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La vie file, ne s'accroche à rien et surtout pas à l'avenir

samedi 27 juin 2026

Dérèglement climatique : réaction à chaud

En France, il n'y a pas que les caisses de l'État qui sont vides. Depuis la deuxième vague de chaleur qui percute de plein fouet notre modèle de société, les débats autour de l'absence d'anticipation et des solutions à mettre en œuvre en urgence sonnent creux. Que l'on zappe d'une chaîne à l'autre, d'un plateau à l'autre, que l'on passe d'une journaliste à un politique, on perçoit, dans les discours, le peu de maîtrise du récit et la mauvaise foi qui l'accompagne. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre l'intervention d'Emmanuel Macron sur le sujet, affirmant que des choses ont été faites, quel canular ! Quel farceur, ce Manu ! 

Iels sont démunis et, lorsqu'on leur pose la question : « Que doit-on faire ? », iels finissent par répondre, puisqu'il faut bien justifier leur présence. Alors, ça patine, ça tergiverse. À tel point que le peu qu'ils ont à proposer consiste à s'équiper de ventilateurs, partout, et à installer des climatiseurs dans les espaces publics, partout. Premier mirage. Réduire la question du dérèglement climatique à cette seule réponse technique est particulièrement affligeant et n'est certainement pas à la hauteur des enjeux.

Tilleuls et stress hydrique. Feuilles mortes. Juin 2026

Les commentaires qu'on essaie de nous faire accepter, et donc d'avaler, reviennent toujours au même refrain : malgré la faiblesse systémique des pouvoirs publics face aux profondes transformations de notre planète, « des choses ont été faites. Peu, c'est vrai, mais on fait avec ce que l'on a. » C'est en substance le discours tenu par Zyad Limam, directeur du mensuel Afrique Magazine, sur France 24.

« Nous avons quand même une énergie décarbonée.» Second mirage. Il n'est pas le seul à affirmer que la cloche nucléaire française contribue à réduire les rejets de CO₂ dans l'atmosphère. Cette affirmation est toutefois orientée. D'abord, elle est en partie fausse si l'on tient compte de l'externalisation des émissions liées à l'extraction, au traitement et à l'acheminement de l'uranium. On pourrait ajouter à cela que certaines centrales nucléaires sont à l'arrêt ou voient leur production limitée, la température de l'eau de certaines rivières ayant atteint ou dépassé le seuil réglementaire de 28 °C, au-delà duquel les rejets d'eau chaude peuvent avoir un impact significatif sur la faune aquatique. (1)

Rien que sur une semaine de hausse des températures en juin (2), les dysfonctionnements, les restrictions, les annulations, ainsi que les impacts sur la santé physique et mentale, font déjà des ravages et entraînent une hausse de la mortalité. Pour ciels qui s'en inquiétent, on voit des arbres se décharger de leurs feuilles les plus hautes.

Une seule semaine. Si l'on s'en tient aux modèles élaborés par les scientifiques, à court terme, ce ne sera pas seulement une question de durée, mais aussi d'intensité encore accrue. Entendre ces commentateurs prétendre que ces phénomènes sont exceptionnels, c'est se raconter une autre réalité. Cela n'a rien d'exceptionnel dès lors que, depuis cinquante ans, des visionnaires comme Haroun Tazieff (volcanologue) alertaient déjà, en 1979, sur les conséquences des émissions de CO₂

Tout récemment, Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France, déclarait : « C’est insupportable d’avoir raison. » C’est insupportable pour cette raison, mais également parce que des personnes comme moi et mes proches, dont ma petite-fille, doivent subir les conséquences du capitalisme, l’égoïsme des classes moyennes et l’apathie de la classe populaire, en supportant soi-même ce que l’on refusait pour l’ensemble de la population mondiale. Cette évidence ne fera l'objet d'aucun commentaire: les écologistes, les Druides et Druidesses, les enfants, les personnes vulnérables et isolées sont les premières victimes collatérales du dérèglement climatique, sans oublier la faune et la flore. Pire : pas grand-chose n’est fait pour les protéger. l'État est défaillant, ce qui fait de lui un complice.

(1) Les installations de prélèvement d’eau peuvent entraîner un phénomène d’entraînement ou d’impaction d’organismes aquatiques

(2) Le 26 mai 2026 a été la journée la plus chaude jamais enregistrée en mai, avec une température moyenne nationale de 24,8 °C 



samedi 20 juin 2026

Extrait du manuscrit "À l'ombre du Menez moc'h". Constance Calvès

 Constance Calvès se lève pour ranimer la braise qui soupire sous la marmite. Bientôt, une fumée âcre s’en échappe et se répand dans la pièce. Marthe suit son va-et-vient sans en avoir l’air.

À la différence de son linge, lisse et immaculé, Constance porte sur elle les marques d’une vie vouée au travail. Sa silhouette se détache, solide et usée. Marthe la regarde se tenir ainsi, légèrement courbée à cause des nécessités, comme empaquetée dans sa tenue autant que dans ses habitudes. Cela ne fait que confirmer ce qu’elle ressent depuis toujours: une forme d’inaccessibilité, presque un verrou intérieur.

Un signe suffit à la convaincre. Si Constance sert avec droiture, depuis plus de vingt ans, la communauté religieuse de l’Institut, Marthe a pris conscience que son premier métier de sage-femme — transmis dans sa famille maternelle — garde toute sa faveur.

Elle a entendu dire que ses doigts, devenus crochus à force d’être plongés dans l’eau et durcis par l’arthrose, savent saisir le corps du nouveau-né pour l’arracher à la mère. Marthe ne sait pas si cela est vrai. Mais en la regardant faire, elle ne peut s’empêcher d’y croire.

Sans l’avoir voulu, l’image de son propre accouchement lui revient. Dans ces postures fermes, presque rudes, elle croit reconnaître quelque chose d’implacable, d’immortel.

Pendant que la blanchisseuse remet en place le tisonnier, Marthe gamberge. Elle se surprend à détailler ces rides profondes qui plissent davantage son visage, presque avec une forme de dégoût qu’elle ne réprime pas. Sous la lumière blafarde de la cuisine, la tache de naissance qui colonise la base de la joue gauche et disparaît sous le col de sa tunique vire au brun foncé. Ailleurs, la pâleur presque livide de sa peau l’associe à son métier.

Au fond, tout, dans son apparence, résiste aux modes. La coiffe du pays rouzig, qu’elle ne quitte jamais, suffit à marquer cette distance. Marthe devine sans peine ce que Constance pense de celles qui cèdent aux coiffures nouvelles — Mademoiselle Malléjac en tête — accusées de céder à des coupes grotesques.

Marthe doit l’appréhender avant qu’elle ne regagne la buanderie. Avant tout, il faut prévoir une assiette creuse pour Jean Le Bot. Il aura certainement besoin de l’aide de François pour découper le sanglier. Mademoiselle Malléjac s’apprête à sortir pour fumer une énième cigarette. Calvès semble avoir deviné la manœuvre. Alors qu’elle se dirige dans sa direction, la cuisinière l’arrête:

— Constance ? Tu auras une cigarette à m’offrir ?

Entre-temps, les hommes rassemblent les couverts au centre de la table puis se ruent à leur tour vers la sortie. Coatmelen et Jaouen n’arrivent pas à se mettre d’accord à propos de la herse.

— François ? Jean-Marie va bientôt arriver. Tu fais bouillir de l’eau pour commencer la vaisselle ? S’il te plaît. Après son repas, je suppose qu’il te demandera de le rejoindre pour le sanglier. C’est compris, François ? interpelle la cuisinière.

Avant que Marthe ne rejoigne Constance sur le banc mis à la disposition du personnel, celle-ci a déjà allumé sa cigarette. Elle lui tend le paquet et la boîte d’allumettes. Marthe y voit une concession rare. Peut-être a-t-elle saisi que ce moment est idéal pour dire ce qui pèse et qui attend. Cette pause suffira à l’entendre. Elle ne lui concédera pas une minute supplémentaire. Sinon, elle parlerait. Et si elle parle…. La rancune, parfois, s’incruste et ternit indéfiniment les liens entre individus.

lundi 8 juin 2026

Vols low cost Nord-Sud : un appel d’air au tourisme opportuniste

La multiplication des vols low-cost à destination de pays prisés pour leur exotisme et leur accessibilité a considérablement modifié la nature du tourisme. Alors que les voyages à l'étranger dépendaient essentiellement du pouvoir d'achat, avec des billets longtemps coûteux et des départs organisés depuis les grandes plateformes aériennes, la libéralisation du transport et la généralisation des compagnies à bas coût ont profondément redessiné les mobilités internationales. Le Maroc est ainsi devenu une destination « facile d'accès », intégrée dans des circuits courts, répétables et peu onéreux. Or, la recrudescence du nombre de touristes s’est accompagnée d’un essor des secteurs de la construction et des loisirs, formels comme informels, répondant à une demande rapide et fluctuante.

Place de marché - Maroc
Cette restructuration d’un modèle économique consumériste, visible dans l’ampleur des infrastructures touristiques, n’a été rendue possible que par le développement d’une économie souterraine qui, de fait, favorise l’émergence de pratiques opportunistes. À cela s’ajoute une pression accrue sur les territoires : artificialisation des sols, concentration des activités sur les littoraux et les centres urbains, ainsi qu’une dépendance croissante à un tourisme de masse volatil. Faut-il dès lors se réjouir d’un tourisme bon marché reliant le Nord au Sud, alors qu’il contribue à banaliser des inégalités sociales profondes, mais aussi à fragiliser les équilibres locaux et des logiques de survie parfois insoutenables ?

Le premier à se féliciter de l’augmentation du nombre de touristes au Maroc est le ministre du Tourisme et de l’Artisanat (1). « L'accueil de près de 20 millions de touristes en 2025 reflète la transformation profonde du tourisme marocain (...). Ces chiffres nous confortent (...) dans le rôle du tourisme comme levier de croissance et de création d'opportunités. » Les mots sont lâchés, les logiques sont connues : croissance et opportunité. La croissance n’est envisagée qu’à condition que des investissements lourds dans les infrastructures suivent, logique parfaitement intégrée par les compagnies aériennes dans un pays en développement constant et dépendant des flux extérieurs. Quant aux « opportunités », elles reposent sur la capacité des populations locales à s’adapter aux exigences induites par l’expansion du marché touristique : flexibilité permanente, faible protection sociale et recours à des activités souvent précaires.

Ces zones grises, que recouvrent-elles ? Dans le secteur touristique, elles prennent la forme de services ou de produits non autorisés, comme des excursions interdites dans des espaces naturels protégés, parfois organisées en dehors de tout contrôle administratif. On observe également la location informelle de logements ou de chambres chez l’habitant, ainsi qu’un marchandage intensif visant à tirer profit de la méconnaissance des visiteurs. S’y ajoutent des circuits touristiques informels, festifs ou nocturnes, où certaines pratiques — notamment sexuelles ou liées à l’exploitation de la vulnérabilité économique — peuvent exister en dehors de tout cadre réglementaire effectif. Dans ce contexte, l’économie informelle représenterait environ 30 % du produit intérieur brut du Maroc, ce qui témoigne de son poids structurel dans le fonctionnement économique du pays (2), mais aussi de sa dépendance à ces formes d’activités hybrides.

Pour des personnes exclues du marché du travail formel, l’un des rares effets immédiats reste la possibilité de générer un revenu rapide, même sans qualification ni statut légal. Toutefois, cette insertion s’accompagne d’une forte instabilité : dépendance à la saisonnalité touristique, absence de droits sociaux, exposition aux variations de la demande internationale et impossibilité de projection à long terme. À l’inverse, les effets négatifs s’inscrivent dans la durée : précarisation structurelle, limitation de l’accès au crédit et à l’investissement, mais aussi exposition accrue à des rapports de domination et à des formes d’exploitation des populations vulnérables.

Comment, dès lors, ne pas interroger la responsabilité des flux touristiques eux-mêmes ? Dans les sociétés du Nord, si les pouvoirs publics et une partie croissante des opinions publiques dénoncent la fraude sociale, les logiques de mobilité internationale restent peu questionnées lorsqu’elles reposent sur des privilèges structurels liés à l’appartenance à l’hémisphère Nord et à la puissance d’achat. Il existe bien une dynamique d’appropriation par le Nord et d’externalisation des coûts sociaux, environnementaux et humains vers le Sud, révélant une asymétrie durable des rapports de pouvoir. Accepterait-on, dans les pays du Nord, qu’une part aussi importante de l’économie repose sur des circuits informels ? N’y verrait-on pas un scandale d’État si certaines formes de marchandisation des corps devenaient structurelles ? Ainsi, les vols low-cost ne sont pas neutres dans l'immédiateté et le renouvellement de pratiques condamnables : ils s’inscrivent dans des rapports de domination globaux, contribuent à intensifier les pressions locales et ouvrent un espace à un tourisme opportuniste, révélateur des inégalités contemporaines.


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