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mardi 12 mai 2026

Extrait du manuscrit "À l'ombre du Menez Moc'h". Le rangement

En plus de l’intérêt mécanique d’entraîner diverses machines agricoles telles que la batteuse Albaret, le broyeur de tourteau ou encore une scie circulaire, ainsi que d’éclairer la station expérimentale des poules Wyandotte blanches, l’usine hydraulique alimente également l’Institut en électricité. Les ampoules, derrière des fenêtres surdimensionnées, taraudent la façade d’une clarté artificielle, clignotant çà et là. À une certaine distance, sur une quelconque butte autour de Kervivot, on aurait pu croire à un manège à l’arrêt, attendant le prochain tour, les prochaines pièces de monnaie, dans un concert de traînements, une rengaine incompréhensible et des cris d’épouvante.

La lune, quelque peu rosie par la colère, sûrement par dépit, trop lointaine pour exercer sa tutelle sur la nature, couvre les alentours d’une lueur, certes opaque, mais suffisamment vigoureuse pour éviter le superflu. Elle donne ainsi du mouvement à ce qui ne saurait être de bon augure. Plus tard dans la nuit, elle n’aura pas le rôle de veilleuse. Les hardes de sangliers divagueront sur leur terre, près d’un chevelu de la stêr-noz et dans les sous-bois, confiantes, sans aucun rival. À part celui qui a prévu de se calquer sur leur ressemblance et de se dérober au globe.



On voit, depuis l’extérieur, du bas vers le haut de l’édifice, jusque sous les combles, une agitation pour l’instant dissimulée troubler l’éclairage général, faire vaciller, sans jamais les éteindre, les lustres : ce sont les jeunes qui se sont éparpillés dans les étages et s’activent pour le rangement et le ménage, sous l’étroite surveillance des frères.

À chaque niveau, un frère patrouille. De Frère Désiré, affecté au premier étage, au Frère Vincent, dans les dortoirs des Premières et des Terminales, en passant par Frère Ignace, gardien de l’étage intermédiaire. Leur similitude dans l’attitude ne saurait souffrir d’aucun écart. Leur code vestimentaire ajoute à une impression de version clonée de leur fonction, comme si chacun d’eux n’était qu’un exemplaire reproductible d’un même modèle.

Seule la couleur de leurs socquettes de laine, dans les sandales, introduit, à défaut de véritable singularité, une nuance dérisoire dans ce dispositif d’uniformité. Frère Vincent paraît le plus pittoresque d’entre eux, du fait de la blondeur de ses cheveux et de ses lunettes rondes à la monture blanche.

Chacun dispose d’un trousseau de clés qui s’entrechoquent entre elles sur le torse à la moindre sollicitation, au moindre geste brusque. Pas un bloc sanitaire, pas une classe, pas un placard ne sauraient échapper à la servitude des clés. Uniques, elles ne peuvent être égarées. En cas de nécessité, elles sont donc confiées aux élèves désignés comme référents, tel Arthur de Penhoët.

À son retour de l’étude du soir, dans sa chambre, Frère Ignace a reçu un ordre écrit, précis, concernant la clé de l’infirmerie et le référent. Un signe de croix. Un froissement erratique. Il mâche puis avale le morceau de papier. Il réapparaît cette nuit. Il doit s’y préparer. Un nouveau signe de croix.

À présent, une ombre tout entière dévouée à sa tâche enserre le bâtiment. Bientôt, elle se muera en une masse hirsute, furtive, renâclant dans la nuit. Un voile se pose sur toutes choses. Devenir invisible.

Indistinctement, plus de quatre-vingts besogneux jettent, nettoient et récurent avec effort, assidûment, selon des règles de domestication minutieusement encadrées. Tendus, courbés, parfois à quatre pattes. Une serpillière pour l’un, un balai pour l’autre. L’astreinte doit être acceptée avec gratitude. On efface les notes tracées à la craie par Frère Martin : Mardi 10 mars 1953 — Révision pour demain : la reproduction chez les ovins. L’éponge, partiellement tiède, frotte avec frénésie. Yves Mevel éprouve une satisfaction discrète à voir disparaître une écriture si soignée, si posée. Le trait, tout de même serré.

Les craquements du bois rivalisent avec les raclements des chaises et des pupitres. Pas un mot. Surtout pas de mots. Les frères-surveillants arpentent, dans toute leur longueur les couloirs, faisant riper leurs sandales pour les mettre à l’épreuve, sourcilleux, méticuleux, intransigeants. À leur passage, il ne faut pas lambiner ou s’égosiller :

– M. Guillerm, tenez votre langue. Les corbeilles ne sont pas encore vidées ?

L’éclairage, puissant et accaparant, favorise l’examen, un tantinet névrosé, des surveillants.

– Regardez, M. Le Boulch, il vous reste de la poussière dans le coin, insiste Frère Vincent. Oui, là ! Encore un petit effort. Ne soupirez pas M. Le Boulch. Vous devriez voir ceci comme une récompense.

– Oui, Frère Vincent… s’essaye une voix, piégée, timorée, froissée.

– Tenez, vous devriez prendre exemple sur votre camarade, Édouard Salaün. Vous avez terminé, M. Salaün ? L’élève tient son balai à la manière d’un garde dans sa guérite. Le menton relevé. Le Boulch fait la moue. Quel fayot, celui-là !

– Oui, Frère Vincent, j’ai terminé.

– Très bien. Vous pouvez maintenant ranger votre matériel dans le placard. Patientez ensuite en haut des escaliers. Les retardataires vont faire refroidir la soupe !

Il a haussé le ton pour se faire entendre de toute la troupe.

– N’est-ce pas, M. Le Boulch ? À cause de vous, il va y avoir encore des plaintes.

Le Boulch éternue, puis se mouche sur le revers de sa manche. Maudite poussière. Maudit soit ce prêtre. Édouard n’est décidément qu’un « premier de la classe ».

Il y a une certaine exaltation impure à la nudité. Un pouvoir sur les autres et sur le Domaine. Une dimension surnaturelle à se mirer, vêtu, dans la peau d’une bête sauvage. Cette érection incontrôlable, incommodante, le rend fébrile, perplexe. Trop tôt. Encore trop tôt. Il faut se ressaisir. À moins de devenir taciturne.

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