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vendredi 21 novembre 2025

Manuscrit "Les naufragés de Kermi". Extrait. René Derrien

Dehors, la pluie de janvier s'est libérée et a redoublé ses ondées pour disperser le froid, son complice. Elle s’arrache d’un gris plat à toucher les toitures, lacère fort le sol, boursouflé par des giclées folles. Elle fait des tentatives obsessionnelles pour s’infiltrer partout, une forcenée, sous pression, qui aurait été lâchée par tous les pores des cieux pour tenter d’endiguer l’outrecuidance d’un oncle. Pinard parvient à émerger de cette mélasse et l’essore dans de larges coups de reins à l’entrée de la maison. Au mur, les sabots de la grand-mère, Marie Goasdu, suspendus sur ses maigres clous rouillés, abandonnés à leur sort, ont été dévastés par l’indifférence. Les soins qu’elle prodiguait pour les peindre ont inexorablement craquelé sous l’avalanche des coups de vent ou pelé à cause des torrents de gouttelettes. Les fleurs qu’elle plantait pour les embellir, ont flétri depuis fort longtemps. En lieu et place, la misère s’est glissée dedans, signe extérieur d’un naufrage intérieur. En les arrachant de la façade, René se battra contre cette fatalité.

Le lendemain soir, jeudi 19 janvier 

Mon grand-père

Le vent a soudain cessé de soûler ce reg léonard laissant le vide à la nuit qui s’évapore sous une pluie collante, drue, exacerbée. Des naufragés, René Derrien est de ceux-là, se trouvent emmaillotés dans ces cordes glaciales qui cisaillent en chutant la lumière ténue des lampadaires des rues de Saint-Pol-de-Léon. Toute cette fronde hivernale mouille les pensées, éclabousse les chaussures. Elle se fracasse sur les tôles des hangars, se cogne contre les volets de Kermi. Le quartier s’est livré, soumis, à l’obscurité à peine perturbée par quelques liserés qui s’échappent du globe du foyer des Gueguen. Dans les rigoles, l’eau se défile avec hâte entre les maisons, apeurée sûrement à l’idée du retour de l’accalmie. Elle déambule sur la pente, chahute et crapahute même comme les rats, enfin avale sur son passage les traces et les souvenirs de la journée. L’eau agit comme le vin. Elle croit pouvoir débarrasser l’ombre de ces oripeaux qui pourtant s’entassent et se noient dans le fossé à l’avant des maisons du « Bas », finissant par souiller les apparences.

René Derrien est trempé jusqu’aux tréfonds, ses vêtements lestés. Des mèches de ses cheveux dégringolent sur les tempes. Il se bat une première puis une seconde fois avec les parois de l’étroit vestibule. Malgré les secousses de la cloison, personne n’a surgi de l’appartement. Molly et leurs enfants consomment la nuit, abrutis par les efforts de la journée. Les Le Nan du 1er étage n’ont pas bronché. Peut-être que ce remue-ménage leur est suffisamment familier pour ne pas les alerter. Puis, le locataire peste contre l’ampoule claquée du couloir, pas changée, bon sang ! Dans la semi pénombre il s’enferre dans ses chaussures, cependant, vaillamment, les déchausse, pas trop tôt. Il se rend compte à tâtons qu’elles sont totalement gluantes à cause de la sente des marécages, avec une tonne de boue dans les mains, fait chier ! Ses chaussettes pisseuses pendouillent maintenant figées dans le froid. En dépit de son engourdissement, cette image lui saisit l’esprit et vient gonfler ses tympans, fait chaud. Il est assis là, depuis plusieurs minutes, écrasant les godasses des enfants, à tenter de dompter un souffle qui ne lui appartient plus. Au contraire. La cadence s’accélère. Grâce à son ivresse, il a pris une décision définitive, enfin ! Il y a longuement réfléchi. Ce n’est pas le fait du hasard. C’est sa décision et personne ne viendrait le faire changer d’option, sûrement pas ! Tout en tentant de se relever, ses mains s’agitent dans le vide, à la recherche d’un support. A défaut d’un appui, il doit se pencher sur le côté et, grâce à la traction fébrile des bras, parvient à se redresser, bordel ! Pour éviter d’avoir le souffle coupé, il halète tel un taureau qui expire. Avant de pousser la porte il a pensé à retirer ses vêtements, empilés, en vrac, copieusement arrosés. Il a tout de même gardé le fil électrique. Il entre. Le slip est flasque, le tricot qui flapie, le cerveau enseveli n’a qu’une vision. L’ambiance est chargée de l’haleine de ceux et celles qui sont assoupis depuis une petite heure. Avec Molly, il y a cinq enfants, dont Marc, l’aîné des garçons, recroquevillé dans un lit qui fait barrage aux velléités du vieux. Au passage dans la première pièce, à part lui, rien n’a chaviré. Le choc porté à l’entrée du salon réveille Marc. L’horloge Westminster vacille elle sur son clou, tremble légèrement mais ne s’affaisse pas. Marc souffle et se crispe sous la couette : « Bordel ! Il est encore bourré. » Les aiguilles de l’horloge tanguent et sonnent. René Derrien devine qu’il est 21 h. Il est temps. Les gestes n’ont pas été répétés, de toute façon il n’a pas besoin de s’exercer : « C’est simple. Tu peux le faire. Allez ! » Se sermonne-t-il pour se donner de l’entrain : une chaise pour grimper dessus, un nœud autour de la barre du rideau de la fenêtre puis une boucle autour du cou. Toutefois, la peur tétanise les muscles des jambes compliquant l’escalade sur la chaise. Elle en devient vertigineuse, à moins que ce soit l’ivresse qui le fasse encore osciller ? Il ne faut pas chuter, ça risquerait de les secouer.

mardi 18 novembre 2025

Enrichir notre humanité par la littérature libertaire

Je suis à la recherche de quelques personnes pour créer un groupe de lecture autour du thème des pensées et des actes de l'Anarchie. Débats, discussions et réflexions sur nos lectures respectives jeteraient les bases de notre enrichissement à la fois collectif et individuel. Les sources, les auteurs, les maisons d'édition et les livres ne manquent pas pour faciliter la création d'une maison commune. À terme nous pourrions former une médiathèque par exemple. 

Je propose que les premières rencontres se fassent à mon domicile au 36 rue de cornouaille à Plougastel-Daoulas afin d'imaginer des règles de cohésion pour monter ce groupe. 




contact : disentus@gmail.com ou 06 41 14 74 47
David Derrien

samedi 15 novembre 2025

L"émancipation. Partie II : le combat des femmes et du peuple

Première partie : naître à soi-même

https://dderrien.blogspot.com/2025/10/lemancipation-intro-et-premiere-partie.html

Deuxième partie

L’émancipation sociale et politique : le combat des femmes et du peuple


Si l’émancipation individuelle est la première conquête, l’émancipation sociale en est la conséquence naturelle. Elle suppose que l’être humain, conscient de sa dignité, refuse désormais les structures de domination qui limitent son expression ou exploitent sa force. Mais, à la différence des révolutions spectaculaires, l’émancipation sociale ne se conquiert pas dans la fureur des armes : elle se bâtit dans la durée, dans la lente désobéissance à l’ordre établi, dans la recherche obstinée d’une égalité réelle.

 

1. Le travail : promesse et servitude

On a voulu faire croire que le travail libérait, qu’il suffisait d’obtenir un emploi pour devenir indépendant. En réalité, dans une société où le travail est soumis au capital, il devient souvent l’instrument même de la dépendance. L’émancipation ne peut s’accommoder d’un travail qui aliène, qui mesure la valeur humaine à la productivité ou au chiffre.

Les femmes, en accédant massivement au marché du travail au XXᵉ siècle, ont conquis une autonomie essentielle, mais à quel prix ? Beaucoup ont cru trouver dans cette participation économique une reconnaissance, sans voir que le modèle dominant — masculin, compétitif, capitaliste — ne faisait que déplacer les frontières de la contrainte. Ainsi, l’émancipation promise s’est parfois muée en double servitude : celle du travail et celle du foyer.

Les inégalités persistent. Les salaires restent inégaux, la précarité plus forte, la charge domestique plus lourde. Et pour celles qui ont gravi les échelons, la liberté se paie souvent d’un renoncement : adopter les codes de l’entreprise, gommer sa singularité, se modeler sur une autorité masculine. Le féminisme, pourtant, est né d’une autre idée : non pas imiter le pouvoir, mais le réinventer.

 

2. Féminisme et anarchisme : un même souffle

L’histoire de l’émancipation des femmes ne se comprend vraiment qu’à la lumière de l’anarchisme. Avant même de réclamer des droits civiques, les premières féministes affirmaient un principe radical : aucun être humain n’a à dominer un autre. Leur combat n’était pas seulement contre les hommes, mais contre l’ensemble d’un système patriarcal, religieux et capitaliste qui enfermait l’humanité dans des rôles figés.

Dans cette perspective, la liberté féminine ne se réduit pas à des acquis juridiques ou à l’égalité des salaires : elle vise une transformation du rapport même au pouvoir. On ne s’émancipe pas seulement par la loi, mais par la remise en cause de la hiérarchie.

Cependant, les conquêtes ne suffisent pas. Le droit de vote, obtenu tardivement, n’a pas empêché la reproduction des inégalités. L’accès au travail n’a pas aboli l’exploitation. Et la contraception, si elle a permis de disposer de son corps, n’a pas mis fin à la violence conjugale ni à la dépendance économique. C’est dire que la liberté proclamée peut rester formelle tant que les conditions matérielles et symboliques de l’émancipation ne sont pas assurées.

 

Affiche publiée en 1917 : ramassage des pommes de terre dans l'Oise

3. L’illusion du progrès

Le capitalisme a su se parer des couleurs du progrès social. Il a fait du travail une vertu, de la réussite une obligation, de la liberté un slogan. Mais dans les faits, il entretient les inégalités qu’il prétend combattre. Ceux qu’il libère du besoin, il les asservit au rendement ; ceux qu’il élève, il les sépare.

La guerre de 1914-1918 en fut un exemple amer : on a vanté la participation des femmes à “l’effort national”, sans voir que leur “libération” n’était qu’un prolongement de la servitude, mise au service d’un conflit absurde. L’Union sacrée a instrumentalisé l’émancipation pour mieux la contenir.

Ainsi, l’histoire sociale montre que la liberté concédée n’est jamais que la marge que le pouvoir accorde pour se maintenir. La véritable émancipation, au contraire, naît toujours d’un refus : refus de servir, refus d’obéir, refus de se taire.


4. Émancipation et responsabilité collective

S’émanciper ne signifie pas s’isoler. C’est reconnaître que la liberté n’a de sens que partagée. La société, pour être juste, doit offrir à chacun les moyens de s’affranchir de la misère, de la peur et de l’ignorance. Cela suppose non pas une charité d’État, mais une solidarité active, une réinvention du commun.

C’est ici que la pensée libertaire rejoint le féminisme : elle fait de l’égalité non pas une revendication, mais une éthique. Elle invite à repenser les rapports humains à partir de la coopération, de l’écoute, de la mutualisation. Et si les femmes ont souvent été en première ligne de cette transformation, c’est qu’elles portent en elles — par expérience et par nécessité — une conscience plus aiguë des déséquilibres du pouvoir.

L’émancipation sociale et politique n’est pas une promesse d’abondance, mais un apprentissage de la responsabilité. Elle commence quand le travail cesse d’être une servitude, quand l’autorité cesse d’être un privilège, quand l’égalité devient une pratique et non un idéal abstrait. C’est là le sens profond du combat anarchiste : libérer l’humain de toute tutelle, qu’elle soit économique, religieuse ou patriarcale. Non pour instaurer le chaos, mais pour rendre à chacun la pleine possession de sa vie.

Troisième partie à suivre : L’émancipation collective et politique : le destin d’un peuple


Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » ( 蛸壺 ) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut pren...