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mercredi 2 septembre 2026

Takotsubo. Le dernier trajet (extrait)

 « Takotsubo » (蛸壺) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut prendre le ventricule gauche pendant le syndrome du « cœur brisé » : une partie du cœur se dilate suite à un stress émotionnel et rappelle un récipient traditionnel japonais utilisé pour capturer les poulpes.


Samedi, 5h57

Paul prit son temps pour se préparer. Il prit son temps, il savait qu'il n'en avait plus beaucoup. Il allait mourir. D'une manière ou d'une autre, sans aucun doute. Le doute, il l'avait congédié, remplacé par une lucidité de tous les instants. Elle ne le quittait plus. Elle le tannait, au point de l'endurcir. Il allait mourir. Voilà ce qu'elle lui rabâchait. La mort se faufilait partout, annonciatrice. Elle dévalait des cieux dans des averses invraisemblables, lourdes, imperturbables à son sort. L'eau, cet élément bienfaiteur et vital autrefois, s'était transformée en poison qui attaquait les organismes. Elle avait coulé cette nuit, par bourrasques, contre les stores, avant de s'en aller ailleurs dans des heures creuses. Elle avait déferlé, éclaboussant les murs, les routes, les arbres et les animaux de ses centaines de milliers de gouttelettes toxiques. On avait l’impression qu’on déféquait de l’hydrocarbure. Et cette odeur ! Une odeur de vase et de soufre. Et d'inquiétude.


Restait la question, elle, bien plus incertaine, maintes fois ressassée, résolument sans réponse : valait-il mieux mourir riche d'une vie réussie, de la voiture garée dans la cour, près du chien qui attendait, entouré d'amis ou de sa famille, et regretter chaque instant qu'il faudrait abandonner ? Ou à l'inverse, avoir été rongé par la guigne personnelle et l'inconstance des gens, puis avoir été chaloupé dans une existence miséreuse, amarré à l'arthrose, pour admettre que, finalement, il y avait une liberté létale à sa profonde consternation ? Dans l'immédiat, en dehors de toute certitude, il souffrait de ne pas mourir.

La journée avait à peine débuté, pourtant le départ se bousculait déjà dans sa tête. Approximativement une heure pour rejoindre la gare, puis encore deux heures trente supplémentaires dès qu'il serait monté dans le train. 2 h 18 plus précisément. Un laps de temps pour sa destination finale. 2 h 18 correspondrait à quoi, d'ailleurs ? À la longueur d'un vieux film d'espionnage, Octopussy, sans oublier son générique avec le fameux Roger Moore. À la durée moyenne de son sommeil dégueulasse et brouillon, à une demi-journée de boulot moins palpitante que le film de 007. Et au bout des 2 h 18, pas d'hésitation : une simple injection suffirait au dernier soupir, ou toute autre chose s'en rapprochant.

Le réveil n'était pas vraiment un réveil car il n'avait pas vraiment dormi. Pas plus de deux heures trente. Le stress le rongeait de l'intérieur, avait envahi les veines et les artères, puis le dessous du crâne. Paul palpitait en permanence. Durant une partie de la nuit, pour ne pas trop agiter son esprit, il s'était concentré sur le sifflement constant de son oreille gauche. Un acouphène consécutif à un profond choc émotionnel, qui avait perturbé le fonctionnement normal de l'oreille interne. Il s'en était accommodé. Presque comme une tonalité familière, un serin prisonnier de sa cage qui débiterait le même dépit aigu.

La nuit avait encore sommeil.

Une série d'arythmies avait veillé sur lui, cogné la cage thoracique, comme cet oiseau, prisonnier de la sienne. Le noir de ses tourments rivalisait avec l’obscurité stridente, lesquels complotaient pour alourdir davantage le magma de sa raison. Aucune importance, il s'en fichait dorénavant. Le sifflement et le surpoids, il ne les percevait plus comme de mauvais compagnons. Encore moins que des fardeaux. Il ne sentait plus rien, à part un mal de crâne et une énième crevasse qui courait sous son sternum. Celles-là, il ne les comptait plus, non plus. Sa barbe hirsute de quelques semaines le démangeait. Les mains égarées dans des cheveux poivre et sel, il se redressa péniblement, buta contre la bouteille de whisky qui gisait au pied du lit. Il jura. À voir la bouteille éclusée, il se dit qu'il ferait mieux de vérifier l'historique des messages envoyés durant son ivresse. Certains auraient pu être adressés à son ex, ce qui, en soi, donnait un peu de piment à son quotidien.

— Trouduc, déverrouillage…

— Bonjour monsieur. Exécution en cours.

Les objets connectés, gérés par l'IA, avaient même été installés chez les plus précaires. Les autorités administratives avaient imaginé contenir ainsi la fronde des locataires de logements sociaux avec cette campagne du numérique « partout et pour tous ». Ça avait foiré.

— Lumière. Un spot balbutia. Vérifier les derniers messages.

— Recherche en cours… affichage sur l'écran principal.

Clopinant sévèrement dans un aller-retour express aux WC afin de vider une vessie de quinqua par à-coups, il se prépara un dernier café. Un café épais. Un café si serré qu'il pouvait rivaliser avec n'importe quel tord-boyaux qui lui déclenchait des ulcères. Paul s'affala sur la banquette. Maudite arthrose ! Faute de chirurgiens, on ne lui prescrivait plus d'injections dans les genoux. De temps en temps, celui de gauche se bloquait. Douloureux. À cause de son âge, il avait refusé le soutien d'une canne. Alors il dandinait et se cramponnait à tout ce qui se présentait sous la main. Il soupira pour alléger la souffrance.

— Vous avez envoyé plusieurs messages à celle que vous avez surnommée « tête de mort ». Surnom en lien avec les deux têtes de mort qu'elle avait tatouées sur sa poitrine, en remplacement, affirmait-elle, de ses deux minuscules seins.

Lui, il les avait tenus dans ses mains et se souvenait des magnifiques paroles de la chanson d'Alain Souchon, aujourd'hui décédé. Non, la vie ne valait rien, ou pas grand chose, en tout cas. Hormis la senteur sirupeuse des fleurs de sureau du printemps et celle plus poivrée de la menthe sauvage de septembre, disparues à leur tour, et avec elles, des milliers de vénérables papillons jaune et bleu.

— Merde… fait chier…

Il se passa encore les doigts dans les cheveux, laissa échapper un grognement coupable. « Bon… tant pis… de toute façon… » Il venait de lire un pavé de sms dictés en partie grâce à, ou à cause de, l'IA, brinquebalants, hachés, défigurés. Annabelle… oui, plus de doute sur la destinataire. Elle n'avait pas répondu. À son habitude. Elle maintenait la distance et l'ennui. Délibérément. Elle l'avait menacé d'aller à la gendarmerie. La première fois que l'on aurait certainement porté plainte contre lui pour « mauvais amour ». Lui ironisait sur « mauvais coucheur ». Peut-être avait-elle changé de numéro, non pas par prévention mais par agacement. Cela faisait un moment pourtant qu'elle lui avait dit que c'était fini. Encore une fois, elle se trompait, c'était loin d'être fini. Ça le rongeait de lui avoir demandé de ne pas revenir, tant qu'elle ne s'interrogerait pas sur son comportement. Désinvolte, ou pire, détachée, elle n'était jamais revenue. Physiquement. En soutien ? Des flashs de son corps nu l'assaillaient avec le crépuscule de son esprit. Il se redressait alors obstensiblement, après un bond. Plusieurs minutes s'avéraient nécessaires pour qu'il se ressaisisse. Sadiques.

Il avait larmoyé au-dessus du clavier. Pathétique. Y avait-il quelque chose d'immoral là-dedans ? De vulgaire ? Rien, en tout cas, ne venait accorder à son insistance une volonté de nuire ou d’insulter.

Et puis qu'elle aille au diable ! Qu'elle prenne son temps pour s'y rendre, celui qu'elle ne lui avait pas accordé. Tout bien réfléchit, il s'était dit qu'ils se retrouvaient certainement en enfer. Éternellement disculpés de n'avoir pas été suffisamment heureux. Il lui en avait fallu pourtant, des ressources, pour accepter ce qu'il ne supportait pas chez les autres, même quand elle était revenue pour coucher avec lui : se rendait-elle compte des dégâts qu'elle occasionnait ? Chez elle, tous ses travers étaient insupportables pour le commun des hommes. Sa jalousie, à elle, l'étouffait. Il toussa, confia un râle profond dans un coude. Les poumons brûlèrent et raidirent sa bouche. Il ne lui avait rien annoncé. Surtout pas. Il prit un mouchoir en papier. Essuya une mélasse rosie par le sang.

Cette fois-ci, dégoûté, il ne se donnait même pas la peine d'écouter la radio, tout autant lassé par les interruptions sporadiques des programmes à cause des grèves ou des coupures de fréquences pour que l'électricité puisse approvisionner prioritairement les quartiers chics et leurs bornes de rechargement. Les infos ressassaient les mêmes conneries depuis des mois. Il savait que le gouvernement allait annoncer une nouvelle restriction de carburants dans les stations-service et qu'il avait fallu mobiliser la Garde nationale, déployer des chars dans certaines métropoles rebelles pour contenir le flot de voitures.

Les trains, eux, circulaient toujours malgré le rail décharné, gondolé, et quelques sabotages sur les lignes, des transformateurs qu'on faisait péter. S'ils avaient réussi à privatiser le réseau ferré et à automatiser l'ensemble du trafic, la Compagnie Ferroviaire Bretonne avait conservé une certaine autonomie du fait de la périphérie géographique de la Bretagne. Les avions ne décollaient plus, faute d'approvisionnement régulier en kérosène et à cause du bombardement sporadique sur les pistes. Les choucas avaient fini par squatter la tour de contrôle de l'aéroport.

Deux crêpes roulées dans du beurre demi-sel un peu rance et dans un miel devenu aussi rare que le pétrole et l'électricité comblaient d'onctuosité l'âpreté du café. Ce n'était pas dans ses habitudes, mais chaque mastication allongeait le procédé de salivation, déchiquetait la jupe du célèbre rouleau breton, imprégnait ses poils d'un mélange juteux. Une flatulence vint interrompre le mécanisme de la mâchoire, une seconde signala la nécessité d'évacuer le trop-plein. Il se gratta le cul puis pénétra une seconde fois dans les WC. Dès les premiers instants, il baissa le boxer. Il leva les yeux, péniblement. Placé face à lui était fixé un cadre reprenant le découpage et l'assemblage d'un article paru dans le Canard enchaîné sur un ancien président de la République, Jacques Chirac, peu connu des nouvelles générations, car l'administration n'imprimait plus de manuels d'histoire faute de moyens. L'article en question était intitulé « Florilège de Jacques Chirouette ». Une de ses déclarations retenait plus particulièrement son attention : « L'emploi n'est pas une priorité : c'est la priorité » (discours du 02/06/1995). Quelques mois plus tard : « La priorité, c'est la réduction des déficits ». Si on pouvait trouver une raison pour ne pas regretter la réimpression de livres d'histoire, celle-là était toute trouvée. Il soupira profondément et se dit que ce serait bien de mettre ses chaussettes dans la machine à laver. Il les porta à son nez, les renifla. Finalement, oui. Il ne se précipita pas, attendant l'évacuation complète de ses excréments. Il contempla son trophée, plutôt bien formé, prit quelques feuilles et tira la chasse. L'eau de la cuvette venait avec parcimonie. Le réseau d'eau déconnait aussi. À force d'être sollicitée, la chasse se rebellait, prolongeant l'examen des étrons. Ça empestait l’excès d’alcool. Il avait tenté les toilettes sèches. Sauf que, à défaut de constructions d’ampleur, les menuisiers se raréfiaient et avec eux la sciure de bois. Voir pousser des légumes grâce à ses offrandes, ce mélange de finiture, avait eu quelque chose de jubilatoire, d'héroïque même. De suffisamment approprié, en tout cas, pour clore un cycle naturel afin que toute vertu revînt à la terre. Dommage qu'il ait cessé.

En vain. Il avait tenté de se doucher. Mais l'eau du pommeau ne coulait qu'au compte-gouttes. Depuis plusieurs semaines, on avait cadenassé les circuits d'eau chaude. Il s'était rabattu sur un gant de toilette froid et un peu de savon pour se laver les parties intimes. Il hésita un instant, mais se résigna à se raser. Pourquoi découvrir un visage marqué par l'usure ? Des rétines délavées par les sanglots. Dans la chambre, il enfila, presque à l'aveugle, des vêtements mal pliés et chiffonnés, d'où se dégageait une odeur âpre d'une armoire en bois vieillotte. Il passa brusquement le pull, déclenchant une douleur au niveau du thorax : les poumons ? Le cœur ? Un muscle irrité ?

Paul ne devait pas se précipiter, il avait tout préparé méticuleusement la veille au soir. Enfin, pour le peu qu'il emportait. Tout tenait dans le sac à dos de sa fille unique. Un vieux sac élimé, avec une fermeture capricieuse. Quelques vêtements, le recueil de poésies, la seringue et la trousse de toilette tentaient de remplir ce vide. Il ne savait pas trop d'ailleurs pourquoi il le faisait. Sûrement pour se rassurer et contenir l'effroi qui ne devait pas le ralentir ni le dissuader d'accomplir sa mission. Il riait même de se voir râler car il ne trouvait plus le dentifrice que sa fille avait dû emporter pour passer le week-end chez sa mère, croyait-il. C'était stupide, mais il avait acheté une nouvelle brosse à dents. Il se rendit compte qu'il avait mis plusieurs minutes à la quitter des yeux avant de la ranger dans la trousse. Il comprit soudain qu'il avait rêvé le dentifrice et la visite de sa fille à l'appartement, alors qu'elle ne passait plus le voir. Et pour cause. Elle lui avait fait savoir qu'elle n'avait plus besoin de son père. Elle avait certainement raison. Pourtant, il avait toujours pensé qu'on avait quand même besoin de quelqu'un qui nous aimait. Lui n'avait plus personne. Sa vie tout entière flatulait l'illusion.

Au bout du compte, vivant dans une solitude douteuse, ne voyant plus grand monde, il ne parvenait plus à se créer de souvenirs. Rien de tangible. À moins de considérer le balancement abîmé des arbres ou le passage de nuages gâtés comme suffisant. Il ne se consolidait plus et ne construisait qu'un mental flasque. Par réflexe de survie, il abusait des mêmes fragments de scènes de sexe, des visages d'Annabelle, polis par les mois qui fuyaient. À force d'être seul, il traînait dans des tranches d'époque bienheureuse et pleines de soi. À quoi bon se soigner ? Et à quoi bon attendre après un médecin imaginaire ? Aucune spécialité ne guérissait de cette maladie-là.

Hier déjà, il déambulait dans les rayons du magasin de bricolage alors qu'il n'avait pas de travaux en prévision. Et pour cause, il partait, ou peut-être s'enfuyait-il. Mais avant tout, il avait décidé de se rendre dans un endroit fréquenté par elle. Il entra dans le magasin. Par habitude, il longea trois secteurs couverts d'outils, avant de s'engouffrer dans une allée « petits accessoires ». Il se rappelait qu'Annabelle s'était postée là, comme à son habitude, perplexe, devant des vis. Il pleurait. Devant des rangées de vis, sur dix niveaux et cinq colonnes, il pleurait. Il s'imaginait reproduire les gestes qu'elle aurait pu exécuter. Des gestes qu'elle avait répétés plusieurs fois, finis par des ongles élégamment rouges, hésitant certainement pour trouver les bonnes dimensions parmi toutes ces fichues vis, éparpillées dans leurs diamètres spiralés et leurs formes de têtes épouvantables. Enseveli sous les vis, il n'avait pas entendu le responsable du rayon l'interpeller : « Bonjour. Je peux vous être utile ? » Interloqué, voire affligé, il prit soin de masquer son agacement et, d'un coup de main, d'essuyer les larmes blanches, séchées sur les joues. « Non, ça va, merci », répondit-il cependant dans un sourire bref et crispé, faisant juste ce qu'il fallait pour lui rendre la politesse, sans détourner la tête.

Décidément, même là, il ne se sentait pas en paix. On ne lui foutrait pas la paix. Croire que cela changerait quelque chose n'arrangeait rien. Il n'y avait pas de répit possible. Il avait renoncé. Même à vivre. Il se dirigea vers les peintures. Là aussi, elle venait, maniaque. Tenace, elle repassait du blanc satin sur du blanc satin, jamais sali. « En prévision, si je déménage », disait-elle. Douze ans plus tard, elle vivait toujours dans une espèce de blanc éternel. Il pleura.


1 commentaire:

  1. salut David

    je trouve cet extrait très beau !

    c’est quoi ? c’est un bout de ton prochain livre ?
    je vois que c’est un extrait d’un texte plus long sur ton blog
    … je vais lire et peut-être aurais je la réponse à ma question . Janick

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