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| Défilé d'agriculteurs. Saint-Pol-de-Léon, 1962* |
Pendant qu’à Paris les négociations entre la Sica et le Ministre de l’agriculture s’enlisaient, du fait que le gouvernement refusait de céder à la pression de la rue et aux menaces des agriculteurs, Job Moal, accompagné de cinq employés, dont son contremaître, s’en allaient rapidement sur la route. Deux chauffeurs conduisaient des camions transportant des cageots d’artichauts vers Saint-Pol-de-Léon. La première partie du trajet se fit sans encombre. A l’entrée de la commune voisine, il faudrait être davantage prudent et attentif. Malgré la présence renforcée de la gendarmerie, le point critique demeurait la gare, là où Job Moal avait l’intention de charrier sa marchandise dans des wagons. Dès le passage à niveau, ils furent stoppés par un capitaine de gendarmerie, entouré de son peloton, qui demanda à voir leur carte d’identité, ainsi que le contenu des camions. Encore 100 mètres à parcourir et l’affaire serait entendue. Le capitaine, au volant d’un 4/4, ouvrit ensuite la voie, accompagnant le convoi dans le but de s’assurer auprès des agents de la SNCF de l’authenticité du bon d’ordre pour le chargement. En face de la station, le terre-plein, ayant été dégagé le matin par les forces de l’ordre, facilita le stationnement près des wagons. Le transbordement s’effectuait dans une tension extrême. Des signes évidents de fébrilité accompagnaient les gestes si ordinaires habituellement.
Alors que leur opération à la gare avait été organisée dans la plus grande discrétion et se réalisait jusqu’alors avec succès, suite au signalement d’Ifig Droch, ordre fut donné aux producteurs de la Sica, rassemblés dans la salle de vente, de se diriger vers la gare. Soudain, un millier d’entre eux déboula avec leurs véhicules et prit par surprise la centaine des membres des forces de l’ordre présents, à qui l’on avait précisé que ce chargement n’avait pas été officiellement planifié et pouvait s’opérer sans assistance ni surveillance de leur part. Les échauffourées furent inévitables entre la horde d’agriculteurs et la poignée d’emballeurs, remontée précipitamment à l’arrière des véhicules. Même à cette hauteur, ils ne tirèrent aucun avantage à jeter des artichauts contre leurs agresseurs. Job Moal, se voyant directement menacé, décrocha la chaîne d’une ridelle éployée comme arme de défense. En bas des camions, les assaillants se massaient trop nombreux, vociféraient contre les provocateurs, s’excitant entre eux. Ils attrapèrent le négociant, le plaquèrent au sol et le tabassèrent violemment. Fort heureusement, les billes de lacrymogène balancées par les CRS éventrèrent les rangs des producteurs, dissipant le pire.
Ils purent ainsi se faufiler jusqu’aux
camions et extirper, sous les invectives, les plouénanais pris à partie. Du
sang jaillissait de la tête de Job Moal. Des chemises furent déchiquetées, des
pantalons éventrés. Les yeux des emballeurs souffraient de la brûlure de la
lacrymo, impossible dans ces conditions de distinguer quoi que ce soit. On
devait d’urgence trouver un point de repli pour Job Moal, lui prodiguer les
premiers soins, en plus de confiner les ouvriers dans un endroit sécurisé. On
repéra le café de Suzette Riou, placé à 100 mètres, en ligne droite par rapport
à la gare. Une haie de soldats, commandée par le même capitaine, accompagna les
victimes de l’agression. Dans un cahot invraisemblable, les gaz avaient eu
raison de la colère paysanne qui s’enfuait désormais dans les colonnes de
fumées. L’affolement et l’incompréhension de Suzette Riou furent intenses quand
elle vit débarquer dans son café, une masse informe d’uniforme semblant
camoufler des individus. On s’écarta à leur passage. Aussitôt il lui fut
ordonné de dégager des chaises autour des tables de manière à allonger Job Moal
et d’exiger le départ express de ses clients plaqués à l’intérieur contre la
devanture, ne voulant rien louper des escarmouches. Encore sidérée, elle
parvint tout de même à s’exécuter. Elle ferma le café tel que le capitaine le
lui avait signifié. Parmi les clients qu’elle avait renvoyés du bar, se
trouvaient Jean Seité et Maurice Pleyber, deux emballeurs qui travaillaient
chez Jobic Sévère.


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