Dans la cour, le frère Vincent précède le cortège à distance respectable, tandis que son homologue, le frère Ignace, ferme la marche. Avec un certain dégoût, il entre aperçoit, à travers ses deux minuscules globes astigmates, la carrure longiligne de François, bossu à cause d’une hotte, crapahuter à la lisière du bois.
La progression
de la formation sur les gravillons s’accompagne d’un crissement régulier, dissimulant
quelques échanges à voix basse. La buée dégagée par des souffles courts trahit
une démarche soutenue. Pendant que certains évaluent les mouvements des autres,
ça et là, des regards se croisent brièvement.
Yves Mevel s’agite. Augustin fait défection. Il hésite,
puis tire brusquement sur la manche d’Auguste Saillour, son camarade et ami
d’Augustin.
– Quoi ? Qu’est-ce que tu veux ?
– Tu sais où se trouve Augustin ?
Auguste examine subrepticement les individus autour de lui.
Si les cols sont remontés, il discerne tout de même Arthur de Penhoët, le
menton pointé vers le haut, affublé d’une grimace qui, en toute vraisemblance, singera
un sourire emprunté. Des nuques, des épaules, des coupes de cheveux
réglementaires, un rigorisme vestimentaire sans la cravate… mais pas d’Augustin.
Il secoue la tête. Non.
– Mais où est-il, bon
sang ! Il va s’attirer des ennuis, pressent-il.
Quelques rangs plus bas, des gloussements goguenards, mal
contenus, accompagnent les derniers mètres avant de parvenir à la chapelle. Sans
doute est-ce Gaspard Vigouroux, qui s’essaie aux inflexions du père Joseph, que
les Cubiques surnomment entre eux « Père Jojo », pour
« joyeux ». Le « silence ! » époumoné du Frère Vincent
disperse les ricaneries, pouvant à tout moment contaminer les plus incrédules.
À travers la brumasse qui s’écarte et s’enfuit vers les
bois, une masse plate, grisâtre, assez grossière, s’étale sur un pan entier de
la façade, obstruant l’accès. Scrutant au pignon, Père Joseph les entend
approcher. Comme à chaque fois, il lève les bras vers les cieux. L’exaltation
gonfle ses joues déjà potelées.
– Les voilà enfin ! s’exclame-t-il.
Chaque phrase chez lui ressemble à une cantate. La tonalité
aiguë de sa voix, particulièrement exagérée, vrille les oreilles et abrutit ses
auditeurs. Peu goûtent à ses
homélies, davantage intrigués par ses manières peu communes chez un abbé. À
part quelques invités pour la messe dominicale, rarement prévenus, les autres
s’accordent en le murmurant : d’après eux, le père Joseph confond ferveur
et cacophonie, piété et théâtre.
Oui, mais voilà : son investissement dans la Fête-Dieu
se situe à une position des plus remarquables, notamment pour le maintien méticuleux
des bannières. La direction ne se formalise donc pas davantage de ce
comportement un peu déconcertant ; les travaux de broderie ne figurant pourtant
pas dans le programme de formation d’un frère. Sans vouloir se l’avouer, Frère Philippe
a tout de même souligné que le côté facétieux de l’abbé attirait de nombreux
curieux, garantissant une assistance des plus solides à chaque messe du
dimanche. Au besoin, il lui suffit d’enrober son discours de mots lénifiants devant
les administrateurs de Kervivot pour apaiser les inquiétudes. Il profite de ces
occasions pour souligner l’engagement constant et sérieux de l’abbé au sein de cet
enclos que représente l’église.
Quelque part
dans les hêtres, un geai lance son cri perçant : krèèèk, krèèèk, encouragé par l’acclamation du père Joseph. Arthur
de Penhoët tressaille. Le cri râpeux l’assiége. La voix ne lâche jamais prise. Immanquablement,
la catéchèse de l’abbé allait offenser ses tympans.
En file
indienne, on pénètre dans la chapelle. Les deux frères surveillants encadrent
la mini- procession, sous l’approbation allègre de l’abbé Joseph. Il salue de
la tête chacun d’entre eux, qui frôlent au passage sa soutane, comme pour
mesurer leur niveau de renoncement. Surtout, ne pas oublier de plonger le doigt
dans le bénitier.


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