Qui êtes-vous ?

Ma photo
La vie file, ne s'accroche à rien et surtout pas à l'avenir

mercredi 31 décembre 2025

À Plougastel, les socialistes ont soutenu des perdants

Article initialement publié en décembre 2019, mis à jour en décembre 2025

Un vote ? L'anarchie
Pour commencer cette année électorale, je republie l'article qui a attiré le plus de lecteurs avec 2300 vues - à 40 vues près, j'aurais préféré cette publication : "Dispute entre la louve et le bélier" https://dderrien.blogspot.com/.../dispute-entre-la-louve...
Si j'ai corrigé quelques coquilles, je ne change rien sur le fond, qui me donne raison. L'enjeu ? Dénoncer la place exécrable des socialistes dans la vie politique locale et le chaos qu'ils créent, toujours d'actualité. 💣
Depuis la publication de cet article, deux des principaux protagonistes ont disparu de la scène politique de la commune alors qu'ils étaient élus municipaux : certains ont des difficultés avec l'échec et ne font que perturber la vie locale. 🧹🚽
Pour les prochaines élections municipales, les socialistes, réorganisés autour de Marlène Le Meur, prétendent jouer les premiers rôles🔍. Je souhaite une issue favorable en 2026 à l'élue socialiste, non pas en termes politiques, mais, dans sa vie personnelle. 🍀

Elections départementales de 2015. Proclamation des résultats à Plougastel. Je suis présent à l'Avel vor assis auprès de sympathisants socialistes. Ils ont la mine plutôt ravie car Stéphane Péron, habitant de Plougastel et suppléant de la candidate PS, Nathalie Sarabezolles, vient d'être élu au conseil départemental. Sur scène, le maire Dominique Cap se contente de jouer l'animateur de la soirée, préférant ce rôle à celui de perdant qu'il a confié à son adjoint aux travaux, les jeux électoraux étant acquis d'avance sur un secteur traditionnellement à gauche. Stéphane Péron, à ses côtés, se contente d'une brève allocution courtoise. 
Une élection entraînant une autre, les élections municipales de 2020 sont déjà dans toutes les têtes, y compris certainement dans la mienne et dans celle de Stéphane Péron. Mais rien ne presse. Stéphane Péron, à cause de son nouveau mandat, qu'on le veuille ou non, devient incontournable sur la scène politique locale. Je ne tarde pas à solliciter un entretien pour évoquer l'environnement, un entretien que j'obtiens assez aisément. 
L'homme, fraîchement élu, me reçoit dans sa permanence à la sous-préfecture de Brest. Je ne le connais pas. Je n'ai jamais entendu parler de lui. J'apprends lors des premiers échanges qu'il est bénévole au cinéma "L'image" et surtout qu'il a été séduit par les idées de Richard Ferrand, encore socialiste à cette époque, mais qui opère un rapprochement vers le libéralisme d'une "gauche décomplexée" que commence à représenter un autre inconnu, Emmanuel Macron. Évidement je ne manque pas de lui faire part de ma plus grande opposition à ce nouveau modèle politique. En même temps, Stéphane Péron m'assure qu'il garde toute sa liberté d'agir, n'étant finalement que sympathisant socialiste. J'ai quand même le droit à une leçon politique quand il m'explique que pour gagner face à l'adversaire il faut rassembler le plus grand nombre d'électeurs, chose que des personnes comme moi sont incapables de faire. Certes. Je lui réponds par un dessin : "Tu vois, ce cercle c'est toi. En face tu as un autre grand cercle. Sauf que le tien n'est pas encore assez grand. Pour gagner tu dois être capable de regrouper tous les petits cercles qui se trouvent autour du tien". Ma démonstration terminée, nous nous quittons amicalement; Stéphane Péron n'a rien d'un homme antipathique. 
Nous sommes en 2015. L'année suivante, les positions se précisent. Les premiers contacts sont pris. Dans les couloirs, je suppose que les rencontres se multiplient, sachant que les premiers protagonistes se croisent régulièrement au conseil départemental. Car un autre plougastell fait partie du premier cercle qui entoure Nathalie Sarabezolles au conseil départemental. Il s'agit de David Moan, conseiller auprès de la présidente socialiste. Et c'est tout naturellement que Stéphane Péron et David Moan, côte à côte, sont à l'initiative des premières réunions, axées sur la création d'un collectif de personnes dans le but de réfléchir ensemble à la bonne gestion de la commune. 
Bienveillance. Le mot est prononcé à plusieurs reprises et semble être un leitmotiv commun à l'ensemble des participants de la réunion à laquelle je me présente. Bienveillance, en l'absence de l'ancien maire de gauche, André Le Gac, qui n'a semble-t-il pas été convié, ou peut-être même a été volontairement écarté. Ça sonne un peu creux quand même ce mot "bienveillance", mais on verra plus tard. 
Avec une véritable volonté de ma part de m'investir dans ce collectif qui s'appelle alors "Ensemble à gauche", je participe aux premières réunions, j'adhère même à l'association qui vient d'être créée. L'ambiance est plutôt studieuse, voire amicale lors de rencontres conviviales. Elle se veut bienveillante, complétée par des sourires de circonstance ou de façade, comme on veut. Tout va relativement bien. On s'accommode des uns et des autres puisque nous sommes dans la bienveillance !
Sauf que l'élection d'Emmanuel Macron à la présidence en 2017, rebat les cartes de l'échiquier politique français et met au premier plan l'un des plus proches conseillers de Macron, qui n'est rien d'autre que Richard Ferrand, devenu le député d'En Marche, avec la bénédiction des adhérents socialistes de sa circonscription. De mon côté j'ai déjà pris mes distances à la fois avec l'association "Ensemble à gauche" et le premier intéressé Stéphane Péron. L'emprise de Richard Ferrand sur celui qui pouvait mener une liste de gauche à Plougastel, et que beaucoup dans le groupe voyait comme tel, a fait son effet. Leur promiscuité est visible et publique. Ce qui ne l'empêche pas d'être encore actif au sein du collectif dont il est à l'origine. D'où mon choix délibéré de ne plus participer aux activités d'"Ensemble à gauche". Je ne peux cautionner une prise de position éloignée des valeurs que je crois être de gauche (en écrivant ce dernier mot, je sens que moi aussi je m'en éloigne, continuant ma mue vers l'Anarchie. Après tout, et d'après moi, s'il y a bien quelque chose qui est ni de gauche ni de droite, c'est bien l'Anarchie. En tout cas si être de gauche aujourd'hui c'est être un socialiste recyclé, un bobo-écolo, un restachoù coco ou un mélechoniste souverainiste, je préfère m'en éloigner) et surtout, je crois, prendre mes distances avec un type comme Richard Ferrand qui, en rien, présente des signes de bienveillance !
Deux ans passent pour moi comme pour les autres. J'apprends que Stéphane Péron n'est plus dans le groupe de départ et qu'il a rejoint LREM  (au passage, il perd sa délégation au conseil départemental), que l'association s'est rebaptisée "Ensemble pour Plougastel" avec comme vice-président David Moan. Un vrai jeu de chaises musicales. Et à lire les commentaires des adhérents d'"Ensemble pour Plougastel", le voeu de bienveillance à l'encontre de Stéphane Péron a fini dans les toilettes sèches. Il rejoint de ce fait, celui qu'ils avaient oublié dans leur bienveillance, André Le Gac (je pense d'ailleurs que je nage dorénavant dans le même jus).
Dans leur grande vision éclairée, les socialistes ont fait naître en leur sein, un virus libéral qui s'appelle la "macronite aïgue". Ils en sont les premières victimes car les premiers exposés. Notre commune n'a pas échappé à la propagation de ce virus. Les socialistes qui se sont recyclés dans la "transition écologique" ont fait de même sur Plougastel. Ils ont enfanté un macroniste. Vous pensez bien que David Moan, désigné comme tête de liste, se gardera de reconnaître cette paternité gênante. Avec ses comparses communistes, ils préfèrent jeter le bébé avec l'eau du bain. Quant à Stéphane Péron, il se présente également, mais sur une autre liste. Il a oublié mes petits cercles, attiré par un cercle moins vertueux.
Maintenant, ils ne pourront pas accuser Dominique Cap d'avoir manigancé quoique ce soit dans ce scénario grotesque. Ce qui changera un peu. D'ailleurs c'est peut-être le maire sortant, malheureusement, qui en tirera une nouvelle fois tous les bénéfices, aux prochaines élections municipales.  

lundi 29 décembre 2025

Crise agricole de 1962 - Affrontements - Extrait de "Les naufragés de Kermi"

Job Moal, en 1962, était un expéditeur âgé de 57 ans, installé au bourg de Plouénan depuis une quinzaine d’années. Il dirigeait une entreprise de taille moyenne, spécialisée dans le négoce de légumes dans le Léon. Son envergure était bien sûr loin d’atteindre celle des principaux expéditeurs installés à Saint-Pol-de-Léon. Néanmoins, en plus de son magasin de Plouénan, il disposait d’une dizaine de dépôts dans les parties ouest et centrale de la zone légumière. Pour ce qui concerne le négoce de choux-fleurs, il s’était spécialisé dans le commerce des têtes de petit calibre appelées « moudets » qui se vendaient principalement en Grande Bretagne. Il expédiait aussi, mais en quantité beaucoup plus modeste, vers Paris, Lyon et Saint-Étienne, ainsi que vers des pays voisins (Allemagne, Hollande et Belgique). Job Moal fut l’un des rares négociants à avoir refusé l’accord du 22 novembre 1961. De ce fait, il était interdit d’achat au cadran. Mais depuis la signature de cet accord, les apports des producteurs indépendants lui suffisaient néanmoins pour faire fonctionner normalement son entreprise. En effet, ses fournisseurs provenaient de longue date des rangs des petits producteurs qui disposaient de faibles surfaces de culture. Ces derniers avaient dans leur quasi-totalité, dès la formation du groupe des indépendants, adhéré à ses thèses et s’y étaient affiliés, persuadés qu’ainsi ils contribuaient efficacement à défendre leurs faibles revenus voire leur existence en tant qu’agriculteurs. C’est pourquoi la création du marché au cadran n’avait que très faiblement fait varier le volume de marchandises livrées chaque jour dans les magasins de son entreprise agricole.

Défilé d'agriculteurs. Saint-Pol-de-Léon, 1962*

Pendant qu’à Paris les négociations entre la Sica et le Ministre de l’agriculture s’enlisaient, du fait que le gouvernement refusait de céder à la pression de la rue et aux menaces des agriculteurs, Job Moal, accompagné de cinq employés, dont son contremaître, s’en allaient rapidement sur la route. Deux chauffeurs conduisaient des camions transportant des cageots d’artichauts vers Saint-Pol-de-Léon. La première partie du trajet se fit sans encombre. A l’entrée de la commune voisine, il faudrait être davantage prudent et attentif. Malgré la présence renforcée de la gendarmerie, le point critique demeurait la gare, là où Job Moal avait l’intention de charrier sa marchandise dans des wagons. Dès le passage à niveau, ils furent stoppés par un capitaine de gendarmerie, entouré de son peloton, qui demanda à voir leur carte d’identité, ainsi que le contenu des camions. Encore 100 mètres à parcourir et l’affaire serait entendue. Le capitaine, au volant d’un 4/4, ouvrit ensuite la voie, accompagnant le convoi dans le but de s’assurer auprès des agents de la SNCF de l’authenticité du bon d’ordre pour le chargement. En face de la station, le terre-plein, ayant été dégagé le matin par les forces de l’ordre, facilita le stationnement près des wagons. Le transbordement s’effectuait dans une tension extrême. Des signes évidents de fébrilité accompagnaient les gestes si ordinaires habituellement.

Alors que leur opération à la gare avait été organisée dans la plus grande discrétion et se réalisait jusqu’alors avec succès, suite au signalement d’Ifig Droch, ordre fut donné aux producteurs de la Sica, rassemblés dans la salle de vente, de se diriger vers la gare. Soudain, un millier d’entre eux déboula avec leurs véhicules et prit par surprise la centaine des membres des forces de l’ordre présents, à qui l’on avait précisé que ce chargement n’avait pas été officiellement planifié et pouvait s’opérer sans assistance ni surveillance de leur part. Les échauffourées furent inévitables entre la horde d’agriculteurs et la poignée d’emballeurs, remontée précipitamment à l’arrière des véhicules. Même à cette hauteur, ils ne tirèrent aucun avantage à jeter des artichauts contre leurs agresseurs. Job Moal, se voyant directement menacé, décrocha la chaîne d’une ridelle éployée comme arme de défense. En bas des camions, les assaillants se massaient trop nombreux, vociféraient contre les provocateurs, s’excitant entre eux. Ils attrapèrent le négociant, le plaquèrent au sol et le tabassèrent violemment. Fort heureusement, les billes de lacrymogène balancées par les CRS éventrèrent les rangs des producteurs, dissipant le pire.

Ils purent ainsi se faufiler jusqu’aux camions et extirper, sous les invectives, les plouénanais pris à partie. Du sang jaillissait de la tête de Job Moal. Des chemises furent déchiquetées, des pantalons éventrés. Les yeux des emballeurs souffraient de la brûlure de la lacrymo, impossible dans ces conditions de distinguer quoi que ce soit. On devait d’urgence trouver un point de repli pour Job Moal, lui prodiguer les premiers soins, en plus de confiner les ouvriers dans un endroit sécurisé. On repéra le café de Suzette Riou, placé à 100 mètres, en ligne droite par rapport à la gare. Une haie de soldats, commandée par le même capitaine, accompagna les victimes de l’agression. Dans un cahot invraisemblable, les gaz avaient eu raison de la colère paysanne qui s’enfuait désormais dans les colonnes de fumées. L’affolement et l’incompréhension de Suzette Riou furent intenses quand elle vit débarquer dans son café, une masse informe d’uniforme semblant camoufler des individus. On s’écarta à leur passage. Aussitôt il lui fut ordonné de dégager des chaises autour des tables de manière à allonger Job Moal et d’exiger le départ express de ses clients plaqués à l’intérieur contre la devanture, ne voulant rien louper des escarmouches. Encore sidérée, elle parvint tout de même à s’exécuter. Elle ferma le café tel que le capitaine le lui avait signifié. Parmi les clients qu’elle avait renvoyés du bar, se trouvaient Jean Seité et Maurice Pleyber, deux emballeurs qui travaillaient chez Jobic Sévère.

* Extrait du documentaire muet de Roger Laouénan "Manifestations d'agriculteurs" - 1962 - Archive de la Cinémathèque de Bretagne

dimanche 21 décembre 2025

Résumé du manuscrit "Les naufragés de Kermi"

"Les Naufragés de Kermi" est une chronique sociale fine et documentée. Elle explore la vie quotidienne, ainsi que l’exclusion et les tensions du quartier « Creac’h Mikaël » de Saint-Pol-de-Léon, depuis sa création jusqu’aux années 1960. Les vicissitudes de la famille Derrien servent de fil conducteur.

Le récit dense mêle descriptions, dialogues et voix multiples pour montrer l’interdépendance des ouvriers de Kermi, des producteurs et des expéditeurs. Suzette Riou, gérante d’un bistrot près de la gare et des dépôts, est un témoin lucide de son époque, incarnant un contexte souvent conflictuel et secret.

À mi-chemin entre témoignage et fresque sociale, le texte restitue les dynamiques collectives, les contraintes du quartier et les revirements des élus. Sans oublier les formes de ségrégation des habitants envers ceux de Kermi. Le tout est présenté dans un style immersif proche de la littérature « blanche ».


De gauche à droite : mes grands-parents : Edelgarde et René Derrien, Jeanne (Derrien) Grall, Pierre Grall et Reine (Derrien) Gérardin une sœur à mon grand père. On devine mon arrière grand-mère Marie (Goasdu) Derrien entre Jeanne et Pierre Grall. Collection privée ( issue des archives de R. Grall). Photo prise dans les années 50. Sûrement la maison n° 30 partie du "Haut" dans le quartier de Kermi.

Extrait. "René Derrien remarque que Paul Le Rest* a retroussé ses manches. Le regard posé sur les voyeurs, en attente d’un dénouement retentissant, accentue sa crainte. Elle se cramponne dorénavant à celui qui est l’objet de leur imaginaire belliqueux. Suzette Riou* ne dit plus rien. Elle patiente, tout comme ses clients. C’est la seule à avoir épargné sa clope dans son porte-cigarette, logé dans la bouche. Elle n’allume pas. Son stoïcisme est flagrant, presque inné, à subir la banalité de sempiternelles scènes qui se meuvent dans l’affrontement des hommes balisant son bistrot ; elle se rêvait danseuse sur un plateau télé, ce sont les hommes qu’elle voyait valser dans son café. Beaucoup l’appelaient Suze du fait qu’elle était aussi amère que l’alcool qu’elle servait, sûrement parce qu’elle n’avait pas trouvé chaussure à son pied, enfin, pensait-on."

*Personnages fictifs

samedi 20 décembre 2025

Un noël au rabais. Extrait de "Les naufragés de Kermi"

Décembre 1964, un Noël au rabais

Sur un coin du buffet, un peu de sable étalé, rejeté par la mer, et quelques touffes de mousse arrachées qui defiguraient un caillou oublié. Des figurines lasses, fourbues, censées cependant incarner l’Eternel, mais furent surtout décrépites par une succession de noëls fadasses. Un miroir judicieusement calé à l’arrière simulait une multitude d’animaux arrangés dans la crèche. Il manquait un roi mage ? L’accessoire servait d’illusion. Derrière une large plaque de bois endimanchée, une fresque enfantine se parait d’une constellation d’étoiles en papier brillant, maladroitement découpées. Par dessus un sapin amaigri, bancal, dénudé de ses épines, une guirlande et quelques boules supportaient cette siccité extrême.

C’était le moment de la photo souvenir avec les enfants, positionnés au-devant de la mini crèche et du sapin mal fagoté, condamnés également à rallier des figurines immarcescibles. Invariablement, une unique photo en noir et blanc. La pellicule et son développement coûtaient cher. Pas de petits jouets, de petites économies pour des petites joies sans saveur. Le cliché, muet, dévoré par le gris, orphelin des figures parentales, épreignait toute la misère d’une soirée dédiée pourtant à la chaleur familiale. Pour cela, il suffisait de distinguer certains vêtements défraîchis, chamarrés non pas d’étoiles mais d’une variété de taches grisées, et s’attarder sur certaines menottes douteuses.  

À défaut de jouets, que l’on recevait plus tard, en dehors de l’heure bénie, au retour du père, après sa saison au sucre, une orange, laborieusement épluchée mais gobée goulûment comblant partiellement l’appel au secours de l’estomac. Des jouets ? Mais pour quoi faire ? Deux frères mécontents, car ils voulaient des patins à roulettes, dépiautèrent un petit train en bois. A partir de sa carcasse, ils essayèrent de fabriquer des patins. Peine perdue. Perdus eux aussi dans le miroir des illusions. Les Mages avaient dû déserter ce foyer-là.


mercredi 17 décembre 2025

Déterminisme, misère et responsabilité de la gauche

 "Je ne suis pas, Messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde ; la souffrance est une loi divine ; mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère.Discours à propos de la misère par Victor Hugo à l'assemblée nationale le 09 juillet 1849. Extrait.

« Un jour on nous a mis dans la rue, maman et moi. Elle disait : c’est les créanciers. Moi, je ne savais pas ce que c’était, je croyais que c’étaient des bêtes. Aujourd’hui je le sais. » — La Misère (1882)  - Louise Michel

"Avec les pauvres toujours — malgré leurs erreurs, malgré leurs fautes... malgré leurs crimes !"  Séverine (Caroline Rémy)

Force et sincérité : tels sont, indéniablement, les qualificatifs que l’on peut attribuer au discours de Victor Hugo devant ses pairs. Nul ne saurait remettre en cause son engagement envers les populations les plus démunies, d’autant plus qu’il était élu de la République au moment de cette déclaration. Pourtant, malgré le charisme du tribun, Victor Hugo, en tant que parlementaire, applaudi par les progressistes dans leur ensemble, n’a jamais réussi à empêcher le maintien de la misère — pire encore, sa banalisation.

À l’inverse des anarchistes, empêchés et écartés par l’État français dans leur tentative de faire advenir une société affranchie du déterminisme social, ils demeurent les seuls à ne concéder aucun compromis, quels que soient les domaines concernés. Dans une certaine lucidité, l’ennemi est identifié depuis longtemps et ne fait aucun doute : l’ennemi est la finance, l’ennemi est le patronat, l’ennemi est l'État quand il est corrompu ou devient une dictature. Aucune composante actuelle de la gauche ne porte aujourd’hui un tel déterminisme. On peut même avancer que l’ensemble des politiques de gauche a renoncé à « détruire la misère » du fait sûrement que trop de concessions ont été accordées aux ennemis des peuples du monde.

Quête alimentaire. La misère est-elle un apprentissage banalisé chez les jeunes ?
Va-t-elle déterminer leur position sociale ?

Dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, des occasions historiques ont été offertes pour endiguer le développement du capitalisme et, par conséquent, de son corollaire, la misère : nationalisation et transformation du statut de l’entreprise, compromis capital-travail, canalisation par la gauche des contestations de Mai 68, installations (avortées) d'organisations socialistes, le Programme commun en France, etc. À force de reculs, les catégories les plus exposées ont le plus souvent adopté une attitude d’abstention politique et de désengagement syndical, facilitant en retour les orientations vers plus de domination, servant les intérêts de ces mêmes forcesFaut-il alors aller jusqu’à soutenir que la gauche est devenue complice ? Un acteur neutralisé, ou un partenaire « mort » du système qu’elle prétendait combattre ?

Existe-t-il un déterminisme lié à la misère ? S’il n’existe aucun destin immuable, il existe néanmoins des mécanismes de production et de reproduction de la misère, d’ordre social, cumulatif et probabiliste. Parler de déterminisme de la misère revient à constater que la pauvreté tend à se reproduire : inégalités scolaires, segmentation du marché du travail, conditions matérielles dégradées, transmission intergénérationnelle, effets psychologiques et symboliques, addictions plus soutenuesLe foyer social d’origine demeure (on pourrait y ajouter le clivage rural/urbain et visible/invisible) ainsi le socle de l’« éligibilité » à un destin capable de rompre — ou non — avec les effets de ce déterminisme et de sa reproduction.

Si la place d’un individu dans la société est largement déterminée par sa catégorie professionnelle, est-il alors supportable d’avoir recours à une main-d’œuvre bon marché et d’accepter l’émergence des « travailleurs pauvres » ? Est-il acceptable que des agriculteurs, y compris lorsqu’ils disposent d’un capital en biens ou en patrimoine, perçoivent le RSA et deviennent la cible de politiques départementales de contrôle et de stigmatisation ?

Dès lors, en se résignant, par manque de moyens ou par absence d’ambition collective, au déterminisme originel, on adopte simultanément une posture de renoncement à l’émancipation sociale de tous et une forme d’obéissance à un système qui ne se maintient qu’au prix de la misère. La volonté de s’en extraire individuellement demeure forte, mais sans construction de solutions collectives, la misère est déplacée plutôt qu’éradiquée.

Faut-il, pour dénoncer la misère, la vivre soi-même et indépendamment de soi-même ? Et quels bénéfices pourrait-on en tirer, dès lors que l'on refuse un système capitaliste ? Il est toutefois une conviction qui demeure : l’état de misère n’est pas synonyme de honte. Le rationnement alimentaire et la sensation de faim ne sont que les conséquences des échecs et des défaillances de solidarité ou des protections collectives. Il peut, au contraire, contribuer à façonner des consciences tournées vers la décroissance, vers une vie sans encombrants matériels, à faible impact sur la Nature, et surtout vers l’adoption d’un autre déterminisme, cher aux anarchistes : celui de l’entraide.

lundi 8 décembre 2025

Le puritanisme nous tuera - l'anesthésie du bien-être

Lors de la Guerre civile en Espagne, les milices anarchistes ont introduit une mixité homme-femme (notamment la CNT-FAI) inédite pour l'époque. Les milicianas combattaient, portaient des armes, vivaient au front, ce qui bouleversait les normes sociales traditionnelles. Dans l'environnement révolutionnaire de 1936, il existait un discours puissant qui exaltait la liberté sexuelle, le rejet de la morale bourgeoise et l’égalité entre hommes et femmes. De là est née l’idée que les relations amoureuses et sexuelles étaient plus libres que dans le reste de la société. 

Face aux combats acharnés, à la confrontation directe avec la mort et aux ravages visibles de la guerre, les préoccupations de bien-être individuel, y compris les séances de yoga, pour ainsi dire, n’avaient évidemment pas leur place. L'égalité de genre, certes façonnée par les contraintes du conflit, a néanmoins favorisé une cohésion sociale forte et une coopération orientée vers l'effort commun. C'est dans cette unité d'individus que s'est forgée la volonté d'un destin collectif et libertaire. Presque un siècle plus tard, dans nos démocraties libérales, alors qu'une guerre de haute intensité se déroule aux confins de l'Europe, cette dynamique n'existe plus.

L'une des raisons de cet abandon tient à la quête récente du bien-être intérieur qui égratigne progressivement l'idée de collectivisme (d'où le "nous" dans le titre de l'article). Elle pousse toujours plus vers une forme de puritanisme contemporain, alors même que, paradoxalement, les multiples pollutions, délétères pour la santé publique, n'ont jamais autant envahi et empoisonné notre quotidien et notre espace de vie, sans pour autant provoquer de mobilisation massive et encore moins de contestation subversive. 

À quoi ressemble cette ambivalence ? D'un côté nous avons des pratiques alimentaires et des disciplines cosmétiques qui focalisent l'attention sur notre propre personne : hygiène bio, naturopathie, phytothérapie, aromathérapie, gemmothérapie, hydrolathérapie, alimentation vivante, véganisme, etc. De l'autre, une panoplie de matières toxiques, que l'on détecte par exemple dans l'eau ou dans le miel, et dont on ignore scientifiquement souvent les effets à long terme sur la santé et leur combinaison entre-elles (pot belge) : pesticides (glyphosate), E. Coli, métaux lourds, PFAS, TFA, dioxines, nanoparticules de plastique, perturbateurs endocriniens, monoxyde de carbone, etc. Collectivement, avons-nous réussi à réduire voire stopper la progression de tous ces polluants en modifiant ou rejetant nos modèles de fonctionnement, en réclamant une régulation plus stricte des complexes industriels qui les créent ? La réponse est évidemment, non. 

Campagne de dépistage du glyphosate par les pisseurs involontaires.
Finistère, octobre 2019. Photo Ouest-France

En revanche l’économie du bien-être constitue aujourd’hui un secteur florissant. En France comme ailleurs, elle fédère un ensemble hétérogène d’acteurs: marques d’aromathérapie, distributeurs bio, industries de compléments alimentaires, centres de pratiques corporelles, plateformes numériques de méditation. Le marché, alimenté par la quête de pureté et la recherche de protection individuelle, multiplie les offres: huiles essentielles (issues parfois du tiers-monde), stages de développement personnel, produits énergétiques, protocoles de détox, cours de yoga premium. Même les réseaux spécialisés distribuent des produits issus de chaînes logistiques globalisées, parfois éloignées de l’idéal de sobriété qu’elles revendiquent : sommes-nous devenus plus vertueux en réglant ces achats de bien-être avec un compte bancaire au Crédit Agricole ou à la BNP ? En les effectuant à la Biocoop de son secteur ? Ce contraste révèle un paradoxe central : c’est dans un monde de plus en plus pollué et anxiogène que le marché du bien-être prospère le plus.

Grâce aux travaux de la politologue américaine Wendy Brown(1), on voit bien comment les sociétés néolibérales transforment les individus en gestionnaires permanents d’eux-mêmes.  Il (le néo-libéralisme) représente les individus comme des créatures rationnelles et calculatrices, dont le degré d’autonomie morale dépend de leur capacité à « prendre soin » d’eux-mêmes - de leur aptitude à subvenir à leurs besoins et à servir leurs ambitions.(2) Dans ce modèle, le citoyen devient une “micro-entreprise” : il mesure, régule et optimise son corps, ses émotions, sa santé, sa productivité. Le bien-être s’inscrit dans ce mouvement. Il propose un cadre de gestion intérieure qui neutralise les tensions sociales et réduit la conflictualité. Le travail sur soi tient lieu de réponse au malaise collectif, au risque d’affaiblir la capacité d’engagement politique. 

Dessin de Dominique

L’enjeu n’est pas de condamner les pratiques de bien-être, qui peuvent apporter un réel soutien face au stress ou à la fatigue chronique. Le questionnement porte sur leurs effets sociaux : lorsqu’elles deviennent une alternative à la mobilisation collective, elles contribuent à un effritement du lien social et à une forme d’isolement politique. À mesure que la société encourage chacun à trouver sa propre solution — son alimentation, sa méditation, sa respiration, son rituel — le collectif se fragmente. Les pratiques apaisent, mais elles anesthésient aussi la colère, l’indignation, les revendications. Cette individualisation des réponses évite rarement un effet collatéral : la dépolitisation du problème. Le bien-être détourne parfois l’attention des transformations collectives nécessaires pour agir sur les causes. Et ce n'est pas la tisane du soir à la camomille qui soulagera cela.

(1) Wendy Brown https://fr.wikipedia.org/wiki/Wendy_Brown

(2) Néo-libéralisme et fin de la démocratie, article du 02 octobre 2004 dans la revue VACARME



mercredi 3 décembre 2025

L’émancipation des esclaves noirs aux États-Unis : un exemple en trompe-l’œil. Part. 4

L'émancipation. Intro et première partie : naître à soi-même

https://dderrien.blogspot.com/2025/10/lemancipation-intro-et-premiere-partie.html

L'émancipation. Partie II : le combat des femmes et du peuple


L’émancipation collective et politique : le destin d’un peuple. Troisième partie


L’émancipation des esclaves noirs aux États-Unis : un exemple de liberté en trompe-l’œil

1. Une liberté proclamée, mais confisquée

L’émancipation, telle qu’elle fut proclamée en 1863 par Abraham Lincoln, marque sans doute l’un des tournants les plus marquants de l’histoire américaine. Mais cette proclamation, si elle abolit juridiquement l’esclavage, n’abolit pas pour autant les chaînes morales, sociales et économiques qui liaient encore des millions d’hommes et de femmes à la domination blanche. Comme souvent, la liberté fut décrétée avant d’être vécue.

L’histoire de l’émancipation des esclaves noirs américains ne raconte pas seulement la fin d’un système inhumain ; elle révèle aussi la violence d’un ordre social qui se recompose pour perdurer. La guerre de Sécession, que l’on veut croire libératrice, fut d’abord une guerre économique et politique. L’émancipation, instrumentalisée par le Nord, servait autant à fragiliser le Sud esclavagiste qu’à redéfinir le cadre d’une Union fédérale que l’on voulait indivisible.

Dans son livre "Désobéissance civile et démocratie", Howard Zinn aborde l'émancipation des esclaves noirs américains en soulignant que l’esclavage n’a pas été renversé sans agitation, sans une extrême agitation. Il insiste sur le fait que la fin de l’esclavage et l’avancée vers l’égalité raciale ont été le fruit de luttes et de résistances, souvent menées par les esclaves eux-mêmes et par des mouvements populaires.

Source : Révolution permanente. Auteur inconnu

2. Les chaînes invisibles de la dépendance

Pourtant, au-delà de cette logique institutionnelle, des milliers d’anciens esclaves crurent réellement à la promesse de liberté. Ils avaient entendu les mots de Lincoln comme une réparation morale, un commencement. Très vite, à leurs dépends,  ils découvrirent que la liberté ne signifiait pas l’égalité. Les plantations réduites donnèrent naissance au métayage, autre forme d’asservissement économique où les travailleurs noirs restaient dépendants du propriétaire blanc. L’école publique leur fut souvent refusée, le droit de vote contourné, et la ségrégation érigée en principe d’ordre. 

L’émancipation, ici encore, se heurtait à la frontière invisible de la peur et du privilège. Le 13ème amendement abolissait l’esclavage, mais tolérait le travail forcé comme punition judiciaire. Ainsi naquit un système pénitentiaire qui prolongeait l’exploitation sous une autre forme : la servitude légale des condamnés noirs.

3. De la liberté formelle à l’émancipation intérieure

Frederick Douglass, ancien esclave devenu orateur, l’avait compris avant beaucoup : “Ce n’est pas la liberté qui élève l’homme, c’est l’usage qu’il en fait — et les conditions dans lesquelles il peut l’exercer.” C’est pourquoi il milita pour l’éducation, pour la conscience, pour une émancipation intérieure avant toute chose. L’instruction devenait l’arme la plus redoutable contre l’ignorance, donc contre la servitude.

4. L’émancipation comme conquête et non comme un don

À travers ces luttes, l’on comprend que l’émancipation n’est pas un cadeau de l’État. Elle est toujours une conquête, souvent douloureuse, parfois sanglante, mais jamais docile. Elle exige de l’être humain qu’il se dresse, qu’il pense et qu’il agisse en dehors des cadres établis — ce que les anarchistes ont toujours pressenti.

L’émancipation des Noirs américains, comme celle de tout peuple opprimé, rappelle que la liberté sans égalité n’est qu’une façade. Et que l’égalité sans fraternité devient vite une contrainte. L’émancipation, véritablement, ne s’impose pas d’en haut : elle émerge du courage d’en bas, de cette volonté inébranlable de ne plus subir.

5. Une leçon pour tous

C’est pourquoi, des champs de coton du Sud aux usines du Nord, des voix se sont levées pour dire que l’homme libre n’est pas celui que l’on libère, mais celui qui se libère.

Et cette leçon vaut pour tous les peuples, de l’Amérique noire à la Bretagne, de l’ouvrier à la femme, de l’enfant à l’adulte : l’émancipation n’a de sens que si elle est Internationale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


vendredi 28 novembre 2025

Krouidigezh gerioù tri

Cliquez sur le lien ci-dessous

 https://crosswordlabs.com/view/krouidigezh-tri

Particularités :

"le tiret du 6" est accepté. Ex : Nevez-amzer

le "c'h" est inséré mais pas validé 

Les mots validés sont en vert




jeudi 27 novembre 2025

L’émancipation collective et politique : le destin d’un peuple. Troisième partie

L'émancipation. Intro et première partie : naître à soi-même

https://dderrien.blogspot.com/2025/10/lemancipation-intro-et-premiere-partie.html

L'émancipation. Partie II : le combat des femmes et du peuple


L’émancipation collective et politique : le destin d’un peuple

Si l’émancipation personnelle est une conquête intime et l’émancipation sociale une lutte collective, alors l’émancipation politique est leur horizon commun.
Elle ne se mesure pas seulement à l’aune du pouvoir conquis, mais à la capacité d’un peuple à se penser lui-même, à nommer sa propre histoire, à choisir ses appartenances et son avenir. C’est, au fond, la forme la plus haute de la liberté : celle d’un peuple qui refuse de n’être qu’un administré.

Démocratie et autodétermination bretonne












1. L’idée bretonne : entre conscience et résistance

L’émancipation d’un peuple ne se décrète pas, elle s’éveille. En Bretagne, cette conscience s’est longtemps nourrie de silence, de fierté discrète et de mémoire refoulée. Le mouvement breton, ou Emsav, émerge au début du XXᵉ siècle, dans un contexte où la République française impose son modèle centralisé et son idéal d’unité. Mais cette unité, confondue avec l’uniformité, a souvent nié la diversité des peuples qui la composent.

Les premiers intellectuels bretons — de Camille Le Mercier d’Erm à Émile Masson — ont compris que la vraie fidélité à la Bretagne ne consistait pas à s’enfermer dans le passé, mais à penser la liberté à partir d’elle. Leur combat n’était pas seulement identitaire : il était fédéraliste, ou libertaire et socialiste. Ils ne cherchaient pas une indépendance de repli, mais une autonomie d’ouverture, fondée sur la coopération et la dignité.

2. L’autodétermination trahie

Après la Seconde Guerre mondiale, les lignes se brouillent au fil des décennies. Le discours d’émancipation bretonne se divise : d’un côté, une gauche régionaliste qui revendique l’autonomie au sein de la République ; de l’autre, une droite nationaliste groupusculaire qui dérive vers l’exclusion. Cette polarisation a vidé le mot émancipation de sa force politique. Elle a réduit une idée de justice à une querelle de partis.

Comme le souligne le juriste Yvon Ollivier, « l’Emsav s’est laissé récupérer par le Parti socialiste », et la principale victime de ce clientélisme fut précisément l’émancipation elle-même. En cherchant la reconnaissance de l’État, le mouvement a perdu une partie de son âme : celle de la contestation. Il a troqué la révolte contre une place dans l’ordre établi.

L’autodétermination, au sens noble, ne consiste pas à rejeter les autres, mais à assumer la souveraineté de son propre destin collectif. Elle ne vise pas la séparation, mais la responsabilité : celle d’un peuple qui choisit de décider pour lui-même, non contre les autres.

Aujourd’hui encore, cette idée persiste dans les courants indépendantistes d’extrême gauche, qui appellent à un référendum sur l’avenir de la Bretagne et à sa réunification historique. Mais au-delà des positions politiques, une question demeure : la France peut-elle accepter qu’un peuple veuille être autonome sans être dissident ?

 

3. La politique contre l’émancipation ?

Le philosophe Jacques Rancière distingue deux versants de la politique : l’un, institutionnel, vise à organiser le pouvoir; l’autre, émancipateur, cherche à redistribuer la parole, à donner voix à ceux qu’on ne veut pas entendre.

Or, dans le modèle français, le premier a étouffé le second. La politique n’est plus cet espace de délibération collective qu’elle prétend être : elle est devenue l’art de gouverner à la place des autres. Ainsi, comme le rappelle encore Yvon Ollivier, « la politique française nous prive, nous Bretons, de la politique entendue comme la capacité d’affronter les véritables problèmes qui se posent à la société ».

L’État jacobin, fort de sa mission “civilisatrice”, a toujours confondu égalité et homogénéité. Mais on ne libère pas un peuple en le forçant à être semblable. On ne crée pas l’unité par la négation de la différence. L’émancipation collective suppose au contraire la reconnaissance des singularités : c’est la diversité qui rend la communauté vivante.

4. Le confédéralisme libertaire : une autre voie

L’idée d’un confédéralisme libertaire, chère à certains penseurs contemporains, propose une issue féconde : celle d’une organisation politique fondée non sur la domination verticale, mais sur la coopération horizontale. Chaque pays, chaque commune, y trouve sa place, non en fonction d’un pouvoir central, mais par la libre association des volontés.

Ce modèle, inspiré par Murray Bookchin, vise à détruire l’État, à le rendre inutile dans ses fonctions originelles et institutionnelles. Il repose sur la confiance, la solidarité, la capacité d’autogestion. C’est un pari audacieux : celui de croire que les peuples, quand ils sont éclairés et responsables, peuvent se gouverner par eux-mêmes.

L’émancipation collective ne s’oppose pas à l’unité : elle en redéfinit le sens. Elle ne cherche pas la rupture pour elle-même, mais la reconstruction du lien social sur des bases choisies et consenties. La Bretagne, par ses langues, son identité et son histoire, rappelle à la France ce que celle-ci tend à oublier : que la liberté est d’autant plus forte qu’elle s’enracine dans la diversité.

L’émancipation d’un peuple n’est jamais close. Elle se réinvente à chaque génération, comme une mémoire vigilante. Et peut-être, comme le pensait Émile Masson, n’y a-t-il pas de révolution plus juste que celle qui cherche à unir la dignité du peuple et la liberté de l’homme.

 

vendredi 21 novembre 2025

Manuscrit "Les naufragés de Kermi". Extrait. René Derrien

Dehors, la pluie de janvier s'est libérée et a redoublé ses ondées pour disperser le froid, son complice. Elle s’arrache d’un gris plat à toucher les toitures, lacère fort le sol, boursouflé par des giclées folles. Elle fait des tentatives obsessionnelles pour s’infiltrer partout, une forcenée, sous pression, qui aurait été lâchée par tous les pores des cieux pour tenter d’endiguer l’outrecuidance d’un oncle. Pinard parvient à émerger de cette mélasse et l’essore dans de larges coups de reins à l’entrée de la maison. Au mur, les sabots de la grand-mère, Marie Goasdu, suspendus sur ses maigres clous rouillés, abandonnés à leur sort, ont été dévastés par l’indifférence. Les soins qu’elle prodiguait pour les peindre ont inexorablement craquelé sous l’avalanche des coups de vent ou pelé à cause des torrents de gouttelettes. Les fleurs qu’elle plantait pour les embellir, ont flétri depuis fort longtemps. En lieu et place, la misère s’est glissée dedans, signe extérieur d’un naufrage intérieur. En les arrachant de la façade, René se battra contre cette fatalité.

Le lendemain soir, jeudi 19 janvier 

Mon grand-père

Le vent a soudain cessé de soûler ce reg léonard laissant le vide à la nuit qui s’évapore sous une pluie collante, drue, exacerbée. Des naufragés, René Derrien est de ceux-là, se trouvent emmaillotés dans ces cordes glaciales qui cisaillent en chutant la lumière ténue des lampadaires des rues de Saint-Pol-de-Léon. Toute cette fronde hivernale mouille les pensées, éclabousse les chaussures. Elle se fracasse sur les tôles des hangars, se cogne contre les volets de Kermi. Le quartier s’est livré, soumis, à l’obscurité à peine perturbée par quelques liserés qui s’échappent du globe du foyer des Gueguen. Dans les rigoles, l’eau se défile avec hâte entre les maisons, apeurée sûrement à l’idée du retour de l’accalmie. Elle déambule sur la pente, chahute et crapahute même comme les rats, enfin avale sur son passage les traces et les souvenirs de la journée. L’eau agit comme le vin. Elle croit pouvoir débarrasser l’ombre de ces oripeaux qui pourtant s’entassent et se noient dans le fossé à l’avant des maisons du « Bas », finissant par souiller les apparences.

René Derrien est trempé jusqu’aux tréfonds, ses vêtements lestés. Des mèches de ses cheveux dégringolent sur les tempes. Il se bat une première puis une seconde fois avec les parois de l’étroit vestibule. Malgré les secousses de la cloison, personne n’a surgi de l’appartement. Molly et leurs enfants consomment la nuit, abrutis par les efforts de la journée. Les Le Nan du 1er étage n’ont pas bronché. Peut-être que ce remue-ménage leur est suffisamment familier pour ne pas les alerter. Puis, le locataire peste contre l’ampoule claquée du couloir, pas changée, bon sang ! Dans la semi pénombre il s’enferre dans ses chaussures, cependant, vaillamment, les déchausse, pas trop tôt. Il se rend compte à tâtons qu’elles sont totalement gluantes à cause de la sente des marécages, avec une tonne de boue dans les mains, fait chier ! Ses chaussettes pisseuses pendouillent maintenant figées dans le froid. En dépit de son engourdissement, cette image lui saisit l’esprit et vient gonfler ses tympans, fait chaud. Il est assis là, depuis plusieurs minutes, écrasant les godasses des enfants, à tenter de dompter un souffle qui ne lui appartient plus. Au contraire. La cadence s’accélère. Grâce à son ivresse, il a pris une décision définitive, enfin ! Il y a longuement réfléchi. Ce n’est pas le fait du hasard. C’est sa décision et personne ne viendrait le faire changer d’option, sûrement pas ! Tout en tentant de se relever, ses mains s’agitent dans le vide, à la recherche d’un support. A défaut d’un appui, il doit se pencher sur le côté et, grâce à la traction fébrile des bras, parvient à se redresser, bordel ! Pour éviter d’avoir le souffle coupé, il halète tel un taureau qui expire. Avant de pousser la porte il a pensé à retirer ses vêtements, empilés, en vrac, copieusement arrosés. Il a tout de même gardé le fil électrique. Il entre. Le slip est flasque, le tricot qui flapie, le cerveau enseveli n’a qu’une vision. L’ambiance est chargée de l’haleine de ceux et celles qui sont assoupis depuis une petite heure. Avec Molly, il y a cinq enfants, dont Marc, l’aîné des garçons, recroquevillé dans un lit qui fait barrage aux velléités du vieux. Au passage dans la première pièce, à part lui, rien n’a chaviré. Le choc porté à l’entrée du salon réveille Marc. L’horloge Westminster vacille elle sur son clou, tremble légèrement mais ne s’affaisse pas. Marc souffle et se crispe sous la couette : « Bordel ! Il est encore bourré. » Les aiguilles de l’horloge tanguent et sonnent. René Derrien devine qu’il est 21 h. Il est temps. Les gestes n’ont pas été répétés, de toute façon il n’a pas besoin de s’exercer : « C’est simple. Tu peux le faire. Allez ! » Se sermonne-t-il pour se donner de l’entrain : une chaise pour grimper dessus, un nœud autour de la barre du rideau de la fenêtre puis une boucle autour du cou. Toutefois, la peur tétanise les muscles des jambes compliquant l’escalade sur la chaise. Elle en devient vertigineuse, à moins que ce soit l’ivresse qui le fasse encore osciller ? Il ne faut pas chuter, ça risquerait de les secouer.

mardi 18 novembre 2025

Enrichir notre humanité par la littérature libertaire

Je suis à la recherche de quelques personnes pour créer un groupe de lecture autour du thème des pensées et des actes de l'Anarchie. Débats, discussions et réflexions sur nos lectures respectives jeteraient les bases de notre enrichissement à la fois collectif et individuel. Les sources, les auteurs, les maisons d'édition et les livres ne manquent pas pour faciliter la création d'une maison commune. À terme nous pourrions former une médiathèque par exemple. 

Je propose que les premières rencontres se fassent à mon domicile au 36 rue de cornouaille à Plougastel-Daoulas afin d'imaginer des règles de cohésion pour monter ce groupe. 




contact : disentus@gmail.com ou 06 41 14 74 47
David Derrien

samedi 15 novembre 2025

L"émancipation. Partie II : le combat des femmes et du peuple

Première partie : naître à soi-même

https://dderrien.blogspot.com/2025/10/lemancipation-intro-et-premiere-partie.html

Deuxième partie

L’émancipation sociale et politique : le combat des femmes et du peuple


Si l’émancipation individuelle est la première conquête, l’émancipation sociale en est la conséquence naturelle. Elle suppose que l’être humain, conscient de sa dignité, refuse désormais les structures de domination qui limitent son expression ou exploitent sa force. Mais, à la différence des révolutions spectaculaires, l’émancipation sociale ne se conquiert pas dans la fureur des armes : elle se bâtit dans la durée, dans la lente désobéissance à l’ordre établi, dans la recherche obstinée d’une égalité réelle.

 

1. Le travail : promesse et servitude

On a voulu faire croire que le travail libérait, qu’il suffisait d’obtenir un emploi pour devenir indépendant. En réalité, dans une société où le travail est soumis au capital, il devient souvent l’instrument même de la dépendance. L’émancipation ne peut s’accommoder d’un travail qui aliène, qui mesure la valeur humaine à la productivité ou au chiffre.

Les femmes, en accédant massivement au marché du travail au XXᵉ siècle, ont conquis une autonomie essentielle, mais à quel prix ? Beaucoup ont cru trouver dans cette participation économique une reconnaissance, sans voir que le modèle dominant — masculin, compétitif, capitaliste — ne faisait que déplacer les frontières de la contrainte. Ainsi, l’émancipation promise s’est parfois muée en double servitude : celle du travail et celle du foyer.

Les inégalités persistent. Les salaires restent inégaux, la précarité plus forte, la charge domestique plus lourde. Et pour celles qui ont gravi les échelons, la liberté se paie souvent d’un renoncement : adopter les codes de l’entreprise, gommer sa singularité, se modeler sur une autorité masculine. Le féminisme, pourtant, est né d’une autre idée : non pas imiter le pouvoir, mais le réinventer.

 

2. Féminisme et anarchisme : un même souffle

L’histoire de l’émancipation des femmes ne se comprend vraiment qu’à la lumière de l’anarchisme. Avant même de réclamer des droits civiques, les premières féministes affirmaient un principe radical : aucun être humain n’a à dominer un autre. Leur combat n’était pas seulement contre les hommes, mais contre l’ensemble d’un système patriarcal, religieux et capitaliste qui enfermait l’humanité dans des rôles figés.

Dans cette perspective, la liberté féminine ne se réduit pas à des acquis juridiques ou à l’égalité des salaires : elle vise une transformation du rapport même au pouvoir. On ne s’émancipe pas seulement par la loi, mais par la remise en cause de la hiérarchie.

Cependant, les conquêtes ne suffisent pas. Le droit de vote, obtenu tardivement, n’a pas empêché la reproduction des inégalités. L’accès au travail n’a pas aboli l’exploitation. Et la contraception, si elle a permis de disposer de son corps, n’a pas mis fin à la violence conjugale ni à la dépendance économique. C’est dire que la liberté proclamée peut rester formelle tant que les conditions matérielles et symboliques de l’émancipation ne sont pas assurées.

 

Affiche publiée en 1917 : ramassage des pommes de terre dans l'Oise

3. L’illusion du progrès

Le capitalisme a su se parer des couleurs du progrès social. Il a fait du travail une vertu, de la réussite une obligation, de la liberté un slogan. Mais dans les faits, il entretient les inégalités qu’il prétend combattre. Ceux qu’il libère du besoin, il les asservit au rendement ; ceux qu’il élève, il les sépare.

La guerre de 1914-1918 en fut un exemple amer : on a vanté la participation des femmes à “l’effort national”, sans voir que leur “libération” n’était qu’un prolongement de la servitude, mise au service d’un conflit absurde. L’Union sacrée a instrumentalisé l’émancipation pour mieux la contenir.

Ainsi, l’histoire sociale montre que la liberté concédée n’est jamais que la marge que le pouvoir accorde pour se maintenir. La véritable émancipation, au contraire, naît toujours d’un refus : refus de servir, refus d’obéir, refus de se taire.


4. Émancipation et responsabilité collective

S’émanciper ne signifie pas s’isoler. C’est reconnaître que la liberté n’a de sens que partagée. La société, pour être juste, doit offrir à chacun les moyens de s’affranchir de la misère, de la peur et de l’ignorance. Cela suppose non pas une charité d’État, mais une solidarité active, une réinvention du commun.

C’est ici que la pensée libertaire rejoint le féminisme : elle fait de l’égalité non pas une revendication, mais une éthique. Elle invite à repenser les rapports humains à partir de la coopération, de l’écoute, de la mutualisation. Et si les femmes ont souvent été en première ligne de cette transformation, c’est qu’elles portent en elles — par expérience et par nécessité — une conscience plus aiguë des déséquilibres du pouvoir.

L’émancipation sociale et politique n’est pas une promesse d’abondance, mais un apprentissage de la responsabilité. Elle commence quand le travail cesse d’être une servitude, quand l’autorité cesse d’être un privilège, quand l’égalité devient une pratique et non un idéal abstrait. C’est là le sens profond du combat anarchiste : libérer l’humain de toute tutelle, qu’elle soit économique, religieuse ou patriarcale. Non pour instaurer le chaos, mais pour rendre à chacun la pleine possession de sa vie.

Troisième partie à suivre : L’émancipation collective et politique : le destin d’un peuple


"Les naufragés de St-Pol-de-Léon". Du manuscrit au livre

Le gérant de la Maison des Éditions des Montagnes noires a confirmé la publication dans son catalogue de mon prochain livre : Les naufragés ...