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vendredi 27 décembre 2019

Bazvalan



Bazvalan



À l’heure des Dépendances
Dis-leur, toi,

Bazvalan, Annonciateur de noces sauvages
Quel costume cousu de fil fin enfileras-tu ?
Quelle langue des landes as-tu pris en gage 
Pour que ces amants embrument la vertu

Bazvalan, Ambassadeur de baisers singés
Quel rituel sur le ribin récites-tu pour lors
Quel jalon joli jaillit de ton bâton genêt
Toi qui dote leur amour de boutons d’or ?

« Tailleur, très peu taiseux, je tiens la cordée
Sur le meunier, menant même haut la main
Devant le cabaretier, clapit à Kervasdoue
En tous les cas, je m’affaire sur le terrain 

Néanmoins, je m’enquis partout et par ici
Car la pie est un vil présage au passage
Sage est d’attendre et d’entendre, il est dit
La tourterelle à son tour tel un message

Je m’assigne à l’insigne auquel la mission
Me colore au bas de blanc et de rouge
Le bazh en guise de guide à conjuration
En genêt sans gêner les gonds qui se bougent

Si tisons et tenancières me saluent de dos
L’espoir de l’aspirant se vautre dans un refus
Si liqueur et crêpières trépignent aussitôt
Alors fiançailles et ripailles seront au menu »

Et pour les amants des Dépendances,
Dis-moi donc,
Toi, le bazvalan ? Mais que présages-tu ?

A ces amants, point besoin de mon soutien
Ni de bazh ni de balan à ces braves baladins
Le lien qui les unit a ruiné mon sort en chemin
C’est mieux ainsi, l’amour se moule en leur sein»




mercredi 25 décembre 2019

La vache et le bouquetin

En cette belle journée d’été le cirque de l’Encrenaz, garni par l’enchevêtrement de la chaîne du Bargy, héberge une chaleur hypnotique. Tout se prête à la somnolence sur un trapèze perché dans la latitude bleutée de moelleux. A l’exception de pierrailles à flore et de genévriers présents à cette  altitude, l’absence de végétation dense exclut pour le bouquetin un repli à l’ombre des pins situés, eux, à l’étage en-dessous. Cette limite est la limite au-delà de laquelle il ne s’aventure guère, préférant les pentes escarpées du flanc de la montagne et les grèves caillouteuses du massif alpin où il a élu domicile.


Les habitudes du bouquetin voudraient que, au creux de cette journée, son règne plonge dans l’abandon d’une profonde léthargie à même la rugosité d’une pelouse sauvage. Quoi de plus singulier alors que de percevoir le dessin d’un mouvement sur le versant du Bargy ? S’éloignant du pic du Midi, l’aspect se fait cependant plus précis. A cette distance, dépourvu de son poil épais, le bouquetin, enrobé de beige, pourrait, c’est vrai, se confondre avec la rocaille éboulée. Descendant encore, la vision s’affine. L’allure semble confuse, presque grossière. Elle manque d’agilité pour un animal à l’aise au sommet de son habileté quand il s’agit de gravir les éboulis et de slalomer sur les pentes abruptes. Au plus proche, la tension est palpable. Elle a un nom : la terreur. Elle règne en crispation et s’est flanquée dans les flancs de Bock. Comment pourrait-il en être autrement : Bock vient d’échapper à une première détonation dont le sifflement a tétanisé la tête. « Crétin ! Tu as loupé ton coup, nom de Dieu! » s’écrie Bernard en colère. Cette maladresse a fait bondir Bock qui, dans un sursaut de survie, dans un bond de cabri, a déguerpi. La meute de braconniers n’a pas pour autant lâché le raid : « Faut pas qu’y nous échappe tu comprends idiot ! Faut profiter de l’abattage autorisé par le Préfet pour tuer cette bestiole et récupérer les cornes. Tu sais combien ça vaut ? Y en a pour un paquet de pognons !», s’égosille Bernard, la langue bien pendue. Jean ne sait que trop bien combien elles valent. A la fédération de chasse les chiffres les plus fous circulent. Les cornes peuvent être trafiquées, en fonction de la taille, entre 2 500 et 16 000 euro ! Et Jean a vraiment besoin d’argent pour payer l’indivision à la satanée frangine !
La traque reprend sur les traces du mâle dont les cornes longuement recourbées vers l’arrière accroissent l’avidité des boucaniers. Bock s’expose de plus en plus à une vulnérable situation. L’ascension s’intensifie avec l’inclinaison. Le bouquetin suffoque malgré la langue dégagée de la cavité pour mieux laisser passer l’air. Des tremblements secouent l’animal. Les yeux, exorbités par la peur, ne voient pas que Jean a de nouveau pointé son arme. Cette fois-ci le coup est plus précis. Il vient déchirer la chair de la cuisse droite. S’ensuit une décharge violente qui contracte le corps. Bock s’arrête. « Je l’ai eu ! Je l’ai eu ! », s’exclame bruyamment le tireur. Complètement affolé, Bock s’élance de nouveau malgré la douleur et la béquille. L’animal se traîne. La sole est moins adhérente et glisse sous les débris rocailleux. La chute, inévitable, l’entraîne dans une excavation peu profonde, protégée au sommet par une touffe d’arbuste. Bock croit sa fin venir au contact du sol. Immobile, sa respiration ralentit, la vision se fait brouillard. Avant de sombrer complètement Bock pose un cataplasme sur ses pensées, soulagé par les dernières visions dédiées à sa vache d’amie, Charme d’Hérens. Par chance la nuit tombe sur les indices sanguins laissés par le bouquetin. Les braconniers, après un ratissage infructueux et des échanges houleux, doivent se résigner à abandonner l’animal à son sort. A défaut d’une tombe, le cirque de l’Encrenaz, le temps d’une belle journée, s’est paré des exclamations hystériques d’une arène.
Il est pourtant récent le temps des heures complices. La veille encore Bock le bouquetin joutait avec Charme, la vache d’Hérens. Depuis la première confrontation, ce face-à-face autour d’une pierre de sel posée lors du pacage, et jusqu’à ce jour, la rivalité entre ces deux animaux s’est blottie dans une amitié unique. Les combats réguliers n’avaient d’autre intérêt que de se conformer au tempérament vif des deux espèces. A vrai dire, Charme prenait généralement le dessus sur Bock car la génisse présente toutes les caractéristiques d’une future championne, d’une future reine, vouée aux traditionnels combats organisés en l’honneur de leur attitude exacerbée ou aussi souvent belliqueuse (d’où l’expression « peau de vache »). Les retrouvailles sont discrètes, les animaux peu enclin aux dialogues. Les échanges se font de front, dans le panache des crânes et l’apanage de la poussière. Les chocs ne sont pas brutaux, plutôt virils. D’ailleurs les assauts sont de courtes durées, Bock acceptant un second rôle idéal pour l’entrainement de Charme. La vache l’a compris et se garde bien d’afficher un mépris pour son adversaire. Au contraire. Le combat terminé, Charme témoigne sa reconnaissance indéfectible en lui léchant fougueusement le museau.
Les congénères de Charme voient par contre d’un très mauvais œil ce lien invraisemblable entre une vache et un bouquetin. Elles ne sont pas dupes. Elles savent ce qui se passe derrière la rangée de pins marquant la fin de l’alpage. Ce qui les gêne le plus ce n’est pas tant la mêlée des deux animaux mais les suspicions autour des bouquetins qui seraient porteurs de maladies transmissibles et mortelles. Charme se fiche éperdument du commérage des vieilles filles, étranglées par le collier épais des clarines. Elle n’en a cure de ces superstitions d’hommes. L’amitié avec Bock passe avant toute autre chose, quitte à se retrouver isolée dans le troupeau.

En cette nouvelle belle journée d’été, comme à son accoutumée, Charme s’éloigne du bétail et se dirige ardemment vers leur point de rendez-vous. Bock n’est pas arrivé. Il tarde même. « C’est étrange, cela ne lui ressemble pas. En général il est même en avance », se dit Charme à elle-même. « Tant pis, il faut en avoir le cœur net. Je dois aller voir plus haut ». La vache, soucieuse de ne pas voir son ami, se décide à franchir le petit mur de soutènement afin de s’engager sur les chemins du massif.  Après quelques instants, Charme se désespère, aucune réponse ne fait écho à l’appel de son cri : « Bock ! Bock ! Où es-tu ? C’est Charme ! ». La vache n’a jamais osé défier l’espace au-delà du mur de pins. Mais l’inquiétude de ne pas retrouver le bouquetin remplace tout bon sens domestique. Elle pressent maintenant qu’il est arrivé malheur à Bock. C’est au moment où Charme s’apprête à fondre en larmes qu'il se manifeste. Un cri sorti des entrailles de la terre indique une direction. Charme se précipite, avale la pente comme jamais. « Charme ! Je suis par là ! Dans le trou ! Tu m’entends ? ». Oui, Charme a entendu son ami, pourtant rendu invisible par l’obscurité. « Bock ! C’est moi ! Que t’est-il arrivé ? Que fais-tu dans ce trou ? Est ce que tout va bien ? Tu n’es pas blessé ? ». Bock, à peine remis de son traumatisme, ne trouve pas l’énergie pour répondre à la rafale de questions. « Ecoute Charme, je t’expliquerai plus tard. Je suis blessé à la cuisse mais je pense pouvoir remonter. La ravine a des paliers. Par contre j’ai besoin de soins pour panser la plaie. Crois-tu pouvoir m’aider ?
- Une blessure ? Des soins ? se répète en boucle la vache, une blessure, des soins,…une bless…oui j’ai une solution ! S’enthousiasme l’animal. La gentiane ! La gentiane peut cicatriser les plaies…mais comment faire pour te l’appliquer ?
- Oui c’est une très bonne idée, s’exclame Bock. Écoute-moi attentivement. Va voir de ma part Violette l’abeille, c’est la reine des bourdons. Elle se niche dans le muret près de l’endroit où l’on se retrouve. Elle saura quoi faire.
- La gentiane, Violette la reine, les bourdons, le muret…compte sur moi ! Je reviens dès que possible ! ».
Charme s’en retourne précipitamment au muret. La journée, s’affaissant lentement, ordonne à l’escadrille de bourdons de revenir décharger leur pollen au muret : « Aidez-moi s’il vous plaît ! Est-ce que je peux parler à votre reine ? A votre reine Violette ? ". La reine, toute interloquée par autant de fracas, se présente à l’opercule de son trou : « Que veux-tu de moi Charme d’Hérens ?", interpelle la reine des bourdons. Charme, essoufflée et émue, expose tant bien que mal la situation. Figée par le récit, Violette met un temps à s’en remettre : « La gentiane tu dis ? ». Complètement remise, la reine commande à ses troupes de siphonner le nectar des gentianes, et de revenir un par un déposer le liquide sur la langue de la vache. L’exécution est instantanée. Les centaines de bourdons absorbent, à s’en péter le jabot, un maximum de nectar. L’opération achevée chacun s’introduit dans la gueule de l’animal et dépose sa collecte. Au bout d’un certain moment la langue de Charme est recouverte de nectar. « Va maintenant, Reine d’Hérens ! Va sauver notre ami ! », l’encourage Violette. Charme est bien avisée dans la montée car la charge est ô combien précieuse. Bock, attentif au moindre bruit, sait au souffle de la vache que son amie est revenue, emplie de sa mission. Quelque peu reposé, il entreprend prudemment l’escalade de la paroi. La présence de Charme qui est un réconfort dans l’effort n’est point pareil au soulagement qu’il ressent quand il voit enfin la corpulence de la vache. Elle s’approche et sort la langue. Le nectar épais se répand sur la plaie. La douleur d’abord s’apaise. Puis, miraculeusement, la plaie se referme. L’allégresse allège alors l’anxiété.
« Comment pourrais-je te remercier Charme ! Sans ton secours, je pourrirais certainement au fond de ce ravin ». Attendrie par autant de reconnaissance, Charme ne peut retenir des larmes de joie, tout en léchant le museau de Bock !
- Me remercier ? Tu en fais déjà beaucoup pour que je devienne la championne des reines. Non, non ! Tu n’as pas à me remercier. Ta taille de trapu est idéale pour améliorer ma condition au combat et me tanner le cuir !». Soulagés de leur tracas, les animaux se réfugient de nouveau dans le rire. Mais Bock très vite s’éteint, baisse le regard et sent son cœur envahi par la tristesse ; ce qu’il va annoncer ne plaira pas à Charme.
« Tu sais j’ai profité de mon séjour forcé dans ce trou pour réfléchir et…je ne vois pas d’autre solutions pour moi que de… partir… ». Cette nouvelle s’abat sur Charme comme une décharge de plomb.
- Mais…
- Ne dis rien. Ma décision est prise et c’est la mienne... la montagne ici est trop dangereuse pour moi. Il faut que je m’accommode d’un autre refuge, ailleurs, plus loin, plus haut…les moments passés à tes côtés resteront à tout jamais gravés dans ma mémoire…tu es mon amie et tu le seras jusqu’au crépuscule de mon existence. Mais je dois m’en aller… ».
Charme, affligée par l’annonce de Bock, n’a pas songé à lever la tête pendant qu’il parlait. C’est au bruit du roulis des pierres que la vache s’est soudainement aperçue du départ du bouquetin. Elle savait qu’il était inutile de le poursuivre tout comme elle savait qu’il était inutile de le supplier, la condition animale ne le permet pas. Elle savait aussi que sa place était dans un parc à défaire ses rivales, adoubée par le tintamarre des sonnailles, serties à l'encolure. Ce ne fut pas l’amertume qui la poussa à regagner les pâturages mais le respect du choix d’un ami.
Charme d’Hérens participera à de nombreux combats. La tradition rurale exigeant des symboles, Charme en fut un. Ou plutôt Une. Une reine. La meilleure du cirque. Le temps de distraire les hommes. Lorsqu’ils l’envoyèrent à l’abattoir elle ne sut pas que cela annonçait le clou du spectacle pour finir comme un steak. Tout comme elle ne sut pas que Bock survécut à sa blessure et qu’il se réfugia dans des cols les plus reculés. Elle ne sut pas non plus qu’il engendra une multitude de cabris sauvages. Elle ne le sut pas. Non. Elle le pressentit.


Respect à : Matthieu Stelvio

Bouquetins : la médiation s'impose

dimanche 22 décembre 2019

Un triton dans la mare

D’hier à aujourd’hui, de jour comme de nuit,  la mare des Fosses Noires n’admet aucune indulgence envers une quelconque aquarelle aquatique. L’obscurité a son domaine, ce trou. Un trou qui, abandonné par l’usage, ressemble davantage à une vulgaire vasière, dont la cavité centrale plonge, à première vue et peut-être à s’y méprendre, à quatre pieds sous terre.
Ceinturée de plantains et de roseaux, la mare échappe au palabre des alentours et n’offre un repos qu’aux sangsues fangeuses et autres phytophages qui décortiquent le feuillage. Sa tempérance est aidée en cela par l’abondance de brume nécrophage. Et quand bien même la brume retirerait sa robe fadasse, beau présage à la chaleur de passage, la pluie surgit soudaine et, étouffe la lumière dans des nappes souterraines.  L’eau croupissante ajoute à l’inhospitalité de la mare. A part l’agitation désordonnée de quelques gerris en patrouille, qui rident sa toilette, ajoutant à son air un grand âge, l’eau semble, elle-même, sédimentée par le désœuvrement. Les rigueurs de l’hiver en veulent pour leur compte et attribuent une apparence cadavérique, voire mortifère, à l’atmosphère. Le seul avantage qui se soustrait de la gelée, pour le coup salutaire, est l’envahissement freiné des salicaires.
L’ambiance appartient au silence abyssal de la mare. Nulle envie pour l’homme de lézarder à ses côtés. Nul besoin de porter les lèvres au sel de sa surface. Qui fut alors cet intrus qui vint tritonner dans un tel marais ? Qui osa interrompre l’ineffable volonté antédiluvienne de la mare de se taire et se terrer ?  Pourtant, et s’étant bien gardée d’attirer le passant, la mare devint, malgré elle, le décorum d’un drame. Mais, après tout, n’était-ce pas là son devoir ? Voici son récit.
Aux bords intérieurs de la Bretagne, à la jonction des bassins versants de la Vilaine et de la Loire, le bocage nantais exhibe sa pilosité naturelle par des landes préservées. Les talus et les haies se tissent en mailles et s’étirent loin, dans des lignes courbées, souvent chevauchés par des chênes pédonculés. Servantes, les rivières Isac et Hocmard serpentent à travers les champs, selon la soif des occupants, abreuvant avec parcimonie les plus gourmands.  L’habitat sauvage s’apparente à une zone de refuge pour des espèces d’une grande rareté, disséminées dans les prairies humides et le bas marais, qui, selon les cas, rivalisent harmonieusement pour conserver certaines d’entre elles.
Le triton à crête et son homologue marbré, migrant au gré de leur existence, convoitaient de s’y établir, coexistant, indifférents, avec ceux qui croassaient à l’accueil de la mare. Les pratiques de procréation du triton ne revêtent aucune fantaisie, hormis une révélation rêvée pour un naturaliste tel qu'Arthur d’Isle du Dréneuc, en 1858 : le croisement sexué de la crête et du marbré donna naissance à un hybride, le triton de Blasius. Dévoiler sa population serait vain car les accouplements furent fortuits et probablement la résultante d’un interdit encombrant les désœuvrés en mal d’actes hardis.
 Clandestinement, le triton de Blasius s’établit au lieu-dit les Fosses Noires, dans les parages de Notre-Dame-des-Landes. Amphibien, il fit bien, au fil des saisons, de confondre son corps d’un noir verdâtre sur sa tranche supérieure et d’un aspect jaunâtre sur la frange inférieure. La nature l’a bien doté. La crête, dressée tout le long de l’arête dorsale, lui confère un air rebelle : intimider le prédateur est le rôle de cet attribut idéal.  Plus que belligérant, le triton de Blasius s’affirme résistant. Il ne lui en faudra d’ailleurs pas moins pour affronter un serf émérite, le laborantin.

Le laborantin est employé par l’Université d’Angers via le Groupe Écologique et de Conservation des Vertébrés. Ce laboratoire mena, en toute discrétion, une étude financée par l’Aéroport du Grand Ouest sur la biologie des populations de tritons et l'efficacité des éventuelles mesures compensatoires. Tout le secteur prévu pour l’implantation de l’infrastructure aéroportuaire fut passé au peigne fin. Denis Defage, le laborantin, et son équipe d’étudiants, procédèrent à des relevés de populations, annotèrent les lieux de repos et de reproduction, cartographièrent l’ensemble des mares. Une seule échappa à leur vigilance, la mare des Fosses Noires. Par là même, le triton de Blasius qui ne figurait sur aucun inventaire, fut ignoré. Les visiteurs pénétrèrent pourtant dans les Fosses Noires. Le manque de discernement et, à défaut d’acuité, la mare resta occulte à leurs yeux d’initiés. Peut-être était-ce le trop plein de zèle ou l’enveloppe épaisse remise par Vinci qui anima Denis Defage, mais le laborantin se montra plus coriace, plus aguerri et certainement plus présomptueux. Sa fouille l’emmena loin dans les Fosses Noires. La minutie était son meilleur outil et son allégeance sa meilleure ambulance.
Comme beaucoup d’étudiants en master de biologie, Defage connaissait la thèse selon laquelle, une autre espèce d’amphibien, du nom de « triton de Blasius »,  jusque là seulement, et prétendument découverte par Du Dréneuc, s’adonnait avec mesure aux joies de la prolifération. Seul, le naturaliste du 19ème siècle pu attester de la présence du triton de Blasius dans ces contrées marécageuses. Les paris, des plus audacieux, concluaient que cela relevait de la légende ou du fantasme de quelques chercheurs en mal de reconnaissance, Du Dréneuc tentant de dissimuler l’incommodante malchance de verser dans une carrière de crapahuteur crotté. Defage, souffrant certainement du peu d’empathie que soulevait sa condition, s’il jalousait les découvreurs, enviait les légendes. Les légendes entravent les consciences d’un mystère aussi épais que la brume des Fosses Noires. Elles se confinent dans les mémoires travesties, et, se destinent à épouser, œcuméniques, l’œuvre mystique des dieux.

Quelles que fussent ses motivations, Denis Defage parvint, après avoir franchi la palissade de roseaux, aux abords du trou d’eau. Les premiers examens de la mare ne soulevèrent guère chez le laborantin de brins d’entrain. La banalité de l’envol de la libellule, surprise, ou l’apathie indécente de la physe, peina le peu d’enthousiasme qui le fuyait. Il s’assit, agacé. Posa la sacoche près de lui, perturbé. Trifouilla la face émergée de la vase avec ses bottes, tracassé. S’immobilisa un bref instant, sidéré. Déplia prestement les jambes, décidé. Pencha le buste en avant et se mit à rire avec une jubilation qu’il ne se connaissait pas. Le triton de Blasius se montrait enfin ! L’animal, dérangé dans sa retraite, n’avait pour sursis que la poudre d’escampette. C’était sans compter sur la dextérité de Defage, tout excité, à l’idée d’entériner les exposés de Du Dréneuc, considéré, à tort, comme un excentrique ou, au pire, un affabulateur, mais surtout de se prêter au supplice de dissection du fameux Blasius, afin d’étaler au vu et au su de tous les curiosités spécifiques au spécimen. Defage saisit le triton de la main droite. De la main gauche tenta d’ouvrir la sacoche. Un regard à droite, puis un regard à gauche.  La seconde boucle résiste. Un regard à droite, puis un regard à gauche. La main gauche est fébrile tandis que, mouillée, la droite semble virile. Un regard à droite, puis un regard à gauche. Le temps à la main gauche de se soulager du labeur, le triton de la main droite a fugué comme un voleur. Defage se fige, foudroyé. Defage fulmine, se fourvoie. Il met la main droite dans la gauche et, tout en serrant le poing contre le front, se maudit. Les yeux fermés et sur les genoux, il reprend ses esprits. Il reviendra, c’est promis. Maintenant que la mare et le triton sont l’objet de sa convoitise, il reviendra, c’est écrit. Le triton, se pressentant trituré, trouva refuge dans les tréfonds de son trou. A l’affût il vit le vilain s’éloigner pour, au final, ne plus former qu’un voile. Dans l’immédiat, le danger s’est effacé. Mais s’il revenait ? Et peut-être plus nombreux ? C’est certain !
Si le dialogue est indigent entre le triton et le laborantin, les insectes, s’invectivant peu, s’échangent leur savoir sibyllin. Il en est un qui peut transformer l’eau en vin. Ce savoir, prisé par les sangsues, consiste à soulager leur sac du sang confisqué à un cadavre. Pour recueillir le liquide, un réceptacle est préférable. Ca tombe bien, dans sa précipitation, le laborantin a laissé choir sa gourde d’eau, encore pleine, dont le bouchon à visser a éclaté, conséquence du choc sur le sol. Le triton de Blasius, après avoir détaillé ses mésaventures aux sangsues de la mare, n’ordonne rien, confiant dans le sort réservé à l’eau de la gourde.
Le triton ne s’était pas leurré. Le lendemain, aux aurores, le laborantin revint seul. De peur de se faire abuser, Defage entreprit de ne pas divulguer ce qui pouvait faire sa renommée. Tandis qu’il s’apprêtait à poser des appâts, sensés éveiller l’appétit du lézard, Defage reconnut la gourde oubliée. Intrigué par l’odeur semblable à du vin, il la porta à la bouche. Comment dire ? Oui, c’est tout à fait ça, c’était à ravir ! Dans l’euphorie de l’orgie, Defage s’enivra. A tel point que l’alcool le fit sombrer dans un sommeil profond. Le réveil fut douloureux, des jambes jusqu’au sommet du crâne. L’obscurité ambiante, nappée de surcroît par un sinistre brouillard, dissimulait à Defage la mutation de ses pieds en nageoires. Il voulut se relever. Ne trouvant, cependant, aucune assise solide, le triton tituba dans le trou. La panique s’empara du laborantin. La vase aussi. L’eau s’agrippa au triton par des fers agrégés de gouttelettes.  Les roseaux ne furent pas en reste et s’assemblèrent en forme de voûte pour couvrir ce départ. Le triton eut beau se débattre, le dénouement n’avait comme issue que la mare. Une mare dont la cavité centrale plonge, à première vue et peut-être à s’y méprendre, à quatre pieds sous terre.
Epilogue
Une enquête de police fut diligentée. Les moyens de recherche, équipe cynophile, drones, gardes mobiles en faction autour de Notre-Dame-Des-Landes, déployés par le Préfet de Loire-Atlantique, s’avérèrent improductifs. La disparition de Denis Defage ne s’expliquait pas.
Un temps, des partisans de la Zone A Défendre, la ZAD, furent suspectés, car des altercations avaient déjà eu lieu dans le passé avec des équipes de naturalistes, rémunérés par l’Aéroport du Grand Ouest de Vinci. Les accusations et les incarcérations eurent comme résultat une recrudescence des affrontements entre les forces de l’ordre et les activistes écologiques.
Au bout de deux ans l’affaire dite du « triton », référence aux notes mystérieuses retrouvées chez le laborantin, fut classée. La Population, saisie par l'ampleur du drame, contraignit le Président de la République à décréter, dans une allocution télévisée, l’abandon du projet de l’aéroport de Notre-Dame-Des-Landes.

Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » ( 蛸壺 ) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut pren...