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mercredi 29 avril 2026

Extrait du livre "La petite Algérienne". Le pogrom de l'extrême droite en 1934 à Constantine

La France du début du XXe siècle n’était pas seulement antisémite. À travers son racisme systémique se répandait une aliénation sociale dont les Juifs, les Arabes et les migrants blancs pauvres d’Algérie demeuraient les premières victimes. Et quoi de mieux que la rivalité pour les opposer ?

À commander.

La petite Algérienne. Récit d'une colonisation et de l'antisémitisme français. 164 pages. Prix de vente : 15 euro, port compris. Paiement par chèque à David Derrien. Adresse : 36 rue de cornouaille, 29470 Plougastel-Daoulas. 

Contact : 06 41 14 74 47 ou derrien.david29@protonmail.com

De son côté, A.L. Pignol, après des débuts hésitants, maintenait son activité de négoce en spiritueux dans d’assez bonnes conditions. Son commerce l’emmenait régulièrement sur les routes du département de Constantine, qu’il sillonnait à l’aide d’un utilitaire Citroën B14, commode dans le cas de livraison de dernière minute. Le lien qu’il entretenait avec ses clients, puisque la plupart cafetiers et restaurateurs, lui donnait l’occasion de croiser des personnes d’influence, favorisant ainsi la transmission d’informations qu’il jugeait précieuses, au point de les communiquer à son ami Khalel Bachir dans le cas d’interventions musclées. De retour de Constantine le 03 août 1934, A.L. Pignol retrouva son comparse dans son taudis, encore sous le coup de l’exaltation, suite au pogrom de la journée. 

A.L. Pignol et une retraite paisible à Tebessa

« Bon sang, Bachir ! Tu as entendu les infos sur les troubles à Constantine ? L’autre gredin qui n’avait pas eu le temps de réagir, s’efforça de montrer un intérêt quelconque aux propos d’A.L. Pignol.

- Oui, vaguement… Tu en sais plus, toi ?

- Si j’en sais plus ! Mais pauvre diable ! Un appartement de youpin a été saccagé par un groupe de Musulmans, ça chauffe à Constantine, il faut qu’on agisse ! On ne peut pas rester à l’écart.

- D’accord, et tu aurais plus de détails ? Cette fois-ci, Khalel Bachir était sorti pour de bon de sa torpeur, excité à l’idée de potentiels affrontements,


- Eh bien, on dit que tout serait parti d’une altercation entre un Juif éméché et des Musulmans en prière qu’il aurait insultés. Ils se sont sentis blasphémés et ont décidé de saccager son domicile le jour même, ce qui a eu pour conséquence de faire intervenir les habitants des immeubles voisins qui ont jeté des projectiles sur la foule en colère. Les notables sont intervenus pour calmer tout ce petit monde mais on ne peut pas en rester là : la mèche est allumée il faut que ça explose ! J’ai une idée à te soumettre Bachir, tu m’écoutes attentivement ? Bien. J’ai rencontré des personnes de la mairie de Constantine, des proches de Morinaud, au Casino Municipal, et j’ai appris que, vu les circonstances, il serait opportun de maintenir la pression sur les Juifs. J’ai eu la confirmation que ni les autorités administratives ni Morinaud ne feraient intervenir les forces de l’ordre en cas de nouveaux troubles, en tout cas pas dans les premiers instants, surtout s’ils ne leur distribuent pas des cartouches. Il faut qu’on balance une fausse rumeur auprès de la population musulmane comme quoi… Je ne sais pas moi… Euh… Que des Juifs envisageraient de se venger… et viendraient … Euh… Perturber les marchés. Ca tient la route, non ?* Surtout qu’on va se faire aider par un certain El-Maadi qui a déjà rameuté large chez les Musulmans et que d’autres colons devraient se joindre à nous.


- Ouais… Comme ça, oui, et comment tu comptes t’y prendre ?


- Déjà, on doit trouver des burnous qu’on enfilera pour se faire passer pour des locaux. Tu as toujours un contact avec Aïssa ben Messaoud ? Il travaille toujours avec toi pour les alfas ?


- Oui, toujours, même si je le vois moins souvent à cause de l’activité qui est en baisse. Pour les burnous, ce n’est pas un souci, j’ai les tenues dans une cabane avec l’outillage habituel.


- Tu sais dans quel douar crèche Messaoud ? Bachir hocha la tête. Bon. On passe à ta cabane pour récupérer le matériel et on file chez Messaoud pour le mettre au courant.


- On doit agir vite ! On part demain dès l’aube, on empruntera mon B14 pour la route vers Constantine et je vous détaillerai mon plan sur le trajet. » 


Les colons avaient souvent refusé toute forme de coexistence pacifique avec les autres communautés. Leur volonté de maintenir une domination totale sur les populations locales les avait poussés à voir toute autre communauté, y compris les Juifs, comme une menace à leur position privilégiée. Cette mentalité de siège avait renforcé leur propension à utiliser la brutalité pour maintenir l'ordre colonial. Pour certains colons, comme A.L. Pignol, les ratonnades représentaient une opportunité de punir une communauté qu'ils considéraient comme ayant trahi leur statut d'indigènes en accédant à la citoyenneté française. Les violences étaient aussi une manière de rappeler la domination des Européens sur toutes les autres communautés, renforçant ainsi leur propre sentiment de supériorité et leur position dans la hiérarchie coloniale.


Le dimanche 05 août à Constantine, plusieurs centaines de Musulmans, toujours remontés, se réunirent pour en découdre, sans doute à la suite d’une fausse rumeur propagée dans les cafés fréquentés par les indigènes, probablement par les deux complices d’A.L. Pignol, prétendument maraîchers d’un oued voisin. Dès lors, les sources divergèrent quant aux responsabilités de chacun. Dans tous les cas, des coups de feu furent tirés, soit ils blessèrent des maraîchers arabes installés sur une place du marché, soit des bandes armées du côté arabe investirent le quartier du même marché. A ce stade, il fut rapporté que des boutiques juives furent attaquées. En surnombre, les Musulmans se déchaînèrent sur les habitants et le massacre fit rage jusqu’à la fin de la matinée. A.L. Pignol, camouflé par la foule et son burnous, la tête enrubannée dans un chèche, galvanisé par ce tourbillon de férocité qui lui garantissait l’anonymat, se déchaîna à son tour entouré de ses deux acolytes. « Pas de Juifs ! Vive la France ! » Criait-il. L’outillage emporté n’était autre que des battes et leur usage fut intentionnellement belliqueux : ils tapèrent le Juif à portée de coups, ils détruisirent ses biens en brisant les vitres des boutiques et effrayèrent les populations en jetant dans la rue les femmes et les enfants sans néanmoins succomber à l’attrait d’une arme à feu et en déplorer l’usage, que d’autres, moins scrupuleux, ignorèrent. Comme une traînée de poudre, le tumulte créé s’étendit dans tout Constantine. 


Dès lors, d’autres colons vinrent se joindre à l’agitation chaotique et gonflèrent les rangs des premiers manifestants européens. Les forces de l’ordre, dépêchées sur place trois jours plus tard, finiront par s’interposer puis disperseront les émeutiers, transmués en pillards. Là encore les récits de la presse de l’époque s’opposèrent quant à leur attitude. D’un côté, et notamment dans la presse israélite, on avança une certaine passivité intentionnelle des militaires, de l’autre on invoqua un sous-effectif de la police et l’absence de cartouches pour expliquer le retard des interventions au départ des troubles. Le bilan de ces émeutes fut lourd. Le chiffre officiel des autorités se monta à 26 morts : 23 Juifs, y compris femmes et enfants, et 3 Musulmans ainsi qu’une centaine de blessés. Cependant, aucune mention ne fut faite de la présence de colons français dans les rangs des agresseurs. 


« Allo ? Laurette ? Oui c’est moi, Huguette, bonjour, comment allez-vous ?


- Oh ! Bonjour Huguette. Oui, on va bien avec Yves. On profite bien du soleil et des vacances avec le loulou. Là, on partait au café pour voir François.


- Je ne vais pas t’embêter longtemps Nonette, je voulais juste savoir si tu avais entendu parler des événements de Constantine d’avant-hier ?


- Oui, j’ai parcouru un article dans la presse à ce sujet,


- Et papa, tu l’as vu récemment ?


- Qu’est-ce que tu veux savoir exactement Huguette ? Tu voudrais savoir si papa a participé aux troubles ?


- Oui, entre autres, je voudrais surtout savoir s’il va bien, tu sais bien que c’est difficile pour moi d’appeler directement,


- Á vrai dire je ne peux pas te répondre vraiment. François l’a vu hier pour la livraison de boissons et il m’a dit qu’il portait un bandage à la main. Il avait l’air un peu fatigué, d’après François, mais c’est à peu près tout. Tu penses bien qu’il ne l’a pas interrogé pour connaître la raison du bandage.


- Oui, je comprends… Mais il devrait davantage faire attention, il a déjà 54 ans quand même ! Enfin puisque tu me dis que François l’a rencontré, ça suffit pour me rassurer. Pourvu qu’il n’y ait pas de suite à cette histoire. On va prier pour lui. Bon, on se voit dimanche prochain de toute façon ?


- Oui, on n’a pas oublié. Charles sera revenu de sa mission ?


- Logiquement oui, il me l’a encore confirmé ce matin,


- D’accord, très bien, on doit filer là, à dimanche !


- Oui, à dimanche Nonette. »


Il existerait des témoignages selon lesquels certains responsables locaux avaient pu encourager ou tolérer les violences, soit par conviction personnelle, soit par calcul politique, à l’image du Maire de Constantine, Emile Morinaud, en déplacement lors du pogrom. En effet, certains administrateurs pouvaient voir dans ces événements une occasion de renforcer le contrôle colonial en laissant les différentes communautés s'affronter, affaiblissant ainsi toute forme de solidarité qui pouvait menacer l'autorité française. Après les événements, l'administration coloniale avait montré peu d'empressement à traduire les responsables des violences en justice. Les colons impliqués dans les ratonnades avaient souvent échappé aux sanctions, ce qui avait renforcé le sentiment d'impunité parmi les Européens et avait alimenté la colère et le ressentiment des communautés juives et musulmanes. Cette incapacité à rendre justice avait non seulement trahi les victimes, mais avait aussi encouragé de futures violences.


Si l’animosité d’A.L. Pignol contre les Juifs perdurait dans le temps, ses exactions d’août 1934 figureront dans sa longue liste de « ratonneur » comme ses ultimes efforts à commettre des actes répressifs. Rattrapé par l’âge, souffrant de plus en plus de sa tuberculose, bien plus handicapante à la cinquante franchie, A.L. Pignol s’écarta définitivement de toute tentative de coalitions punitives et se consacrera dorénavant à soutenir les membres de sa famille, qu’elle fût résidente à Tébessa ou rapatriée en France. Toutefois, quand commença la Seconde Guerre mondiale, son engagement prit une nouvelle dimension, versant dans le nationalisme extrême. La France avait peut-être perdu sa confrontation contre l’Allemagne, mais la France collaborationniste n’avait pas perdu l’Algérie. En 1940, le pays passa sous le contrôle du régime de Vichy. Alger, l’autre Capitale de la « révolution nationale », où régnaient les pétainistes, devint un laboratoire du fascisme français. Soutenus par les gros colons, ils rétablirent l’ordre colonial strict par l’abrogation, avec effet immédiat, du Décret Crémieux. De facto, les Juifs perdirent leur nationalité française et rejoignirent le cortège des parias. A.L. Pignol s’associa à l’établissement de ce nouvel ordre, comme le prouva sa volonté d’être recruté pour le service militaire en 1941 en faisant de lui un fervent partisan d’un gouvernement collaborationniste. Toutefois, sa demande d’incorporation fut rejetée par le bureau de recrutement de Constantine, le 21 novembre de la même année, sur avis médical des médecins militaires qui le jugèrent inapte « pour la durée de la guerre. » Le fait d’être déjà âgé de 60 ans et atteint d’une maladie pulmonaire aggravée expliquait cela. En fin de compte, la guerre s’acheva l’année suivante en Algérie avec le débarquement des Américains à Alger.

 

* Version plus officielle : dans la matinée du 05 août, une personne aurait mentionné le décès de Mohamed Salah Bendjelloul, dignitaire arabe, rumeur à l’origine du Pogrom



"Salut David. Je suis en train de finir "la petite Algérienne". Vraiment plaisant, tant dans le déroulé non chronologique que dans l'ambiance et les personnages, bon boulot". 

G. Thomas. 28 août 2025


samedi 25 avril 2026

Iran : le récit héroïque d’un soldat américain face à une tragédie scolaire

Deux mois après la frappe américaine sur l'école primaire de Shajareh Tayyebeh à Minab, en Iran, occasionnant plus de 180 victimes, dont une large majorité d'enfants, le rapport de l'enquête a confirmé la responsabilité américaine (1). Pourtant, les résultats de cette enquête ne font plus l'objet d'une large couverture médiatique, qui aurait pu avoir comme effet de maintenir la pression sur le commandement américain et, en premier lieu, sur le chef suprême des armées aux États-Unis, Donald Trump. En comparaison avec le temps d'exposition du sauvetage d'aviateurs américains sur le sol iranien, le sort de fillettes, quelle que soit leur origine, aurait mérité un suivi et un intérêt bien plus continu.

Dès le 28 février 2026, sitôt l'événement connu, les médias se sont saisis du drame pour informer le public d'un bombardement visant, délibérément ou non, un bâtiment scolaire accueillant de jeunes civils. Même si, dans un premier temps, le président américain s'est empressé d'accuser les autorités iraniennes, capables d'atrocités bien pires, rapidement, l'attention médiatique s'est détournée des propos ineptes provenant de la Maison Blanche pour se concentrer sur une origine plus probable, celle d'un navire américain armé de missiles de précision, les Tomahawk (2). Pourtant, "l'actualité n'attend pas", selon l'expression d'un célèbre journaliste de LCI, surtout en période de forte intensité géopolitique, au cours d'un théâtre militaire aux conséquences mondialisées.


Des secouristes et des habitants fouillent les décombres de l'école
(Abbas Zakeri/Mehr News Agency via AP)

Effectivement, différentes péripéties et les imprévus d'une guerre asymétrique ont alimenté les sujets et les échanges sur les plateaux de télévision, dans un format plutôt classique. Jusqu'au 3 avril, où un avion de chasse américain est abattu au-dessus de l'Iran, date à laquelle un niveau élevé de saturation médiatique, de suffocation même, est atteint. Pendant plusieurs jours et durant de très longues heures, des officiers à la retraite, relayés par des spécialistes militaires, ont détaillé la mission de sauvetage de deux pilotes américains, à l'aide d'expertise et de contre-expertise.

Toute la séquence a été scrupuleusement décortiquée : avant, pendant, après, à l'aide de moyens démultipliés : animations vidéo, simulations par IA, etc. Le spectacle défile en haute résolution devant des téléspectateurs que l'on doit fidéliser au moyen d'un narratif alliant des ingrédients dignes de grands films hollywoodiens : suspense et hypothèses de coordinations militaires, images en boucle de chasse à l'homme, extraits de vidéo avec des échanges de tirs de nuit, déploiement renforcé des forces d'extraction, pour finir avec un dénouement heureux que tous et toutes souhaitaient voir se réaliser : une dramaturgie parfaitement calibré, idéal pour petit écran. En persistant un peu, on aurait pu connaître la marque des caleçons du second pilote secouru 24 heures après le crash de son avion. Dommage. Trump ne pourra pas en faire un business.

Mais alors, que vaut l'image d'un tas de gravats, figé, sous lesquels sont ensevelis 150 enfants, déchiquetés et démembrés, et qui n’ont pas l’avantage d’être occidentaux ? Puisqu’il est établi que le bombardement de l’école résulte d’une “erreur”, intentionnelle ou pas, d’appréciation de la cible, pourquoi ne pas continuer, de manière régulière, à interroger les causes d’un tel drame et, à défaut de pouvoir désigner des coupables, en identifier les responsabilités ? Pourquoi ? Parce que dans une guerre, celle-ci étant déclenchée par ces mêmes Américains, les victimes collatérales sont systématiquement — et odieusement — provisionnées ? Le sort de deux soldats en mission a donc plus de valeur que 180 enfants ? On est même parvenu à conclure que l'opération de sauvetage des aviateurs avait été un succès. Au contraire, en cas de capture, on aurait sans doute prétendu qu’ils étaient, eux aussi, des victimes. Deux mots suffiraient à résumer l’impression laissée par ces deux moments intenses de la guerre : l’obscénité trumpienne.

Dans cette économie de l’information libérale, où chaque actualité entre en concurrence immédiate avec la suivante, la hiérarchie éditoriale s'oriente vers ce qui capte une vision primitive plutôt que de ce qui interroge le fond. La durée d’exposition médiatique devient alors un révélateur brutal : elle insiste moins sur la gravité des faits que sur leur capacité à être retranscrits, mis en scène, encensés. Ce glissement progressif transforme le drame d'un bombardement en récit, et le récit en parti pris.

Quand on n'a plus rien, il reste l'empathie

(1) Bombardement d'une école pour filles en Iran : la responsabilité américaine confirmée https://www.publicsenat.fr/actualites/international/bombardement-dune-ecole-pour-filles-en-iran-la-responsabilite-americaine-confirmee?utm_source=chatgpt.com

(2) Article complet par Amnesty international du 16 mars 2026 2026 https://www.amnesty.org/en/latest/news/2026/03/usa-iran-those-responsible-for-deadly-and-unlawful-us-strike-on-school-that-killed-over-100-children-must-be-held-accountable/?utm_source=chatgpt.com

Quel avenir pour cet enfant en 2050

Repartage. Première publication, janvier 2020

Cet enfant, c’est mon garçon, le dernier d’une fratrie, né Breton en 2010. Cet enfant pourrait être le vôtre. Je suppose que, comme tout parent, je fais de mon mieux — y compris dans mes erreurs — pour l’accompagner dans la vie, protéger, voire défendre la sienne, l’élever selon quelques règles établies, et surtout lui rappeler à quel point je l’aime. Il a 10 ans ce mois-ci, et c’est une douceur pour moi de penser qu’il est bien dans sa peau.

Comme tout parent, je lui envisage un avenir meilleur que le mien, ce qui, en l’occurrence, ne saurait être inaccessible. Mais lorsque je parle d’un avenir « meilleur », je ne l’entends pas nécessairement dans le sens commun. Je ne fais pas partie de ceux qui souhaitent faire de leurs enfants, élevés dans le mythe de la réussite et de la compétition, des champions de la carrière professionnelle ou des placements au CAC 40. J’imagine plutôt pour lui un avenir dans lequel il évoluerait au sein d’un environnement préservé, qu’il pourrait choisir librement, en s’extrayant autant que possible de la recherche à tout prix du réconfort matérialiste.

Mais cela, bien sûr, lui appartiendra aussi. Pour ma part, je privilégie le maintien d’un environnement vivable au détriment d’une hypothétique réussite professionnelle. Car il est de ma responsabilité de parent de protéger cet enfant. Après tout, pourquoi vouloir le projeter dans une vie d’accumulation de biens et de richesses si, dans le même temps, son environnement se trouve saturé de carbone et de particules fines ? En revanche, ce qu’il ne pourra pas choisir — et qu’il devra subir inéluctablement —, c’est la transformation déjà engagée et accélérée du milieu dans lequel il grandira.

À ce stade, une multitude de publications scientifiques indépendantes reconnaissent que le dérèglement climatique est en cours. Il est avéré — et même visible — que nous assistons à une extinction massive d’espèces animales. Les méga-incendies australiens ont, à eux seuls, causé la mort de centaines de millions d’animaux, sans même compter la disparition d’une multitude d’insectes. Contrairement à ce que certains commentateurs continuent d’affirmer, nous ne nous dirigeons pas vers une catastrophe : nous y sommes déjà. Penser le contraire reviendrait à considérer que l’effondrement de la biodiversité serait dissocié de notre mode de vie, alors qu’il en est, en réalité, le corollaire direct. Comme le rappelle une devise pleine de bon sens : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend », à force d’agressions et d’exploitations.

Certains prédisent que « la fin du monde » est imminente. Non pas dans un siècle ou deux, mais peut-être dans une ou deux décennies. Mais de quel monde parle-t-on, au fond ? De notre civilisation thermo-fossile, bien sûr — et de celle dans laquelle vivra mon enfant. Qui sont ces prétendus prophètes de malheur qui semblent mettre en suspens l’avenir de cet enfant ? En France, on les retrouve notamment au sein de l’Institut Momentum, un groupe de réflexion consacré, entre autres, à la décroissance et à la collapsologie.

Je vous arrête tout de suite. Déjà que le correcteur orthographique du blogueur n’identifie pas ce mot, j’ai bien peur que mon fils le confonde avec un terme enfantin peu glorieux. Il m’est donc difficile de lui expliquer précisément ces notions. Car il faudrait alors lui dire qu’à l’horizon 2050, une catastrophe « éco-anthropologique », dans une société post-carbone, pourrait le priver — selon certaines analyses, comme celles d’Yves Cochet — de besoins essentiels : eau, alimentation, habillement, logement, énergie, etc.

Aïe. Plus de soda ni de bonbons, plus de vêtements de marque, plus d’électricité pour jouer à Fortnite.

Parmi ces supposés alarmistes, on peut aussi citer Pablo Servigne, Raphaël Stevens ou encore Agnès Sinaï. Des personnes hautement qualifiées. Faut-il pour autant les réduire à des discours irrationnels ou prophétiques ? Ou bien faut-il reconnaître qu’ils portent, aussi, un regard structuré et argumenté sur des évolutions possibles de notre société ?

Rassemblement en 2014 contre le projet d'une centrale à gaz - Landivisiau- Stop aux projets inutiles et imposés
Encore une fois, se pose la question de l’inertie, voire de la duplicité, des responsables politiques. Car même si les causes de cet emballement — dont le système économique actuel est largement partie prenante — sont identifiées, il appartient aux décideurs de favoriser un monde dans lequel nos enfants pourront vivre dignement. Et à défaut, il revient aussi aux parents de montrer qu’un autre chemin est envisageable.

Nous savons bien que les politiques, contraints par des logiques d’ajustement et confrontés à l’inefficacité de certaines mesures, peinent à répondre à la hauteur des enjeux : non-respect des engagements internationaux, poursuite des émissions de gaz à effet de serre, recul de la biodiversité… Trop souvent, on s’adapte à court terme au lieu d’anticiper réellement les risques à venir.

Après tout, l’État ne considérait-il pas la famille comme une forme de « petit État » ? À ce titre, je me sens légitime à anticiper le monde dans lequel mon fils évoluera, afin de lui transmettre les outils nécessaires pour s’y adapter. Je pense, par exemple, que la transmission de savoirs liés à des modes de vie plus résilients — comme la permaculture — est sans doute plus pertinente que de simples conseils en placement financier.

Certains, comme Aurélien Barrau, évoquent un « état d’hébétude » face à ces enjeux. D’autres, comme Glenn Albrecht, parlent de « solastalgie », une forme de détresse liée à la dégradation de notre environnement. Pour ma part, je choisis, pour l’instant, de faire barrage à tout cela.

Je préfère laisser à mon enfant le temps d’être un enfant. Jouer, rire, regarder des vidéos sur YouTube, jouer à Fortnite. Il aura bien assez d’années devant lui, plus tard — peut-être quand je ne serai plus là —, pour affronter ces réalités et tenter de s’y adapter.




Photo : Antony Rouxel

Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » ( 蛸壺 ) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut pren...