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lundi 8 juin 2026

Vols low cost Nord-Sud : un appel d’air au tourisme opportuniste

La multiplication des vols low-cost à destination de pays prisés pour leur exotisme et leur accessibilité a considérablement modifié la nature du tourisme. Alors que les voyages à l'étranger dépendaient essentiellement du pouvoir d'achat, avec des billets longtemps coûteux et des départs organisés depuis les grandes plateformes aériennes, la libéralisation du transport et la généralisation des compagnies à bas coût ont profondément redessiné les mobilités internationales. Le Maroc est ainsi devenu une destination « facile d'accès », intégrée dans des circuits courts, répétables et peu onéreux. Or, la recrudescence du nombre de touristes s’est accompagnée d’un essor des secteurs de la construction et des loisirs, formels comme informels, répondant à une demande rapide et fluctuante.

Place de marché - Maroc
Cette restructuration d’un modèle économique consumériste, visible dans l’ampleur des infrastructures touristiques, n’a été rendue possible que par le développement d’une économie souterraine qui, de fait, favorise l’émergence de pratiques opportunistes. À cela s’ajoute une pression accrue sur les territoires : artificialisation des sols, concentration des activités sur les littoraux et les centres urbains, ainsi qu’une dépendance croissante à un tourisme de masse volatil. Faut-il dès lors se réjouir d’un tourisme bon marché reliant le Nord au Sud, alors qu’il contribue à banaliser des inégalités sociales profondes, mais aussi à fragiliser les équilibres locaux et des logiques de survie parfois insoutenables ?

Le premier à se féliciter de l’augmentation du nombre de touristes au Maroc est le ministre du Tourisme et de l’Artisanat (1). « L'accueil de près de 20 millions de touristes en 2025 reflète la transformation profonde du tourisme marocain (...). Ces chiffres nous confortent (...) dans le rôle du tourisme comme levier de croissance et de création d'opportunités. » Les mots sont lâchés, les logiques sont connues : croissance et opportunité. La croissance n’est envisagée qu’à condition que des investissements lourds dans les infrastructures suivent, logique parfaitement intégrée par les compagnies aériennes dans un pays en développement constant et dépendant des flux extérieurs. Quant aux « opportunités », elles reposent sur la capacité des populations locales à s’adapter aux exigences induites par l’expansion du marché touristique : flexibilité permanente, faible protection sociale et recours à des activités souvent précaires.

Ces zones grises, que recouvrent-elles ? Dans le secteur touristique, elles prennent la forme de services ou de produits non autorisés, comme des excursions interdites dans des espaces naturels protégés, parfois organisées en dehors de tout contrôle administratif. On observe également la location informelle de logements ou de chambres chez l’habitant, ainsi qu’un marchandage intensif visant à tirer profit de la méconnaissance des visiteurs. S’y ajoutent des circuits touristiques informels, festifs ou nocturnes, où certaines pratiques — notamment sexuelles ou liées à l’exploitation de la vulnérabilité économique — peuvent exister en dehors de tout cadre réglementaire effectif. Dans ce contexte, l’économie informelle représenterait environ 30 % du produit intérieur brut du Maroc, ce qui témoigne de son poids structurel dans le fonctionnement économique du pays (2), mais aussi de sa dépendance à ces formes d’activités hybrides.

Pour des personnes exclues du marché du travail formel, l’un des rares effets immédiats reste la possibilité de générer un revenu rapide, même sans qualification ni statut légal. Toutefois, cette insertion s’accompagne d’une forte instabilité : dépendance à la saisonnalité touristique, absence de droits sociaux, exposition aux variations de la demande internationale et impossibilité de projection à long terme. À l’inverse, les effets négatifs s’inscrivent dans la durée : précarisation structurelle, limitation de l’accès au crédit et à l’investissement, mais aussi exposition accrue à des rapports de domination et à des formes d’exploitation des populations vulnérables.

Comment, dès lors, ne pas interroger la responsabilité des flux touristiques eux-mêmes ? Dans les sociétés du Nord, si les pouvoirs publics et une partie croissante des opinions publiques dénoncent la fraude sociale, les logiques de mobilité internationale restent peu questionnées lorsqu’elles reposent sur des privilèges structurels liés à l’appartenance à l’hémisphère Nord et à la puissance d’achat. Il existe bien une dynamique d’appropriation par le Nord et d’externalisation des coûts sociaux, environnementaux et humains vers le Sud, révélant une asymétrie durable des rapports de pouvoir. Accepterait-on, dans les pays du Nord, qu’une part aussi importante de l’économie repose sur des circuits informels ? N’y verrait-on pas un scandale d’État si certaines formes de marchandisation des corps devenaient structurelles ? Ainsi, les vols low-cost ne sont pas neutres dans l'immédiateté et le renouvellement de pratiques condamnables : ils s’inscrivent dans des rapports de domination globaux, contribuent à intensifier les pressions locales et ouvrent un espace à un tourisme opportuniste, révélateur des inégalités contemporaines.


Photo libre de droits

mardi 19 mai 2026

Extrait du manuscrit "À l'ombre du Menez Moc'h"

Dans la cour, le frère Vincent précède le cortège à distance respectable, tandis que son homologue, le frère Ignace, ferme la marche. Avec un certain dégoût, il entre aperçoit, à travers ses deux minuscules globes astigmates, la carrure longiligne de François, bossu à cause d’une hotte, crapahuter à la lisière du bois.

La progression de la formation sur les gravillons s’accompagne d’un crissement régulier, dissimulant quelques échanges à voix basse. La buée dégagée par des souffles courts trahit une démarche soutenue. Pendant que certains évaluent les mouvements des autres, ça et là, des regards se croisent brièvement.

Yves Mevel s’agite. Augustin fait défection. Il hésite, puis tire brusquement sur la manche d’Auguste Saillour, son camarade et ami d’Augustin.

      –  Quoi ? Qu’est-ce que tu veux ?

     – Tu sais où se trouve Augustin ?

Auguste examine subrepticement les individus autour de lui. Si les cols sont remontés, il discerne tout de même Arthur de Penhoët, le menton pointé vers le haut, affublé d’une grimace qui, en toute vraisemblance, singera un sourire emprunté. Des nuques, des épaules, des coupes de cheveux réglementaires, un rigorisme vestimentaire sans la cravate… mais pas d’Augustin. Il secoue la tête. Non.

Mais où est-il, bon sang ! Il va s’attirer des ennuis, pressent-il.

Quelques rangs plus bas, des gloussements goguenards, mal contenus, accompagnent les derniers mètres avant de parvenir à la chapelle. Sans doute est-ce Gaspard Vigouroux, qui s’essaie aux inflexions du père Joseph, que les Cubiques surnomment entre eux « Père Jojo », pour « joyeux ». Le « silence ! » époumoné du Frère Vincent disperse les ricaneries, pouvant à tout moment contaminer les plus incrédules.

À travers la brumasse qui s’écarte et s’enfuit vers les bois, une masse plate, grisâtre, assez grossière, s’étale sur un pan entier de la façade, obstruant l’accès. Scrutant au pignon, Père Joseph les entend approcher. Comme à chaque fois, il lève les bras vers les cieux. L’exaltation gonfle ses joues déjà potelées.

– Les voilà enfin ! s’exclame-t-il.

Chaque phrase chez lui ressemble à une cantate. La tonalité aiguë de sa voix, particulièrement exagérée, vrille les oreilles et abrutit ses auditeurs. Peu goûtent à ses homélies, davantage intrigués par ses manières peu communes chez un abbé. À part quelques invités pour la messe dominicale, rarement prévenus, les autres s’accordent en le murmurant : d’après eux, le père Joseph confond ferveur et cacophonie, piété et théâtre.

Oui, mais voilà : son investissement dans la Fête-Dieu se situe à une position des plus remarquables, notamment pour le maintien méticuleux des bannières. La direction ne se formalise donc pas davantage de ce comportement un peu déconcertant ; les travaux de broderie ne figurant pourtant pas dans le programme de formation d’un frère. Sans vouloir se l’avouer, Frère Philippe a tout de même souligné que le côté facétieux de l’abbé attirait de nombreux curieux, garantissant une assistance des plus solides à chaque messe du dimanche. Au besoin, il lui suffit d’enrober son discours de mots lénifiants devant les administrateurs de Kervivot pour apaiser les inquiétudes. Il profite de ces occasions pour souligner l’engagement constant et sérieux de l’abbé au sein de cet enclos que représente l’église.

Quelque part dans les hêtres, un geai lance son cri perçant : krèèèk, krèèèk, encouragé par l’acclamation du père Joseph. Arthur de Penhoët tressaille. Le cri râpeux l’assiége. La voix ne lâche jamais prise. Immanquablement, la catéchèse de l’abbé allait offenser ses tympans.

En file indienne, on pénètre dans la chapelle. Les deux frères surveillants encadrent la mini- procession, sous l’approbation allègre de l’abbé Joseph. Il salue de la tête chacun d’entre eux, qui frôlent au passage sa soutane, comme pour mesurer leur niveau de renoncement. Surtout, ne pas oublier de plonger le doigt dans le bénitier.

mardi 12 mai 2026

Extrait du manuscrit "À l'ombre du Menez Moc'h". Le rangement

En plus de l’intérêt mécanique d’entraîner diverses machines agricoles telles que la batteuse Albaret, le broyeur de tourteau ou encore une scie circulaire, ainsi que d’éclairer la station expérimentale des poules Wyandotte blanches, l’usine hydraulique alimente également l’Institut en électricité. Les ampoules, derrière des fenêtres surdimensionnées, taraudent la façade d’une clarté artificielle, clignotant çà et là. À une certaine distance, sur une quelconque butte autour de Kervivot, on aurait pu croire à un manège à l’arrêt, attendant le prochain tour, les prochaines pièces de monnaie, dans un concert de traînements, une rengaine incompréhensible et des cris d’épouvante.

La lune, quelque peu rosie par la colère, sûrement par dépit, trop lointaine pour exercer sa tutelle sur la nature, couvre les alentours d’une lueur, certes opaque, mais suffisamment vigoureuse pour éviter le superflu. Elle donne ainsi du mouvement à ce qui ne saurait être de bon augure. Plus tard dans la nuit, elle n’aura pas le rôle de veilleuse. Les hardes de sangliers divagueront sur leur terre, près d’un chevelu de la stêr-noz et dans les sous-bois, confiantes, sans aucun rival. À part celui qui a prévu de se calquer sur leur ressemblance et de se dérober au globe.



On voit, depuis l’extérieur, du bas vers le haut de l’édifice, jusque sous les combles, une agitation pour l’instant dissimulée troubler l’éclairage général, faire vaciller, sans jamais les éteindre, les lustres : ce sont les jeunes qui se sont éparpillés dans les étages et s’activent pour le rangement et le ménage, sous l’étroite surveillance des frères.

À chaque niveau, un frère patrouille. De Frère Désiré, affecté au premier étage, au Frère Vincent, dans les dortoirs des Premières et des Terminales, en passant par Frère Ignace, gardien de l’étage intermédiaire. Leur similitude dans l’attitude ne saurait souffrir d’aucun écart. Leur code vestimentaire ajoute à une impression de version clonée de leur fonction, comme si chacun d’eux n’était qu’un exemplaire reproductible d’un même modèle.

Seule la couleur de leurs socquettes de laine, dans les sandales, introduit, à défaut de véritable singularité, une nuance dérisoire dans ce dispositif d’uniformité. Frère Vincent paraît le plus pittoresque d’entre eux, du fait de la blondeur de ses cheveux et de ses lunettes rondes à la monture blanche.

Chacun dispose d’un trousseau de clés qui s’entrechoquent entre elles sur le torse à la moindre sollicitation, au moindre geste brusque. Pas un bloc sanitaire, pas une classe, pas un placard ne sauraient échapper à la servitude des clés. Uniques, elles ne peuvent être égarées. En cas de nécessité, elles sont donc confiées aux élèves désignés comme référents, tel Arthur de Penhoët.

À son retour de l’étude du soir, dans sa chambre, Frère Ignace a reçu un ordre écrit, précis, concernant la clé de l’infirmerie et le référent. Un signe de croix. Un froissement erratique. Il mâche puis avale le morceau de papier. Il réapparaît cette nuit. Il doit s’y préparer. Un nouveau signe de croix.

À présent, une ombre tout entière dévouée à sa tâche enserre le bâtiment. Bientôt, elle se muera en une masse hirsute, furtive, renâclant dans la nuit. Un voile se pose sur toutes choses. Devenir invisible.

Indistinctement, plus de quatre-vingts besogneux jettent, nettoient et récurent avec effort, assidûment, selon des règles de domestication minutieusement encadrées. Tendus, courbés, parfois à quatre pattes. Une serpillière pour l’un, un balai pour l’autre. L’astreinte doit être acceptée avec gratitude. On efface les notes tracées à la craie par Frère Martin : Mardi 10 mars 1953 — Révision pour demain : la reproduction chez les ovins. L’éponge, partiellement tiède, frotte avec frénésie. Yves Mevel éprouve une satisfaction discrète à voir disparaître une écriture si soignée, si posée. Le trait, tout de même serré.

Les craquements du bois rivalisent avec les raclements des chaises et des pupitres. Pas un mot. Surtout pas de mots. Les frères-surveillants arpentent, dans toute leur longueur les couloirs, faisant riper leurs sandales pour les mettre à l’épreuve, sourcilleux, méticuleux, intransigeants. À leur passage, il ne faut pas lambiner ou s’égosiller :

– M. Guillerm, tenez votre langue. Les corbeilles ne sont pas encore vidées ?

L’éclairage, puissant et accaparant, favorise l’examen, un tantinet névrosé, des surveillants.

– Regardez, M. Le Boulch, il vous reste de la poussière dans le coin, insiste Frère Vincent. Oui, là ! Encore un petit effort. Ne soupirez pas M. Le Boulch. Vous devriez voir ceci comme une récompense.

– Oui, Frère Vincent… s’essaye une voix, piégée, timorée, froissée.

– Tenez, vous devriez prendre exemple sur votre camarade, Édouard Salaün. Vous avez terminé, M. Salaün ? L’élève tient son balai à la manière d’un garde dans sa guérite. Le menton relevé. Le Boulch fait la moue. Quel fayot, celui-là !

– Oui, Frère Vincent, j’ai terminé.

– Très bien. Vous pouvez maintenant ranger votre matériel dans le placard. Patientez ensuite en haut des escaliers. Les retardataires vont faire refroidir la soupe !

Il a haussé le ton pour se faire entendre de toute la troupe.

– N’est-ce pas, M. Le Boulch ? À cause de vous, il va y avoir encore des plaintes.

Le Boulch éternue, puis se mouche sur le revers de sa manche. Maudite poussière. Maudit soit ce prêtre. Édouard n’est décidément qu’un « premier de la classe ».

Il y a une certaine exaltation impure à la nudité. Un pouvoir sur les autres et sur le Domaine. Une dimension surnaturelle à se mirer, vêtu, dans la peau d’une bête sauvage. Cette érection incontrôlable, incommodante, le rend fébrile, perplexe. Trop tôt. Encore trop tôt. Il faut se ressaisir. À moins de devenir taciturne.

Vols low cost Nord-Sud : un appel d’air au tourisme opportuniste

La multiplication des vols low-cost à destination de pays prisés pour leur exotisme et leur accessibilité a considérablement modifié la natu...