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lundi 29 décembre 2025

Crise agricole de 1962 - Affrontements - Extrait de "Les naufragés de Kermi"

Job Moal, en 1962, était un expéditeur âgé de 57 ans, installé au bourg de Plouénan depuis une quinzaine d’années. Il dirigeait une entreprise de taille moyenne, spécialisée dans le négoce de légumes dans le Léon. Son envergure était bien sûr loin d’atteindre celle des principaux expéditeurs installés à Saint-Pol-de-Léon. Néanmoins, en plus de son magasin de Plouénan, il disposait d’une dizaine de dépôts dans les parties ouest et centrale de la zone légumière. Pour ce qui concerne le négoce de choux-fleurs, il s’était spécialisé dans le commerce des têtes de petit calibre appelées « moudets » qui se vendaient principalement en Grande Bretagne. Il expédiait aussi, mais en quantité beaucoup plus modeste, vers Paris, Lyon et Saint-Étienne, ainsi que vers des pays voisins (Allemagne, Hollande et Belgique). Job Moal fut l’un des rares négociants à avoir refusé l’accord du 22 novembre 1961. De ce fait, il était interdit d’achat au cadran. Mais depuis la signature de cet accord, les apports des producteurs indépendants lui suffisaient néanmoins pour faire fonctionner normalement son entreprise. En effet, ses fournisseurs provenaient de longue date des rangs des petits producteurs qui disposaient de faibles surfaces de culture. Ces derniers avaient dans leur quasi-totalité, dès la formation du groupe des indépendants, adhéré à ses thèses et s’y étaient affiliés, persuadés qu’ainsi ils contribuaient efficacement à défendre leurs faibles revenus voire leur existence en tant qu’agriculteurs. C’est pourquoi la création du marché au cadran n’avait que très faiblement fait varier le volume de marchandises livrées chaque jour dans les magasins de son entreprise agricole.

Défilé d'agriculteurs. Saint-Pol-de-Léon, 1962*

Pendant qu’à Paris les négociations entre la Sica et le Ministre de l’agriculture s’enlisaient, du fait que le gouvernement refusait de céder à la pression de la rue et aux menaces des agriculteurs, Job Moal, accompagné de cinq employés, dont son contremaître, s’en allaient rapidement sur la route. Deux chauffeurs conduisaient des camions transportant des cageots d’artichauts vers Saint-Pol-de-Léon. La première partie du trajet se fit sans encombre. A l’entrée de la commune voisine, il faudrait être davantage prudent et attentif. Malgré la présence renforcée de la gendarmerie, le point critique demeurait la gare, là où Job Moal avait l’intention de charrier sa marchandise dans des wagons. Dès le passage à niveau, ils furent stoppés par un capitaine de gendarmerie, entouré de son peloton, qui demanda à voir leur carte d’identité, ainsi que le contenu des camions. Encore 100 mètres à parcourir et l’affaire serait entendue. Le capitaine, au volant d’un 4/4, ouvrit ensuite la voie, accompagnant le convoi dans le but de s’assurer auprès des agents de la SNCF de l’authenticité du bon d’ordre pour le chargement. En face de la station, le terre-plein, ayant été dégagé le matin par les forces de l’ordre, facilita le stationnement près des wagons. Le transbordement s’effectuait dans une tension extrême. Des signes évidents de fébrilité accompagnaient les gestes si ordinaires habituellement.

Alors que leur opération à la gare avait été organisée dans la plus grande discrétion et se réalisait jusqu’alors avec succès, suite au signalement d’Ifig Droch, ordre fut donné aux producteurs de la Sica, rassemblés dans la salle de vente, de se diriger vers la gare. Soudain, un millier d’entre eux déboula avec leurs véhicules et prit par surprise la centaine des membres des forces de l’ordre présents, à qui l’on avait précisé que ce chargement n’avait pas été officiellement planifié et pouvait s’opérer sans assistance ni surveillance de leur part. Les échauffourées furent inévitables entre la horde d’agriculteurs et la poignée d’emballeurs, remontée précipitamment à l’arrière des véhicules. Même à cette hauteur, ils ne tirèrent aucun avantage à jeter des artichauts contre leurs agresseurs. Job Moal, se voyant directement menacé, décrocha la chaîne d’une ridelle éployée comme arme de défense. En bas des camions, les assaillants se massaient trop nombreux, vociféraient contre les provocateurs, s’excitant entre eux. Ils attrapèrent le négociant, le plaquèrent au sol et le tabassèrent violemment. Fort heureusement, les billes de lacrymogène balancées par les CRS éventrèrent les rangs des producteurs, dissipant le pire.

Ils purent ainsi se faufiler jusqu’aux camions et extirper, sous les invectives, les plouénanais pris à partie. Du sang jaillissait de la tête de Job Moal. Des chemises furent déchiquetées, des pantalons éventrés. Les yeux des emballeurs souffraient de la brûlure de la lacrymo, impossible dans ces conditions de distinguer quoi que ce soit. On devait d’urgence trouver un point de repli pour Job Moal, lui prodiguer les premiers soins, en plus de confiner les ouvriers dans un endroit sécurisé. On repéra le café de Suzette Riou, placé à 100 mètres, en ligne droite par rapport à la gare. Une haie de soldats, commandée par le même capitaine, accompagna les victimes de l’agression. Dans un cahot invraisemblable, les gaz avaient eu raison de la colère paysanne qui s’enfuait désormais dans les colonnes de fumées. L’affolement et l’incompréhension de Suzette Riou furent intenses quand elle vit débarquer dans son café, une masse informe d’uniforme semblant camoufler des individus. On s’écarta à leur passage. Aussitôt il lui fut ordonné de dégager des chaises autour des tables de manière à allonger Job Moal et d’exiger le départ express de ses clients plaqués à l’intérieur contre la devanture, ne voulant rien louper des escarmouches. Encore sidérée, elle parvint tout de même à s’exécuter. Elle ferma le café tel que le capitaine le lui avait signifié. Parmi les clients qu’elle avait renvoyés du bar, se trouvaient Jean Seité et Maurice Pleyber, deux emballeurs qui travaillaient chez Jobic Sévère.

* Extrait du documentaire muet de Roger Laouénan "Manifestations d'agriculteurs" - 1962 - Archive de la Cinémathèque de Bretagne

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