Qui êtes-vous ?

Ma photo
La vie file, ne s'accroche à rien et surtout pas à l'avenir

samedi 17 janvier 2026

Affaire Durand. Le cas Lallemant ou la logique d'État

Extrait

Curieusement, Lallemant ressentait chez les onze autres jurés, un supplément d’agitation, ou plus exactement d’inconfort. En effet, ils n’étaient pas sans ignorer la pression qui pèserait sur eux, lors de la décision finale à adopter. Parmi cette surreprésentation de notables et de rentiers, où se perdaient quelques ouvriers, Lallemant faisait figure d’exception : il était le seul représentant de la fonction publique, ou tout du moins assimilée. Ce siège unique lui accordait un poids central par rapport aux autres jurés. Agé de plus de 50 ans, fort d’une expérience solide auprès d’une population aliénée, d’apparence stricte dans des costumes sobres, Lallemant s’attribuait une place singulière : on l’écoutait. Il n’avait pas besoin de convaincre longuement, et son influence ne passait pas par un discours flamboyant mais plutôt par une ou deux phrases dites calmement, sur un ton posé, proposant une reformulation « raisonnable » du problème. On aurait pu l’entendre défendre, dans le confinement de leur salle, que : « Nous ne sommes pas ici pour juger des idées, mais des conséquences », ou encore : « L’homme n’est peut-être pas violent, mais ce qu’il incarne l’est. » Lallemant ne se vit jamais comme violent. Et c’était précisément ce qui le rendait pertinent. Il pouvait présenter Durand non comme un assassin, mais comme un homme dangereux par son influence, un catalyseur, un facteur de désordre. C’était une rhétorique basée sur la prévention, et non sur la vengeance.

 

Jules Durand, avant le procès, puis pendant son isolement à l'asile

Dans cette ambiance tendue qui ne déstabilisait nullement Lallemant, ce qui le frappait, après une série d’observations pointues, était l’attitude du prévenu. Dès le début du procès, Jules Durand fit preuve d’une grande maîtrise de soi, malgré l’intimidation du président, du public et d’un séjour en prison qui commençait à durer. Son comportement digne et silencieux pouvait probablement amadouer certains jurés et observateurs : il montrait qu’il était un homme ordinaire face à l’accusation, renforçant l’idée qu’il n’était pas un criminel de sang. Ce qui aurait pu rendre crédible le récit de Jules Durand résidait dans son abstinence vis-à-vis de l’alcool. On pouvait donc supposer qu’il maîtrisait à la fois ses réactions et ses propos, ce qui le distinguait d’une population réputée bruyante et querelleuse en raison d’abus de consommation. Derrière de légers hochements de tête, à peine visibles, et une écoute sans émotion apparente, fixant les témoins qui s’exprimaient difficilement, légèrement penché en avant, il ne répondit pas une seule fois aux provocations. Cependant, le système judiciaire et social ne laissait aucune place à la compréhension émotionnelle : la loi et le contexte politique primaient sur la posture de l’accusé. Lallemant, quant à lui, ne se laisserait pas duper par une telle attitude figée, il pouvait s’agir d’un subterfuge de la part de Jules Durand.

Intégralité de la nouvelle littéraire dans le journal "Libertaire"


Pour en savoir plus sur Jules Durand : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Durand


dimanche 11 janvier 2026

Agriculture. Des élus léonards bafouent le principe de neutralité

Le vendredi 09 janvier 2026, les producteurs des syndicats de la Fdsea du Finistère et des Jeunes Agriculteurs, à leur appel, invitaient les élus du canton de Saint-Pol-de-Léon à se joindre à eux pour  afficher leur soutien aux protestations contre l'accord de libre-échange du "Mercosur"*. Plusieurs élu.es, dont le maire de Saint-Pol-de-Léon, Stéphane Cloarec, acceptèrent de se joindre aux manifestants pour une mobilisation spontanée sur la place de la mairie. Ce qui choque dans cette initiative contestataire, ce n'est pas tant la présence de personnes physiques qui soutiennent un mouvement de colère, mais davantage le fait que ces élus bafouent plusieurs règles républicaines et dévoilent un certain nombre d'hypocrisies.

Dans les faits. 

Même symbolique, le geste est fort, symptomatique d'un besoin irraisonné de trouver un responsable, surtout si il est lointain. En effet, il est décidé, au moment du rassemblement, avec l'aval du maire de la commune, arborant l'écharpe tricolore, de retirer le drapeau européen d'un mât municipal. Il est alors remplacé par un fanion reconnaissable d'un syndicat agricole. La mise en avant de leur drapeau sur un mât dans un lieu public, confié à la mairie, dépasse la liberté syndicale : elle donne une impression de légitimation officielle.

Ensuite, quand un maire porte l’écharpe tricolore, il n’agit plus comme une personne privée : il représente et engage la collectivité municipale pour des actes officiels (cérémonies, communication institutionnelle, décisions administratives). Par conséquent, le symbole de l’écharpe associe l’autorité publique aux actes posés dans ce contexte.

Combien de bénéficiaires des subventions de la PAC sur cette photo ?
Le maire de Saint-Pol-de-Léon, S. Cloarec, avec un fanion des JA

De plus, en droit administratif français, le principe de neutralité s’applique au personnel, aux services publics et aux bâtiments publicsles édifices publics ne doivent pas afficher de signes exprimant une opinion politique, philosophique ou idéologique, car cela reviendrait à utiliser l’institution pour diffuser un message partisan. Cela signifie que : un bâtiment public (comme une mairie) ne peut servir de support à un message politique ou idéologique déployé depuis ses façades ou ses mâts, même si l’élu prétend agir « par solidarité ». Concrètement, cet acte de pavoisement n'est pas conforme aux principes de neutralité du service public. 

Quelles seront les sanctions ? Aucunes. Surtout si un large public adhère à ce type d'irrégularité, que l'opposition paraît atone et la presse locale complaisante. De leur côté, les autorités préfectorales, comme à leur habitude, n'agissent pas dans un contexte de crise agricole, surtout quand il s'agit d'actions de la Fdsea-JA. Pourtant des sanctions existent : même une mise en demeure est un rappel à la loi qui s'impose. Souvenons-nous dans un autre cas de figure que les autorités publiques étaient plus promptes à s'opposer à un tel affichage dans une autre circonstance : il avait été signifié et ordonné à certaines municipalités, qui décidèrent de hisser le drapeau palestinien, en soutien à la population de Gaza, de le retirer sur le champ. Encore une fois, en fonction des événements, le principe infondé du "deux poids, deux mesures" s'applique.

Sur le fond.

La position des élu.es de la communauté de communes du Haut-Léon en dit plus long sur l'état de santé de la république française et sur l'incohérence des postures : ce ne sont ni plus ni moins que des brêches qui apparaissent dans le contrat civique qui lie une personne dans sa fonction d'élu et un État que l'on nous rabâche de droits. À vrai dire, ces actions d'incivilité, menées par les garants des missions publiques, peuvent donner accès à d'autres positionnements plus extrêmes.

Dans un autre domaine comment des élu.es peuvent-ils expliquer à la fois leur désaccord avec des politiques européennes, tout en bénéficiant des financements en lien avec la Politique agricole commune ?  Quand une collectivité affiche un symbole syndical, retire un drapeau européen, tout en bénéficiant massivement des fonds européens*, elle envoie ce message : « L’Europe est bonne quand elle paie, illégitime quand elle décide. » Ce n’est plus une critique politique normale : c’est une utilisation sélective de la République et de l’Europe. Cette critique ne fait qu'aller dans le sens de ceux qui prônent la désunion avec l'Europe, autrement dit, une aberration.

* Les désaccords sont défendables surtout dans le cas de la réciprocité. Mais là encore, on a affaire à une autre hyprocrisie. Des échanges existent déjà avec l'Amérique du sud, notamment avec l'importation de tourteaux de soja OGM, intégrés dans l'alimentation du bétail

* Première ligne du tableau des bénéficiaires de mesures dans le cadre de la PAC à Saint-Pol-de-Léon (période de paiement octobre 2023 - octobre 2024) : la communauté de communes "Haut-Léon Communauté" avec 28 700 euros alloués


jeudi 8 janvier 2026

Centenaire de la mort de Jules Durand

 Repartage. Publié le 01 janvier 2026 sur le site Le Libertaire

Le Libertaire du Vendredi 26 février 1926

SEIZE ANS APRÈS – DURAND EST MORT

Il y a un peu plus de quinze ans, il y eut une « affaire Durand ».

En septembre 1910, il y avait la grève des charbonniers du Havre ; Jules Durand était le secrétaire du syndicat.

Un ouvrier, Dongé, après avoir voté la grève, avait fait le jaune*. Le 9 septembre 1910, Dongé, argent et revolver en poche, parcourait les cabarets des quais. L’ivrogne fut provocant. Il y eut une rixe et il fut tué.

Non seulement les grévistes provoqués furent arrêtés, mais tout le Bureau syndical fut emprisonné et accusé de meurtre pour "complicité morale".

Les grosses firmes de charbon et de navigation firent une abominable campagne de presse. La police et la magistrature furent à la dévotion d’un patronat peureux et méchant. Des faux témoins furent soudoyés pour affirmer que la mort de Dongé avait été votée en réunion syndicale sur la proposition de Durand, le secrétaire.

Quelque temps après, Jules Durand était condamné à mort par la Cour d’assises siégeant à Rouen, malgré, les efforts de son avocat, Paul Meunier, malgré la solidarité de la C. G. T. et des organisations syndicales du Havre et d’ailleurs.

Le lendemain, la grève générale éclatait en matière de protestation. Le port du Havre fut immobilisé 24 heures. De partout, la classe ouvrière faisait entendre sa réprobation contre un verdict aussi monstrueux.

La peine de mort fut commuée en vingt ans de travaux forcés.

La C. G. T. ne s’arrêta pas là. Les témoins soudoyés se rétractèrent. Devant ce « fait nouveau », une grande agitation fut faite pour obtenir la révision du procès. La Bataille Syndicaliste, alors quotidienne, aidée par quelques rares journaux, prouva l’innocence de Jules Durand. Le malheureux syndicaliste fut enfin reconnu innocent, mais trop tard. La condamnation odieuse et la prison l’avaient rendu fou.

Agé de 29 ans, il quitta la geôle pour un asile d’aliénés, celui des Quatre-Marcs, près de Rouen.

Sa vieille mère devint pour ainsi dire folle de chagrin. Le père de Durand, qui travaillait depuis 22 ans dans une maison d’affrètement, fut congédié.

Pendant plus de quinze ans, le pauvre Jules Durand fut le triste pensionnaire d’un asile de fous. Il fut poursuivi et frappé parce que syndicaliste : il a souffert et il est mort parce que syndicaliste.

Jules Durand est mort le samedi 20 février, à l’âge de 46 ans. Ses obsèques ont eu lieu au Havre, au milieu d’une grande affluence. Le chômage était fort important.

La vieille mère de Durand était venue rendre un dernier hommage à son enfant.

Les organisations ouvrières étaient toutes représentées. Il y eut l’unité de la douleur et du souvenir devant la tombe du syndicaliste Durand, victime de la société capitaliste.

Benoit Broutchoux

(Deux erreurs sont écrites par Broutchoux : C’est René Coty qui était l’avocat de Jules Durand et non Paul Meunier. Le 31 décembre 1910, sur intervention du Président de la République : commutation de la peine de mort en 7 années de réclusion et non 20 ans).

mardi 6 janvier 2026

"Les naufragés de Kermi". Extrait. Le pique-nique

Publié en janvier 2025. Corrigé et mis à jour un an plus tard.

L’été 1958 étincelait avec force, permettant à la lumière de ruisseler sans entrave. Au-dessus de la bande côtière, le bleu avait kidnappé le ciel depuis plusieurs jours, reléguant la masse nuageuse aux contours des Monts d’Arrée qui calfeutraient leurs crêtes d’une étoupe grossière. À l’aurore, il badigeonnait de sa couleur des heures consacrées à l’expectative. Même les oiseaux désertaient l’azur pour ne pas déchirer dans leur vol cette plénitude que la joie des enfants amplifiait. Cette immobilité heureuse gagnait les enfants.

Marc-Jean Derrien, communiant. 1960

La chaleur se logeait lentement dans les corps, au fur et à mesure que le soleil parsemait la terre et la mer de son abondance fertile. Les jeunes papillonnaient dehors, jupes courtes, shorts et chemises légères, dès l’aube éteinte comme s’il fallait amasser le plus possible de satisfaction, surtout ne rien louper, parvenir à tout ce qui attendait, à vouloir ravir une multitude d’excitations. Sur la Plaine, les chiens bataillaient contre les enfants, jappaient sans succès pour conserver leur royaume, pendant que les volatiles slalomaient entre leurs jambes pour échapper à la vélocité des tirs de ballon. Tout ceci convenait à Marc jusqu’à l’appel de sa grand-mère. « Marco ! Ohe ! Marcooo ! Criait-t-elle, insistant bien sur un « r » qu’elle enroulait sous sa langue alors que le « k » remplaçait le « c », achevant ce prénom dans un « o » lesté. Ce n’était pas qu’une question de prononciation. C’était pour cela, ce « o », une particule qu’il trimballait de façon à renforcer son côté latin et effacer toute allusion éventuelle à son origine germanique. Marc, navré, larguait les autres enfants, et se ruait vers le n° 30. Elle reconnaissait sans le dire, ne dévoilant aucun encouragement, que Molly et son fils faisaient du bon boulot avec leurs ouailles et surtout avec Marc. « Oui mémé ? Qu’est-ce qu’y a ? » Marie Goasdu aimait ce garçon. Toujours premier de sa classe, obéissant à sa grand-mère avec ça, et puis il était beau. Déjà à presque 10 ans il arborait un bel air italien, avec ses cheveux sombres, renforcé par une masculinité affirmée et ténébreuse. Son menton, cacheté d’une fossette naissante, lui octroyait un attribut gracieux, une marque divine lésant les autres garçons de son âge puisque l’on prétendait que c’était Dieu, lui-même, qui y avait posé son index de façon à désigner ceux qui le seconderaient pour propager la bonté des hommes.

L’affection n’excluait jamais l’utilité. « Tu vas m’aider à étendre les toiles pour le pique-nique à midi. Va chercher ton cousin pour les récupérer au grenier ! Ajoutait-t-elle, assise dans la maison près de la fenêtre ouverte, son poste d’observation.

-          On fait pique-nique ce midi ? Ouais ! Chouette !

-     Et pense à prévenir ta mère et tes frères et sœurs. Ah oui ! Rhoo ! Ferme ta gueule, Pinard ! Le chien, affalé sous la table, sentait le besoin de rivaliser avec celle qui aboyait, demande-lui si je peux t’envoyer faire des courses avec René.

-         Oui Mémé. »

L’été pouvait bien s’étendre à perte de vue, certaines injonctions ne souffraient aucun retard. Marc se braquait dans l’autre sens, dévalait la pente, démantibulé comme une marionnette, puis freinait au dernier moment pour ne pas s’écraser sur la route. Le messager accomplit sa mission avec le sérieux qu’exigeaient les ordres de la maison.

Au cours des années 50, les départs pour les vacances d’été dans des campings du littoral se généralisaient, sauvages ou pas. Les automobiles plus spacieuses permettaient aux familles de voyager sur de plus longues distances. À Kermi, à défaut d’argent et de voiture, Marie Goasdu avait eu l’ingénieuse idée de planter sur les fils à linge, de gros sacs en jute qu’elle avait cousus entre eux et d’ordinaire utilisés pour stocker dans le grenier les pommes de terre. Ainsi, se montait un campement provisoire au milieu des champs d’artichauts, pour la plus grande joie des enfants. Marc et René, revenus de l’épicerie, n’étaient pas au bout de leur peine. « Bon, maintenant vous allez acheter du lait chez les Guillou. Tiens, Marco, prends les sous et va chercher le pot à lait. Et vérifiez bien que la mère Guillou ne mette pas trop de mousse, hein ! Quelle voleuse celle-là aussi ! Et ne tardez pas trop sur la route. » La ferme des Guillou se situait à l’arrière de Kermi, au-delà d’un talus qui balisait la route de Santec. Pour avoir du lait frais, on devait passer après la traite du matin et glisser quelques pièces dans la vilaine main de la maritorne surnommée « Mique ». Affichant un air rogue et bourru, elle les inspectait minutieusement avant de les fourrer dans la poche de sa blouse. À chaque fois, c’était la même scène, les mêmes manières grotesques. On sentait, et même s’ils la remerciaient, qu’elle n’appréciait pas vraiment ces fripons de Kermi en les accueillant avec réticence, toutefois un sou restait un sou. En guise de butin illicite, c’était souvent que les garçons s’autorisaient une halte à l’abri du talus et lampaient ce liquide soyeux et encore tiède. En cas de suspicion sur la quantité vendue, Marie Goasdu n’aurait qu’à râler après cette pingre. Mais avant de déposer le pot chez Marie Goasdu, il ne fallait surtout pas oublier d’effacer la minuscule moustache opalescente au-dessus de la bouche. 


Texte inspiré de faits réels

Affaire Durand. Le cas Lallemant ou la logique d'État

Extrait Curieusement, Lallemant ressentait chez les onze autres jurés, un supplément d’agitation, ou plus exactement d’inconfort. En effet, ...