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lundi 16 février 2026

Extrait "À l'ombre du Menez moc'h". La trique

– Bien ! D’après ce que l’on m’a rapporté, Augustin Le Mat a su attirer toute l’attention sur sa personne, ce matin. Voyons si nous pouvons attester que l’intérêt qui lui est réservé est justifié. M. Le Mat, pourrions-nous profiter de vos sciences ? Ah ! Avant que nous ne commencions, je tenais à vous informer, M. Le Mat, que nous vous avons convié chez le directeur à 13 heures, à propos du fameux incident de tout à l’heure. Allons ! Levez-vous ! Gratifiez-nous de votre apprentissage. Je voudrais que… nous revenions sur le cours d’hippologie de la semaine dernière. Pourrions-nous rappeler à vos camarades… quels sont les six vices rédhibitoires chez le cheval ? Nous vous écoutons, M. Le Mat.

Le temps des cours théoriques débute. Augustin se remet lentement des événements qui l’ont asphyxié plus tôt dans la matinée.

Frère Martin, ou François-Marie Gueganton, ne badinait pas avec les comportements qu’il qualifiait de cavaliers. À l’image d’un physique sec, sans pilosité apparente, tenu par une colonne vertébrale solidement jointe, Frère Martin adoptait, avec dextérité, ces qualités qui siéent à la fonction d’enseignant dans les matières de zootechnie et d’agronomie : exemplarité, fermeté, exactitude, pondération, élocution.

– Accords et ponctuations, messieurs. Pensons à la ponctuation ! Sa baguette, taillée dans une branche d’aulne, et qui prolongeait le bras, sifflait au-dessus des têtes.

Le fer de ses chaussures, à chaque coup de talon, meurtrissait le parquet comme pour sanctionner la moindre faute d’écriture. À la plus infime hésitation dans la diction, il se ruait vers le fautif, aussitôt désarçonné.

Que cherchait-il à prouver avec sa baguette ? Confirmer sa résistance ? Tester l’asservissement des Carrés ? Balayer une déconvenue invisible comme le statut qu’on lui avait refusé, confisqué ?

Frère Martin avait en effet postulé à la direction de l'Institut agricole, mais sa candidature ne fut pas retenue au profit de frère Martin, mécanicien. Il avait vécu ce refus comme un affront : l’anatomie digestive d’un porc blanc de l’Ouest n’avait-elle pas plus d’intérêt que la conduite d’un tracteur Latil ? Cet engin bruyant, vorace en bûches, supplantait les chevaux. Insupportable ! Avec cette modernité, on basculait dans l’inconnu. La technologie ne pouvait rivaliser, si impétueuse soit-elle. Dieu seul détenait les lois qui guidaient la destinée de l’homme, pas un engin sujet à des pannes incessantes.

Élèves d'un établissement agricole de l'enseignement privé
Il médit des autres.

De tous les autres. Peu d’exceptions. Peut-être de Penhoët. Mais que cela le coûte !

Il rumine dans la nuit étalée.

Des aveux terrifiants. Des prières marmonnées, dans l’isolement rétréci de sa chambre.

Sur la table de chevet gisent un cadre contenant la photographie de sa défunte mère, tant regrettée, et une cravache en osier, tachée de son sang.

Ce qui le hante la nuit devient une méthode au grand jour.

– Pour diriger habilement un cheval sur le chemin, nous devons exiger de nous le meilleur et, avant tout, savoir le dresser, affirme-t-il avec une fixité quasiment monomaniaque. En l’occurrence, le poulain s’appelle cette fois-ci Augustin Le Mat.

Augustin provenait d’une ferme du Faou, spécialisée dans le dressage d’étalons. Son père, Jean-Marie Le Mat, et son père avant lui, jouissaient d’une réputation qui s’étendait au-delà des cantons voisins. Plusieurs premiers prix ornaient les écuries. Ces mâles reproducteurs avaient définitivement assis un savoir-faire exigeant, que Jean-Marie Le Mat ambitionnait de transmettre à son fils cadet.

Augustin n’intégra pas le Nivot sans une connaissance solide du cheval, acquise au contact des étalonniers. Son grand-père lui avait ainsi appris un moyen mnémotechnique à propos de ces vices : Biftec.

Augustin se campe. Il croise les bras dans son dos. Le regard rivé au tableau noir, il contrôle sa respiration. Il peut enfin s’affirmer. Il dicte.

– Les six vices rédhibitoires : boiterie intermittente, immobilité, fluxion périodique, tic et sans usures des dents. Le tic est une habitude vicieuse du cheval pendant laquelle la tête en l’air ou à l’appui sur une mangeoire ils sucent de l’air en faisant entendre un bruit spécial dit « bruit de rot », pas de bruit de rot pas de tic, alors même que le cheval, à force d’avaler l’air, serait gonflé à crever. Emphysème pulmonaire et cornage chronique. Des vices récités sans interruption.

La trique de l’enseignant ne flagelle pas l’air. Étrangement.

Elle tapote la soutane, cadencée, chirurgicale. Elle rythme son emprise sur la classe.

Frère Martin sonde ses pulsions. Perplexe. Froissé. Il doit récidiver.

Ne pas céder une parcelle de savoirs. Mettre en difficulté celui qui le nargue.

Il pince son nez à l’arête effilée. Renifle. Il visualise les prix des bourrins de son père. Chaque geste, chaque muscle, chaque trot se grave dans sa mémoire.

Les autres élèves ne saisissent pas ce qui se déroule sous leurs yeux. Certains baissent l’échine. Mauvais signe : Frère Martin forme une boursouflure avec sa bouche, un toc qui lui vaut le surnom de « croupion ».

Il fixe Augustin. Il avance vers lui, intriguant.

Chaque coup de la trique devient une sentence. Un relais de l’autorité supérieure.

Calcul de l'empreinte écologique de l'auteur : 2.5 T de rejets de CO2 en 2025 (niveau de soutenabilité : 2 T selon les données de l'Ademe)



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