Constance Calvès se lève pour ranimer la braise qui soupire sous la marmite. Bientôt, une fumée âcre s’en échappe et se répand dans la pièce. Marthe suit son va-et-vient sans en avoir l’air.
À la
différence de son linge, lisse et immaculé, Constance porte sur elle les
marques d’une vie vouée au travail. Sa silhouette se détache, solide et usée.
Marthe la regarde se tenir ainsi, légèrement courbée à cause des nécessités,
comme empaquetée dans sa tenue autant que dans ses habitudes. Cela ne fait que
confirmer ce qu’elle ressent depuis toujours: une forme d’inaccessibilité,
presque un verrou intérieur.
Un
signe suffit à la convaincre. Si Constance sert avec droiture, depuis plus de
vingt ans, la communauté religieuse de l’Institut, Marthe a pris conscience que
son premier métier de sage-femme — transmis dans sa famille maternelle — garde
toute sa faveur.
Elle
a entendu dire que ses doigts, devenus crochus à force d’être plongés dans
l’eau et durcis par l’arthrose, savent saisir le corps du nouveau-né pour
l’arracher à la mère. Marthe ne sait pas si cela est vrai. Mais en la regardant
faire, elle ne peut s’empêcher d’y croire.
Sans
l’avoir voulu, l’image de son propre accouchement lui revient. Dans ces postures
fermes, presque rudes, elle croit reconnaître quelque chose d’implacable,
d’immortel.
Pendant
que la blanchisseuse remet en place le tisonnier, Marthe gamberge. Elle se surprend
à détailler ces rides profondes qui plissent davantage son visage, presque avec
une forme de dégoût qu’elle ne réprime pas. Sous la lumière blafarde de la
cuisine, la tache de naissance qui colonise la base de la joue gauche et
disparaît sous le col de sa tunique vire au brun foncé. Ailleurs, la pâleur
presque livide de sa peau l’associe à son métier.
Au
fond, tout, dans son apparence, résiste aux modes. La coiffe du pays rouzig,
qu’elle ne quitte jamais, suffit à marquer cette distance. Marthe devine sans
peine ce que Constance pense de celles qui cèdent aux coiffures nouvelles — Mademoiselle
Malléjac en tête — accusées de céder à des coupes grotesques.
Marthe
doit l’appréhender avant qu’elle ne regagne la buanderie. Avant tout, il faut
prévoir une assiette creuse pour Jean Le Bot. Il aura certainement besoin de
l’aide de François pour découper le sanglier. Mademoiselle Malléjac s’apprête à
sortir pour fumer une énième cigarette. Calvès semble avoir deviné la manœuvre.
Alors qu’elle se dirige dans sa direction, la cuisinière l’arrête:
—
Constance ? Tu auras une cigarette à m’offrir ?
Entre-temps,
les hommes rassemblent les couverts au centre de la table puis se ruent à leur
tour vers la sortie. Coatmelen et Jaouen n’arrivent pas à se mettre d’accord à
propos de la herse.
—
François ? Jean-Marie va bientôt arriver. Tu fais bouillir de l’eau pour
commencer la vaisselle ? S’il te plaît. Après son repas, je suppose qu’il te
demandera de le rejoindre pour le sanglier. C’est compris, François ? interpelle
la cuisinière.
Avant
que Marthe ne rejoigne Constance sur le banc mis à la disposition du personnel,
celle-ci a déjà allumé sa cigarette. Elle lui tend le paquet et la boîte
d’allumettes. Marthe y voit une concession rare. Peut-être a-t-elle saisi que
ce moment est idéal pour dire ce qui pèse et qui attend. Cette pause suffira à
l’entendre. Elle ne lui concédera pas une minute supplémentaire. Sinon, elle
parlerait. Et si elle parle…. La rancune, parfois, s’incruste et ternit
indéfiniment les liens entre individus.


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