Publié en janvier 2025. Corrigé et mis à jour un an plus tard.
L’été 1958 étincelait avec force, permettant
à la lumière de ruisseler sans entrave. Au-dessus de la bande côtière, le bleu
avait kidnappé le ciel depuis plusieurs jours, reléguant la masse nuageuse aux
contours des Monts d’Arrée qui calfeutraient leurs crêtes d’une étoupe
grossière. À l’aurore, il badigeonnait de sa couleur des heures consacrées à
l’expectative. Même les oiseaux désertaient l’azur pour ne pas déchirer dans
leur vol cette plénitude que la joie des enfants amplifiait. Cette immobilité
heureuse gagnait les enfants.
![]() |
| Marc-Jean Derrien, communiant. 1960 |
La chaleur se logeait lentement dans les corps, au fur et à mesure que le soleil parsemait la terre et la mer de son abondance fertile. Les jeunes papillonnaient dehors, jupes courtes, shorts et chemises légères, dès l’aube éteinte comme s’il fallait amasser le plus possible de satisfaction, surtout ne rien louper, parvenir à tout ce qui attendait, à vouloir ravir une multitude d’excitations. Sur la Plaine, les chiens bataillaient contre les enfants, jappaient sans succès pour conserver leur royaume, pendant que les volatiles slalomaient entre leurs jambes pour échapper à la vélocité des tirs de ballon. Tout ceci convenait à Marc jusqu’à l’appel de sa grand-mère. « Marco ! Ohe ! Marcooo ! Criait-t-elle, insistant bien sur un « r » qu’elle enroulait sous sa langue alors que le « k » remplaçait le « c », achevant ce prénom dans un « o » lesté. Ce n’était pas qu’une question de prononciation. C’était pour cela, ce « o », une particule qu’il trimballait de façon à renforcer son côté latin et effacer toute allusion éventuelle à son origine germanique. Marc, navré, larguait les autres enfants, et se ruait vers le n° 30. Elle reconnaissait sans le dire, ne dévoilant aucun encouragement, que Molly et son fils faisaient du bon boulot avec leurs ouailles et surtout avec Marc. « Oui mémé ? Qu’est-ce qu’y a ? » Marie Goasdu aimait ce garçon. Toujours premier de sa classe, obéissant à sa grand-mère avec ça, et puis il était beau. Déjà à presque 10 ans il arborait un bel air italien, avec ses cheveux sombres, renforcé par une masculinité affirmée et ténébreuse. Son menton, cacheté d’une fossette naissante, lui octroyait un attribut gracieux, une marque divine lésant les autres garçons de son âge puisque l’on prétendait que c’était Dieu, lui-même, qui y avait posé son index de façon à désigner ceux qui le seconderaient pour propager la bonté des hommes.
L’affection n’excluait jamais
l’utilité. « Tu vas m’aider à étendre les toiles pour le pique-nique à
midi. Va chercher ton cousin pour les récupérer au grenier ! Ajoutait-t-elle,
assise dans la maison près de la fenêtre ouverte, son poste d’observation.
-
On fait
pique-nique ce midi ? Ouais ! Chouette !
- Et pense
à prévenir ta mère et tes frères et sœurs. Ah oui ! Rhoo ! Ferme ta
gueule, Pinard ! Le chien, affalé sous la table, sentait le besoin de
rivaliser avec celle qui aboyait, demande-lui si je peux t’envoyer faire des
courses avec René.
- Oui Mémé. »
L’été pouvait bien s’étendre à perte de
vue, certaines injonctions ne souffraient aucun retard. Marc se braquait dans
l’autre sens, dévalait la pente, démantibulé comme une marionnette, puis
freinait au dernier moment pour ne pas s’écraser sur la route. Le messager
accomplit sa mission avec le sérieux qu’exigeaient les ordres de la maison.
Au cours des années 50, les départs pour les vacances d’été dans des campings du littoral se généralisaient, sauvages ou pas. Les automobiles plus spacieuses permettaient aux familles de voyager sur de plus longues distances. À Kermi, à défaut d’argent et de voiture, Marie Goasdu avait eu l’ingénieuse idée de planter sur les fils à linge, de gros sacs en jute qu’elle avait cousus entre eux et d’ordinaire utilisés pour stocker dans le grenier les pommes de terre. Ainsi, se montait un campement provisoire au milieu des champs d’artichauts, pour la plus grande joie des enfants. Marc et René, revenus de l’épicerie, n’étaient pas au bout de leur peine. « Bon, maintenant vous allez acheter du lait chez les Guillou. Tiens, Marco, prends les sous et va chercher le pot à lait. Et vérifiez bien que la mère Guillou ne mette pas trop de mousse, hein ! Quelle voleuse celle-là aussi ! Et ne tardez pas trop sur la route. » La ferme des Guillou se situait à l’arrière de Kermi, au-delà d’un talus qui balisait la route de Santec. Pour avoir du lait frais, on devait passer après la traite du matin et glisser quelques pièces dans la vilaine main de la maritorne surnommée « Mique ». Affichant un air rogue et bourru, elle les inspectait minutieusement avant de les fourrer dans la poche de sa blouse. À chaque fois, c’était la même scène, les mêmes manières grotesques. On sentait, et même s’ils la remerciaient, qu’elle n’appréciait pas vraiment ces fripons de Kermi en les accueillant avec réticence, toutefois un sou restait un sou. En guise de butin illicite, c’était souvent que les garçons s’autorisaient une halte à l’abri du talus et lampaient ce liquide soyeux et encore tiède. En cas de suspicion sur la quantité vendue, Marie Goasdu n’aurait qu’à râler après cette pingre. Mais avant de déposer le pot chez Marie Goasdu, il ne fallait surtout pas oublier d’effacer la minuscule moustache opalescente au-dessus de la bouche.


Très beau ton dernier texte sur Kermi, de belles images, une prose très poétique... Félicitations !
RépondreSupprimerBonne continuation.
Amicalement
JaCo
oué, même remarque que Jaco
RépondreSupprimer