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mardi 10 mars 2026

Autonomie bretonne et nucléaire français : des épousailles impossibles

Cet article ne se veut pas un énième réquisitoire contre le nucléaire, qu’il soit civil ou militaire. Les ONG environnementales et les sources scientifiques indépendantes ont déjà largement documenté les effets négatifs et multiples de cette énergie — de l’extraction dans des pays autoritaires au stockage contreversé des déchets, en passant par l’hypocrisie de l’enrichissement de l’uranium en Russie. Il s’agit ici surtout de mettre en perspective le scénario (improbrable ?) concernant la production énergétique d’une Bretagne disposant d’une autonomie politique, avec une assemblée comprenant impérativement des délégués de la Loire-Atlantique.

Le parc éolien offshore de Neart na gaoithe a commencé à injecter de l’électricité sur le réseau écossais. Photo : Ouest-France. 2024

Si le rattachement de ce département à une Bretagne « historique » demeure le préalable indispensable à l’obtention d’un nouveau statut breton, il convient d'ores et déjà de s’interroger sur le devenir du site de Cordemais. Ancienne centrale thermique, l’usine s’est engagée dans une reconversion vers la préfabrication de tuyauteries nucléaires, avec un effectif pouvant atteindre près de 200 salariés. À cette question de reconversion s’ajoute l’incertitude d’une éventuelle réforme territoriale : quel groupe politique serait capable d’expliquer à 200 foyers la nécessité du passage de la Loire-Atlantique d’une administration décentralisée à une région autonome ? Quelles garanties pour le maintien de l’emploi dans cette activité nationale ? Et quel serait le positionnement stratégique de l’État français, actionnaire majoritaire d’EDF ? Y aurait-il une opposition syndicale ?

En admettant que la première étape — une Bretagne à cinq départements — soit acquise, quelles seraient les conséquences sur le secteur de l’énergie électrique ? La B5 consomme environ 30 TWh/an (particuliers et entreprises). Si l’on retient un niveau de production locale de 10 TWh, la B5 ne disposerait que d’une autonomie énergétique de 35 %, un niveau largement insuffisant pour parler d’autonomie réelle. L’équation est simple : puisque la B5 produit si peu, elle doit importer massivement de l’électricité provenant presque exclusivement de l’énergie nucléaire, issue des centrales de Flamanville ou de Chinon, ainsi qu’une part non négligeable d’énergie hydraulique acheminée depuis les barrages des Alpes ou du Massif central.

En admettant maintenant que la « péninsule électrique » obtienne, de manière démocratique, par un suffrage quelconque, en levant les verrous constitutionnels, le statut d’un territoire autonome, que devient la question de la production et de la consommation d’électricité ? La France a choisi une péréquation tarifaire nationale : qu’il soit Breton ou Limousin, le consommateur bénéficie du même prix sur l’ensemble de la métropole.

L’hypothèse lointaine d’un passage de la B5 à une collectivité autonome, selon de nouvelles règles rédigées avec l'accord incontournable de la France, pourrait avoir un impact direct sur le coût de l’énergie pour les autres consommateurs français. Avec une baisse prévisible du PIB national, l’État français exigerait mécaniquement des compensations fiscales et tarifaires. Il n’est pas à exclure que l'État, à travers EDF, revoit sa grille tarifaire pour les Bretons, particuliers comme entreprises : l’État n’a aucune raison de ménager des collectivités qui remettent en cause sa vision d’une France « une et indivisible ». Le nucléaire fait partie de ce pack commun.

Si la Bretagne, B4, ne met pas en œuvre un véritable plan Marshall de l’énergie, en écartant la création de sites nucléaires de son mix énergétique (1), son autonomie politique, même partielle et négociée, restera une chimère, trop dépendante d’un secteur vital pour l’ensemble de la vie locale. La généralisation de l’approvisionnement en énergies renouvelables devient alors une option sérieuse pour garantir, de manière pérenne — quoique partielle —, une autonomie énergétique à la Bretagne. Il convient alors de différencier les sites de production, y compris par une implantation limitée de parcs éoliens (2)

Tout comme l’Allemagne a dû composer avec le charbon, la transition énergétique bretonne passera inévitablement par l’importation d’électricité nucléaire. Mais, plus tôt les décideurs bretons couperont le câble avec la France, plus tôt la Bretagne pourra atteindre le niveau de crédibilité énergétique dont jouissent les Écossais (3), grâce notamment à leur énergie éolienne offshore (4). Il est plus que temps pour les autonomistes bretons de rompre avec le conservatisme français.

PS : à rappeler pour les dingos de l'atome : la meilleure énergie est celle que l'on ne consomme pas.

(1) Le groupuscule d'extrême droite, le Parti national breton, a programmé de façon unilatérale le déploiement de mini-réacteurs nucléaires dans son plan énergétique, à échéance de 2035.  

(2) La Bretagne possède un potentiel exceptionnel parce qu’elle combine : vents atlantiques puissant, longue façade maritime, courants de marée très fort.

(3) Le vent au service des distilleries de whisky écossais

https://www.energiesdelamer.eu/2021/03/08/lindustrie-ecossaise-du-whisky-utilisera-lhydrogene-des-parcs-eoliens-en-mer/

(4) En Écosse, le parc éolien en mer de Neart na gaoithe commence à produire de l’électricité

https://lemarin.ouest-france.fr/energie/energies-marines/en-ecosse-le-parc-eolien-en-mer-de-neart-na-gaoithe-commence-a-produire-de-lelectricite-d08166b2-8d4d-11ef-9d74-cdf49a297048









lundi 9 mars 2026

En France, quelle est origine sociale des écrivains ?

De la fenêtre de mon ancienne chambre d’un bâtiment HLM, j’ai vu défiler quatre générations de ma famille. Issu d’un milieu populaire composé d’ouvriers et de travailleuses, je suis le seul, parmi elles, à m’adonner régulièrement à la lecture — une lecture que je veux nourrissante, dérangeante, vivante. Car sinon, comment réfléchir ? Comment voir le monde à travers ses nuances ?

Avec un talent tout relatif, et dont les effets concrets se manifestent tardivement, j’ai accédé à l’étape suivante : l’écriture. Mais pas n’importe quelle écriture. Elle est liée à mon vécu, à mon regard sur la société et aux souffrances des autres (qui se confondent certainement avec les miennes). On pourrait la qualifier de sociale ou d’engagée. En tout cas, c’est une écriture qui refuse la neutralité littéraire et se détourne de la facilité de se laisser flatter par la mode du moment ou d adopter un genre éculé comme le polar.

Toutefois, plus encore que la lecture, l’écriture ouvre d’autres champs du possible. Mais que d’obstacles, qu’ils soient sociaux ou culturels ! Que de raideurs dans mon physique et d'erreurs pernicieuses, pour parfois si peu ! Que d’incertitudes stylistiques, que de doutes à croire en ses propres facilités.

Soyons lucides : en France, l’origine sociale des écrivains reste très majoritairement favorisée, même si la figure de l’écrivain « venu de rien » persiste dans l’imaginaire collectif. Les écrivains issus des classes populaires ou paysannes existent, mais ils sont souvent présentés comme des exceptions — à l’image d’Annie Ernaux ou Armand Robin.

Le vivier, largement surreprésenté, des écrivains de premier plan dispose presque toujours d’un capital culturel de départ élevé*. Leurs parents appartiennent fréquemment aux milieux enseignants, aux cadres, aux professions intellectuelles ou artistiques. Une forte proportion d’entre eux a grandi dans des familles où les parents sont diplômés de l’enseignement supérieur. Dans ces conditions, l’accès aux livres, à la culture et, parfois même, à l’écriture s'accompagne d'une approbation parentale.

Tout au long de leur parcours scolaire, cette familiarité initiale se transforme en avantage durable. Leur socialisation s’appuie sur la maîtrise de la langue écrite, valorisée et encouragée dès l’enfance. L’école reconnaît et renforce ces dispositions déjà présentes. Très certainement, ces prédispositions n’enlèvent rien aux talents réels des écrivains qui ont aujourd’hui pignon sur rue. Mais elles constituent un terrain particulièrement favorable à leur émergence.

Plus encore que les seules capacités financières de ces classes supérieures, c’est le rôle central du capital culturel qui apparaît déterminant. Celui-ci est nourri par un apport intellectuel constant et par la transmission, souvent implicite, de codes littéraires assimilés très tôt. Dans ces milieux, l’écriture n’est ni une distraction ni une futilité.

Le monde éditorial tend à accentuer ces inégalités. Il demeure largement concentré à Paris, où se constituent et se renforcent des réseaux scolaires, sociaux et culturels particulièrement denses. Dans ces milieux bourgeois, relativement clos et fortement codifiés, l’entrelacement des relations contribue à perpétuer l’entre-soi. On s’y reconnaît, on s’y recommande, on s’y consacre mutuellement une légitimité qui se traduit aussi par l’attribution des prix littéraires. Ça en devient presque caricatural.

au rez-de-chaussée de l'HLM, derrière la fenêtre de droite,
j'ai voyagé grâce à Marco Polo

À ce dispositif déjà bien établi depuis de nombreux siècles, s’ajoute au 21è siècle, la mainmise croissante du grand patronat sur les principales maisons d’édition. La concentration du secteur éditorial entre les mains de quelques grands groupes industriels ou financiers n’est pas sans conséquences : elle influe sur les lignes éditoriales et oriente les choix de publication. Dans ce contexte, certains profils d’auteurs apparaissent plus facilement valorisés que d’autres.

Cette concentration des pouvoirs est préoccupante, car elle favorise la diffusion de certaines orientations idéologiques au détriment d’autres voix, profitant d'une exposition hégémonique (points relais dans les gares, par exemple). Elle peut ainsi contribuer à la visibilité accrue d’une littérature populiste ou réactionnaire, portée par des auteurs médiatiquement installés (groupe Hachette : Jordan Bardella, Philippe de Villiers). Heureusement que ces derniers ne profiteront jamais du statut d'écrivain, au grand soulagement de la littérature française.

Écrire suppose du temps libre, une relative tolérance à l’insécurité financière et, bien souvent, un soutien matériel ou symbolique. Autant de conditions que les classes favorisées peuvent plus facilement réunir. Dans ces circonstances, l’accès au statut d’écrivain tarde à se démocratiser. La diversité progresse surtout dans les discours ; dans les faits, elle stagne. Dans un contexte où l’économie du livre se resserre, l’éclectisme ne subsistera que dans des maisons d’édition presque militantes.

Il est souvent plus inconfortable pour un auteur édité issu des classes populaires de s’imposer durablement comme écrivain reconnu. Étranger aux codes implicites du milieu littéraire — non par ignorance, mais par absence de familiarité culturelle — il peut éprouver un sentiment de décalage persistant. Ce décalage n’est pas seulement symbolique : il se manifeste aussi dans les relations professionnelles, les réseaux et les mécanismes de reconnaissance. 

Ainsi, l’auteur issu d’un milieu défavorisé se trouve fréquemment confronté à une inégalité éditoriale qui dépasse la seule question des capacités de l’écrivain. Dans un champ littéraire fortement cadenassé par l’héritage bourgeois, la notoriété politique et l’élite parisienne, l’entrée étroite demeure possible, mais l’installation durable reste incertaine. Puisque nous ne partons pas sur le même pied d’égalité, il convient dès lors de persévérer. Cependant, cette distorsion risque de se prolonger, au regard de l’absence d’appétence pour la lecture chez la dernière génération.

J'apporte, pour clore cet article, une anecdote personnelle. Mon père Marc voulait faire de moi — ce sont ses mots — « l’intellectuel de la famille ». Pour faciliter mon ascension vers un monde meilleur et merveilleux, il m’offrit, lorsque j’eus neuf ans, un dictionnaire Larousse, un cadeau bien peu commun dans ce milieu et presque décevant pour un garçon de mon âge. Incapable de comprendre la signification des définitions, je feuilletai essentiellement la partie réservée à l’histoire humaine. À force de consultation, je finissai par être fasciné par les vignettes-portraits, bien plus que par les nécrologies qui les accompagnaient, mais qui ne manquaient toutefois pas d’intérêt.

À partir de l’année suivante, et pendant trois ans, je collectionnai les livres de la Bibliothèque Verte, une collection que mon père alimentait régulièrement. Ensuite ? Plus rien. Il avait certainement pensé que cela suffirait à façonner ma matière grise. Après une période intermittente où j’utilisai ces livres comme barricades pour mes Playmobil, j’ai, à l’adolescence, continué mon cheminement seul, isolé, incapable d’en parler à qui que ce soit, hésitant à chaque achat, tâtonnant à chaque lecture. Est-ce que je vivais cela comme une épreuve ? Non. Au contraire. Cela distrayait plutôt mon asthme.

Alors, au final, mon père a-t-il fait de moi « l’intellectuel de la famille » ? Un peu, à l’image de ses résolutions : il n’a réussi qu’à moitié, trop turbulent. L’autre moitié a fait de moi un réfractaire à la résignation.

Pour donner de la consistance à mon récit, j'aimerais, derrière le store de la fenêtre de l'HLM, partager avec vous un extrait du recueil Ma vie sans moi d'Armand Robin  :

Tout est prêt

La guerre entre militaires : un grand coup sur la tête ! 

La guerre des civils : un grand coup sur la tête !

Les prisons – "isolateurs" – camps de concentration : grands coups sur la tête !

Les familles artificielles : un grand coup sur la tête !

Les poèmes déshumanisés : un grand coup sur la tête !

La haine partout semée : un grand coup sur la tête !

Tout est prêt !

LA GUERRE CONTRE LE CERVEAU peut commencer


* Dans le désordre : Yann Queffelec, Amélie Nothomb, Anne Berest, Éric Reinhardt, Michel Houellebecq, etc.

dimanche 8 mars 2026

Municipales 2026. Les socialistes en rase campagne à Plougastel

Le projet de Zone d'Aménagement Commercial (ZAC) de Ty ar Menez III (TAM III) a rythmé les conseils municipaux de la dernière mandature à Plougastel-Daoulas. Entre l'acquisition foncière de 13 hectares de terres, les montages de budgets primitifs, les procédures environnementales et d’urbanisme encore en cours, six ans n’auront pas suffi pour voir le moindre coup de pioche.

La prochaine équipe majoritaire portera donc la lourde responsabilité de concrétiser l’aménagement de TAM III. Cette nouvelle majorité, composée ou non de socialistes, pourra néanmoins compter sur leur soutien à un projet impliquant l’artificialisation de zones naturelles, susceptible d’affecter des habitats et des espèces protégées, et soulevant des interrogations quant à la gestion des eaux pluviales.

Dans un contexte où la maîtrise du foncier devrait être pensée avec prudence et responsabilité, les socialistes locaux ont pourtant fait le choix inverse en revendiquant aujourd’hui un positionnement présenté comme lucide et pragmatique.

Dernière séance du CM - Plougastel-Daoulas

Mais ce discours résiste-t-il à l’examen des faits ? La période pré-électorale en dit parfois plus que six années d’exercice d’un mandat d’élu.e.

Marlène Le Meur, a été élue au conseil municipal lors des élections de 2020. Elle siège depuis dans l’opposition et a régulièrement marqué sa présence par des interventions au gré de son appréciation et de sa prise de connaissance de l’avancée des dossiers municipaux, interventions qui ne s’inscrivaient pas toujours dans le sens des orientations d’aménagement de la commune voulues par Dominique Cap.

Concernant TAM III, il faut toutefois lui reconnaître sa cohérence pendant plus de deux ans : l’élue s’est abstenue de voter contre le dossier. Pourtant, lors du conseil du 13 octobre 2022 (1), elle décide de faire évoluer sa position. Qu’a-t-elle exactement avancé pour voter désormais contre TAM III ?

Dans la vidéo (à partir de 4 h 02), elle explique son choix :

« Je voudrais juste donner une explication de vote. Jusqu’ici, quand il s’agissait de Ty ar Menez, je m’abstenais. Je n’étais pas contre l’acquisition foncière en soi, parce que, quand on a un projet bien défini, je peux le comprendre. En tout cas, nous n’avons pas la même vision… Le PCAET (2) a fini de me convaincre que nous ne partageons pas la même vision du développement de la commune… À partir de ce soir, je voterai contre. Merci. »

Si de nouveaux éléments sont venus nourrir sa réflexion, il était tout à son honneur de faire évoluer sa position et sa « vision du développement de la commune ».

Presque trois ans après cette déclaration, l’élue relance la section locale du Parti socialiste (3) afin, dit-elle, « d’impulser une nouvelle dynamique à gauche ». Convaincus de la nécessité de renforcer l’action municipale en faveur de la transparence, de la participation citoyenne et des enjeux écologiques et sociaux, ses membres s’engagent à porter des débats essentiels pour l’avenir de la commune. À ce stade, on ne peut que saluer l’initiative, surtout si les enjeux écologiques revendiqués par les socialistes comprennent, avec cette nomination, le maintien en l’état des 13 hectares de terres aujourd’hui réservées à la biodiversité locale (3).

Depuis, Marlène Le Meur, devenue tête de liste, et le groupe « Unir à gauche » ont procédé au lancement de leur campagne le 6 février 2026, avec la présentation des colistiers à la presse  et au public (4). Quelques jours plus tard s’est tenu le dernier conseil municipal avant les élections, le 12 du même mois (5).

Lors de cette séance, les élu·es prennent connaissance des budgets primitifs consacrés à TAM III. Si une partie de l’opposition choisit l’abstention — sans pour autant être contre le projet —, la candidate-élue modifie une nouvelle fois sa position et vote en faveur du budget présenté par le maire-candidat, Dominique Cap.

Un vote qui revient de fait à valider la poursuite du projet TAM III et donc à s’inscrire dans la même orientation d’aménagement de la commune, impliquant l’artificialisation d’une zone naturelle et une imperméabilisation importante des sols, dans un contexte de dérèglement climatique pourtant largement documenté et dont la tête de liste a connaissance : le PCAET est le même. Les visions de la droite dure et des socialistes semblent au final concorder. 

Cet article, qui n’a pour seul objet que de relever certaines incohérences de positionnement, soulève néanmoins un point crucial : la préservation de l’environnement mérite mieux que des approximations ou des revirements de circonstance.

Où sont passés les votes "contre" ?
Avec les compensations, ce serait plus de 25 ha concernés

Car au-delà des volte-face (6), que certains pourraient expliquer par la proximité des élections municipales, l’enjeu du maintien des espaces naturels est devenu une question universelle, liée aux conditions mêmes d’une vie soutenable sur Terre.

Si le mot « universel » n’a plus de sens pour la gauche dite « réformatrice » et « progressiste », alors il lui revient d’assumer clairement le choix de soutenir des orientations d’aménagement contestables au regard de leurs impacts écologiques.

À moins que, enfin, les socialistes ne se dévoilent en rase campagne. De façon plus générale, il faut relever que si ce nouvel aménagement, par son ampleur, représente un sujet central pour la prochaine mandature, il reste étranger aux programmes des différentes listes.

D. Derrien, sentinelle de l'environnement

(1) CM du 13 10 2022

https://www.youtube.com/watch?v=DMZcB8D33NM&t=14587s

(2) PCAET : Plan Climat-Air-Energie Territorial

https://fr.wikipedia.org/wiki/Plan_climat-air-%C3%A9nergie_territorial

(3) Inventaire faune-flore TAM III































(4) Ouest-France du 03 mars 2025

https://www.ouest-france.fr/bretagne/plougastel-daoulas-29470/la-section-locale-du-parti-socialiste-de-plougastel-est-recreee-f2603cb2-f766-11ef-949f-63632bc5ac37

(5) Municipales 2026 à Plougastel-Daoulas : « Unir à Gauche pour Plougastel » présente sa liste et ses projets

https://brest.maville.com/actu/actudet_-municipales-2026-a-plougastel-daoulas-unir-a-gauche-pour-plougastel-presente-sa-liste-et-ses-projets-_6-7182210_actu.Htm?utm_source=chatgpt.com

(6) CM du 12 02 2026 vote sur TAM à 1 h 28. À la décharge de Marlène Le Meur, elle n'est pas la seule a modifier son vote

https://www.youtube.com/watch?v=5R2CJmzMeWo










samedi 7 mars 2026

Affaire Durand. Le cas Ernest Lallemant, ou une logique d’État. Part. II

  « Le procès de Jules Durand, anarcho-syndicaliste du début du XXᵉ siècle, devient le théâtre d’une réflexion sur la justice, l’ordre social et la responsabilité individuelle. À travers le regard d’Ernest Lallemant, médecin-chef d’un asile, cette nouvelle explore le conflit entre pouvoir et conscience, l’impact des institutions sur les vies humaines et la tension dramatique entre vérité historique et fiction. » 

Parution de la nouvelle littéraire dans le hors-série de mars 2026. Le libertaire. Revue de synthèse anarchiste.

"Ta nouvelle a été bien appréciée par les compagnons". Groupe libertaire Jules Durand

Partie I

https://dderrien.blogspot.com/2026/03/affaire-durand-le-cas-ernest-lallemant.html


Curieusement, Lallemant ressentait chez les onze autres jurés un supplément d’agitation, ou plus exactement d’inconfort. En effet, ils n’étaient pas sans ignorer la pression qui pèserait sur eux lors de la décision finale à adopter. Parmi cette surreprésentation de notables et de rentiers, où se perdait un ouvrier-tisseur, Lallemant faisait figure d’exception : le seul représentant de la fonction publique, ou tout du moins assimilée. Âgé de plus de 50 ans, fort d’une expérience solide auprès d’une population aliénée, d’apparence stricte dans des costumes sobres, Lallemant s’attribuait une place singulière : on l’écoutait. Il n’avait pas besoin de convaincre longuement, et son influence ne passait pas par un discours flamboyant mais plutôt par une ou deux phrases dites calmement, sur un ton posé, proposant une reformulation « raisonnable » du problème. On aurait pu l’entendre défendre, dans le confinement de leur salle, que : « Nous ne sommes pas ici pour juger des idées, mais des conséquences », ou encore : « L’homme n’est peut-être pas violent, mais ce qu’il incarne l’est. » Lallemant ne se vit jamais comme violent. Et c’était précisément ce qui le rendait influent. Il pouvait présenter Durand non comme un assassin, mais comme un homme dangereux, un catalyseur, un facteur de désordre. C’était une rhétorique basée sur la prévention, et non sur la vengeance.

Dans cette ambiance tendue qui ne déstabilisait nullement Lallemant, ce qui le frappait, après une série d’observations pointues, était l’attitude du prévenu. Dès le début du procès, Jules Durand fit preuve d’une grande maîtrise de soi, malgré l’intimidation du président, du public et d’un séjour en prison qui commençait à durer. Son comportement digne et silencieux pouvait probablement amadouer certains jurés et observateurs : il montrait qu’il était un homme ordinaire face à l’accusation, renforçant l’idée qu’il n’était pas un criminel de sang. Ce qui aurait pu rendre crédible le récit de Jules Durand résidait dans son abstinence vis-à-vis de l’alcool. On pouvait donc supposer qu’il maîtrisait à la fois ses réactions et ses propos, ce qui le distinguait d’une population réputée bruyante et querelleuse en raison d’abus de consommation. Derrière de légers hochements de tête, à peine visibles, et une écoute sans émotion apparente, fixant les témoins qui s’exprimaient difficilement, légèrement penché en avant, il ne répondit pas une seule fois aux provocations. Cependant, le système judiciaire et social ne laissait aucune place à la compréhension émotionnelle : la loi et le contexte politique primaient sur la posture de l’accusé. Lallemant, quant à lui, ne se laisserait pas duper par une telle attitude figée, il pouvait s’agir d’un subterfuge de la part de Jules Durand.

Le quatrième et dernier jour du procès s’acheva. Lallemant, tel un praticien qui excellait dans son domaine, avait pris sa décision définitive, à la suite d’une procédure qui semblait expéditive. Comme à son habitude, il prit soin de noter les réactions de Jules Durand et tenta de porter un diagnostic solide et objectif sur ses comportements, nonobstant le fait que la salle pût se manifester tapageusement et perturber son expertise. Au cours de la plaidoirie, Jules Durand regardait son avocat en hochant parfois la tête. Il l’écoutait attentivement et cherchait à comprendre le sens des mots. Puis suivit le réquisitoire du procureur. Son attitude changea. La posture se fit droite, le visage se ferma. Même si la respiration semblait régulière, Jules Durand se pinça légèrement les lèvres à certains passages des accusations.

À la fin des plaidoiries, le Président ordonna la sortie du jury dans le but de délibérer sur le sort de Jules Durand. Lallemant l’observa une dernière fois. Assis, Durand restait calme, parcourant parfois du regard le public. Le médecin nota cette expression impassible qui n’avait jamais quitté son regard.

La fin d’après-midi était bien avancée quand le jury revint. Visages fermés, dans certains cas tendus, ils reprirent place. L’assistance se leva dans un silence presque total. Jules Durand, lui, les imita, entouré par ses gardiens. À ce stade, personne ne connaissait encore la peine. On procéda à la lecture de la culpabilité de Jules Durand, puisque à une courte majorité, 7 jurés le considérèrent impliqué dans le meurtre de Louis Dongé. Le président lut lentement le délibéré : « Jules Durand est-il coupable d’avoir, à la suite d’un complot formé entre plusieurs personnes, provoqué volontairement l’assassinat de Louis Dongé ? La réponse est affirmative. » Une partie du public s’y attendait. Beaucoup pensaient alors à une condamnation lourde mais ordinaire, comme les travaux forcés. Le haut magistrat poursuivit la réquisition : « Sur la question des circonstances atténuantes… la réponse est négative. » Cette phrase ne provoqua pas immédiatement de réaction. Elle fut courte et certainement abstraite pour beaucoup ; plusieurs personnes ne saisissaient pas encore l’enjeu. Le président prononça alors la formule rituelle : « En conséquence, la cour condamne Jules Durand à la peine de mort. » L’annonce s’accompagna de murmures pénibles. Elle se prolongea dans un effet de choc. Quelques-uns avaient compris avant les autres. D’autres demandaient à voix basse : « Qu’a-t-il dit ? » Il n’y eut pas de cris d’applaudissements, à peine quelques exclamations étouffées. Jules Durand resta figé, dans un état d’hébétude profond, ne comprenant pas immédiatement la sentence : la décapitation venait d’être prononcée, mais sans solennité dramatique.

À l’image de Jules Durand, la salle se vida, en silence et sans tumulte. Tout juste si l’on pouvait discerner sur le faciès des représentants de la Compagnie Générale Transatlantique (2) une satisfaction discrète et un acquiescement marqué par des mouvements de la tête. Si certains jurés évitèrent les regards, eux-mêmes abasourdis par la décision, ce ne fut pas le cas de Lallemant. À la différence des autres, il ne se précipita pas pour disparaître dans un anonymat opportun. Il prit de nouveau son temps pour observer Jules Durand. Malgré le choc, aucun mot, aucune contestation n’accompagna le condamné dès la sortie du box. Le médecin-chef ressentit soudain un pressentiment diffus, comme s’il n’en avait pas fini avec lui.

Le docteur Ernest Lallemant remit à son Administration, début avril 1914, conformément à ses usages, le rapport annuel des mouvements de sortie et d’entrée des patients. Les tableaux décrivant les pathologies ne variaient pas d’une année sur l’autre. Seuls les chiffres étaient remplacés par d’autres chiffres. Il s’empara d’un exemplaire et l’ouvrit. Il contemplait les colonnes et les lignes, pleinement satisfait de la tâche accomplie. Machinalement, il s’attarda sur le tableau des entrées et se souvint de Jules Durand, interné pour folie, début avril 1911, plus précisément le 5 du mois. Que d’événements depuis son procès !

En dehors de la reprise d’une grève générale de 24 heures au Havre, dès l’annonce du verdict, l’émotion populaire avait gagné les hautes sphères de l’Assemblée nationale. Des députés, tels que Paul Meunier, défendirent le condamné, galvanisant l’opinion publique qui ne tarda à comparer le cas Durand à l’affaire Dreyfus. De plus, si la mobilisation des ouvriers n’avait pas été aussi déterminante, peut-être que le Président de la République, Armand Fallières, n’aurait pas commuté la peine de mort en sept ans de réclusion. Mais cette décision n’avait pas suffi à calmer les soutiens de Jules Durand, regroupés au sein d’un comité de défense. « Il faut libérer absolument cet innocent », plaidaient-ils, à l’exemple de la LDH (3).

Mais pourquoi avait-il fallu que des jurés signassent une demande de grâce ? Y avait-il besoin que Mme Dongé intervînt après le procès pour défendre Jules Durand ? Lallemant fut un peu sidéré de voir ces personnes se rétracter. Les soutiens de l’ouvrier obtinrent gain de cause puisque le 15 février 1911, à la suite d’une requête en cassation favorable, on libéra Jules Durand. Sauf que, entre-temps, le prisonnier sortit mentalement brisé.

Il se remémorait qu’on avait soutenu la thèse de l’erreur judiciaire. Mais quelle erreur ? Tout avait été planifié d’avance, fomenté par le patronat, verrouillé par la presse, le jury et les autorités : la sentence était écrite avant même que le procès ne commence. Il fallait une peine exemplaire ? L’occasion était trop tentante. Bien avant l’affaire Durand, Lallemant pressentait déjà qu’il appartenait à ce mécanisme idéologique implicite. Le procès n’avait fait que confirmer ce qu’il savait au fond de lui : il n’était qu’un maillon dans une chaîne qui le dépassait, une logique implacable dont nul ne pouvait s’extraire. Mais il devait être un maillon solide. Il ne pouvait pas se dérober. Il devait être à la hauteur, celle exigée par les dominants. En tout cas, de son côté, il ne concédait aucun remords. On attendait de lui qu’il soit un stabilisateur social. L’affaire était entendue. Elle devint un lointain souvenir.

Il referma le rapport et réajusta les deux pointes de sa moustache. Du couloir on l’appelait pour les visites ordinaires de la journée. Désormais, Jules Durand (4), brisé et isolé, se dissimulait derrière une ligne de chiffres.

Sources

« L’affaire Durand » - Patrice Rannou – Éditions Noir et Rouge – octobre 2013

(2) Stanislas Ducrot, agent local de la CGT. Il aurait influencé l’instruction en orchestrant une machination contre Durand. La subornation de témoins fut prouvée en cassation

 (3) Autres soutiens : Paul Meunier, Sébastien Faure, Union des syndicats autonomes du Havre, la CGT,…

 (4) Jules Durand meurt à l’asile des Quatre-Mares, le 20 février 1926

Photo J. Durand : Le Libertaire


vendredi 6 mars 2026

Retraites de l’armée : entre privilège et utilité sociale contestée

S'il y a un secteur épargné par la dernière réforme des retraites, c'est bien celui de l'Armée. Et pourtant, le poids et l'origine des pensions militaires dans le budget de l'État sont rarement remis en cause. Ces deux aspects – poids et origine – sont-ils réellement justifiés ? Les pensionnés de l'Armée ne représentent-ils pas une charge durable pour l'État, bien supérieure à celle des retraités des autres services publics ? Et apportent-ils, dès leur départ, un bénéfice tangible à la société ?

En 2025, 550 000 personnes percevaient une rente publique militaire (1). Avec une carrière courte, très souvent limitée aux casernes, l'âge canonique de départ à la retraite s'établit à 45 ans. La charge de ces pensions représente 11 milliards d'euros, soit entre 17 et 20 % du budget total du ministère des Armées, qui s'élève à 50 milliards d'euros (hors dépense de la rente).

Le régime fonctionne comme celui des autres fonctionnaires : il n’est pas financé par une caisse autonome, mais directement par le budget de l’État. Les cotisations des militaires ne couvrent qu’une fraction limitée des pensions versées. En pratique, un militaire perçoit environ neuf fois plus que ce qu’il a cotisé, son capital-retraite étant financé par l’impôt. Avec une rente mensuelle moyenne de 1 900 euros brut sur une période de 33 ans, on peut difficilement éviter le terme de « retraites dorées », surtout au regard des budgets déjà grevés par la dette (2).

Dans les faits, avant l'obtention de leurs soldes, sur les dix dernières années, seuls 4 % des militaires français ont été engagés à un moment donné dans des opérations extérieures ou des zones de conflits, soit 6 000 à 8 000 soldats en OPEX (3). Autrement dit, des centaines de milliers de retraités perçoivent chaque année des pensions importantes financées par l’impôt, sans avoir jamais été exposés au moindre risque, ce qui soulève la question de l’efficacité sociale et budgétaire de ce système d'inactifs en service puis au repos. Ne devrait-on pas encore réduire drastiquement les effectifs de l’Armée (jusqu'à sa disparition) et, par conséquent, alléger la charge des pensions sur l’impôt  ? 

Comme beaucoup de pensions servent à des retraités qui n’ont donc jamais été exposés au danger (4), le lien entre coût et service social est faible. De son côté, l'efficacité budgétaire reste elle aussi déficiente : le système mobilise des milliards d’euros d’impôt pour une minorité réellement exposée, ce qui, en termes comptables, apparaît comme disproportionné. On ne saurait dire que ces retraités contribuent concrètement au "service de la Nation".

En des termes plus clairs : les pensions militaires sont pécuniairement sécurisantes pour les retraités, mais peu contributives au bien commun si l’on mesure le service réel rendu à la société ou à la proportion de risques assumés. En réalité, en comparaison aux services publics bien plus utiles pour une société, à l'exemple de la santé ou de l'éducation, parfois plus exposés – comme, la protection civile (5) – il est paradoxal de privilégier et de renforcer le rôle de ciels, qui n'ont jamais apporté un bénéfice social réel à leurs contemporains. À moins d'avoir indirectement du sang sur les mains si l'on travaille dans l'armement... voilà à quoi tient le PIB d'une nation.

(1) Total des personnes touchant une pension militaire (retraités + veuves/conjoints + orphelins) 

(2) Poids sur l’impôt : ≈ 3 %

(3) Source : Opex : Opération extérieure. Ministère des Armées

(4) Hors risque passif comme l'exposition invonlotaire aux radiations nucléaires.

(5) J'ai été pompier toute ma vie, à 59 ans, voici combien je touche de retraite. Article de Marie France. Mars 2025

https://www.mariefrance.fr/actualite/societe/quelle-pension-pompier-retraite-age-59-ans-1139723.html?utm_source=chatgpt.com 






Extrait. À l'ombre du Menez Moc'h. L'herbier

Un cours s’achève. Bientôt, un autre le remplacera. Une nouvelle heure accablée par la lassitude. Une autre journée morne pour le frère Bernard, telle une saison vide qui retarde l’éclosion des primes verts. La salle d’études lui ressemble de plus en plus, empreinte d’une mélancolie tenace. Située au premier étage du bâtiment, elle subit un marasme épais et le piétinement de nombreux adolescents, depuis l’ouverture de l’École supérieure agricole de Kervivot. Le parquet, usé, a besoin d’une nouvelle couche de vernis. Les murs jaunissent depuis le plafond. Au fil des rentrées, chacun y a abandonné derrière lui un fragment de vie comme un geste fané.

La pièce mitoyenne, réservée à la bibliothèque spirituelle et aux archives scolaires, ne concède aucun refuge à l’introspection de l’enseignant. Des travaux pratiques comme des herbiers délaissés par leurs auteurs, s’empilent dans un coin poussiéreux, leurs couvertures ondulées dans les angles et leurs pages, piquées par l’oubli,  se couvrent de moisissures brunes. On ne les compulse pas : des relents de travaux médiocres suffiraient à troubler les souvenirs olfactifs des camomilles vraies et de leurs printemps révolus.



Pourtant, un herbier a été préservé avec soin, posé sur l’une des étagères de la bibliothèque. Celui de Denis Troadec de Treffin.
Son passage à Kervivot n’avait pas marqué l’institution. Non. Ce fut plutôt un drame, sa mort, au début du conflit contre l’Allemagne nazie, le 25 mai 1940. Frère Bernard avait insisté pour que cette chemise soit traitée comme une relique, digne de vénération. Entre ses feuillets, un Trifolium pratense repose, séché, fragile, déjà gagné par la poussière pâle, effleurant le sacré. Le Christ, pensait-il, avait guidé cet ancien élève vers son destin. Frère Bernard referma doucement ce souvenir.

Appuyé contre l’une des fenêtres, le courant d’air qui se glisse dans l’entrebâillement ne le déconcentre pas. Il contemple le paysage ouvert. Il allonge la nuque, assez aisément, grâce à un corps élancé, étonnamment élastique. Ce moment suspendu lui appartient. Devant lui, la forêt respire profondément, se soulevant à l’unisson de ses pensées. Interloqué, il s’attarde sur une tension inhabituelle, se courbant entre deux masses d’arbres. Il reluque plus attentivement cette excavation évoquant, avec une insistance troublante, le creux des seins d’une femme, ceux d’une jeune femme de son village, qu’il avait jadis fréquenté, avant de rejoindre le Petit Séminaire de Lesneven du collège Saint-François. Une «  jolie fleur », admettait-il, une forme vaporeuse, qui resurgissait de temps à autre. Cependant, la vision se dissout dès que le souffle remue la cime des arbres. Il se ressaisit par un signe de croix. Imperceptiblement, la craie qu’il tient entre les doigts tourbillonne. Il voudrait broyer, une bonne fois pour toute, cette émotion ancienne, muette.

Derrière lui, les Cubiques reviennent peu à peu du bloc sanitaire, chuchotant des « bonjour monsieur », traînant les pieds, raclant des chaises. Encore quelques minutes précieuses. En tant que botaniste, dévoué à une instruction qu’il veut inspirée par la divinité, il ressent le poids des fins d’hiver et le désintérêt des jeunes pour les noms latins des plantes. Après plus de dix années d’enseignement, ils ont fini par coloniser son pré carré spirituel : « commun », « nuisible » et « toxique ». Le frère Bernard se confond de plus en plus parmi ces mauvaises herbes. On le décroche momentanément de sa rêverie. On sort les cahiers pour la prochaine leçon.

– Entrez… entrez. Prenez place, dit-il impassible, dos à la classe. À peine est-il distrait par l’apparition, en bas du bâtiment, de François et de sa hotte remplie de morceaux de bois. Instinctivement, le goût de la tisane de sa mère, à base de camomille, s’emprisonne dans la bouche. Plus qu’une heure avant qu’on ne vienne lui amener cette douceur de sous-bois, âpre et terreuse. Il se surprend à se réjouir à la vue de François, un court instant.

Dans quelle catégorie pourrait-il le ranger d’ailleurs ? Origine inconnue ? Né d’une seconde vierge ? Peut-être issu d’une Orphys apifera, qui pratique la pollinisation par mimétisme, en dupant un bourdon écervelé. Curieux tout de même cet aspect du visage qui prend les traits d’un autre familier, l’âge avançant. À force d’observations détaillées et précises chez les plantes, cela en devenait suspect chez les humains…

Le ronronnement invisible de la Motobécane Z46C est en approche, à son grand regret. Cette moto mériterait un réglage plus précis, à entendre la pétarade qu’elle occasionne. Modèle unique du secteur, elle appartient à la secrétaire de direction, Mademoiselle Mallejac. Elle conserve cet engin en mémoire de son époux, fusillé lors d’une rafle allemande, avant leur déroute.

Cette cylindrée, certainement utile pour traverser la campagne depuis le bourg, à six kilomètres, n’empêche pas sa conductrice de maintenir son retard coutumier. Frère Bernard se répète qu’elle devrait plutôt prendre exemple sur le garde-forestier, Jean Le Bot, et l’ouvrier agricole, le père Coatelem, à la tâche, depuis les premières lueurs du jour.

De son poste en hauteur, il les observe palabrer avec le palefrenier. La charrette est en stationnement le long de l’écurie dans le but d’entreposer des piquets en bois et du fil de fer, sûrement pour l’entretien des parcelles du côté de Gwaremm izela. La dernière tempête aurait fait chuter quelques branches sur les clôtures, réservées aux Normandes. Il y avait tout de même quelque chose de réconfortant à s’associer à toute cette agitation naissante. La journée, déjà diaphane, promettait de dévoiler toute sa vivacité.

– Bonjour, monsieuuur ! ».

Ce braiment est celui de Vigouroux. Insupportable. Comme lui. Un dévergondé. Son évasion dans les bocages s’effrite sur-le-champ. Un rumex celui-là. Très invasif. À feuilles obtuses. Inutile de s’attarder sur ses caractéristiques végétales. Frère Bernard regrette parfois d’être si souvent prisonnier de sa vocation. Néanmoins, le classement floral officieux qu’il a établi en fonction du comportement des élèves, satisfait l’intérêt qu’ils portent à ses missions scolaires. Son herbier intime se déploie devant lui, la porte close.

dimanche 1 mars 2026

Affaire Durand. Le cas Ernest Lallemant, ou une logique d’État. Part. I

 « Le procès de Jules Durand, anarcho-syndicaliste du début du XXᵉ siècle, devient le théâtre d’une réflexion sur la justice, l’ordre social et la responsabilité individuelle. À travers le regard d’Ernest Lallemant, médecin-chef d’un asile, cette nouvelle explore le conflit entre pouvoir et conscience, l’impact des institutions sur les vies humaines et la tension dramatique entre vérité historique et fiction. » 

Parution de la nouvelle littéraire dans le hors-série de mars 2026. Le libertaire. Revue de synthèse anarchiste.

"Ta nouvelle a été bien appréciée par les compagnons". Groupe libertaire Jules Durand

Partie I

Le docteur Ernest Lallemant s’apprêtait à quitter l’asile public des Quatre-Mares dont il était le directeur. Il ôta sa blouse blanche, la suspendit au porte-manteau et enfila un lourd blouson. Par prudence, il tâtonna une poche pour vérifier que ses gants s’y trouvaient. « Oui… c’est bon, parfait ! » Il compléta sa tenue vestimentaire en posant soigneusement son chapeau melon sur le sommet de la tête. Avant de sortir de son bureau, il glissa dans sa serviette quelques dossiers de patients : octobre marquait le début de la rédaction du rapport annuel sur le mouvement de patients de l’établissement. Chaque année, il devait y résumer sous forme de tableaux et de statistiques, le flux des admissions, des sorties par guérison ou par transfert, ainsi que les décès, le plus souvent dus à la sénilité des patients ou à l’épuisement des plus âgés. Il jeta un dernier coup d’œil dans la pièce avant de fermer la porte. Rien ne devait, dans ce cabinet, indiquer la présence du chaos.

Statue de Jules Durand. Gaston Watking. Nantes

Après avoir franchi le vieux portail de pierre, Lallemant choisit ce soir-là de rentrer à pied. Il avait scruté le ciel : l’air était sain, la pluie absente. Il prendrait le fiacre un autre jour. La marche lui apporterait un regain de forme. Un bon quart d’heure le séparait de sa demeure, le temps nécessaire pour laisser derrière lui l’agitation des malades et les éclats de voix de l’asile. Il respira profondément, comme pour chasser de ses poumons les souillures de la folie avant de rejoindre le plateau, où se trouvait son quartier résidentiel. Il s’engagea dans une longue rue bordée d’ormes, qui camouflaient partiellement les contrebas sur lesquels s’étendaient les quartiers populaires. La lueur des réverbères guida ses derniers pas avant qu’il ne grimpe les quelques marches du perron et franchisse le seuil de sa maison, à l’architecture typique d’une élite sociale, moins somptueuse toutefois que certaines demeures voisines.

Dans le vestibule, la domestique avait déposé son courrier sur un élégant guéridon de style Louis XV. Délesté de sa tunique, Lallemant se déchaussa et glissa ses pieds dans de moelleux chaussons. Un sourire vague se dessina sur son visage. C’était l’instant qu’il préférait, celui où la journée basculait dans l’ordre et le confort. Les bruits feutrés de la cuisine lui indiquaient que Madeleine s’affairait autour des fourneaux. À l’étage, la voix ondulante de son épouse filtrait de l’ancienne chambre de leur fils unique : elle répétait ses vocalises pour la chorale paroissiale. Tout était harmonieusement à sa place.

Il posa sa mallette — le travail pouvait bien attendre — et prit la pile de lettres. La chaleur de la cheminée l’enveloppa lorsqu’il entra dans le salon. Il traversa la pièce jusqu’à son fauteuil, installé dans une alcôve, tandis que Madeleine avait déjà allumé la petite lampe à pétrole. Dans sa main il tenait le Havre-Éclair, auquel il était abonné depuis des années. Il allait l’ouvrir quand une enveloppe attira son attention. Il la retourna deux ou trois fois avant de fixer l’adresse de l’expéditeur : Palais de Justice de Rouen. Il fronça légèrement les sourcils, signe d’une légère inquiétude. On ne lui avait pourtant signalé aucun incident impliquant d’anciens patients. À l’aide d’un petit couteau, il décacheta l’enveloppe avec une légère précipitation, puis relut l’en-tête : oui, c’était bien le Tribunal. La convocation disait :

« Monsieur Lallemant, Le tirage au sort vous a désigné comme membre du jury dans l’affaire concernant la mort de M. Louis Dongé, chef de bordée, à la suite d’une altercation survenue sur les quais du port du Havre, le vendredi 9 septembre 1910, impliquant M. Jules Durand, charbonnier et syndicaliste. D’autres prévenus, dans des actes secondaires, sont concernés(1).
Vous êtes convié à une réunion d’information au Tribunal afin de vous exposer votre rôle, le déroulement de l’instruction et du procès. Veuillez agréer… »

Lallemant demeura un instant immobile, le regard dans le vague, la lettre entre les doigts. Quelque peu stupéfait, il revint à lui. Ces noms… Oui, ils lui disaient quelque chose. Il se leva prestement et alla vers le meuble bas où s’entassaient les anciens numéros du Havre-Éclair. Comme tout bon conservateur, il gardait les journaux — Où est-il… pas celui-ci… ah, voilà… Il feuilleta rapidement les pages, puis retrouva un article sur cette affaire. Il se rassit, impatient. La signature attira son regard : Urbain Falaize. Urbain Falaize n’était autre que le rédacteur en chef du quotidien, proche du patronat, connu pour ses positions très cléricales et conservatrices, voire réactionnaires selon certaines sources que l’on prétendait douteuses, à moins qu’elles ne fussent subversives. Il parcourut un extrait, au surlendemain des faits, révélateur de la diatribe du journaliste.

« Un évènement s’est produit l’autre nuit qui a causé sur toute la population une émotion indicible. Un charbonnier qui revenait de travailler a été lâchement et férocement tué par une dizaine de grévistes ivres de colère et d’alcool. Le malheureux était père de trois enfants, n’avait que 42 ans. Trois de ses agresseurs sont arrêtés. Il faut espérer que leurs complices ne tarderont pas à être appréhendés et que tous subiront le juste châtiment réservé à de pareils forfaits. L’ivresse en effet ne saurait être invoquée comme circonstance atténuante, et il faudrait que les tribunaux en finissent une bonne fois avec cette thèse de l’irresponsabilité alcoolique. » Une phrase éveilla sa curiosité : « Comme circonstance atténuante… que signifiait-elle réellement ? »

Le papier continuait sur le même ton. Lallemant interrompit sa lecture et s’abîma dans une profonde réflexion. Les vocalises de son épouse, montant par vagues depuis l’étage, finirent par le ramener au réel. Il y avait d’abord des décisions urgentes à prendre pour l’organisation de l’asile. Et puis, comme le précisait le courrier, s’il devait s’absenter presque une semaine, il lui faudrait déléguer ses visites et la paperasse des malades à ses confrères.

Sans qu’il s’en aperçût aussitôt, une sensation diffuse se forma dans le bas-ventre. Elle n’avait rien de désagréable : une chaleur lente, insinuante, qui remontait le long de sa poitrine jusqu’à envahir son esprit. Un sourire involontaire plissa sa moustache encombrante, tout en écartant une barbe mal proportionnée. Dans le secret de sa suffisance, il se voyait déjà remplir, avec éclat, la fonction qui était la sienne : celle d’un serviteur zélé de l’État. Et pas n’importe lequel. Sa mission était de contenir les débordements, de canaliser les conduites jugées déviantes, de préserver l’ordre public. À sa manière, il purgeait la société de ses fauteurs de trouble, ces êtres instables et dangereux que l’on prétendait sacrifier au nom de l’intérêt général. Et cette population, il la connaissait bien : les pensionnaires de l’asile, qu’ils fussent atteints de folie systématisée, de confusion mentale ou de folie toxique née de l’alcool, provenaient presque tous de ces milieux misérables qu’il observait avec un mélange de répulsion et de pitié scientifique.

Pour autant, Lallemant ne se voyait ni comme un individu brutal, ni comme un patron cynique, ni comme un adversaire déclaré du mouvement ouvrier. Il se croyait homme de science, discipliné, obéissant à une rationalité supérieure, convaincu que l’ordre de l’État devait toujours l’emporter sur l’individu. L’affaire Durand, à ses yeux, n’était pas tant une tragédie humaine qu’un problème d’ordre public : le syndicalisme révolutionnaire représentait une contagion sociale qu’il fallait endiguer. Les asiles, tels que le sien, faisaient partie de cet appareil discret mais essentiel de régulation de la société. On y soignait, certes, mais on y classait, on y enfermait, on y neutralisait.

Il se répétait qu’un médecin d’asile ne pouvait ignorer les soubresauts politiques de son temps. Le gouvernement républicain, inquiet, surveillait étroitement les ports et les industries stratégiques. Le Havre, verrou maritime du pays, avait été secoué peu auparavant par la grève des charbonniers, perçue comme une menace directe pour l’économie et la sécurité publique. Il n’avait aucun doute : le préfet suivait cette affaire de près, et l’administration attendait de lui une attitude inflexible. Et même s’il n’était pas « fonctionnaire d’État » au sens strict et moderne, il dépendait du ministère de l’Intérieur, de ses budgets, de ses nominations et de ses notations.

La clémence, face à un meneur syndical comme Jules Durand, serait interprétée comme une faiblesse. Cette certitude le rassura.

Il se replongea alors dans d’autres journaux. Bientôt, il fut récompensé dans ses recherches et tomba sur le numéro du 4 septembre : on n’y parlait que de la « chasse aux renards », ce mot de haine par lequel on désignait les non-grévistes promis aux coups, aux humiliations et aux séquestrations. Ces pratiques, nota-t-il, révélaient une violence primitive, incompatible avec l’essor d’une civilisation plus sécurisée. Plus loin, un article du même Urbain Falaize, intitulé Réflexions sur une grève, dénonçait les dérives anarchisantes du syndicalisme actuel : action directe, sabotage, antimilitarisme, néo-malthusianisme, .... À ses yeux, le diagnostic était clair : le mal descendait profondément et s’installait.

Grisé par la perspective d’un rôle décisif dans le procès, Lallemant ne put garder pour lui son excitation. Il fallait la partager. Son épouse répétait encore ses gammes à l’étage.

« Marie-Amélie ? Marie-Amélie ? » Une voix fluette lui répondit, étouffée par la distance.

·         Que se passe-t-il, mon cher époux ?

·         Descendez, je vous prie. J’ai une nouvelle tout à fait extraordinaire à vous annoncer », s’égosilla-t-il.

En tant que juré, Ernest Lallemant arrivait au terme de sa troisième journée de procès. Demain, le 25 novembre 1910, le Président de la cour d’assises, Casimir Mourral, annoncerait le verdict contre l’accusé principal, Jules Durand. Depuis trois jours, la salle d’audience était pleine à craquer. On y dénombrait d’un côté un nombre majoritaire de journalistes et de notables ; de l’autre, des curieux, des représentants syndicaux tels que Cornilles Géeroms ou des ouvriers du port, sous-représentés car empêchés ou dissuadés de venir. Malgré la forte tension sociale liée à la grève des charbonniers, le public, même s’il n’était pas neutre, restait discipliné, manifestant par chuchotements son approbation, ou non, lors des interventions des témoins à charge ou de l’avocat de Jules Durand, Maître Coty. Aux côtés du Président de la cour, on retrouvait le Procureur général, Henri Destable, pour l’accusation et le Juge d’instruction, Georges Vernis, que l’on entendit à l’ouverture du procès expliquer l’enquête préliminaire.

Sources

Généalogie Lallemant – Gérard Mannig

Ernest Lallemant (1856-1923)

Épouse Marie-Amelie Fossard

Fils Maurice Lallemant

« L’affaire Durand » - Patrice Rannou – Éditions Noir et Rouge – octobre 2013

 (1) Les ouvriers impliqués dans la rixe : Mathien, coupable d’assassinat (15 ans de travaux forcés, suivi de relégation), Couillandre, coupable de meurtre (8 ans de travaux forcés), Lefrançois, coupable de meurtre (8 ans de travaux forcés). Autres prévenus acquittés : Bauzin et les frères Boyer

Gaston Watking

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_Watkin

https://le-libertaire.net/statue-jules-durand/

Autonomie bretonne et nucléaire français : des épousailles impossibles

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