Yves Jégo, d’Alain Madelin ou bien encore de Julien Dray ? S’ils n’étaient pas, à intervalles réguliers, invités sur les plateaux des chaînes d’info pour leur « expertise » ou leur point de vue éditorial, on les aurait relégués à l’époque révolue des marionnettes des Guignols de l'info, à défaut d’un Musée Grévin des anciens élus de la Nation. Pour ciels qui auraient une mémoire perlée, un petit tour d’horizon s’impose.

Avant de brosser rapidement leur portrait politique, on notera tout de même que les spécialistes de la défense, de la fiscalité ou des questions internationales étaient, dans leur gouvernement respectif et successif, à l’unanimité des hommes. Ces questions étaient certainement trop sérieuses pour être confiées à des femmes, que l’on préférait nommer aux ministères de l’Éducation ou de la Santé. Une époque où les femmes politiques étaient particulièrement invisibilisées, à moins de s’appeler Ségolène Royal, qui a su être très opiniâtre et opportuniste. Tous ont déployé leur carrière politique entre 1980 et 2010. Hormis Julien Dray, les autres personnalités politiques ont évolué dans des partis allant du centre vers une droite décomplexée.

Commençons en partant de la gauche pour aller vers la droite, par le cas qui paraît le plus atypique : Julien Dray, un ancien député socialiste. Julien Dray incarne cette figure particulière d'un responsable politique devenu chroniqueur : invité régulier de CNews, il y défend moins une ligne de gauche qu’une critique constante de La France insoumise, au point d’apparaître davantage comme un opposant interne que comme un représentant de son camp. Il est à se demander si sa présence en tant que commentateur n’est pas un prolongement de son ancienne carrière politique.

Au centre, on découvre ou redécouvre Yves Jégo. Maire, député, secrétaire d’État, on l’a vu à plusieurs reprises sur LCI.  Personnage du centre et de la droite modérée (UDI), c’est avec une certaine verve qu’il commente les enjeux et les sujets nationaux qui lui sont soumis. Certains diront qu’il développe son analyse avec talent et clarté.

Plus à droite, on trouve Pierre Lellouche, député et ministre essentiellement de l'UMP puis Alain Madelin député de l'UDF s'exilant à l'UMP, et ministre à maintes reprises. Pendant que le premier polémique sur CNews, le second débat vivement sur le volet économique et social sur LCI. Pendant que Lellouche, plus nationaliste, se crispe sur l’immigration illégale et l’insécurité, Madelin, le libéral, vitupère les politiques économiques des derniers gouvernements.

Qu’ont en commun ces quatre hommes politiques ? Ils ont en commun d’avoir, d’une manière ou d’une autre, validé les politiques publiques et les budgets nationaux, au cours des quarante dernières années. Ils ont en commun d’avoir évalué et utilisé les capacités financières et d’investissement de l’État français, État qu’ils ont servi avec dévouement et qui, en retour, leur assure une pension d’ancien élu.

Voilà pourquoi le terme de “décyclé” leur convient mieux que celui de "recyclé" : on fait réagir ceux qui ont été la cause des déficits publics et de la mauvaise gestion des finances de l'État, en attendant d’eux qu’ils décryptent l’actualité nationale et proposent des solutions pour améliorer le sort de leurs compatriotes. En les invitant sur les plateaux télé, on n’assiste pas à un simple recyclage de dinosaures politiques, mais on pollue de façon permanente les échanges fertiles et le paysage cathodique.  C’est consternant de conservatisme et d'inutilité. Le compostage est grossier. Tout comme pour les Guignols de l’info, il existe certainement pour eux des placards où les anciens élus sont traités comme des has been.


dimanche 5 avril 2026

Kurdistan. "Nous, les Kurdes, on n'aime pas la guerre"

Cet article est la retranscription la plus complète possible de l'intervention de l'auteur kurde, Azadi (1), lors de son passage à Brest, début Avril. Il était invité à s'exprimer sur la situation des territoires kurdes à travers son livre "Leçon kurde" (2) à la demande de l'Union communiste libertaire du Finistère (3). Plus de cent personnes ont assisté à cette conférence à la Maison du peuple.

Azadi en compagnie d'un représentant de l'UCL
(Damien, je crois)

Mieux connaître le Kurdistan implique de dépasser les images caricaturales associées au peuple kurde. "Trop souvent, celles-ci sont résumées au combat contre Daesh, à l’expérience politique du Rojava ou à la lutte des femmes", explique Azadi. Ces dimensions sont importantes, mais elles ne prennent tout leur sens que si elles sont replacées dans une histoire plus large, ce qui permet de mieux saisir les enjeux actuels et de renforcer la solidarité internationaliste avec les peuples de cette région.

D'après l'auteur kurde, la production de savoir sur le Kurdistan reste largement dominée par des auteurs non kurdes. Beaucoup d’ouvrages, souvent académiques, se concentrent sur des aspects précis comme le Rojava ou les mouvements féministes, tout en survolant l’histoire globale du peuple kurde. Pourtant, sans cette perspective historique, il est difficile de comprendre les dynamiques politiques actuelles et la profondeur des luttes menées.

Azadi précise avant tout que les Kurdes représentent plus de 40 millions de personnes, réparties entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, et constituent entre 10 % et 30 % de la population de chacun de ces pays. À cela s’ajoute une diaspora importante, notamment en Europe, avec plusieurs centaines de milliers de personnes en France et plus d’un million en Allemagne. 

L’histoire moderne du peuple kurde est étroitement liée à la fin de l’Empire ottoman. Avant la Première Guerre mondiale, les Kurdes jouissaient d’une certaine autonomie culturelle et linguistique. Après la fin du conflit, les puissances européennes redessinent les frontières du Moyen-Orient sans consulter les populations locales. Concrètement, l’accord Sykes-Picot (brito-français) divise le territoire kurde entre plusieurs États, posant les bases de la question kurde contemporaine. Cette fragmentation rend l’histoire kurde complexe, "car un événement dans une région a des répercussions sur les autres", insiste le Kurde.

Au début des années 1920, Kurdes et Turcs combattent ensemble contre les puissances occupantes, avec des promesses d’autonomie ou d’un État commun. Ces promesses ne seront jamais tenues. Dès 1923, la République turque nie l’existence du peuple kurde : la langue est interdite, l’identité est effacée, et les Kurdes deviennent invisibles. Dans les autres pays de la région (Irak, Syrie), qui n'existaient pas jusqu'alors, des politiques similaires sont mises en place, mêlant assimilation forcée, répression des soulèvements et violences.

Deux logiques coloniales se succèdent après la guerre : une dynamique occidentale dirigée par les Britanniques et les Français à travers l’application des mandats, puis l’importation de méthodes coloniales occidentales, notamment en Turquie. La colonisation implique une domination politique, l'appropriation des terres, l'effacement culturel et la répression. Le Kurdistan en est une illustration : un territoire fragmenté, un peuple nié, confronté à des luttes constantes pour la reconnaissance et l’émancipation. "La colonisation n'est pas juste un fait économique", complète Azadi.

Pour autant, l'engagement culturel persiste. On se mobilise de génération en génération. Et pour preuve. Le 21 mars, les Kurdes célèbrent le Newroz, leur nouvel an (4). Cette fête donne lieu à de larges rassemblements populaires où l’on danse, porte des vêtements traditionnels et allume de grands feux. Mais le Newroz est aussi un symbole politique : issu d’un récit mythologique de révolte contre un tyran, il est devenu un acte de résistance. Longtemps interdite, sa célébration constituait déjà un engagement politique. Aujourd’hui encore, il rassemble des millions de personnes et porte un message d’affirmation identitaire.

Newroz au Rojava. 2026

Le Kurdistan est un territoire extrêmement riche. Les deux fleuves, Le Tigre et l'Euphrate, prennent leur source dans les montagnes du Kurdistan. Qui dit montagne dit énormément de minerais. Le sol regorge également d'une ressource des plus importantes, le pétrole, "le malheur des Kurdes" comme le précise Azadi. Il y a également des terres très fertiles, les plus fertiles d'Irak et de Syrie. Le Kurdistan syrien est reconnu comme étant le grenier à blé du pays.

À partir de cette période, "les Kurdes se retrouvent dans une situation de colonie internationale", indique Azadi, avec deux pendants. Ils font d'abord face à quatre États — Turquie, Iran, Irak et Syrie — qui exercent chacun leur domination avec des formes de répression différentes. Les puissances occidentales continuent ensuite d’interférer, souvent au détriment des Kurdes, comme en Iran ou dans la lutte contre Daesh, illustrant des intérêts géopolitiques impérialistes.

Azadi fait savoir ensuite au public que la colonisation du Kurdistan repose sur deux mécanismes principaux : l’assimilation et la déportation. L’assimilation cherche à effacer l’identité kurde en imposant l’abandon de la langue, des traditions et des pratiques culturelles. La déportation qui vise à rompre les continuités territoriales et sociales par la destruction de villages.

Le modèle d’État-nation, type français, importé au Moyen-Orient, joue également un rôle central. Inspiré des modèles européens, il est notamment adopté par la Turquie pour son développement capitaliste. La présence des Kurdes dans chaque pays nouvellement constitué rend leur anéantissement impossible. Les politiques mises en place cherchent donc à les assimiler de manière subordonnée : travail dans le bâtiment, l’industrie lourde, les mines ou le petit commerce, qui se conjuguent à des déplacements vers les centres urbains.

Azadi compare les Kurdes, dans le contexte français, aux Algériens et aux Bretons : à la fois colonisés et soumis à une pression constante d'assimilation. Cette double réalité illustre la complexité de leur position, entre domination politique et effacement culturel. 

La langue reste un trait particulier de l’identité kurde. Distincte du turc et de l’arabe, elle est un marqueur fort de singularité. Dans les quatre pays, son usage a été largement réprimé. Parler kurde a longtemps été interdit, avec des sanctions allant de l’amende à l’emprisonnement. Encore récemment, certaines prisons interdisaient aux familles de s’exprimer en kurde lors des visites, réduisant les échanges à des larmes.

Dans ce contexte, enseigner, parler, chanter ou transmettre la langue kurde est un acte de résistance. Maintenir cette identité linguistique n’est pas un choix culturel parmi d’autres, mais une nécessité existentielle. Pour continuer à exister en tant que peuple, les Kurdes doivent se politiser; non par nécessité ou envie, mais parce que "nous n'avons pas le choix" comme le souligne Azadi.

Une des leçons importantes développées dans son livre par Azadi repose sur la question de la lutte politique. Au début du XXe siècle, celle-ci est principalement menée par les tribus, qui constituent les organes de base de la société kurde, composées de quelques familles. Les plus grandes d’entre elles représentent alors les principales forces de résistance face aux puissances dominantes. Entre les années 1930 et 1950, une jeunesse kurde urbaine émerge progressivement et prend le relais. Elle transforme la lutte en lui donnant des formes à la fois culturelles et politiques, notamment sous l’influence des idées marxistes. Cette nouvelle génération introduit les questions sociales et la lutte des classes dans le mouvement kurde. 

Comme le souligne Azadi, « Nous, les Kurdes, on n’aime pas la guerre, aucune personne n’aime la guerre ». Selon lui, la guerre leur a été imposée. Face à l’absence de reconnaissance de leurs droits et à la répression, certains en viennent à prendre les armes, tout en ayant conscience d’un rapport de force extrêmement défavorable, où ils peuvent risquer de perdre des centaines, voire des milliers des leurs pour un seul combattant adverse.

Être assimilé signifie être contraint de renier son identité kurde pour survivre. Le premier effet de la domination coloniale consiste à « tuer l’être en soi ». Frantz Fanon, penseur majeur de la lutte de libération algérienne, expliquait que le colonisé devait « tirer sa première balle pour se libérer ». Cette idée renvoie moins à un geste militaire qu’à un processus intérieur : se libérer de l’intériorisation de l’infériorité. La violence coloniale produit une déshumanisation profonde. Ainsi, de nombreuses discriminations turques sont allées jusqu’à animaliser les Kurdes, preuve de la négation de leur humanité. "On a longtemps prétendu en Turquie que les Kurdes possédaient une queue", s'indigne l'intervenant. Dans ce contexte, la lutte politique commence par un travail sur soi : déconstruire cette intériorisation et retrouver une dignité refoulée. Dès lors, la première cible de la lutte devient aussi le regard que le colonisé porte sur lui-même.

La lutte Kurde est morcelée entre les quatre États-nations même s'il reste des liens entre les quatres parties kurdes. La lutte se concentre d'abord contre l'oppresseur national (Syrie, Iran,...). Une autre leçon de l'histoire des luttes politiques renvoie aux années 40 à 60 quand les kurdes vont adhérer au Parti Communiste national. Cependant "qui dit communisme, dit chauvinisme" affirme Azadi. En effet, au sein du P.C., il existe une branche nationaliste. "En France, vous avez les Rousselistes", constate Azadi. Pour cette raison, les considérations coloniales kurdes ne sont pas immédiatement prises en compte et les communistes internationaux reportent la question kurde, ou pire encore, vont jusqu'à réprimer les Kurdes. "Le fait de revendiquer les costumes, tu joues le jeu de l'impérialisme" argumentent-ils. Les Kurdes finissent par se séparer du P.C. et créent au fur et à mesure leur propre parti politique. Une fois fondés, les partis kurdes, sans distinction, vont tous réclamer l'indépendance. Sauf que la revendication d'indépendance du Kurdistan n'est pas comparable à celle du Vietnam ou du Congo. Les Kurdes doivent avoir une indépendance-unification. Si une seule partie des quatres entités kurdes obtenait l'indépendance, elle subirait l'agression des autres États-nations. Devant la difficulté d'unification, les différents partis kurdes demandent alors, à minima, l'autonomie. Les Kurdes reconnaissent les frontières internationales mais ils demandent à prendre en charge au niveau local par exemple les questions culturelles, et laissent à l'État-nation les ministères régaliens. Mais, cette revendication est rejetée par ces pays. 

Azadi le dit : le propre de la pensée politique kurde est qu'elle est toujours évolutive. Des structures tribales aux influences marxistes, puis aux revendications indépendantistes, jusqu’aux formes plus récentes d’organisation comme le confédéralisme démocratique expérimenté au Rojava, cette évolution montre une capacité d’adaptation continue. Pour lui, cette dynamique est essentielle : elle permet de ne pas abandonner face aux agresseurs. Le modèle du confédéralisme démocratique, notamment défendu par le PKK, propose une organisation fondée sur l’autonomie locale et la coexistence de populations diverses car il ne faut pas reproduire ce qui a été imposé auparavant. Dans un contexte marqué par une grande hétérogénéité, ce modèle apparaît donc comme une alternative aux États-nations classiques : "l'État-nation n'a aucun sens au Moyen-Orient", affirme-t-il.

(1)  Azadi est un auteur et militant décolonial issu d’une famille kurde alévie arrivée en France dans les années 1990. Il s’inscrit dans une génération engagée qui cherche à faire entendre une parole kurde autonome, souvent absente ou marginalisée dans les récits dominants.

(2) Le livre : La leçon kurde https://www.librest.com/livres/lecons-kurdes--les-damnes-des-montagnes-azadi_0-12597777_9782358723060.html?utm_source=chatgpt.com

(3)  Associées : la communauté kurde de Brest et les Amis Kurdes de Bretagne

(4)  Le newroz au Rojava https://kurdistan-au-feminin.fr/2026/03/25/le-newroz-au-rojava/


dimanche 29 mars 2026

Maires de couleur. De l'ombre à la lumière, le racisme s'affiche enfin

L'élection du nouveau maire LFI, Bally Bagayoko, à la tête de la commune de Saint-Denis (93) a déclenché une série de polémiques hors du cadre strictement politique. L'ampleur des attaques à caractère raciste contre M. Bagayoko est inédite pour trois raisons essentielles : l’expansion et l’intensification de l’usage des réseaux sociaux, l'adhésion majoritaire d'une partie des Français aux thèses, visibles et invisibles, de l'extrême droite et, plus inquiétant encore, les discours-relais assumés sur des chaînes de télévision détenues par des milliardaires.

Mais pour autant, ce n'est pas une première. Moins connu que Saint-Denis par sa notoriété historique, ce phénomène décomplexé a un précédent en 1989 avec l'élection du socialiste Kofi Yamgnane comme maire de la commune rurale de Saint-Coulitz (29), en Bretagne. Dès sa prise de fonction, le nouvel édile a subi un déchaînement de haines, exprimé à travers de nombreuses lettres d’insultes, parfois d’une violence extrême (1). Que nous racontent ces deux phénomènes, espacés dans le temps de presque 30 ans ?

Le premier récit ne fait que confirmer ce que l'on savait depuis longtemps : le peuple français présente des formes de racisme social, comme le démontrent son accueil hostile à des vagues successives de migrations récentes d'étrangers fuyant la guerre civile espagnole, la misère ou des régimes fascistes, à l'exemple des Juifs allemands ou autrichiens. Si la France pour ces derniers, dans le registre de la délation, ne figurait pas en première place, elle ne quittait pas pour autant le podium.

Ensuite, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la préférence était déjà donnée aux Français « de souche » pour le logement et l’emploi. Les gouvernements qui se sont succédé n'ignoraient certainement pas l’appétence d’une partie des Français pour la xénophobie. La défaite lors de la guerre d'Algérie n'a rien arrangé. Faut-il également rappeler les propos de Jacques Chirac à propos du « bruit et de l’odeur » ? Était-ce une méthode efficace pour lutter contre le Front National ? À en juger par les faits récents, cela semble avoir été inadéquate. Les hommes disparaissent, mais les visions se transmettent par des méthodes indirectes qui finissent par se généraliser et se transformer.

Avec l'élection d'un des premiers maires d'origine subsaharienne en Bretagne, à la même époque que la propagande véhiculée par Jacques Chirac, l'insulte raciste envers un représentant public restait cependant largement invisibilisée. On utilisait l'anonymat pour exprimer sa haine de l'autre, surtout lorsque la couleur de peau en était la cause. Parallèlement, à l’exposition croissante et médiatisée de Jean-Marie Le Pen — non pas à cause d’élections victorieuses, mais bien davantage à cause de ses démonstrations brutales — il existait comme une forme de légitimité à exprimer son dégoût, une autorisation implicite du chef à propager des écrits racistes. La surexposition médiatique de Jean-Marie Le Pen a entraîné un phénomène de décomplexification parmi ses sympathisants. Crescendo, la mise à l’index pouvait s’afficher librement, et les médias portaient une responsabilité lourde dans cette appropriation désormais légitimée.

Dès le contrôle de Bolloré sur l'univers de Canal Plus, la ligne éditoriale de sa chaîne d'informations en continu, aujourd'hui C-News, a évolué vers un positionnement patriotique et religieux assumé. La “préférence nationale” est désormais sur toutes les lèvres, enfin ! Les attaques incessantes contre les partis de gauche se sont multipliées, sans parler des rappels récurrents des comportements prétendument belliqueux et insurrectionnels d’individus de “l’ultra-gauche”, dont on ignore exactement à quoi ils font référence, si ce n'est à une nébuleuse anarchiste ou à des Zadistes.

Dans cette atmosphère de dénonciation collective, encensée par des experts du nationalisme français, quoi de plus naturel que de constater que Michel Onfray reprend publiquement des poncifs du genre :

« Mais on n’est pas dans une tribu primitive comme les décrit Darwin avec le mâle dominant qui décide. Toi, tu auras à manger, toi tu n’auras pas à manger, moi j’aurai les femelles, toi tu n’auras pas les femelles… Ce n’est plus du tout comme ça maintenant »,

a-t-il affirmé, sans qu’aucune contradiction ne lui soit opposée à propos du maire de Saint-DenisDécidément, l'humain est égal à lui-même, indescriptible. Tout cela relève d’un fantasme sans réelle majorité : Kofi Yamgnane a été élu par une communauté rurale bretonne d’origine celte ! Où est donc le “vote ethnique” là-dedans ?

La suite du récit ? Eh bien, les nationalistes français s’empresseront de sécuriser ce type de déclarations, les justifier par des arguments fallacieux et transformer en victimes ceux qui ne font que pratiquer leur droit à la liberté d’expression. Nous ne sommes plus au stade de la “lepénisation des esprits”. Nous atteignons désormais celui du “lavage de cerveaux”, étape cruciale avant l’instauration d’un régime totalitaire.

MM. Yamgnane et Bagayoko, la France vous salue bien (2). D’un salut nazi, bien entendu.

(1) Kofi Yamgnane, un maire breton et ses démons. L'ancien maire est l'auteur du livre "Mémoires d'outre-haine"


(2) M. Yamgnane est originaire du Togo et M. Bagayoko du Mali

Photos : Chabe01 et Moreau Henri

Paul Molac. Une vision française de la Bretagne

Le regard est rivé sur l’horizon. L’attitude se veut décontractée. Le code vestimentaire est assumé. La photo du député français, Paul Molac, illustrant le numéro d’avril 2026 du magazine Bretons, proposée par Ouest-France, cristallise l’ambivalence de cet homme : entre modernisme et tradition, maturité et décontraction, ancrage et projection, sérénité et servilité.

Il le dit lui-même : il est « citoyen français de nationalité bretonne ». Il est à l’image du parti présidentiel La République en marche, voulu par Emmanuel Macron, à qui il doit sa seconde mandature comme député en 2017 dans la 4e circonscription du Morbihan. Il incarne tellement la macronie qu’il en imite les codes : tout comme Macron avec François Hollande, il semble avoir oublié les premiers soutiens de gauche qui avaient pourtant fait de lui un député en 2012 (1).

À n’en pas douter, Paul Molac est un pur produit du macronisme : il fait du « en même temps ». Ni de gauche ni de droite, du centre mou plus certainement. Pas vraiment français, mais pas totalement breton non plus, un sabot en Bretagne, l’autre dans la capitale. Le grand écart devient difficile à maintenir.

Les militants culturels relèveront qu’il est bretonnant et, plus exactement, partisan du bilinguisme dans les écoles publiques. C’est exact. Et ? Ce ne sont pas les politiques linguistes qui font la Bretagne. Encore une fois, il oscille entre deux visions : la conservation et l’assimilation.

Son interview fleuve dans la revue a été l’occasion pour lui d’annoncer le lancement d’un énième mouvement politique, nommé Faisons Bretagne, « afin de rassembler tous ceux qui se retrouvent dans l’idée d’autonomie pour la Bretagne », annonce-t-il. À vrai dire, ce n’est pas le passage le plus intéressant de l’entretien : l’autonomie, chez les Bretons, est à géométrie variable, entre régionalisme et fédéralisme, mais doit surtout convenir au centralisme français et au Conseil constitutionnel (2).

Alors, quels passages retenir pour démontrer sa vision française de la Bretagne ? Je retiendrai quatre points.

Premier extrait : « Parce que je suis dans un État où il y a des règles. Sans règles, c’est l’anarchie. Sans règles, il n’y a pas de démocratie, c’est la loi du plus fort. » Est-ce que Paul Molac a choisi de mentionner l’anarchie pour assumer sa vassalité à l’État français ? Il aurait pu dire « sans foi ni loi ». Non, « sans foi ni roi » serait plus conforme à l’esprit.

En quoi l’anarchie serait-elle sans règles ? Si les anarchistes font de l’antiparlementarisme, ces propos confortent leur critique : l'idéal démocratique ne réside pas seulement dans le vote, mais dans la délégation, et non dans la substitution — un terme employé par le député lui-même.

Il serait utile à Paul Molac de lire Émile Masson, Élisée Reclus ou Murray Bookchin, parmi d’autres, pour en saisir les nuances et la pertinence.

À propos, puisque 2026 verra commémorer le décès de Glenmor, que disait-il sur l’anarchie et les libertaires dans le journal La Nation bretonne ?

« Les Latins ont toujours été des individualistes. Ils ont créé d’abord l’État, et l’individu devait se soumettre à l’État pour organiser la société. Pour le Celtique, ce n’est pas du tout ça : c’est l’État qui devait plier, l’individu étant prioritaire et prédominant. Toujours cette notion personnaliste de l’homme, magnifique d’ailleurs, anarchiste aussi, d’où l’anarchie naturelle aux Bretons. On appelle cela anarchie, mais les Bretons sont plutôt libertaires qu’anarchistes. Tout cela, c’est évident. »

Voilà une véritable vision bretonne de la Bretagne, où l’individu prime sur l’État et la liberté n’est pas négociable, n'en déplaise à monsieur le député français.

Second extrait : « Vous avez environ 126 nationalités en Europe. Combien demandent l’indépendance ? Deux. La Catalogne — et encore, ce n’est plus le cas aujourd’hui — et l’Écosse. » Cette affirmation occulte les velléités d’indépendance du Pays de Galles, surtout depuis le Brexit, soutenues par le Plaid Cymru. Selon des sondages récents, environ 25 % des Gallois considèrent l’indépendance comme une option sérieuse. L’ignorance de ce détail est fâcheuse, peut-être volontaire, à trop vouloir découvrir notre bretonnitude, d'autant plus que les liens historiques et culturels entre les deux pays sont évidents. On aimerait voir les élus de Bretagne encourager les Bretons à suivre ce mouvement.

Troisième extrait : « Comme dans les autres régions d’Europe, je souhaite que l’argent de la PAC vienne directement, et que ce soit nous qui fassions la répartition avec les agriculteurs, pour trouver un modèle plus vertueux sur le plan environnemental et productif afin d’éviter les importations. » L’intention est louable, mais encore une fois, c’est du « en même temps ». En agriculture, les modèles bio et productiviste ne peuvent cohabiter. Aujourd’hui, les filières bio sont autant impactées par les pollutions issues du productivisme : air, eau, sol. L’approche holistique a montré ses limites, et la Bretagne continue à en supporter les coûts, directs et indirects à cause de la politique agricole française.

Par ailleurs, prétendre ne plus vouloir importer des produits agricoles revient à dire que l’on ne commercialisera plus de cafés. On sait que le Breton est entrepreneur, mais pas au point d’attendre de fortes variations climatiques pour produire du café sur son sol.

Dernier extrait : À la question : « Est-ce qu’une Bretagne autonome a du sens si c’est une Bretagne à quatre départements ? » le député botte en touche. Sa réponse ne correspond en rien à la question. À moins qu’il sous-entende qu’une Bretagne à quatre départements serait envisageable, et dans ce cas, cette vision devient problématique. Comment prévoir l’autonomie de la Bretagne sans avoir d’abord ramené Nantes et ses coteaux dans le giron breton ? C’est tout simplement inconcevable.

Tout comme la réforme des régions (loi NOTRe, votée en 2015), qui a éloigné la Loire-Atlantique de la Bretagne, le projet d’autonomie sans la partie historique affaiblira d’autant les revendications bretonnes (3).

D’autres points problématiques pourraient être relevés à la suite de ses déclarations, fondatrices du mouvement qu’il entend mener pour les prochaines échéances électorales. Cette tentative politique ne sera que l’énième tentative d’émancipation. Elle est déjà vouée à l’échec : Paul Molac adopte une vision française de la Bretagne, alors qu’il serait plus inspiré d'opter pour une vision bretonne — à condition d’envisager une Bretagne réellement indépendante. Mais cela, à lire l’entretien, c’est probablement trop lui demander.

(1) En 2018, avec d'autre députés, Paul Molac crée le groupe parlementaire LIOT

(2) À noter, tout de même, qu’il semble ne plus avoir les faveurs de l’Union démocratique bretonne, chantre de l’autonomie, alors que, jusqu’à présent, le député français bénéficiait de son appui. En Bretagne, les vents contraires sont mauvais et sentent le pesked de Douarn’, jusque dans son fief de Ploërmel

(3) Réforme des régions: une seule solution, désobéir

https://dderrien.blogspot.com/2014/11/reforme-des-regions-une-seule-solution.html

mardi 24 mars 2026

Le pouvoir d'achat contre la sobriété écologique

Première publication avril 2022


La distorsion entre des modes de vie subis ou choisis a commencé bien avant l'enchaînement des crises énergétiques de 2022. Bien que les constats aient été plusieurs fois ressassés, il est utile de rappeler encore une fois que, plus le niveau de vie des populations se trouve favorisé, plus il a un impact indéniable sur plusieurs mécanismes naturels. 

En l'état, alors que les indicateurs climatiques et de la biodiversité sont dans le rouge, les postures politiques en France en faveur du pouvoir d'achat ne font que renforcer l'absence de perspectives de sobriété, surtout si elle est écologique.



Qu'est-ce que le pouvoir d'achat selon la définition du site du Ministère de l'Économie, des Finances et de la Relance ?

« Le pouvoir d'achat (PA) correspond à la quantité de biens et de services qu'un revenu permet d'acheter. L'évolution du PA dépend du niveau du revenu et du niveau des prix. »

Le PA est la quantité de biens et de services qu’il est possible d’acheter afin de maintenir ou d’accroître son niveau de vie, et de permettre aux ménages, a minima, de s’acquitter des charges incompressibles (loyer, emprunts, gaz, …). Plus les revenus sont élevés, plus la quantité de biens et services consommés assure un niveau de vie supérieur, par l'accumulation de biens (patrimoine immobilier, par exemple), mais aussi par l’adoption d’un certain détachement face à l’augmentation des prix de l'énergie ou de l'alimentation, qui impacte conjoncturellement les ménages les plus modestes.

D'ailleurs, peut-on encore évoquer le PA dans le cas de hauts niveaux de revenus ? Ne serait-il pas plus adéquat de parler plutôt d'accumulation de richesses et de capitaux ?

En effet, le PA concernerait davantage les populations les plus précarisées par l'emploi, les plus défavorisées par leur âge et les plus pénalisées par leur niveau de revenu. Quand ce revenu est indexé sur le SMIC et plafonné, dans beaucoup de situations, par la hiérarchisation des postes au sein d'une même entreprise, il devient inévitable que des tensions s'exercent sur les foyers lorsque le poids des dépenses incompressibles augmente, même si ces hausses ne concernent qu'un ou deux postes de dépense (énergie, alimentation). Et ce n'est pas le report d'une partie de l'inflation des tarifs de l'énergie qui soulagera la pression sur les ménages les plus exposés.

Pour autant, si l'objectif d'achat d’équipements domestiques, de connectivité ou de mobilité reste souvent incontournable, il convient tout de même de s'interroger sur leur usage dans le temps : est-il nécessaire de céder au marketing des fabricants de téléphones portables et de les changer périodiquement ? Dans cet exemple, l'obsolescence n'est pas le seul fait des industriels.

Si l'une des solutions préconisées par les candidats à la présidentielle de 2022 est axée sur l'augmentation, certes souvent justifiée, des salaires afin de renforcer hypothétiquement le PA, un autre mode de vie, bien moins séduisant, existe : la sobriété écologique. Adosser la sobriété à l'écologie est sans doute un pléonasme : la sobriété ne peut qu’être écologique, l'écologie se fondant dans la sobriété.

De facto, la sobriété ne peut pas se traduire par la quantité de biens achetés ni par l'accumulation de capitaux. En revanche, la sobriété — ou, autrement dit, l'écologie — n'est pas l'ennemi de la technologie, contrairement à une idée répandue chez certains réfractaires aux nouveaux modes de vie.

L'éolien offshore, et le parc en cours de construction au large de la Bretagne, du côté de Saint-Nazaire, en est la preuve. Même s'il faut, dans un premier temps, absorber le coût environnemental de sa conception, de son acheminement et de son implantation, la transition écologique comprend nécessairement une phase, plus ou moins longue, d'adaptation.

À terme, pour ce type d'installation visant l'intérêt général (il est toutefois regrettable qu’EDF Renouvelables soit le porteur du projet : l'énergie pourrait relever davantage d'une compétence régionale, comme en Bretagne, à l’image du cas controversé de la centrale à gaz de Landivisiau, subventionnée par Chesnais-Girard), les coûts de l'énergie pourraient être mieux maîtrisés et permettre aux foyers de sécuriser leurs dépenses énergétiques, tout en réduisant leur dépendance aux énergies fossiles et à leurs fluctuations spéculatives.

Comment l'écrire sans paraître simpliste ? L'énergie éolienne n'a pas besoin de turbines thermiques, de piscines de refroidissement ou de chaudières pour être produite. Sa production est-elle intermittente ? Sans doute, mais des solutions de stockage peuvent être envisagées, tandis que d'autres énergies renouvelables peuvent prendre le relais.

On pourrait ainsi multiplier les exemples dans des domaines spécifiques liés à des modes de vie alternatifs (alimentation locale et agriculture biologique, textile, transport maritime, isolation des habitats, …).

S'agiter autour du pouvoir d'achat est bien plus confortable que d'agir en prenant des risques pour promouvoir la sobriété écologique. Pourtant, les populations ne sont pas prêtes à adopter de nouveaux modes de vie plus vertueux ; les responsables politiques non plus, souvent arc-boutés sur des approches populistes, causant, in fine, un préjudice important à l'humanité dans son ensemble.




Dessins de Marcel de la gare

vendredi 20 mars 2026

Sénégal : LGBT, héritage colonial ou loi récente ?

L’Assemblée nationale du Sénégal a durci les dispositifs législatifs visant les personnes homosexuelles le 11 mars dernier (1). La nouvelle mesure répressive prévoit de punir les « actes contre nature » ainsi que la « transmission volontaire du VIH » de cinq à dix ans de prison, contre un à cinq ans auparavant.

Manifestation appelant à la criminalisation de l’homosexualité 
à Dakar, en mars 2026. 

Plusieurs facteurs combinés permettent d’expliquer ce durcissement : une promesse politique des dirigeants de l’État, un contexte national marqué par de fortes pressions religieuses et sociales, ainsi qu’un discours affirmant la défense des valeurs culturelles face à l’Occident.

Si l’attention récente se porte sur ce pays, le Sénégal n’est pas un cas isolé : d’autres États criminalisent également les minorités sexuelles. Toutefois, à la différence de la Malaisie ou de l’Arabie saoudite, le Sénégal porte la marque d’un héritage historique spécifique : celui de la colonisation française.

L’occupation française ne s’est pas limitée à une présence territoriale : elle a imposé un appareil administratif et juridique durable. Le droit pénal colonial a introduit des dispositions réprimant les relations entre personnes du même sexe, déjà qualifiées par le droit français d’« actes contre nature ». Cette notion, héritée de l'item juridique, demeure aujourd’hui au cœur du droit sénégalais, révélant une continuité rarement assumée entre l’héritage colonial et les politiques nationales du Sénégal.

Le début de la présence française au Sénégal est attestée à partir de 1659 avec la fondation de la ville de Saint-Louis, premier comptoir commercial. Ce point d’entrée favorise l’installation progressive de missionnaires et l’expansion de la foi chrétienne tout au long de la période coloniale, qui s’impose comme une référence religieuse et institutionnelle.

Cette implantation en profondeur de la chrétienté, notamment à travers les écoles et les institutions, s’accompagne de l’application de principes moraux importés d’Europe, au sein desquels l’homosexualité est condamnée et progressivement marginalisée dans l’ordre juridique et social.

Contrairement à des idées reçues, l’homosexualité n’est ni un phénomène importé d’Europe, ni une invention occidentale. Des anthropologues (2) ont montré que l’homosexualité et les pratiques entre personnes du même sexe étaient documentées historiquement dans plusieurs sociétés africaines. Ce qui pouvait être toléré ou intégré selon les sociétés est devenu ostracisé, puis puni, sous l’influence du christianisme, acteur de la colonisation.

L’indépendance du Sénégal, acquise en 1960, n’a pas modifié le dispositif juridique colonial concernant les relations homosexuelles. Elle reprend même une disposition existante depuis l’époque coloniale, l’article 319, qui stipule :

« Sera puni quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe. »

Cet article place définitivement les institutions du côté de l’intolérance et inspire, en les renforçant, les lois répressives contemporaines, doublées du remplacement progressif du christianisme par l’islam, avec son cortège de préceptes religieux stricts et coercitifs, tout aussi étroits que la foi chrétienne.

Les conséquences directes sur la vie des Sénégalais sont multiples, avec deux phénomènes particulièrement marqués.

Le premier, et non des moindres, concerne la liberté sexuelle consentie : la relation entre adultes de même sexe passe du statut de vie privée à celui de relation clandestine. La sanction est immédiate sur la santé : la peur de l’arrestation rend la prévention et l’accès aux soins beaucoup plus difficiles pour les populations les plus exposées. Il existe donc un lien indirect et contre-productif entre le durcissement de la loi et la lutte contre le VIH.

Le second préjudice concerne la nécessité, pour certains homosexuels, de s’exiler ou de se lancer dans une migration forcée, souvent dans des conditions précaires. L’isolement social qui en découle renforce l’éloignement de leurs proches et aggrave leur vulnérabilité matérielle et psychologique.

En fin de compte, le durcissement des lois sénégalaises à l’encontre des personnes homosexuelles ne peut se comprendre sans replacer ces évolutions dans plusieurs héritages imbriqués : juridique, religieux, politique — mais aussi dans un volet historique contraint. Alors que certains responsables politiques français, comme le patron du parti LR, Bruno Retailleau (3), n’hésitent pas à affirmer que la colonisation française a connu « des heures qui ont été belles » et à rejeter la « repentance perpétuelle » concernant ce passé, ces prises de position soulignent combien les représentations de la colonisation et de son héritage restent conflictuelles et volontairement marginalisées dans l’espace francophone.

À l’inverse de ces points de vue résiduels, il existe une responsabilité française qui dépasse la période d'annexion : en mettant de côté le rôle des religions, le code pénal actuel sénégalais n'est que l'avatar de la colonisation française, un domaine juridique importé, transformé et maintenu jusqu’à aujourd’hui. Le préjudice n’est décidemment pas là où on l’imagine : la colonisation continue de dicter la répression menée et incarnée par de nouveaux dirigeants, dans de nouvelles tenues.

(1) Le Sénégal adopte une loi réprimant plus sévèrement l'homosexualité au nom de la lutte contre l'influence occidentale https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/03/12/le-senegal-adopte-une-loi-reprimant-plus-severement-l-homosexualite-au-nom-de-la-lutte-contre-l-influence-occidentale_6670697_3212.html?utm_source=chatgpt.com 

(2) L’anthropologue Marc Epprecht (spécialiste des sexualités africaines) a démontré que l’idée que l’homosexualité n’existait pas avant la colonisation est un “consensus étranger” et que des pratiques homosexuelles sont présentes dans des sociétés africaines précoloniales

(3) Bruno Retailleau évoque « les belles heures » de la colonisation, une récidive pour le chef LR au Sénat https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/bruno-retailleau-evoque-les-belles-heures-de-la-colonisation-une-recidive-pour-le-chef-lr-au-senat_222958.html?utm_source=chatgpt.com








mardi 10 mars 2026

Autonomie bretonne et nucléaire français : des épousailles impossibles

Cet article ne se veut pas un énième réquisitoire contre le nucléaire, qu’il soit civil ou militaire. Les ONG environnementales et les sources scientifiques indépendantes ont déjà largement documenté les effets négatifs et multiples de cette énergie — de l’extraction dans des pays autoritaires au stockage contreversé des déchets, en passant par l’hypocrisie de l’enrichissement de l’uranium en Russie. Il s’agit ici surtout de mettre en perspective le scénario (improbrable ?) concernant la production énergétique d’une Bretagne disposant d’une autonomie politique, avec une assemblée comprenant impérativement des délégués de la Loire-Atlantique.

Le parc éolien offshore de Neart na gaoithe a commencé à injecter de l’électricité sur le réseau écossais. Photo : Ouest-France. 2024

Si le rattachement de ce département à une Bretagne « historique » demeure le préalable indispensable à l’obtention d’un nouveau statut breton, il convient d'ores et déjà de s’interroger sur le devenir du site de Cordemais. Ancienne centrale thermique, l’usine s’est engagée dans une reconversion vers la préfabrication de tuyauteries nucléaires, avec un effectif pouvant atteindre près de 200 salariés. À cette question de reconversion s’ajoute l’incertitude d’une éventuelle réforme territoriale : quel groupe politique serait capable d’expliquer à 200 foyers la nécessité du passage de la Loire-Atlantique d’une administration décentralisée à une région autonome ? Quelles garanties pour le maintien de l’emploi dans cette activité nationale ? Et quel serait le positionnement stratégique de l’État français, actionnaire majoritaire d’EDF ? Y aurait-il une opposition syndicale ?

En admettant que la première étape — une Bretagne à cinq départements — soit acquise, quelles seraient les conséquences sur le secteur de l’énergie électrique ? La B5 consomme environ 30 TWh/an (particuliers et entreprises). Si l’on retient un niveau de production locale de 10 TWh, la B5 ne disposerait que d’une autonomie énergétique de 35 %, un niveau largement insuffisant pour parler d’autonomie réelle. L’équation est simple : puisque la B5 produit si peu, elle doit importer massivement de l’électricité provenant presque exclusivement de l’énergie nucléaire, issue des centrales de Flamanville ou de Chinon, ainsi qu’une part non négligeable d’énergie hydraulique acheminée depuis les barrages des Alpes ou du Massif central.

En admettant maintenant que la « péninsule électrique » obtienne, de manière démocratique, par un suffrage quelconque, en levant les verrous constitutionnels, le statut d’un territoire autonome, que devient la question de la production et de la consommation d’électricité ? La France a choisi une péréquation tarifaire nationale : qu’il soit Breton ou Limousin, le consommateur bénéficie du même prix sur l’ensemble de la métropole.

L’hypothèse lointaine d’un passage de la B5 à une collectivité autonome, selon de nouvelles règles rédigées avec l'accord incontournable de la France, pourrait avoir un impact direct sur le coût de l’énergie pour les autres consommateurs français. Avec une baisse prévisible du PIB national, l’État français exigerait mécaniquement des compensations fiscales et tarifaires. Il n’est pas à exclure que l'État, à travers EDF, revoit sa grille tarifaire pour les Bretons, particuliers comme entreprises : l’État n’a aucune raison de ménager des collectivités qui remettent en cause sa vision d’une France « une et indivisible ». Le nucléaire fait partie de ce pack commun.

Si la Bretagne, B4, ne met pas en œuvre un véritable plan Marshall de l’énergie, en écartant la création de sites nucléaires de son mix énergétique (1), son autonomie politique, même partielle et négociée, restera une chimère, trop dépendante d’un secteur vital pour l’ensemble de la vie locale. La généralisation de l’approvisionnement en énergies renouvelables devient alors une option sérieuse pour garantir, de manière pérenne — quoique partielle —, une autonomie énergétique à la Bretagne. Il convient alors de différencier les sites de production, y compris par une implantation limitée de parcs éoliens (2)

Tout comme l’Allemagne a dû composer avec le charbon, la transition énergétique bretonne passera inévitablement par l’importation d’électricité nucléaire. Mais, plus tôt les décideurs bretons couperont le câble avec la France, plus tôt la Bretagne pourra atteindre le niveau de crédibilité énergétique dont jouissent les Écossais (3), grâce notamment à leur énergie éolienne offshore (4). Il est plus que temps pour les autonomistes bretons de rompre avec le conservatisme français.

PS : à rappeler pour les dingos de l'atome : la meilleure énergie est celle que l'on ne consomme pas.

(1) Le groupuscule d'extrême droite, le Parti national breton, a programmé de façon unilatérale le déploiement de mini-réacteurs nucléaires dans son plan énergétique, à échéance de 2035.  

(2) La Bretagne possède un potentiel exceptionnel parce qu’elle combine : vents atlantiques puissant, longue façade maritime, courants de marée très fort.

(3) Le vent au service des distilleries de whisky écossais

https://www.energiesdelamer.eu/2021/03/08/lindustrie-ecossaise-du-whisky-utilisera-lhydrogene-des-parcs-eoliens-en-mer/

(4) En Écosse, le parc éolien en mer de Neart na gaoithe commence à produire de l’électricité

https://lemarin.ouest-france.fr/energie/energies-marines/en-ecosse-le-parc-eolien-en-mer-de-neart-na-gaoithe-commence-a-produire-de-lelectricite-d08166b2-8d4d-11ef-9d74-cdf49a297048









dimanche 8 mars 2026

Municipales 2026. Les socialistes en rase campagne à Plougastel

Le projet de Zone d'Aménagement Commercial (ZAC) de Ty ar Menez III (TAM III) a rythmé les conseils municipaux de la dernière mandature à Plougastel-Daoulas. Entre l'acquisition foncière de 13 hectares de terres, les montages de budgets primitifs, les procédures environnementales et d’urbanisme encore en cours, six ans n’auront pas suffi pour voir le moindre coup de pioche.

La prochaine équipe majoritaire portera donc la lourde responsabilité de concrétiser l’aménagement de TAM III. Cette nouvelle majorité, composée ou non de socialistes, pourra néanmoins compter sur leur soutien à un projet impliquant l’artificialisation de zones naturelles, susceptible d’affecter des habitats et des espèces protégées, et soulevant des interrogations quant à la gestion des eaux pluviales.

Dans un contexte où la maîtrise du foncier devrait être pensée avec prudence et responsabilité, les socialistes locaux ont pourtant fait le choix inverse en revendiquant aujourd’hui un positionnement présenté comme lucide et pragmatique.

Dernière séance du CM - Plougastel-Daoulas

Mais ce discours résiste-t-il à l’examen des faits ? La période pré-électorale en dit parfois plus que six années d’exercice d’un mandat d’élu.e.

Marlène Le Meur, a été élue au conseil municipal lors des élections de 2020. Elle siège depuis dans l’opposition et a régulièrement marqué sa présence par des interventions au gré de son appréciation et de sa prise de connaissance de l’avancée des dossiers municipaux, interventions qui ne s’inscrivaient pas toujours dans le sens des orientations d’aménagement de la commune voulues par Dominique Cap.

Concernant TAM III, il faut toutefois lui reconnaître sa cohérence pendant plus de deux ans : l’élue s’est abstenue de voter contre le dossier. Pourtant, lors du conseil du 13 octobre 2022 (1), elle décide de faire évoluer sa position. Qu’a-t-elle exactement avancé pour voter désormais contre TAM III ?

Dans la vidéo (à partir de 4 h 02), elle explique son choix :

« Je voudrais juste donner une explication de vote. Jusqu’ici, quand il s’agissait de Ty ar Menez, je m’abstenais. Je n’étais pas contre l’acquisition foncière en soi, parce que, quand on a un projet bien défini, je peux le comprendre. En tout cas, nous n’avons pas la même vision… Le PCAET (2) a fini de me convaincre que nous ne partageons pas la même vision du développement de la commune… À partir de ce soir, je voterai contre. Merci. »

Si de nouveaux éléments sont venus nourrir sa réflexion, il était tout à son honneur de faire évoluer sa position et sa « vision du développement de la commune ».

Presque trois ans après cette déclaration, l’élue relance la section locale du Parti socialiste (3) afin, dit-elle, « d’impulser une nouvelle dynamique à gauche ». Convaincus de la nécessité de renforcer l’action municipale en faveur de la transparence, de la participation citoyenne et des enjeux écologiques et sociaux, ses membres s’engagent à porter des débats essentiels pour l’avenir de la commune. À ce stade, on ne peut que saluer l’initiative, surtout si les enjeux écologiques revendiqués par les socialistes comprennent, avec cette nomination, le maintien en l’état des 13 hectares de terres aujourd’hui réservées à la biodiversité locale (3).

Depuis, Marlène Le Meur, devenue tête de liste, et le groupe « Unir à gauche » ont procédé au lancement de leur campagne le 6 février 2026, avec la présentation des colistiers à la presse  et au public (4). Quelques jours plus tard s’est tenu le dernier conseil municipal avant les élections, le 12 du même mois (5).

Lors de cette séance, les élu·es prennent connaissance des budgets primitifs consacrés à TAM III. Si une partie de l’opposition choisit l’abstention — sans pour autant être contre le projet —, la candidate-élue modifie une nouvelle fois sa position et vote en faveur du budget présenté par le maire-candidat, Dominique Cap.

Un vote qui revient de fait à valider la poursuite du projet TAM III et donc à s’inscrire dans la même orientation d’aménagement de la commune, impliquant l’artificialisation d’une zone naturelle et une imperméabilisation importante des sols, dans un contexte de dérèglement climatique pourtant largement documenté et dont la tête de liste a connaissance : le PCAET est le même. Les visions de la droite dure et des socialistes semblent au final concorder. 

Cet article, qui n’a pour seul objet que de relever certaines incohérences de positionnement, soulève néanmoins un point crucial : la préservation de l’environnement mérite mieux que des approximations ou des revirements de circonstance.

Où sont passés les votes "contre" ?
Avec les compensations, ce serait plus de 25 ha concernés

Car au-delà des volte-face (6), que certains pourraient expliquer par la proximité des élections municipales, l’enjeu du maintien des espaces naturels est devenu une question universelle, liée aux conditions mêmes d’une vie soutenable sur Terre.

Si le mot « universel » n’a plus de sens pour la gauche dite « réformatrice » et « progressiste », alors il lui revient d’assumer clairement le choix de soutenir des orientations d’aménagement contestables au regard de leurs impacts écologiques.

À moins que, enfin, les socialistes ne se dévoilent en rase campagne. De façon plus générale, il faut relever que si ce nouvel aménagement, par son ampleur, représente un sujet central pour la prochaine mandature, il reste étranger aux programmes des différentes listes.

D. Derrien, sentinelle de l'environnement

(1) CM du 13 10 2022

https://www.youtube.com/watch?v=DMZcB8D33NM&t=14587s

(2) PCAET : Plan Climat-Air-Energie Territorial

https://fr.wikipedia.org/wiki/Plan_climat-air-%C3%A9nergie_territorial

(3) Inventaire faune-flore TAM III































(4) Ouest-France du 03 mars 2025

https://www.ouest-france.fr/bretagne/plougastel-daoulas-29470/la-section-locale-du-parti-socialiste-de-plougastel-est-recreee-f2603cb2-f766-11ef-949f-63632bc5ac37

(5) Municipales 2026 à Plougastel-Daoulas : « Unir à Gauche pour Plougastel » présente sa liste et ses projets

https://brest.maville.com/actu/actudet_-municipales-2026-a-plougastel-daoulas-unir-a-gauche-pour-plougastel-presente-sa-liste-et-ses-projets-_6-7182210_actu.Htm?utm_source=chatgpt.com

(6) CM du 12 02 2026 vote sur TAM à 1 h 28. À la décharge de Marlène Le Meur, elle n'est pas la seule a modifier son vote

https://www.youtube.com/watch?v=5R2CJmzMeWo










L'adaptation climatique : le nouveau mantra des politiques

Depuis plusieurs semaines, commentateurs, responsables politiques et scientifiques mobilisent une même réponse court-termiste dans leurs dis...