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jeudi 5 septembre 2024

"La petite algérienne". Part. II

Récit en cours de rédaction. Quand des Français étaient antisémites

Partie I

https://ddlabeillaud.blogspot.com/2024/08/extrait-de-la-petite-algerienne.html

D’abord d’aspect pentagonal, la ville centrale extrêmement pourvue en édifices publics majestueux, s’étale, semblant vouloir échapper à la rigidité du maillage rigoureux des rues en forme de case. A part de larges pénétrantes fidèles au plan initial, les ruelles juxtaposées, contraintes par des aléas topographiques, vagabondent davantage, même si l’architecture du bâti plus récent ne s’écarte par des caractéristiques typiques des maisons vendéennes. Celle de la famille Mingam est plutôt imposante et convient parfaitement au rang de gradé de Guy Mingam où seule pourtant a résidé son absence pendant plus de cinq ans ; à peine avait-il défait ses bagages qu’il devrait s’acquitter de ses engagements et rejoindre son bataillon. Prise dans l’angle des rues de « Jeanne d’Arc » et de « La Faisanderie », une tourelle carrée à 2 étages, chapeautée d’un toit à larges pans, lorgne sur la partie mitoyenne plus modeste par sa hauteur, elle aussi pourvue d’une toiture à l’identique. La propriété, qui se prolonge par un large muret, laisse deviner un jardin foisonnant à voir les différents arbres exhumant leurs protubérances feuillues dès l’hiver oublié ou bien ébruitant des excitations d’enfants dues à des jeux suspendus par des injonctions de la maîtresse de maison. A son sommet, une vieille vigne dégueule sur les pierres scellées où elle s’est amoncelée mais piégée par endroit dans ses entrelacs, déborde par coulures puis s’évade vers le bas, à peine gênée par la porte d’accès donnant sur la rue, et s’accroche vers le haut, agrippée à la gouttière, arborant une ligne continue jusqu’à lécher les chevrons de la toiture. De solides volets battants persiennés oblitèrent les fenêtres du second étage alors que celles du niveau inférieur se trouvent entrouvertes. Si le passant levait la tête à l’instant précis où il longeait cette maison de maître, peut-être apercevrait-il partiellement la frimousse d’Anne-Marie qui, campée sur la pointe de ses chaussures, épie habitée par une certaine fébrilité le retour de sa mère, Huguette Mingam. Yves, son jeune frère, se trouve au rez-de-chaussée dans la spacieuse cuisine, concentré en ce jour de vacances à réviser ses leçons de français en compagnie de la couturière Mme Mérand ravaudant des vêtements pour les enfants ; la chaleur dégagée par la cuisinière alimentée par du charbon, facilitera l’habileté de ses mains moins abîmées par d’anciennes crevasses. A cause de longues périodes de froid, que le rationnement de charbon ne parvenait pas à chasser, le salon adjacent avait été délaissé plusieurs années de suite, si ce n’est quelques intrusions furtives d’une épouse embrunie saisissant les cadres de Guy, photographié en tenue militaire à l’occasion de défilés et de commémorations, qu’elle s’empressait de serrer dans ses bras afin de les encastrer viscéralement contre son corps ou bien qu’elle occupait pour accéder au secrétaire et rédiger des lettres à destination de son époux ou de sa famille en Algérie. De nombreuses autres pièces se vidaient de ses occupants. Car à quoi bon s’attarder dans la chambre du dernier étage, à quoi bon accéder dans une pièce blâmée par l’oisiveté d’anciennes mœurs et d’étreintes éteintes, à quoi bon s’épancher davantage en larmes sur un lit conjugal devenu terne et impersonnel, au point de la révulser parce qu’il aurait été indigne de s’attarder dans un lit moelleux alors que son mari se contentait d’une couche inconfortable et bien sommaire dans un environnement hostile. Huguette Mingam préférera dès lors dormir chaque nuit auprès de son fils, aussi pour soulager leurs terreurs respectives, ce qui n’était pas sans occasionner une forme de jalousie chez Anne-Marie, au point de s’interroger sur la bizarrerie de cette promiscuité inhabituelle surtout quand elle les surprenait allongés à chuchoter des prières front contre front, signe d’une complicité vivace, à rebours de ce qu’elle subissait. Elle en subissait des sévices par une mère un tantinet dépassée par une fille rétive à toute obligation à l’exemple de ses refus répétés de céder à la soupe et aux pâtés de tête. Et pour échapper à la sanction de la tapette à tapis, accessoire importé depuis Tébessa, régulièrement soustrait de son emploi d’origine, s’engageait entre la mère et la fille une course poursuite dans le jardin ou à travers le potager. Anne-Marie n’a alors que pour seul réconfort de sucer son index pour s’endormir tout comme elle le faisait petite, ce qui à le don d’agacer sa mère. Puisque les fenêtres occultaient la moindre forme physique des meubles du second étage, rendant les statuettes religieuses muettes, Huguette Mingam devrait en faire de même et poser un sinapisme sombre sur son désœuvrement. Seul comptait alors le bien-être des enfants, seules les prières répétées, exécutées avec cagoterie, soulageraient sa détresse à force de vœux à destination de son époux emprisonné, empêché par des fils de barbelés, lui espérant le moins pire. « Oh ! Guy ! Qu’il est loin mon pays, qu’il est loin le temps apaisé et béni de l’Algérie », se répétait-elle en boucle à elle-même. Emplie d’une foi chrétienne dès le plus jeune âge, celle-ci ne la quittera plus. En Vendée les occasions de cultes se multiplient et Huguette Mingam tient à honorer de sa présence et certainement avec ferveur, tout ce qui ne viendrait pas froisser son amour pour le Christ eu égard à ses antécédents.
Monseigneur Cazaux

Après Pâques, les fidèles yonnais, regroupés dans une foule dense pouvant compter plus de 3000 personnes au premier rang duquel se positionnait la famille Mingam, défilent dans la Procession de la « Fête-Dieu ». Huguette Mingam n’a pas de superlatifs suffisants pour décrire auprès de ses enfants les reposoirs qu’elle admet magnifiques. Avec les enfants elle se rendait invariablement aux messes dominicales célébrées dans l’Eglise Saint-Louis située au cœur du Pentagone. Le recueillement fut répété à la maison et les « Notre Père » s’enchaînaient quotidiennement à la lueur de bougies disposées sur une tablette au bas de l’escalier grimpant en colimaçon dans les étages. Voisine de la photo du Christ, Huguette Mingam avait placé celle de son mari. La photo de Monseigneur Cazaux, Prélat de Vendée, découpé à partir d’un article de presse de « l’Etoile de Vendée » complétait cet assemblage. Malgré les difficultés de transport, Huguette Mingam n’avait pas voulu manquer l’intronisation de Monseigneur Cazaux à Luçon le 30 décembre 1942. Les enfants et les Sœurs Clarisses du couvent de La Roche-sur-Yon l’accompagnèrent dans ce périple. Elles se massèrent le long du parcours de la procession et entamèrent des homélies en hommage au nouvel Evêque de Luçon. Au passage de Monseigneur Cazaux, les fidèles acclamaient discrètement celui pour lequel ils apportaient leur bénédiction. Les personnalités les plus éminentes et politiques du département se joignirent aux célébrations épiscopales et prirent place dans les premiers rangs de l’église. Préfet, Maires et Sénateurs reçurent les salutations de l’Evêque en soulignant avec joie « ce signe de charité et d’union qu’est la présence des autorités civiles à cette cérémonie. Tous ensemble nous travaillerons à refaire la France » Conclut-il. Evidemment il pourrait compter sur le concours des notables vendéens qui s’emploieront « à refaire la France » derrière le Maréchal Pétain, garant de traditions souveraines et rempart contre le Bolchevisme. Chacun gardait dans un coin de la tête, l’ancienne carrière militaire de l’Evêque qui participa au premier conflit majeur de 1914 puis avec le grade de capitaine à l’entame de la Seconde Guerre mondiale, avant d’être blessé pendant les combats de Saint-Hippolyte le 19 juin 1940. Ils se souvenaient aussi de son alignement sur les positions du Maréchal Pétain jusqu’à évoquer le « miraculeux Maréchal » dans un de ses discours. Si la puissance divine adoubait le Chef de l’Etat, il n’y avait pas à tergiverser, qu’importe le silence assourdissant de l’Evêque sur la question juive trouvant un écho quasi unitaire dans la population locale. Puisque aucune autorité qu’elle soit religieuse ou civile ne se prononçait défavorablement au sort réservé à leurs concitoyens, le problème juif n’existait évidemment pas en Vendée.
L’absence de Guy Mingam qui se prolongeait à partir de 1940, s’éternisant avec la guerre, pesa sur le moral de son épouse, et des craintes irrationnelles et enfantines rejaillissaient comme ce rêve, où petite fille, elle avait été kidnappée par des romanichels puis libérée dans des conditions très floues. Elle en gardait une peur ancrée au tréfonds de son âme et qui persista durant toute la guerre. Parfois la terreur était-elle qu’Huguette Mingam se cachait dans le couloir, accroupie derrière la porte d’entrée, obturant l’ouverture de la boîte aux lettres de crainte que les deux ou trois romanichels, qui passaient par là, s’ingénient à entrer dans la maison. Sur injonction pressante de leur mère, les enfants devaient se tapir dans un coin, le temps qu’elle estimait nécessaire pour que les « intrus » s’éloignent enfin. La soudaineté de ces agissements, guidée par on ne sait quelle intention, pétrifiait une beauté qui n’était pas prédisposée à supporter de tels désagréments. L’instabilité de ces sentiments dévorait, jour après jour et au fur et à mesure d’un désarroi qui la surpassait, les traits élégants de son visage. A tel point que la crispation quasi permanente dont elle supportait la sentence mystique depuis le décès de leur aînée, accélérait un vieillissement bien trop prématuré, que le port de vêtements partiellement limés à force d’être régulièrement vêtis, à usage exclusivement domestique, s’accommodait mal avec un passé bien plus prestigieux, d’une fulgurance telle qu’il paraissait vain de s’époumoner à conter l’authenticité. Quand bien même elle fouissait dans sa mémoire, elle ne faisait que froisser ce qu’elle conservait en pâture à la nostalgie. Au moins, en Algérie elle baignait dans le confort d’une réussite familiale, celle de ses parents, A.L. et Marie-Jeanne Pignol, gérants d’un hôtel prisé par les européens de passages à Tébessa. Contrairement à ici, où l’humiliation et l’indigence sévissaient dès l’aurore au point parfois de ne plus pouvoir laver les vêtements en attente de soude caustique en provenance de Paris pour fabriquer du savon, le quotidien était alors rythmé par l’allégresse et l’insouciance que les visites de ses amies, Edwige et Alice, justifiaient, lesquelles honoraient pleinement leur complicité. Ensemble, elles se travestissaient pour des bals organisés par les « Dames de la Charité » très en vue à Tébessa. Elles allaient jusqu’à féliciter le patriotisme français par quelques représentations théâtrales, des scénettes en costume glorifiant l’histoire de France. On usait à loisir de la voiture pour aller se balader avec des proches dans le département de Bône, quand Guy Mingam échappait au contingentement. Mais Huguette Mingam est orpheline d’autre chose, d’un instrument dont elle s’adonnait à la musicalité, son piano. Après son passage au Conservatoire des Beaux-arts à Alger dans les années 20, ses parents firent l’acquisition d’un piano qu’ils placèrent dans la cour intérieure de leur Hôtel. Grâce à l’entente entre l’instrument et la musicienne, la notoriété de l’établissement ne se démentit plus, s’amplifiait même à entendre les notes de musique classique et d’opérettes de Lakmé, très à la mode en Occident dans les Années Folles. On avait bien tenté lors d’une cérémonie organisée pour l’arrivée des Mingam, dans l’enceinte militaire de la Roche-sur-Yon, après l’insistance de Guy Mingam, d’asseoir son épouse au piano, installé dans la salle de réception. Cependant, si son récital créa un enjouement unanime, il ne put être renouvelé à cause des hostilités allemandes.

samedi 31 août 2024

Extrait de "La petite algérienne"

 Récit en cours de rédaction. Quand des Français étaient antisémites


Un an après le retrait dans la débandade des troupes Allemandes et de leur supplétif engagé dans la Milice locale, La Roche-sur-Yon, épargnée par les soubresauts de la guerre, hormis le déchiquètement de tronçons de voies ferrées par les Allemands et la destruction partielle de la gare à cause des bombardements alliés, donnerait à penser que la vie ordinaire de ses habitants reprendrait un cours normal, à l’image paisible et limpide de l’Yon qui grignote les premiers quartiers ordonnés par Napoléon. Quand bien même le chef lieu du département voyait son faubourg de nouveau traversé par quelques convois militaires, l’euphorie de la libération semblait planer encore dans les maisons, les rues, les places et les parcs couverts. Elle s’accrochait aux balcons où elle s’accordait une pause le soir devant un coucher de soleil, puis s’attardait sur les toits de tuiles, ocrées par sa magnificence. Plus rien n’interdisait le vagabondage en journée et de musarder le soir venu, que même la pluie émeraude ne parvenait à doucher la réjouissance. Même les neiges de mai pavaient les trottoirs de batailles poudreuses devenues inoffensives, de blanc maculées. Les amoureux, moins pudiques, qui lézardaient sur la Place Napoléon, s’initiaient dans des étreintes puériles certes, mais si enjolivants aux regards d’inconnus possédés par la suspicion. On avait dissimulé l’essentiel ou bien sommeillait-il dans de ténébreux caveaux et éclatait sans vergogne pour bien signifier que c’est l’attente, ou bien plus sûrement l’effacement, qui avait dispersé le bruit des bottes et dissipé les canonnades. Pour sûr ! On en était convaincu. D’ailleurs il suffisait d’ouïr la candeur des primaires dans les préaux : elle n’avait pas la même texture, la même vibration dans leurs chansons badines, éparpillées dans des airs éthérés que des passereaux de passage relayait. On supposait, à cause de restrictions en tout genre, qu’il faudrait du temps pour réhabiliter un cycle commun sans oppressions ni délations. Il faudrait du temps pour se réconcilier avec soi-même et cesser de frôler les murs de la Cité d’un pas alerte, tout en évitant de pivoter la tête au moindre attroupement ou éclat de voix. On palabrait de nouveau dans les quartiers où les Allemands avaient eu les leurs, établissant une feldkommandatur dans l’Institution Saint-Joseph. Peu à peu les Yonnais ne se défilaient plus par les ruelles dispensées de patrouilles au moment où se détachaient ses façades. Demeuraient sur des vitrines closes de commerces les marques de l’arrestation et de la déportation de Juifs yonnais. Après les événements de fin janvier 1944 et la rafle orchestrée dans la ville sur ordre de la Préfecture de Vendée, de grandes plaques en aggloméré couvraient toujours les devantures dans le quartier des Halles souillées par des étoiles grossièrement tracées par un pinceau anonyme, stigmatisant par le noir les anciens bailleurs par du « sale youpin ». Personne n’avait encore osé les soustraire à la vue, en attente peut-être d’une enquête administrative pour retrouver de quelconques survivants, réchappés à l’invisibilité de ce que le sort leur avait obstinément fricoté. Certains piétons avaient pris l’habitude habile de ne plus les discerner, en allongeant instinctivement l’allure à l’approche de leur boutique. A cette époque-là, les gens n’avaient rien entrevu. Ils avaient juste été sommairement interloqués par des coups de sifflet lointain, à peine perceptibles. Ou bien feignaient-ils d’ignorer ce qui se tramait au début des soirées, interrogeant les cieux semi-obscurs avec une truffe pointée vers le haut tel le museau d’un chien qui renâcle l’atmosphère afin de surprendre une quelconque pitance. Ils évoquaient « le péril juif », dans des expositions à Paris, dans les journaux ou la radio, la Police et la Gestapo ratissaient massivement ailleurs, à Lyon, à Lille, mais à côté la Roche-sur-Yon restait une minuscule ville de province sans grands bouleversements notables depuis ses premières fondations. En même temps, il y avait si peu de Juifs que les gens les connaissaient, eux, jusqu’à leur nom de famille que l’on ne prononçait plus en public et que l’on avait scrupuleusement camouflé sous des pronoms indéfinis. Les gens les reconnaissaient délibérément parmi les piétons, à leur étoile jaune récemment cousue sur les vêtements comme un signe d’infamie, une mise à l’écart, « elles » et « eux » achevèrent la besogne d’extinction de leur être, ce ne serait à présent que des Juifs. Les gens en discutaient entre eux, dans la rue, dans la file à la sortie de la boulangerie, à voix basse de préférence, le ton inquisiteur. Dans l’ensemble, ils ne leur souhaitaient pas de mal, au fond, ils ne leur souhaitaient rien puisque « eux » n’avaient jamais été menaçants, bien moins que l’armée allemande en tout cas. Il est alors à supposer que les opinions variaient selon un rapport de force défavorable à ceux et celles qui ne brandissaient pas les armes. Alors, quand la gendarmerie vint appréhender les Juifs pour les enfermer dans une salle paroissiale, avant d’être déportés, les gens ne réagirent guère, on ne savait pas pourquoi on les emmenait, à moins d’un motif particulier ? Et pour quelle destination ? Et puis on ne voulait pas pour soi d’ennuis avec la Milice française, installée dans l’ex Café de la Paix après réquisition. Il y avait juste à supporter des contrôles inopinés d’identité des Allemands et faire profil bas tout aussi sûrement qu’on s’accoutumait de leurs éclats de rire à la terrasse des cafés ou bien au cinéma, rue Gouvion.

Ce début de 1944 fut particulièrement pénible pour Huguette Mingam, qui, comme les autres témoins, restait spectatrice de l’embarquement des Juifs de la commune par la police française et la Gestapo. Mais de surcroît, cela lui rappelait, de façon regrettable puisqu’elle ne les avaient pas approuvées, même si elle ne s’indignait pas ouvertement, les ratonnades perpétrées contre ces mêmes Juifs en Algérie 15 ans plus tôt, auxquelles son père A.L. Pignol s’adonnait avec conviction et acharnement. Mais comment s’opposer frontalement à un père soucieux de l’état de précarité dans lequel elle se cantonne, elle et ses deux enfants ? Elle se doute qu’il a puisé dans le peu d’économies qui subsiste, lui-même confronté aux difficultés de la guerre. Après des prières qu’elle répète en gage de gratitude, elle se souvient que la foi lui a enseigné le pardon des péchés accordé à autrui. Alors quand tout vient à manquer, le versement d’une somme de 5000 fr sur le compte bancaire au Crédit de l’Ouest, ressemble fort à une compensation morale. Après tout, ils en n’étaient pas à une ambiguïté près : ne se sont-ils pas d’ailleurs convaincus que les vices d’un homme seraient jugés par le seul Créateur ? Un matin, de retour du marché, avec une voisine de la rue de La Faisanderie, elles avaient brièvement abordé le sujet des familles arrêtées : «Ces familles emportées… c’est quelque chose que vous n’avez certainement pas vécu quand vous étiez en Algérie, Mme Mingam ? Je ne comprends pas ce que l’on reproche aux Arkiche, ils étaient quand même bien intégrés ! Vous trouviez, vous qu’ils ressemblaient à des juifs ? Ils étaient d’origine turque il me semble, non ?». Apparemment, les nouvelles sur des altercations sporadiques entre communautés coexistant en Algérie ne franchissaient toujours pas la Méditerranée. Huguette Mingam, remuée, se contentait d’abonder en acquiesçant de la tête. « Dites-moi, insista la voisine, vous n’auriez pas eu la visite de la Milice ? Huguette Mingam détourna les yeux quelques secondes, le temps pour elle de contre attaquer,

- Oui… Simple contrôle de routine puisque, comme vous le savez, mon mari est commandant maintenant, Ah ! J’avais oublié de vous l’apprendre ? Oui depuis 1942… Mr De Gouyon souhaitait avoir de ses nouvelles. Voilà, rien de plus. Il s’est déplacé à cause des coupures d’électricité, il a préféré se présenter au lieu de m’appeler. » Cette réponse suffit à tarir l’indiscrétion d’une voisine, enfin presque,

- Oh vous savez… La Milice… pour ce que j’en pense… bien, je vous laisse Mme Mingam, bonne journée ! ». C’était bien là tout le problème : comment les gens accommodaient-ils leurs pensées à cette période troublée ? Huguette Mingam avait menti à propos de la visite du chef de la milice à la Roche-sur-Yon, Alain de Gouyon de Pontouraude. Tout comme beaucoup de personnes d’extraction noble, Alain de Gouyon excellait sous l’Occupation et appliquait consciencieusement les missions de nettoyage ethnique qu’on lui confiait, à croire que la claustration du pays avait libéré les pires des pulsions. Alain de Gouyon avait inexorablement renoncé à retenir les siennes. Il y avait comme une jubilation méthodique à servir le Reich, un exutoire longtemps refréné, imbibé d’un sentiment d’abandon à prendre part à une grande cause. Quand il se présenta chez les Mingam, flanqué de deux acolytes, cette dernière resta interdite. Les deux types, d’anciens cantonniers, concevaient leur nouveau métier comme une ascension sociale du fait que leur mission revêtait une dimension suprême, enfin c’est ce qu’on leur répétait. Le sourire qu’affichait le chef n’était pas fait pour la rassurer.

« Oui, bonjour… Que puis-je faire pour vous ? Demanda prudemment celle qui venait d’ordonner aux enfants de monter dans les chambres,

-         Mme Mingam, je suis Alain de Gouyon, chef de la Milice locale, dit-il d’une voix nasillarde tout en retirant son chapeau, je me présente à vous pour vous informer que nous avons reçu une lettre extrêmement réconfortante de votre père, Mr…, Mr…, impatient il se retourna vers un des miliciens pour soutirer une confirmation, surpris d’être l’objet d’une requête,

-         Mr Pignol, mon père s’appelle A.L. Pignol, intervint troublée Louise Mingam, gommant dans la seconde la face crispée du milicien sollicité,

-         Oui ! C’est bien cela ! S’exclama Alain de Gouyon, qui retrouvait un rictus plus détendu,

-         Mais pourquoi mon père vous aurez adressé un courrier ? Je ne comprends pas,

-         Eh bien, puisque vous habitez la Roche-sur-Yon, vous et votre famille, il tenait à nous apporter son soutien. Il n’a pas manqué d’ailleurs de nous préciser que nous pouvions compter sur le vôtre. A ce stade, nous ne sommes pas parvenus à débarrasser la ville de la souillure juive et que nous savons que des Bolchevicks se terrent dans leurs maisons. Si jamais vous aviez des informations ou… des doutes sur telle ou telle personne, n’hésitez pas à vous rendre dans l’ancien Café de la Paix où nous avons notre siège,

-         Oui… je connais le lieu, parvint à répondre Louise Mingam, gagnée par l’écœurement. Ecoutez… J’ai beaucoup à faire du fait de l’absence de mon mari, surtout avec les enfants, et je ne sors pas souvent…

-         Bien entendu, bien entendu ! Nous connaissons la situation de votre époux, un officier ô combien méritant et quel courage ! Quel parcours en Afrique ! Bien ! Nous ne vous retenons pas plus longtemps. Surtout n’hésitez pas à venir nous voir en cas de besoin. Nous sommes à la disposition de ceux et celles qui comme vous sont de vrais patriotes. Conclut satisfait Alain de Gouyon.

-         Très bien… Je ne manquerai pas de m’en souvenir. »

Après les salutations d’usage et un sourire effacé, Huguette Mingam se plaqua contre la porte d’entrée et mit un temps à se remettre, elle devait obtenir une explication de son père malgré son silence dans les courriers provenant d’Algérie. Elle n’avait toutefois pas oublié que son père soutenait farouchement le gouvernement de Vichy, allant jusqu’à se présenter au bureau de recrutement à Constantine pour renouveler son service militaire en 1941, recrutement qui lui fut refusé au regard de son âge avancé. Il y avait dans cette tentative exubérante, une ambition aveugle, une ivresse inamissible, à soustraire au monde une part terrestre, le mieux étant de la brûler dès le plus jeune rameau éclos.

 

dimanche 23 juin 2024

"A quoi ça serre" exclue de la vie locale

L'association de protection de l'environnement "A quoi ça serre" (AQCS) de Plougastel-Daoulas prévoyait un programme complet d'animations en lien avec l'objet de ses statuts, dans le cadre de ses 10 années d'existence. Entre une visite botanique sur la parcelle d'une autre association communale et la volonté d'échanger avec le Conseil municipal des jeunes, ses organisateurs voulaient montrer le fort attachement de l'association à la vie locale sur la commune et son implication dans le cadre de l'intérêt général et de l'intérêt à une nature préservée. A cette occasion et uniquement à cet effet, un membre d'AQCS sollicitait le conseil municipal pour l'obtention d'une subvention, dont le montant restait modique, pour l'aider dans le bon déroulement de la journée du 22 juin. Une autre des adhérentes se présentait au bureau du service jeunesse de la mairie afin de préparer la rencontre avec le CMJ. Dans les deux cas de figure, l'association a obtenu une fin de non recevoir comme réponse. 

Dans un premier temps, l'employée communale en charge du service de la jeunesse, interrompait la représentante d'AQCS au prétexte que sa demande ne pouvait être examinée du fait du "caractère politique" de l'association. Il s'agit ni plus ni moins que de propos calomnieux envers les membres de l'association. D'ailleurs aucune mention à ce type d'activités ne figure dans les statuts. AQCS peut même se targuer d'avoir réussi à rassembler des personnes avec des  opinions divergentes et à aucun moment l'avis de chacun n'a été exprimé ni n'a pris le pas sur l'action collective à mener. Puis, le dossier de demande de subvention, remis dans les temps, avec l'ensemble des pièces exigées, ne pouvant faire l'objet d'aucune contestation puisque conforme aux statuts, n'a même pas fait l'objet d'un traitement par la commune. L'opposition, alertée, ne semblait elle-même pas informée de ce rejet implicite et irrecevable de traitement de la demande*.

Puisqu'il apparaissait évident que ces agissements se trouvaient ternis par l'irrégularité et le mensonge, AQCS se tournait vers la presse locale pour exposer ces faits. Après avoir essuyé plusieurs refus de publications de communiqué de presse sur des sujets qui pourtant étaient de l'ordre de la sécurité routière (accident route de Kervenal), de l'intérêt général (suspension des mises en demeure pour des installations défectueuses dans les serres du Cosquer-St Jean) et de l'intérêt à une nature préservée (découvert d'un dépotoir sur une zone remarquable à Pontkalleg), l'association prenait acte, une nouvelle fois, de l'absence de réponses des journaux locaux. Quand bien même l'association n'exige pas la publication de l'ensemble de ses communiqués, il apparaît curieux qu'elle ne bénéficie plus depuis 1 an d'une couverture médiatique locale dans le Télégramme et le Ouest-France, alors que jusqu'à présent le relai de l'information était plutôt satisfaisant; il n'est pas dans les habitudes de l'association d'observer un tel effacement dans l'actualité locale.

Alors qu'est ce qui pourrait expliquer une telle censure à mettre au crédit des rédactions des journaux susnommés ? Si je peux me permettre d'avancer une opinion toute personnelle, je soutiens que notre association dérange. Elle dérange certainement parce que son représentant, qui n'est autre que moi, n'abdique pas malgré les doutes, le ras le bol, la démobilisation et les fatigues auxquels chacun et chacune peut s'identifier. Elle dérange parce que nous gardons un cap, celui de la probité et du respect de l'application des réglementations sur l'environnement. Et que fait-on des organisations ou d'individus qui dérangent ? Et bien on décide de les bannir de la vie locale après avoir tenté de salir leur réputation et d'avoir exercé sur eux des menaces, en vain. Il faut donc arriver à cette ultime exclusion de la vie publique par les soi-disant garants de la démocratie locale et de ceux porteurs du devoir à une information objective et non orientée, pour s'apercevoir que nous flirtons continuellement avec des agissements autocratiques, puant fort la droite extrême voire le totalitarisme, car enfin comment expliquer la censure sur l'écologie si ce n'est que tout ceci nous prépare à l'extrême droite ?

* A ce jour l'opposition reste de nouveau atone

Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » ( 蛸壺 ) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut pren...