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samedi 20 juin 2026

Extrait du manuscrit "À l'ombre du Menez moc'h". Constance Calvès

 Constance Calvès se lève pour ranimer la braise qui soupire sous la marmite. Bientôt, une fumée âcre s’en échappe et se répand dans la pièce. Marthe suit son va-et-vient sans en avoir l’air.

À la différence de son linge, lisse et immaculé, Constance porte sur elle les marques d’une vie vouée au travail. Sa silhouette se détache, solide et usée. Marthe la regarde se tenir ainsi, légèrement courbée à cause des nécessités, comme empaquetée dans sa tenue autant que dans ses habitudes. Cela ne fait que confirmer ce qu’elle ressent depuis toujours: une forme d’inaccessibilité, presque un verrou intérieur.

Un signe suffit à la convaincre. Si Constance sert avec droiture, depuis plus de vingt ans, la communauté religieuse de l’Institut, Marthe a pris conscience que son premier métier de sage-femme — transmis dans sa famille maternelle — garde toute sa faveur.

Elle a entendu dire que ses doigts, devenus crochus à force d’être plongés dans l’eau et durcis par l’arthrose, savent saisir le corps du nouveau-né pour l’arracher à la mère. Marthe ne sait pas si cela est vrai. Mais en la regardant faire, elle ne peut s’empêcher d’y croire.

Sans l’avoir voulu, l’image de son propre accouchement lui revient. Dans ces postures fermes, presque rudes, elle croit reconnaître quelque chose d’implacable, d’immortel.

Pendant que la blanchisseuse remet en place le tisonnier, Marthe gamberge. Elle se surprend à détailler ces rides profondes qui plissent davantage son visage, presque avec une forme de dégoût qu’elle ne réprime pas. Sous la lumière blafarde de la cuisine, la tache de naissance qui colonise la base de la joue gauche et disparaît sous le col de sa tunique vire au brun foncé. Ailleurs, la pâleur presque livide de sa peau l’associe à son métier.

Au fond, tout, dans son apparence, résiste aux modes. La coiffe du pays rouzig, qu’elle ne quitte jamais, suffit à marquer cette distance. Marthe devine sans peine ce que Constance pense de celles qui cèdent aux coiffures nouvelles — Mademoiselle Malléjac en tête — accusées de céder à des coupes grotesques.

Marthe doit l’appréhender avant qu’elle ne regagne la buanderie. Avant tout, il faut prévoir une assiette creuse pour Jean Le Bot. Il aura certainement besoin de l’aide de François pour découper le sanglier. Mademoiselle Malléjac s’apprête à sortir pour fumer une énième cigarette. Calvès semble avoir deviné la manœuvre. Alors qu’elle se dirige dans sa direction, la cuisinière l’arrête:

— Constance ? Tu auras une cigarette à m’offrir ?

Entre-temps, les hommes rassemblent les couverts au centre de la table puis se ruent à leur tour vers la sortie. Coatmelen et Jaouen n’arrivent pas à se mettre d’accord à propos de la herse.

— François ? Jean-Marie va bientôt arriver. Tu fais bouillir de l’eau pour commencer la vaisselle ? S’il te plaît. Après son repas, je suppose qu’il te demandera de le rejoindre pour le sanglier. C’est compris, François ? interpelle la cuisinière.

Avant que Marthe ne rejoigne Constance sur le banc mis à la disposition du personnel, celle-ci a déjà allumé sa cigarette. Elle lui tend le paquet et la boîte d’allumettes. Marthe y voit une concession rare. Peut-être a-t-elle saisi que ce moment est idéal pour dire ce qui pèse et qui attend. Cette pause suffira à l’entendre. Elle ne lui concédera pas une minute supplémentaire. Sinon, elle parlerait. Et si elle parle…. La rancune, parfois, s’incruste et ternit indéfiniment les liens entre individus.

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