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dimanche 1 février 2026

Premiers travaux de "À l'ombre du Menez moc'h"

MàJ le 13 mars 2026

La rigueur des missions sacerdotales régit l’Institut du Menez Moc’h depuis plusieurs décennies. En apparence, cela ne heurte personne. Sauf Augustin, prisonnier d'une journée ordinaire de mars. Le givre matinal le tenaille. Même les oiseaux ont déserté cette aube nouvelle, déjà sacrifiée. Leurs gazouillis se sont tus. On pressent à l’avance qu’une menace plus prégnante que le frimas est tapie aux alentours. En cette période de Carême, la lueur rasante semble épier, à son tour, le sous-bois. Il est à peine plus de sept heures.

Près de la rivière Stêr-noz, des craquements sinistres lacèrent le silence gelé. Aux crissements paresseux et gênés des branches qui s’entrechoquent, répondent les éclats de celles disloquées, gisant au sol.

Peut-être un gros gibier en fuite ? Dérangé par une menace quelconque ? Non.

À l’évidence, l’allure est plus légère, bien que saccadée. Derrière le tumulte, on ne distingue pas immédiatement le souffle altéré d’Augustin Le Mat. Celui d’un jeune garçon qui court. Pire. Qui s’enfuit. Qui tente d’échapper à la terreur qui le talonne, aux aguets.

Doit-il s’inquiéter à propos de sa respiration ? Tant elle est heurtée, irrégulière, extrême. Son asthme le reprend. La pente se raidit. Un objectif, une vision :

– La cuisine de Marthe…

Aveuglé par l’afflux de larmes, il s’enfonce dans les ronces. Les épines éraflent ses mains et transpercent le pantalon. Derrière lui, un froissement se précise. Trop proche pour être ignoré : des pas sur les feuilles mortes comme un groin qui fouille le sol. Le silence gelé hérisse une fourrure. Quelque chose d’écru, recourbé, menace. Augustin réunit des forces, presque ultimes. Il s’arrache aux arbustes, s’égare, se faufile entre les troncs serrés, ripe sur les racines, plante ses doigts dans le sol. En vain.

La campagne autour de
l'Institut agricole de Kervivot
Il ne parvient pas à se dérober à l’acuité de celui qui le poursuit. Lorsqu’il pivote brusquement la tête, il ne voit rien. Ne rien voir est pire. Le néant le saoule, l’attire vers le bas, le démantibule. La sueur, malgré le froid, fige ses petites boucles rousses contre la nuque. Les traits de son visage, émaciés par l’effort, se dissolvent dans une teinte pourpre qui amoche. Les fagots qu’il devait rapporter à la cuisinière sont devenus orphelins. Ils se sont éparpillés comme des cailloux marquant sa piste. Une tentation, presque une invitation pour le poursuivant. Trop tard pour revenir en arrière. Trop tard pour hésiter. Les battements sur ses tempes s’intensifient. Les formes se brouillent.


J’en peux plus…

Puis, au détour d’un dernier virage, il aperçoit le bâtiment. Un mastodonte austère qui se dresse devant lui dans une lueur abîmée par la brume. Des rectangles de lumière voilée mouchettent la façade. Un bourdonnement familier, parfaitement indifférent à la détresse d’Augustin, envahit peu à peu l’édifice. Sa masse écrase le drame, qui dérange l’ombre de ses fondations. À l’arrière, au-delà des courbes des pâturages, des élèves sanctionnés s’affairent autour des étables. Au loin, la Montagne de Keramenez se cache sous une masse compacte et concassée, broyée par les premiers rayons du jour.

Encouragé, Augustin accélère la cadence. Il ne se retourne plus. Les gravillons de la cour roulent sous ses pas, le déséquilibrent ; les semelles glissent, instables.

– Traîtresses… Maudites chaussures en cuir ! Rien ne vaut mes sabots.

On dirait qu’on veut l’ensevelir, l’abandonner dans l’ombre de Kervivot — on ne s’y prendrait pas autrement.

Pas maintenant. Pas ici. Par pitié. Laissez-moi…

Le rassemblement liturgique des pensionnaires, dans la petite chapelle, ne va pas tarder. Il perçoit les premières vocalises de l'aumônier, Père Joseph, pour s'échauffer la voix.

Il fonce vers le pignon. Trois marches. L’entrée de la cuisine baille dès l’aurore.

 – Oohh… mon Dieu… Marthe est là…

Le froid lâche prise : la pièce est saturée de chaleur et d’effluves. Les vapeurs denses telle une pression tropicale, et les rejets de cuisson accumulés depuis la veille, s’extraient, viciant l’air du palier. Augustin franchit le seuil du sous-sol, haletant. La chemisette colle à la peau. La boue éclate sous les chaussures. Elle se raffermit et se croûte sur la veste, indésirable.

Il disparaît dans la semi-obscurité veloutée, presque envoûtante. Y règne une odeur épaisse : lait chaud, oignons jaunes rissolés. De gratin de chou-fleur, ail décliné à toutes les sauces. De poêles grasses au repos au-dessus d’une vaste cheminée qui crépite. Un mélange saisissant mais familier. Celui que trimballe la cuisinière et qui oint même ses cheveux. C’est réconfortant.

 Marthe… au secours… s’entend-il dire.

En raison du vacarme, ses yeux globuleux se posent aussitôt sur le lycéen. Elle sait. Les signes sont évidents, ceux d’une proie. Pas besoin de mots. Il est là, quelque part, parmi les élèves. Se dissimule-t-il sous une soutane, derrière un tablier, sous couvert d’une fonction ? Plus de vingt ans qu’il rôde et fouine, protégé par un anonymat scrupuleusement entretenu.

 Elle a connu ça aussi, une seule fois: l’effroi piégé dans l’oeil, les membres qui convulsent, un corps qui voudrait dénoncer l’opprobre des actes et expurger le dégoût de soi, mais n’y parvient pas. Marthe Bothorel ne veut pas le perturber davantage. Alors elle reprend Augustin à demi-mot, le drapant dans ses remontrances : « Mais c’est pas possible ! Regarde dans quel état tu es ! Ton pantalon… de la boue partout ! Bouh Dieu ! Où tu t’es roulé, pt’it porcelet ? Et le bois ? Tu l’as pas rapporté ! Bouh Dieu ! À force, c’est toi qui deviens une corvée, hein ? » Elle sait. Et elle ne fera rien. Il faut savoir capituler devant la noirceur d’une soutane — une noirceur intime.

À le voir ainsi, tenant à peine debout, la cuisinière doit intervenir. Elle interprète l’immobilité d’Augustin comme un signe d’oppression : une abomination a lesté son esprit, abâtardi son corps, jusqu’à créer une raideur presque cadavérique. Les mouvements chaotiques de son thorax viennent, à intervalle régulier, briser cet engourdissement.

— Allez… ne reste pas figé là, debout, comme ça… viens t’asseoir un peu.

Le ton s’adoucit. Marthe tire l’un des bancs qui bornent la longue table, laquelle scinde la cuisine en deux sur toute sa longueur. Augustin s’exécute. Il n’a pas prononcé un mot. Ils ne viennent pas, terrés dans leur cachette. Le contact du banc intensifie les tensions dans le bas du dos.

 



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