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jeudi 26 février 2026

P. Watson, H. Clement : leurs liens avec l'extrême droite

Tout d'abord, l'avertissement qui suit s’adresse à la lectrice ou au lecteur qui pourrait être irrité.e en lisant cet article : l'histoire contemporaine récente nous rappelle une évidence cruciale : on ne discute pas avec l'extrême droite, on la combat, quel que soit le sujet, et surtout s'il concerne l'écologie.

Paul Watson et Hugo Clément sont indéniablement deux personnalités publiques dont l'engagement en faveur de la cause animale et de leur bien-être ne peut être remis en cause. C’est sur ce thème, en particulier, qu’ils ont bâti leur notoriété médiatique, bien que chacun dispose d’une aura et de moyens de communication et d'action différents. Dans leurs espaces respectifs, les deux militants dérangent : ils provoquent de l’animosité à leur encontre et subissent des pressions de lobbyistes, tout comme n’importe quel autre militant écologiste à travers le monde. Beaucoup d’anonymes ont même été assassinés pour avoir résisté à des manœuvres hostiles envers leur environnement. Il s’agit plutôt de chercher un positionnement politique différent afin d’éclaircir certains points, ce qui est utile dans des sociétés de plus en plus endoctrinées par des discours et des postures nationalistes. Cet endoctrinement ne peut être banalisé. 

Rassemblement en soutien à Watson,
animé par Clément

En dehors de leur préoccupation légitime pour la préservation de la biodiversité et le bien-être animal, Paul Watson et Brigitte Bardot partagent un autre lien : leur amitié.

À première vue, en tant qu’ami, Paul Watson ne peut ignorer que l’icône française a été condamnée à plusieurs reprises par la justice pour provocation à la haine ou à la discrimination raciale (1). Il ne pouvait pas non plus faire abstraction sur les positions politiques publiques de Brigitte Bardot, favorables au Front National de Jean-Marie Le Pen. Cependant, il est possible que le vieux militant connaisse moins l’histoire du régime de Vichy, la collaboration française et la création du Front National. Faut-il lui rappeler qu'en France, le racisme n’est pas une opinion mais un délit.

Un autre point les rapproche : la question de la démographie. Brigitte Bardot déclare :

« Mon pays, la France, ma patrie, ma terre, est de nouveau envahi par une surpopulation d’étrangers, surtout de musulmans. »

Paul Watson, pour sa part, affirme :

« Nous devons réduire radicalement et intelligemment la population humaine à moins d’un milliard… Guérir un corps atteint d’un cancer nécessite une thérapie radicale et invasive, et, par conséquent, guérir la biosphère du virus humain nécessitera également une approche radicale et invasive. » 

Ces propos auraient pu être qualifiés par Murray Bookchin d’« anti-humanistes », tandis que d’autres figures écologistes, comme Hubert Reeves, jugent la méthode de Watson « ridicule » et « totalement improductive ». Certains activistes vont même jusqu’à le qualifier d’« écofasciste ». (2) (3)

Un autre lien moins connu relie Watson à Dave Foreman, cofondateur du mouvement Earth First! aux États-Unis. Foreman défendait une stabilisation ou une réduction de la population humaine non pas pour des motifs politiques ou sociaux, mais pour protéger la vie sauvage et les habitats naturels. Là encore, Murray Bookchin a critiqué ces positions, reprochant à Foreman de placer la nature au centre de l’engagement radical sans vouloir réformer profondément les structures sociales pour préserver l’environnement. (4)

Murray Bookchin aurait-il pu rencontrer Hugo Clément ? Impossible : le philosophe social est décédé en 2006, tandis que le journaliste est né en 1989. Pourtant, les théories de Bookchin continuent d’influencer certains médias et acteurs engagés, qui peuvent s’en inspirer sans déformer sa pensée.

Le 24 février 2026, Hugo Clément est convoqué devant une commission parlementaire à l’Assemblée nationale, dans le cadre d’une enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public. Que lui reproche-t-on exactement ?

Une députée de LFI, Ersilia Soudais, l’accuse de « réhabiliter » l’extrême droite après sa participation à un débat avec Jordan Bardella, président du Rassemblement National, publié dans la revue Valeurs actuelles en 2023 (5). Pour se justifier, Clément explique :

« Cette période nous montre que le débat est toujours préférable au lynchage. »
« Si débattre, c’est débattre avec les gens qui pensent comme vous, ça n’a aucun intérêt. Il est très important d’arrêter d’opposer les gens et de ne pas tomber dans une logique sectaire. »

Le problème ne réside pas dans son plaidoyer pour le débat, mais dans le contexte: Valeurs actuelles a été condamnée en 2021 pour injure publique à caractère raciste, dans le cadre d’une publication sur la députée Danièle Obono (6). La condamnation a été confirmée en appel en novembre 2022, puis définitivement en janvier 2024. En tant que journaliste de premier plan, Clément ne pouvait omettre ces antécédents judiciaires. De plus, d’autres controverses viennent renforcer le caractère sensible de la ligne éditoriale de ce journal.

En théorie, Clément aurait pu intervenir dans le journal en tant que simple citoyen, garantissant son droit à l’expression. Mais il a choisi d’utiliser sa plateforme médiatique et son expertise journalistique pour informer et sensibiliser le public, plutôt que pour défendre des opinions personnelles. Cela pose la question suivante : jusqu’où va la responsabilité d’un journaliste lorsqu’il utilise un média controversé pour diffuser un débat?

Ensuite, l'animateur audiovisuel prétend qu'il faut dialoguer avec l'ensemble des partis politiques et que la programmatique dans le domaine de l'écologie, qui, selon lui, est une science, n'appartient pas à un parti ou à un groupe d'activistes. Il a raison sur ces deux points. Sauf qu'il n’est pas complet : oui, l'écologie est une science, mais elle devient politique lorsqu’on se positionne autrement en adoptant les principes de l’écologie sociale.

Enfin, l’ambition, louable, d’élargir les débats à l'extrême droite, dans une recherche d’évitement des conflits a, par le passé, été extrêmement préjudiciable à la paix en Europe. Deux films illustrent cette problématique : Les Vestiges du jour, du réalisateur James Ivory, sorti en 1993, et prochainement Les Rayons et les ombres, réalisé par Xavier Giannoli.

Avis personnel : si Watson et Clément ont trouvé dans l’écologie une raison d’exister, pour ma part, j’y ai trouvé une raison de vivre. Dans ces deux cas cités dans l'article, il s'agit, à minima, d'une grossière erreur d'appréciation.

(1) https://www.lexpress.fr/societe/15000-euros-d-amende-pour-brigitte-bardot_507009.html?utm_source=chatgpt.com

(2) https://www.ledevoir.com/actualites/societe/184768/les-ecoterroristes-des-impatients-marginaux-et-anti-humanistes

(3) https://www.nouvelobs.com/ecologie/20251031.OBS109295/paul-watson-un-pirate-reac-pourquoi-le-fondateur-de-sea-shepherd-divise-les-ecologistes.html

(4) http://atelierdecreationlibertaire.com/Quelle-ecologie-radicale,957.html

(5) https://www.ladepeche.fr/2026/02/25/hugo-clement-responsable-de-la-montee-de-lextreme-droite-selon-linsoumise-ersilia-soudais-le-militant-ecologiste-recadre-la-deputee-13243538.php

(6) https://www.ladepeche.fr/2021/09/29/daniele-obono-depeinte-en-esclave-valeurs-actuelles-condamne-pour-injure-raciste-9820729.php?utm_source=chatgpt.com












mardi 17 février 2026

L'anormalité du palmier

Le Chamaerops humilis, ou plus communément nommé palmier, se caractérise par sa propension à envahir les jardins pavillonnaires. On le distingue entre tous, avec ses proportions ostentatoires et sa silhouette hérissée. Ce qui n’est pas, chez lui, un signe de rébellion, ni une marque d’extravagance, ni même une quelconque menace — à l’image de Sideshow Bob dans Les Simpsons— pour l’irremplaçable et indétrônable hortensia. 

On le plante surtout dans le carré de pelouse pour des raisons infiniment plus futiles comme l'affichage. Cela prêterait à sourire, voire à le ridiculiser, si son indice écologique n'atteignait pas un score désastreux et ne rendait pas ce sourire nettement plus amer.

Pourtant, au tout début de la colonisation, son esthétisme était l’apanage de quelques demeures cossues. Il évoquait de lointains rivages, des vacances exotiques en Outre-mer ou dans les pays du Maghreb. Doté d’une maturité exceptionnelle et érigé en marqueur d’une flatterie dite « chic », le palmier est progressivement devenu l’étalon banal du mimétisme esthétique

Il pulule comme pulule le pavillon, avec le même gabarit, la même uniformité, la même illusion de distinction. Car c’est bien le cas : une illusion. Il est le symbole végétal de la standardisation des gestes sans effort ni cueillettes. D’un mimétisme sans créativité, d’un ennui visuel, de rêves interchangeables pour des destinations où l’on s’entasse sous les cocotiers.

Et pourtant. Il est devenu un exemple patrimonial, capable de s’acclimater, pensait-on, dans des zones tempérées comme sur l’Île-de-Batz. Le palmier donne l’illusion d’un ailleurs alors que, sur ce récif, nous y sommes déjà, ailleurs. Même si sa portée scientifique et botanique, au sein du jardin de Georges Delaselle, s’illustrait dans un site classé « Jardin remarquable », les effets de la tempête Ciarán sur lui ont été dévastateurs. Ils soulignent, par cet exemple, la fragilité des paysages exotiques face aux aléas du dérèglement climatique en Bretagne.

Nonobstant cet épisode hivernal d’une intensité qui s'installe, la normalisation du palmier dans les jardins ornementaux présente, en termes environnementaux, bien des inconvénients, loin de la passivité qu’il exhibe. Empreinte carbone élevée (production et transport), utilisation intensive d’engrais, modes de culture — notamment sous serres énergivores —  derrière la silhouette décorative se cache une mécanique coûteuse et peu vertueuse.

Le plus inquiétant, dans la généralisation d’un paysage pavillonnaire banalisé, où le palmier désigne une certaine forme de paisibilité factice, est que l’on en revienne toujours à la même observation : une passivité non coupable, une oisiveté sans autre horizon que d’attendre les beaux jours afin de caler le barbecue sous le palmier, comme si l’ombre exotique suffisait à donner sens au quotidien.

Ainsi, le palmier n'explique rien du voyage, rien de l’exotisme, ni même de la botanique. Il dit le confort d’un imaginaire prêt-à-planter, l’économie d’un effort, la reproduction immobile d’un décor standardisé. Sous ses palmes, ce n’est pas l’ailleurs qui se pavane, mais l'anormalité.

Calcul de l'empreinte écologique de l'auteur : 2.5 T de rejets de CO2 en 2025 (niveau de soutenabilité : 2 T selon les données de l'Ademe)



lundi 16 février 2026

Extrait "À l'ombre du Menez moc'h". La trique

– Bien ! D’après ce que l’on m’a rapporté, Augustin Le Mat a su attirer toute l’attention sur sa personne, ce matin. Voyons si nous pouvons attester que l’intérêt qui lui est réservé est justifié. M. Le Mat, pourrions-nous profiter de vos sciences ? Ah ! Avant que nous ne commencions, je tenais à vous informer, M. Le Mat, que nous vous avons convié chez le directeur à 13 heures, à propos du fameux incident de tout à l’heure. Allons ! Levez-vous ! Gratifiez-nous de votre apprentissage. Je voudrais que… nous revenions sur le cours d’hippologie de la semaine dernière. Pourrions-nous rappeler à vos camarades… quels sont les six vices rédhibitoires chez le cheval ? Nous vous écoutons, M. Le Mat.

Le temps des cours théoriques débute. Augustin se remet lentement des événements qui l’ont asphyxié plus tôt dans la matinée.

Frère Martin, ou François-Marie Gueganton, ne badinait pas avec les comportements qu’il qualifiait de cavaliers. À l’image d’un physique sec, sans pilosité apparente, tenu par une colonne vertébrale solidement jointe, Frère Martin adoptait, avec dextérité, ces qualités qui siéent à la fonction d’enseignant dans les matières de zootechnie et d’agronomie : exemplarité, fermeté, exactitude, pondération, élocution.

– Accords et ponctuations, messieurs. Pensons à la ponctuation ! Sa baguette, taillée dans une branche d’aulne, et qui prolongeait le bras, sifflait au-dessus des têtes.

Le fer de ses chaussures, à chaque coup de talon, meurtrissait le parquet comme pour sanctionner la moindre faute d’écriture. À la plus infime hésitation dans la diction, il se ruait vers le fautif, aussitôt désarçonné.

Que cherchait-il à prouver avec sa baguette ? Confirmer sa résistance ? Tester l’asservissement des Carrés ? Balayer une déconvenue invisible comme le statut qu’on lui avait refusé, confisqué ?

Frère Martin avait en effet postulé à la direction de l'Institut agricole, mais sa candidature ne fut pas retenue au profit de frère Martin, mécanicien. Il avait vécu ce refus comme un affront : l’anatomie digestive d’un porc blanc de l’Ouest n’avait-elle pas plus d’intérêt que la conduite d’un tracteur Latil ? Cet engin bruyant, vorace en bûches, supplantait les chevaux. Insupportable ! Avec cette modernité, on basculait dans l’inconnu. La technologie ne pouvait rivaliser, si impétueuse soit-elle. Dieu seul détenait les lois qui guidaient la destinée de l’homme, pas un engin sujet à des pannes incessantes.

Élèves d'un établissement agricole de l'enseignement privé
Il médit des autres.

De tous les autres. Peu d’exceptions. Peut-être de Penhoët. Mais que cela le coûte !

Il rumine dans la nuit étalée.

Des aveux terrifiants. Des prières marmonnées, dans l’isolement rétréci de sa chambre.

Sur la table de chevet gisent un cadre contenant la photographie de sa défunte mère, tant regrettée, et une cravache en osier, tachée de son sang.

Ce qui le hante la nuit devient une méthode au grand jour.

– Pour diriger habilement un cheval sur le chemin, nous devons exiger de nous le meilleur et, avant tout, savoir le dresser, affirme-t-il avec une fixité quasiment monomaniaque. En l’occurrence, le poulain s’appelle cette fois-ci Augustin Le Mat.

Augustin provenait d’une ferme du Faou, spécialisée dans le dressage d’étalons. Son père, Jean-Marie Le Mat, et son père avant lui, jouissaient d’une réputation qui s’étendait au-delà des cantons voisins. Plusieurs premiers prix ornaient les écuries. Ces mâles reproducteurs avaient définitivement assis un savoir-faire exigeant, que Jean-Marie Le Mat ambitionnait de transmettre à son fils cadet.

Augustin n’intégra pas le Nivot sans une connaissance solide du cheval, acquise au contact des étalonniers. Son grand-père lui avait ainsi appris un moyen mnémotechnique à propos de ces vices : Biftec.

Augustin se campe. Il croise les bras dans son dos. Le regard rivé au tableau noir, il contrôle sa respiration. Il peut enfin s’affirmer. Il dicte.

– Les six vices rédhibitoires : boiterie intermittente, immobilité, fluxion périodique, tic et sans usures des dents. Le tic est une habitude vicieuse du cheval pendant laquelle la tête en l’air ou à l’appui sur une mangeoire ils sucent de l’air en faisant entendre un bruit spécial dit « bruit de rot », pas de bruit de rot pas de tic, alors même que le cheval, à force d’avaler l’air, serait gonflé à crever. Emphysème pulmonaire et cornage chronique. Des vices récités sans interruption.

La trique de l’enseignant ne flagelle pas l’air. Étrangement.

Elle tapote la soutane, cadencée, chirurgicale. Elle rythme son emprise sur la classe.

Frère Martin sonde ses pulsions. Perplexe. Froissé. Il doit récidiver.

Ne pas céder une parcelle de savoirs. Mettre en difficulté celui qui le nargue.

Il pince son nez à l’arête effilée. Renifle. Il visualise les prix des bourrins de son père. Chaque geste, chaque muscle, chaque trot se grave dans sa mémoire.

Les autres élèves ne saisissent pas ce qui se déroule sous leurs yeux. Certains baissent l’échine. Mauvais signe : Frère Martin forme une boursouflure avec sa bouche, un toc qui lui vaut le surnom de « croupion ».

Il fixe Augustin. Il avance vers lui, intriguant.

Chaque coup de la trique devient une sentence. Un relais de l’autorité supérieure.

Calcul de l'empreinte écologique de l'auteur : 2.5 T de rejets de CO2 en 2025 (niveau de soutenabilité : 2 T selon les données de l'Ademe)



samedi 14 février 2026

Montée des eaux. Quand Goulven deviendra Goulven-les-Bains

Repartage. Première parution, novembre 2021. 

Montée des eaux. Quand Goulven deviendra Goulven-les-Bains ou comment le bourg sera englouti.

La vue la plus remarquable de la baie de Goulven est réservée à la colline de Plouider, d'une laideur sans équivoque, qui surplombe le bourg de Goulc'hen. Planquée entre les toits, se niche la flèche de l'église du XIème siècle. De ce panorama, elle perd de sa grandeur face à l'embouchure de la grève qui se moque d'elle par sa forme, nettement mise à son avantage dans une robe brunie par la végétation rase. Plus loin, de l'autre côté du bras de mer tortueux, se calent une des autres communes du pays Pagan, Plouneour-trez. On ne s'attarde pas, car au creux de la vasière, l'extrémité de la langue des dunes de Keremma vient lécher la Manche toujours plus gourmande à voir les premiers éboulis sableux dans les herbus. Sur la droite, en contrebas des prairies convoitées par le bétail, s'étale une roselière dense, stoppée nette par une ligne rectiligne témoignant de l'activité passée des hommes. 

En s'approchant de Goulven, l'église se dévoile maintenant pleinement. L'étalement urbain hideux a épargné cette paroisse léonarde, convoitée uniquement par la mer qui s'immisce sur la bordure côtière. Deux ou trois rangées de maison encerclent ce lieu de dévotion, si serrées qu'on aurait l'impression qu'elles lui serviraient de remparts contre les éléments déchainés le moment venu. Ce village semble avoir dérivé au gré des courants et avoir échoué dans un creux de dune. Une arche d'un autre temps ? Et si le déluge ne s'était pas encore annoncé ?  L'inspection du bourg est égale à ce que l'on ressent : les murs figés délavent les fenêtres blêmes. Le silence instinctivement, semble lui avoir déserté déjà face au péril encore invisible. Même le deuil, en ce jour de commémoration, a préféré déguerpir pour être célébré sur les hauteurs environnantes.

Pour l'instant, le badaud dans les dunes est fort à son aise. Tant de joggers soucieux de leur bien-être, tant d'ornithologues amateurs happés dans la recherche d'un oiseau d'exception. Tandis que les premiers dandinent sur les sentiers, les autres en vigie, scrutent avec leurs appareils télescopiques la frange de la roselière ou bien les chevelus de la vasière, sans se soucier, les uns comme les autres, de ce qu'il advient de leur lieu de loisirs. Car il ne faut pas attendre les prévisions dévastatrices de ce début de siècle pour mesurer les premiers dégâts occasionnés par la montée inéluctable des océans. A en croire la carte interactive conçue par l'Institut de recherche américain Climate Central (lien ci-dessous), le littoral breton sera profondément égratigné par la montée des eaux d'ici à 2100, avec une élévation progressive du niveau de la mer de 1 mètre. Cette projection n'est pas une prophétie biblique ni une vision burlesque d'un écologiste. Elle est déjà tangible et bien visible quand elle s'effondre sous nos yeux. Et ce n'est pas un vulgaire cordon censé protéger la dune du piétinement humain qui endiguera ce phénomène, l'effacement des dunes ne viendra pas de la terre mais bien par la mer.



Ni le Conservatoire du littoral, propriétaire du site, qui se voyait comme le garant d'une nature sauvage préservée d'ici à 2050, ni la communauté de communes de la baie du Kernic qui en est le gestionnaire, ne pourront freiner l'ardeur d'une mer à jamais étal jusqu'aux premières encablures de Goulven. Mais l'érosion dunaire ne sera pas la seule modification notable de la côte bretonne. Les réseaux routiers seront avalés. Les propriétaires d'habitats côtiers érigés dans l'avidité de s'octroyer un bout de mer, privilégiés par la capacité financière de leur famille, verront leurs biens se dévaluer quand les vagues s'abattront, encore et encore, sur leurs toits délavés, troués par la puissance de tempêtes toujours plus ravageuses. En l'absence d'occupants ce sont les embruns qui s'inviteront dans les salons, salinant les meubles, souillant les lits, ils grignoteront le portrait décrépi de leurs aïeuls. C'est une anomalie clinique que d'avoir autorisé à la construction sur le front maritime breton.

Le plus insolite dans tout ça, est que l'homme ingénieux Louis Rousseau avait déjà modifié au 18ème siècle les caractéristiques de la baie de Goulven en comblant 500 ha de marais inondables pour en faire de bonnes terres agricoles (comme si le Léon en manquait...). C'est ainsi que la digue sert de barrage aux marées montantes, mais sera bien fragile et désuète devant les déferlantes futures, résultantes elles aussi des activités humaines.  A la décharge de Monsieur Rousseau, qui ne pouvait pas s'appesantir sur l'impact de ses décisions quelques centaines d'années plus tard, nous, nous savons ce qui se passe et ce qui se passera. Et que faisons-nous ? Eh bien, nous continuons à nous aveugler dans l'horizon de nos jumelles et à lorgner nos chaussures de sport, en attendant de voir l'anse du Kernic se transformer en ilot. Tout comme le bourg de Goulven qui gouttera aux joies de baignades glaciales et océaniques. Ses murs finiront par s'affaisser, telle la ville d'Ys en son temps. Et si Goulven-les-Bains n'était pas un mythe mais une prédiction ?





https://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/montee-des-eaux/carte-monteedeseaux-votre-ville-ou-votre-plage-sont-elles-menacees-par-le-rechauffement-climatique_4205309.html?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR3Sec8Uep3O_Ajf6aQ4zWg0ejOifgz_NHwvv-Hc6rixIc61h8BY1xAwA40#Echobox=1635348954-5


Calcul de l'empreinte écologique de l'auteur : 2.5 T de rejets de CO2 en 2025 (niveau de soutenabilité : 2 T selon les données de l'Ademe)



lundi 9 février 2026

Les mécanismes de la domestication du capitalisme. Part. II

Partie I. De la domestication du capital vers une souveraineté heureuse

https://dderrien.blogspot.com/2026/02/de-la-domestication-du-capital-vers-une.html

La domestication contemporaine du capitalisme repose sur des mécanismes à caractère révolutionnaire. Si elle devait se concrétiser, elle s’appuierait sur deux leviers complémentaires pour saisir le capitalisme en étau et en extraire un jus fertilisant et redistributif, capable de ruisseler vers l’économie réelle.

Dessin : Dom' Legeard ou Lidwine
Cet étau agirait à deux niveaux : local ou régional, avec des initiatives économiques requalifiées, puis européen, avec une refonte profonde des traités intégrant les dimensions fiscales et juridiques, aujourd’hui absentes des accords européens. Ces omissions, trop contraignantes pour les politiques libérales et la libre circulations des biens, laissent encore de vastes marges de manœuvre à des États complices de l’évasion et de l’optimisation fiscale.

Les réserves phénoménales accumulées dans les pôles d’attractivité financiers auraient dû éveiller l’indignation des peuples européens. Pourtant, ceux-ci participent, directement ou indirectement, à cette accumulation de richesses toujours croissante :

  • Masse financière gérée professionnellement en Europe : 33 000 milliards d’euros (1)

  • Actifs bancaires de l’Union européenne : ~28 000 milliards d’euros (2)

  • Fonds de pension dans la zone euro : plus de 3 000 milliards d’euros 

  • Réserves des banques centrales : ~6 400 milliards d’euros (3)

  • Réserves d’épargne des ménages européens : ~35 000 milliards d’euros (4)

Ces chiffres montrent l’urgence de mobiliser à la fois les initiatives locales et l’action européenne pour encadrer et orienter le capital.

L’économie locale contient déjà des germes de cette domestication. Trois exemples suffisent :

  1. Les Scop, qui consolident des activités artisanales et commerciales (bâtiment, commerce spécialisé, etc.). On pourrait également mentionner le travail des coopératives intégrales.

  2. Les banques coopératives, comme le Crédit Coopératif, la Nef ou certaines branches du Crédit Mutuel, qui offrent des alternatives au système bancaire traditionnel. (5)

  3. Les énergies renouvelables et autonomes, à l’exemple d’Enercoop régionalisée, ainsi que des secteurs tels que l’agriculture, le logement (rénovation, construction semi-collective) la pêche, le transport ou le recyclage.

Ces poumons économiques à taille humaine, structurés selon des pratiques vertueuses, se regroupent déjà au sein de l’Économie sociale et solidaire. Ce n’est pas de l’utopie : les bases existent pour contrecarrer la puissance hégémonique du marché. Accolée à ces bases, la généralisation de l'usage de monnaies locales amplifierait l'action de sortie du monopole monétaire permettant de contrôler les évasions fiscales et détruire l'argent sale.

Pour amplifier ces secteurs, l’échelon européen est indispensable. Il mettrait en œuvre des politiques offensives sur la fiscalité et le contrôle des capitaux, aujourd’hui largement orientés vers la dérégulation, la spéculation, l'enrichissement de quelques uns et le conservatisme financier. Ainsi, les actifs captés seraient réinjectés dans des activités à visée sociale (santé, solidarité) et écologique, transitant via des banques coopératives.

Mais une première difficulté vient du nationalisme, exacerbé par son ambition étriquée de diriger les États-nations. Cette ambition freine toute création d'un échelon fédéral et bloque l’imposition d’une vision politique commune au niveau européen.

Dessin : Dom' Legeard
ou Lidwine
Doter les institutions européennes de représentants issus du confédéralisme libertaire, pourraient infléchir ces orientations, aujourd’hui quasi exclusivement alignées sur les intérêts du capital. Les enjeux supranationaux doivent primer pour effacer les pratiques financières socialement destructrices, comme l’a montré la crise grecque il y a une dizaine d’années. (6) (7)

Une fois ce nationalisme contenu, une révision des traités européens serait nécessaire pour habiliter les institutions à réguler les capitaux circulants. L’objectif : doter l’Europe d’outils fiscaux et juridiques efficaces. Ces outils devraient être conçus de manière discrétionnaire pour contrebalancer le pouvoir des acteurs financiers, dont les décisions échappent largement au consentement démocratique.

La domestication du capitalisme ne peut donc réussir ni par le seul local, impuissant face à la mobilité du capital, ni par le seul supranational, illégitime sans ancrage social. Elle suppose l’articulation des deux : un local producteur de pratiques responsables et une Europe capable de contraindre et réguler. C’est dans ces conditions que l’étau peut se refermer et atteindre dans la transition, la souveraineté heureuse.

À une autre époque révolue, les milieux révolutionnaires (syndicalistes et libertaires) et/ou communistes formulaient des théories et s'organisaient dans l'objectif de l'expropriation des unités de production, en s'appuyant sur une présence centrale et autoritaire de l'État-nation. La domestication du capital est un intermédiaire démocratique entre un processus de réforme et une volonté révolutionnaire et, dès le départ, elle cherche à éradiquer ce rôle central.

NB : ce texte n'est le fruit que d'une réflexion personnelle. De nombreuses questions restent à traiter. Très justement, les Masaaï pensent qu'un seul cerveau ne peut pas tout régler : 

Comment accéder au pouvoir institutionnel ? Par quelles majorités ? Dans quel cadre électoral ?

Comment définir juridiquement les « outils discrétionnaires » et la stratégie politique d’accès au pouvoir européen.

Comment intégrer explicitement la dimension écologique au cœur du modèle économique proposé.

(1) Hubfinance https://www.hubfinance.com/actualites/lindustrie-europ%C3%A9enne-de-la-gestion-dactifs-cap-sur-33-000-milliards-deuros-en-2024?utm_source=chatgpt.com


(2) Eba 

(3) BCE 


(5) D'autres modèles de banques coopératives régionales existent dans d'autres pays européens : Grupo Caja Rural en Espagne ou Gruppo Cassa Centrale Banca en Italie

Mesures prises par l'État en 2015 sous la contrainte et le chantage des créanciers, FMI, la BCE

(6) impact sanitaire directement lié à la décision de l’État grec en 2015 : 

Décès supplémentaires2 500 – 5 000 (part de mortalité liée à l’accès restreint aux soins et au stress)
Années de vie perdues 100 000 – 200 000 YLL*
Suicides ~10–15 % de l’augmentation totale observée 2010–2015
Malnutrition et troubles  chroniquesAffecte 5–10 % de la population active et enfants vulnérables

Years of Life Lost”, en français “années de vie perdues”

(7)  Contrôles des capitaux. Mesures centrales :
  • Plafond de retrait :

    • 60 € par jour

    • puis 420 € par semaine

  • Interdiction de transferts de capitaux à l’étranger, sauf dérogations

  • Blocage des virements internationaux

  • Gel partiel des comptes bancaires

  • Paiements transfrontaliers soumis à comités d’autorisation




Calcul de l'empreinte écologique de l'auteur : 2.5 T de rejets de CO2 en 2025 (niveau de soutenabilité : 2 T selon les données de l'Ademe)






vendredi 6 février 2026

Qui est Maxime Paul ? LE communiste de Plougastel

Tout comme un PCF fossilisé, Maxime Paul est un très, très vieux militant (1). À son actif, on peut lui reconnaître une continuité dans son ancrage à une gauche productiviste et dirigiste, une ténacité électorale à exister en deçà de 1,5 % (2)  des suffrages exprimés, ainsi qu'une fidélité inoxydable au Parti Socialiste. Cela exposé, on doit tout de même s'interroger à propos des raisons pour lesquelles il se retrouve à être le binôme de la tête de liste des partis, Marlène Le Meur (PS), pour les élections municipales à Plougastel-Daoulas. 

En effet, si en 2016 l'éternel militant communiste annonçait dans un communiqué être un "atout en accompagnant une agriculture et une industrie agroalimentaire responsable écologiquement et socialement", son passage au poste de vice-président chargé de l'eau et de l'assainissement à Brest Métropole Océane, son bilan sur la responsabilité "écologique" des industriels, comme ses résultats visibles sur l'assainissement à Plougastel-Daoulas, se limitent à l'épaisseur d'un papier A4. Pour une simple et unique raison : dire qu'un communiste est un écologiste relève de l'oxymore. En plus d'apparaître tardivement dans le discours communiste français, l'écologie doit être avant tout pensée comme "une écologie de production". À vrai dire, l’écologie revendiquée par certains responsables communistes demeure contradictoire avec l’héritage productiviste du communisme.

La première vocation d’un communiste est le maintien d’un tissu industriel de production dans le but d’assurer l’accès à l’emploi au plus grand nombre (principe d'un concept de l'émancipation). La garantie de ce travail industriel doit passer par le développement de l’outil de production sur le territoire. Du fait de ses responsabilités au sein des Eaux du Ponant (société publique locale) (3), Maxime Paul a été un atout sans faille pour les industriels et l’extension de leurs serres de production de tomates à Plougastel. 

Sa signature, apposée au bas des autorisations dans le cadre du Spanc, notamment dans le cas des extensions des serres du Cosquer–Saint-Jean, comptabilisant aujourd’hui 14 ha de sols artificialisés sur le bassin versant de l’Elorn, le confirme. Pour un responsable de la gestion de l'eau, les résultats sont rapidement visibles avec un déversement continu et volumineux des eaux rejetées par les serres dans l'Elorn, tout proche, dès 2013. À minima, La régie dispose de mécanismes de contrôle techniques, mais ceux-ci restent largement insuffisants pour répondre aux enjeux environnementaux posés par l’extension des serres industrielles. En a-t-elle abusé ?

Serres industrielles contruites sur un remblai illégal
équipé d'un bassin de rétention sous dimensionné. Photo 2013




Extrait de l'examen au cas par cas déposé le 10 décembre 2012. Rien ne sera respecté



Déversement dans l'Elorn du surplus
des eaux pluviales des serres industrielles - Juillet 2017


Concernant l'assainissement sur la commune de Plougastel-Daoulas, on se contentera d'un constat d'une simplicité désarmante : aucun impact particulier durant toute la période de son mandat, pas même dans l'épaisseur d'une feuille de papier toilette. La station d'épuration de Kerziou, au-dessus de l'anse de Lauberlac'h, site sensible, aurait peut-être dû faire l'objet de contrôles réguliers et d'un entretien tout particulier des Eaux du Ponant, à voir son état délabré des dernières années. Toutefois, il aurait été instructif de savoir ce que pensait le militant communiste sur l'installation des micro-stations d'épuration en lien avec la phytoépuration.

Pour les élections municipales de mars prochain, l'examen des professions de foi donnera une vision plus éclairée des objectifs écologiques des candidats en lice lors de cette campagne électorale. Cependant, autant on connaît les positionnements de certaines listes sur le projet de zone d'aménagement de Ty ar Menez III (12 ha de terres agricoles détruites), autant on peut rester perplexe sur les prises de position de Maxime Paul, vieux compagnon de route de l'élu sortant socialiste, Stéphane Le Gall, présent lui aussi sur la liste de Marlène Le Meur. Ce dernier s'est déjà prononcé favorablement sur l'arasement de 12 ha et l'artificialisation des sols pour qu'émerge ce projet. Au regard de la manière dont la gestion des eaux pluviales est traitée avec rigueur sur la commune, on peut s'inquiéter pour la quiétude du hameau si bien nommé : l'Île, situé en contrebas du projet de TAM III, s'il se concrétise.


(1) Article "Brest Maville" de novembre 2016. https://brest.maville.com/actu/actudet_-pour-la-6e-circonscription-du-finistere-le-pcf-choisit-maxime-paul_6-3091104_actu.Htm?utm_source=chatgpt.com    


(2) Législatives 2017 – 6ᵉ circonscription du Finistère

📌 Maxime Paul (Parti communiste français – PCF)

  • 1ᵉʳ tour : 711 voix, soit 1,40 % des suffrages exprimés


(3) durée connue de son mandat début des années 2010

Photos : AQCS











Calcul de l'empreinte écologique de l'auteur : 2.5 T de rejets de CO2 en 2025 (niveau de soutenabilité : 2 T selon les données de l'Ademe)

mardi 3 février 2026

De la domestication du capital vers une souveraineté heureuse

Partie I

L'exemple de la dette africaine et de la production de cacao.

Sans être économiste, financier ou politologue, il est possible d’analyser certains mécanismes géopolitiques afin de mettre au jour les effets profondément délétères du capitalisme sur les populations locales — le plus souvent pauvres — ainsi que sur l’environnement. Ces effets se manifestent de manière particulièrement visible dans les domaines de l’agriculture et des industries extractives. Derrière la volonté affichée de complexifier les rouages du système (FMI, OMC, prolifération de sociétés "écrans", d’organismes financiers, de paradis fiscaux, etc.) se cache un processus de mondialisation des décisions de dépendance. Ce processus assujettit les États à une forme moderne de colonisation. Le marché dérégulé, notamment financier et bancaire, réhabilité à partir des années Thatcher et Reagan, n’a fait qu’accentuer les contractions économiques, les conflits militaires latents, les écarts entre les classes sociales et les pays en voie de développement entre eux. Il ne fait qu'accentuer les crises écologiques et climatiques que certains lient au « capitocène ».(1)

De nombreuses théories ont été publiées sur les mécanismes par lesquels le capitalisme domestique les individus, sur ses effets et, par extension, sur les formes de domination et d'appauvrissement qu’il exerce sur eux (2). En revanche, une approche inversée — interrogeant la transition du capitalisme vers des capacités de survie des individus et sur leurs marges d’autonomie — demeure largement sous-théorisée. Cette absence s’expliquerait potentiellement par le fait que, de génération en génération, l’option révolutionnaire a longtemps bénéficié de la faveur de ciels qui attendaient la démonstration spectaculaire de la force populaire et destructrice du mal, ouvrant la voie à de nouveaux modèles démocratiques (3). Or, tandis que se multiplient à travers le monde des rébellions et des insurrections localisées, et qui ne sont pas toujours en lien avec l'étranglement du capitalisme l’objectif d’une révolution internationale s’éloigne. Elle recule à mesure que s’intensifie la dépendance au système capitaliste, et plus encore à une dette prédatrice, soigneusement tissée comme instrument de contrôle et de perpétuation de l’ordre établi.

La mainmise des sociétés hyper-capitalisées, et de leurs bras armés — multinationales, institutions bancaires et financières, plans d'investissements structurels — sur l’Afrique demeure spectaculaire. Elle s’inscrit dans la durée, traverse les siècles récents et a revêtu des formes multiples de contrôle, voire de destruction systémique. Les décisions visant à exploiter les ressources humaines et naturelles, à orienter de force les activités économiques et à encourager une corruption à grande échelle répondaient à au moins deux logiques interdépendantes : accroître l’endettement des États et enrichir toujours davantage les détenteurs du capital. Ces dynamiques, loin d’être accidentelles, se renforcent mutuellement dans un système de dépendance soigneusement entretenu. À cet égard, l’exemple de la production du cacao constitue un cas emblématique, offrant une base solide pour analyser succinctement  — et contester — les mécanismes de domestication du capital.

Image générée par un assistant numérique

Dette et cacao relèvent d’une même matrice : la dépendance financière. En échange d’accords de prêts et d’un soutien à l’investissement, le FMI impose aux États des contreparties structurelles. Pour y parvenir, l’institution influe directement sur les choix des filières économiques à développer. Dans le cas de la Côte d’Ivoire (4), les décideurs ont ainsi structuré l’économie nationale autour de la production intensive de cacao, avec une incidence inévitable et incontrôlée de la pollution chez tous les intermédiaires.

Pour ce faire, le pays s’est lourdement endetté, tout en acceptant d’orienter sa filière presque exclusivement vers l’exportation. Le résultat est sans équivoque : la production et l’exportation de cacao servent avant tout, et de manière indirecte, au remboursement des créanciers, tout en maintenant l’économie nationale dans une dépendance à une consommation mondiale par volonté, instable, soumise aux aléas des marchés et aux enjeux géopolitiques globalisés. (5) La population locale, quant à elle, n’a que marginalement bénéficié de cette manne financière. Au contraire même. Elle s’est rendue dépendante d’une ressource agricole unique, désormais fragilisée par l’intensification des contraintes liées au dérèglement climatique.

Comment se dégager de ce mécanisme répressif et des turbulences politiques perpétuelles ? Sans avoir besoin d'être un expert sur la question, celle-ci a été maintes fois posée et analysée par des auteurs qualifiés (6), l’effacement de la dette des pays de l'Afrique subsaharienne apparaît dès lors comme un mécanisme logique de : réparation (esclavagisme, colonisation, enrôlement dans les armées d'occupation, instauration de frontières, etc), compensation (pillage des ressources naturelle et culturelle, exploitation des enfants, pollution endémique et captation massive des déchets, etc), mais surtout de désengagement (émancipation démocratique). Si la dette est partiellement annulée ou restructurée, les revenus du cacao ne sont plus captifs du remboursement. Ainsi, l’État, ou tout autre organisme démocratique qui pourrait se substituer à lui, peut rediriger ce capital vers des investissements pérennes et locaux : infrastructures, éducation, santé, diversification agricole, etc. De facto, le capital se « domestique » : il sert les besoins internes au lieu d’engraisser des créanciers externes et de satisfaire des consommateurs qui se soucient à la marge du bien-être réel des petits producteurs. Mieux encore, il libère un potentiel nouvellement créé, capable de moraliser les pratiques, transformer les mentalités et donner forme à une souveraineté heureuse.

Alors, le phénix renaîtra de ses cendres.

La domestication du capitalisme poursuit un objectif stratégique unique : préparer son effondrement contrôlé. Il s’agit de désamorcer l’accumulation disproportionnée, en l'asséchant progressivement, de richesses concentrées – en milliards de devises stockées dans les comptes financiers, multinationales et banques – pour les réorienter vers un développement éthique, durable et international, guidé par le seul consentement démocratique.
Cette domestication du capital pourrait se concevoir comme un hybride entre réformisme et révolution, une voie intermédiaire, verte, une reformulation (et pourquoi pas, non violente) où le système économique est à la fois transformé et maîtrisé, jusqu’à ce qu’il puisse céder sa place à une nouvelle économie, plus juste et responsable. Et qui peut aujourd'hui spéculer sur la pénurie de plaquettes de chocolat rangées dans les placards des Européens ? À suivre : leviers et mécanismes généralisés de la domestication du capital.

(1) Capitocène : l'ère du capital

(2) La domestication de l'humanité, Jacques Camatte. https://libcom.org/article/domestication-humanity?utm_source=chatgpt.com

(3) La Commune de 1871 par exemple, insurrection républicaine matée dans le sang par la bourgeoisie

(4) La Côte d’Ivoire et le Ghana produisent ~ 60 % du cacao mondial

(5) 

Le Monde, le 09 février 2026

(6) La dette odieuse de l’Afrique : comment l’endettement et la fuite des capitaux ont saigné un continent – Léonce Ndikumana & James K. Boyce. https://www.fnac.com/a6090633/Leonce-Ndikumana-La-dette-odieuse-de-l-Afrique?utm_source=chatgpt.com


calcul de l'empreinte écologique de l'auteur : 2.5 T de rejets de CO2 en 2025 (niveau de soutenabilité : 2 T selon les données de l'Ademe)

dimanche 1 février 2026

Premiers travaux de "À l'ombre du Menez moc'h"

MàJ le 13 mars 2026

La rigueur des missions sacerdotales régit l’Institut du Menez Moc’h depuis plusieurs décennies. En apparence, cela ne heurte personne. Sauf Augustin, prisonnier d'une journée ordinaire de mars. Le givre matinal le tenaille. Même les oiseaux ont déserté cette aube nouvelle, déjà sacrifiée. Leurs gazouillis se sont tus. On pressent à l’avance qu’une menace plus prégnante que le frimas est tapie aux alentours. En cette période de Carême, la lueur rasante semble épier, à son tour, le sous-bois. Il est à peine plus de sept heures.

Près de la rivière Stêr-noz, des craquements sinistres lacèrent le silence gelé. Aux crissements paresseux et gênés des branches qui s’entrechoquent, répondent les éclats de celles disloquées, gisant au sol.

Peut-être un gros gibier en fuite ? Dérangé par une menace quelconque ? Non.

À l’évidence, l’allure est plus légère, bien que saccadée. Derrière le tumulte, on ne distingue pas immédiatement le souffle altéré d’Augustin Le Mat. Celui d’un jeune garçon qui court. Pire. Qui s’enfuit. Qui tente d’échapper à la terreur qui le talonne, aux aguets.

Doit-il s’inquiéter à propos de sa respiration ? Tant elle est heurtée, irrégulière, extrême. Son asthme le reprend. La pente se raidit. Un objectif, une vision :

– La cuisine de Marthe…

Aveuglé par l’afflux de larmes, il s’enfonce dans les ronces. Les épines éraflent ses mains et transpercent le pantalon. Derrière lui, un froissement se précise. Trop proche pour être ignoré : des pas sur les feuilles mortes comme un groin qui fouille le sol. Le silence gelé hérisse une fourrure. Quelque chose d’écru, recourbé, menace. Augustin réunit des forces, presque ultimes. Il s’arrache aux arbustes, s’égare, se faufile entre les troncs serrés, ripe sur les racines, plante ses doigts dans le sol. En vain.

La campagne autour de
l'Institut agricole de Kervivot
Il ne parvient pas à se dérober à l’acuité de celui qui le poursuit. Lorsqu’il pivote brusquement la tête, il ne voit rien. Ne rien voir est pire. Le néant le saoule, l’attire vers le bas, le démantibule. La sueur, malgré le froid, fige ses petites boucles rousses contre la nuque. Les traits de son visage, émaciés par l’effort, se dissolvent dans une teinte pourpre qui amoche. Les fagots qu’il devait rapporter à la cuisinière sont devenus orphelins. Ils se sont éparpillés comme des cailloux marquant sa piste. Une tentation, presque une invitation pour le poursuivant. Trop tard pour revenir en arrière. Trop tard pour hésiter. Les battements sur ses tempes s’intensifient. Les formes se brouillent.


J’en peux plus…

Puis, au détour d’un dernier virage, il aperçoit le bâtiment. Un mastodonte austère qui se dresse devant lui dans une lueur abîmée par la brume. Des rectangles de lumière voilée mouchettent la façade. Un bourdonnement familier, parfaitement indifférent à la détresse d’Augustin, envahit peu à peu l’édifice. Sa masse écrase le drame, qui dérange l’ombre de ses fondations. À l’arrière, au-delà des courbes des pâturages, des élèves sanctionnés s’affairent autour des étables. Au loin, la Montagne de Keramenez se cache sous une masse compacte et concassée, broyée par les premiers rayons du jour.

Encouragé, Augustin accélère la cadence. Il ne se retourne plus. Les gravillons de la cour roulent sous ses pas, le déséquilibrent ; les semelles glissent, instables.

– Traîtresses… Maudites chaussures en cuir ! Rien ne vaut mes sabots.

On dirait qu’on veut l’ensevelir, l’abandonner dans l’ombre de Kervivot — on ne s’y prendrait pas autrement.

Pas maintenant. Pas ici. Par pitié. Laissez-moi…

Le rassemblement liturgique des pensionnaires, dans la petite chapelle, ne va pas tarder. Il perçoit les premières vocalises de l'aumônier, Père Joseph, pour s'échauffer la voix.

Il fonce vers le pignon. Trois marches. L’entrée de la cuisine baille dès l’aurore.

 – Oohh… mon Dieu… Marthe est là…

Le froid lâche prise : la pièce est saturée de chaleur et d’effluves. Les vapeurs denses telle une pression tropicale, et les rejets de cuisson accumulés depuis la veille, s’extraient, viciant l’air du palier. Augustin franchit le seuil du sous-sol, haletant. La chemisette colle à la peau. La boue éclate sous les chaussures. Elle se raffermit et se croûte sur la veste, indésirable.

Il disparaît dans la semi-obscurité veloutée, presque envoûtante. Y règne une odeur épaisse : lait chaud, oignons jaunes rissolés. De gratin de chou-fleur, ail décliné à toutes les sauces. De poêles grasses au repos au-dessus d’une vaste cheminée qui crépite. Un mélange saisissant mais familier. Celui que trimballe la cuisinière et qui oint même ses cheveux. C’est réconfortant.

 Marthe… au secours… s’entend-il dire.

En raison du vacarme, ses yeux globuleux se posent aussitôt sur le lycéen. Elle sait. Les signes sont évidents, ceux d’une proie. Pas besoin de mots. Il est là, quelque part, parmi les élèves. Se dissimule-t-il sous une soutane, derrière un tablier, sous couvert d’une fonction ? Plus de vingt ans qu’il rôde et fouine, protégé par un anonymat scrupuleusement entretenu.

 Elle a connu ça aussi, une seule fois: l’effroi piégé dans l’oeil, les membres qui convulsent, un corps qui voudrait dénoncer l’opprobre des actes et expurger le dégoût de soi, mais n’y parvient pas. Marthe Bothorel ne veut pas le perturber davantage. Alors elle reprend Augustin à demi-mot, le drapant dans ses remontrances : « Mais c’est pas possible ! Regarde dans quel état tu es ! Ton pantalon… de la boue partout ! Bouh Dieu ! Où tu t’es roulé, pt’it porcelet ? Et le bois ? Tu l’as pas rapporté ! Bouh Dieu ! À force, c’est toi qui deviens une corvée, hein ? » Elle sait. Et elle ne fera rien. Il faut savoir capituler devant la noirceur d’une soutane — une noirceur intime.

À le voir ainsi, tenant à peine debout, la cuisinière doit intervenir. Elle interprète l’immobilité d’Augustin comme un signe d’oppression : une abomination a lesté son esprit, abâtardi son corps, jusqu’à créer une raideur presque cadavérique. Les mouvements chaotiques de son thorax viennent, à intervalle régulier, briser cet engourdissement.

— Allez… ne reste pas figé là, debout, comme ça… viens t’asseoir un peu.

Le ton s’adoucit. Marthe tire l’un des bancs qui bornent la longue table, laquelle scinde la cuisine en deux sur toute sa longueur. Augustin s’exécute. Il n’a pas prononcé un mot. Ils ne viennent pas, terrés dans leur cachette. Le contact du banc intensifie les tensions dans le bas du dos.

 



Autonomie bretonne et nucléaire français : des épousailles impossibles

Cet article ne se veut pas un énième réquisitoire contre le nucléaire, qu’il soit civil ou militaire. Les ONG environnementales et les sourc...