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mardi 24 mars 2026

Le pouvoir d'achat contre la sobriété écologique

Première publication avril 2022


La distorsion entre des modes de vie subis ou choisis a commencé bien avant l'enchaînement des crises énergétiques de 2022. Bien que les constats aient été plusieurs fois ressassés, il est utile de rappeler encore une fois que, plus le niveau de vie des populations se trouve favorisé, plus il a un impact indéniable sur plusieurs mécanismes naturels. 

En l'état, alors que les indicateurs climatiques et de la biodiversité sont dans le rouge, les postures politiques en France en faveur du pouvoir d'achat ne font que renforcer l'absence de perspectives de sobriété, surtout si elle est écologique.



Qu'est-ce que le pouvoir d'achat selon la définition du site du Ministère de l'Économie, des Finances et de la Relance ?

« Le pouvoir d'achat (PA) correspond à la quantité de biens et de services qu'un revenu permet d'acheter. L'évolution du PA dépend du niveau du revenu et du niveau des prix. »

Le PA est la quantité de biens et de services qu’il est possible d’acheter afin de maintenir ou d’accroître son niveau de vie, et de permettre aux ménages, a minima, de s’acquitter des charges incompressibles (loyer, emprunts, gaz, …). Plus les revenus sont élevés, plus la quantité de biens et services consommés assure un niveau de vie supérieur, par l'accumulation de biens (patrimoine immobilier, par exemple), mais aussi par l’adoption d’un certain détachement face à l’augmentation des prix de l'énergie ou de l'alimentation, qui impacte conjoncturellement les ménages les plus modestes.

D'ailleurs, peut-on encore évoquer le PA dans le cas de hauts niveaux de revenus ? Ne serait-il pas plus adéquat de parler plutôt d'accumulation de richesses et de capitaux ?

En effet, le PA concernerait davantage les populations les plus précarisées par l'emploi, les plus défavorisées par leur âge et les plus pénalisées par leur niveau de revenu. Quand ce revenu est indexé sur le SMIC et plafonné, dans beaucoup de situations, par la hiérarchisation des postes au sein d'une même entreprise, il devient inévitable que des tensions s'exercent sur les foyers lorsque le poids des dépenses incompressibles augmente, même si ces hausses ne concernent qu'un ou deux postes de dépense (énergie, alimentation). Et ce n'est pas le report d'une partie de l'inflation des tarifs de l'énergie qui soulagera la pression sur les ménages les plus exposés.

Pour autant, si l'objectif d'achat d’équipements domestiques, de connectivité ou de mobilité reste souvent incontournable, il convient tout de même de s'interroger sur leur usage dans le temps : est-il nécessaire de céder au marketing des fabricants de téléphones portables et de les changer périodiquement ? Dans cet exemple, l'obsolescence n'est pas le seul fait des industriels.

Si l'une des solutions préconisées par les candidats à la présidentielle de 2022 est axée sur l'augmentation, certes souvent justifiée, des salaires afin de renforcer hypothétiquement le PA, un autre mode de vie, bien moins séduisant, existe : la sobriété écologique. Adosser la sobriété à l'écologie est sans doute un pléonasme : la sobriété ne peut qu’être écologique, l'écologie se fondant dans la sobriété.

De facto, la sobriété ne peut pas se traduire par la quantité de biens achetés ni par l'accumulation de capitaux. En revanche, la sobriété — ou, autrement dit, l'écologie — n'est pas l'ennemi de la technologie, contrairement à une idée répandue chez certains réfractaires aux nouveaux modes de vie.

L'éolien offshore, et le parc en cours de construction au large de la Bretagne, du côté de Saint-Nazaire, en est la preuve. Même s'il faut, dans un premier temps, absorber le coût environnemental de sa conception, de son acheminement et de son implantation, la transition écologique comprend nécessairement une phase, plus ou moins longue, d'adaptation.

À terme, pour ce type d'installation visant l'intérêt général (il est toutefois regrettable qu’EDF Renouvelables soit le porteur du projet : l'énergie pourrait relever davantage d'une compétence régionale, comme en Bretagne, à l’image du cas controversé de la centrale à gaz de Landivisiau, subventionnée par Chesnais-Girard), les coûts de l'énergie pourraient être mieux maîtrisés et permettre aux foyers de sécuriser leurs dépenses énergétiques, tout en réduisant leur dépendance aux énergies fossiles et à leurs fluctuations spéculatives.

Comment l'écrire sans paraître simpliste ? L'énergie éolienne n'a pas besoin de turbines thermiques, de piscines de refroidissement ou de chaudières pour être produite. Sa production est-elle intermittente ? Sans doute, mais des solutions de stockage peuvent être envisagées, tandis que d'autres énergies renouvelables peuvent prendre le relais.

On pourrait ainsi multiplier les exemples dans des domaines spécifiques liés à des modes de vie alternatifs (alimentation locale et agriculture biologique, textile, transport maritime, isolation des habitats, …).

S'agiter autour du pouvoir d'achat est bien plus confortable que d'agir en prenant des risques pour promouvoir la sobriété écologique. Pourtant, les populations ne sont pas prêtes à adopter de nouveaux modes de vie plus vertueux ; les responsables politiques non plus, souvent arc-boutés sur des approches populistes, causant, in fine, un préjudice important à l'humanité dans son ensemble.




Dessins de Marcel de la gare

vendredi 20 mars 2026

Sénégal : LGBT, héritage colonial ou loi récente ?

L’Assemblée nationale du Sénégal a durci les dispositifs législatifs visant les personnes homosexuelles le 11 mars dernier (1). La nouvelle mesure répressive prévoit de punir les « actes contre nature » ainsi que la « transmission volontaire du VIH » de cinq à dix ans de prison, contre un à cinq ans auparavant.

Manifestation appelant à la criminalisation de l’homosexualité 
à Dakar, en mars 2026. 

Plusieurs facteurs combinés permettent d’expliquer ce durcissement : une promesse politique des dirigeants de l’État, un contexte national marqué par de fortes pressions religieuses et sociales, ainsi qu’un discours affirmant la défense des valeurs culturelles face à l’Occident.

Si l’attention récente se porte sur ce pays, le Sénégal n’est pas un cas isolé : d’autres États criminalisent également les minorités sexuelles. Toutefois, à la différence de la Malaisie ou de l’Arabie saoudite, le Sénégal porte la marque d’un héritage historique spécifique : celui de la colonisation française.

L’occupation française ne s’est pas limitée à une présence territoriale : elle a imposé un appareil administratif et juridique durable. Le droit pénal colonial a introduit des dispositions réprimant les relations entre personnes du même sexe, déjà qualifiées par le droit français d’« actes contre nature ». Cette notion, héritée de l'item juridique, demeure aujourd’hui au cœur du droit sénégalais, révélant une continuité rarement assumée entre l’héritage colonial et les politiques nationales du Sénégal.

Le début de la présence française au Sénégal est attestée à partir de 1659 avec la fondation de la ville de Saint-Louis, premier comptoir commercial. Ce point d’entrée favorise l’installation progressive de missionnaires et l’expansion de la foi chrétienne tout au long de la période coloniale, qui s’impose comme une référence religieuse et institutionnelle.

Cette implantation en profondeur de la chrétienté, notamment à travers les écoles et les institutions, s’accompagne de l’application de principes moraux importés d’Europe, au sein desquels l’homosexualité est condamnée et progressivement marginalisée dans l’ordre juridique et social.

Contrairement à des idées reçues, l’homosexualité n’est ni un phénomène importé d’Europe, ni une invention occidentale. Des anthropologues (2) ont montré que l’homosexualité et les pratiques entre personnes du même sexe étaient documentées historiquement dans plusieurs sociétés africaines. Ce qui pouvait être toléré ou intégré selon les sociétés est devenu ostracisé, puis puni, sous l’influence du christianisme, acteur de la colonisation.

L’indépendance du Sénégal, acquise en 1960, n’a pas modifié le dispositif juridique colonial concernant les relations homosexuelles. Elle reprend même une disposition existante depuis l’époque coloniale, l’article 319, qui stipule :

« Sera puni quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe. »

Cet article place définitivement les institutions du côté de l’intolérance et inspire, en les renforçant, les lois répressives contemporaines, doublées du remplacement progressif du christianisme par l’islam, avec son cortège de préceptes religieux stricts et coercitifs, tout aussi étroits que la foi chrétienne.

Les conséquences directes sur la vie des Sénégalais sont multiples, avec deux phénomènes particulièrement marqués.

Le premier, et non des moindres, concerne la liberté sexuelle consentie : la relation entre adultes de même sexe passe du statut de vie privée à celui de relation clandestine. La sanction est immédiate sur la santé : la peur de l’arrestation rend la prévention et l’accès aux soins beaucoup plus difficiles pour les populations les plus exposées. Il existe donc un lien indirect et contre-productif entre le durcissement de la loi et la lutte contre le VIH.

Le second préjudice concerne la nécessité, pour certains homosexuels, de s’exiler ou de se lancer dans une migration forcée, souvent dans des conditions précaires. L’isolement social qui en découle renforce l’éloignement de leurs proches et aggrave leur vulnérabilité matérielle et psychologique.

En fin de compte, le durcissement des lois sénégalaises à l’encontre des personnes homosexuelles ne peut se comprendre sans replacer ces évolutions dans plusieurs héritages imbriqués : juridique, religieux, politique — mais aussi dans un volet historique contraint. Alors que certains responsables politiques français, comme le patron du parti LR, Bruno Retailleau (3), n’hésitent pas à affirmer que la colonisation française a connu « des heures qui ont été belles » et à rejeter la « repentance perpétuelle » concernant ce passé, ces prises de position soulignent combien les représentations de la colonisation et de son héritage restent conflictuelles et volontairement marginalisées dans l’espace francophone.

À l’inverse de ces points de vue résiduels, il existe une responsabilité française qui dépasse la période d'annexion : en mettant de côté le rôle des religions, le code pénal actuel sénégalais n'est que l'avatar de la colonisation française, un domaine juridique importé, transformé et maintenu jusqu’à aujourd’hui. Le préjudice n’est décidemment pas là où on l’imagine : la colonisation continue de dicter la répression menée et incarnée par de nouveaux dirigeants, dans de nouvelles tenues.

(1) Le Sénégal adopte une loi réprimant plus sévèrement l'homosexualité au nom de la lutte contre l'influence occidentale https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/03/12/le-senegal-adopte-une-loi-reprimant-plus-severement-l-homosexualite-au-nom-de-la-lutte-contre-l-influence-occidentale_6670697_3212.html?utm_source=chatgpt.com 

(2) L’anthropologue Marc Epprecht (spécialiste des sexualités africaines) a démontré que l’idée que l’homosexualité n’existait pas avant la colonisation est un “consensus étranger” et que des pratiques homosexuelles sont présentes dans des sociétés africaines précoloniales

(3) Bruno Retailleau évoque « les belles heures » de la colonisation, une récidive pour le chef LR au Sénat https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/bruno-retailleau-evoque-les-belles-heures-de-la-colonisation-une-recidive-pour-le-chef-lr-au-senat_222958.html?utm_source=chatgpt.com








mardi 10 mars 2026

Autonomie bretonne et nucléaire français : des épousailles impossibles

Cet article ne se veut pas un énième réquisitoire contre le nucléaire, qu’il soit civil ou militaire. Les ONG environnementales et les sources scientifiques indépendantes ont déjà largement documenté les effets négatifs et multiples de cette énergie — de l’extraction dans des pays autoritaires au stockage contreversé des déchets, en passant par l’hypocrisie de l’enrichissement de l’uranium en Russie. Il s’agit ici surtout de mettre en perspective le scénario (improbrable ?) concernant la production énergétique d’une Bretagne disposant d’une autonomie politique, avec une assemblée comprenant impérativement des délégués de la Loire-Atlantique.

Le parc éolien offshore de Neart na gaoithe a commencé à injecter de l’électricité sur le réseau écossais. Photo : Ouest-France. 2024

Si le rattachement de ce département à une Bretagne « historique » demeure le préalable indispensable à l’obtention d’un nouveau statut breton, il convient d'ores et déjà de s’interroger sur le devenir du site de Cordemais. Ancienne centrale thermique, l’usine s’est engagée dans une reconversion vers la préfabrication de tuyauteries nucléaires, avec un effectif pouvant atteindre près de 200 salariés. À cette question de reconversion s’ajoute l’incertitude d’une éventuelle réforme territoriale : quel groupe politique serait capable d’expliquer à 200 foyers la nécessité du passage de la Loire-Atlantique d’une administration décentralisée à une région autonome ? Quelles garanties pour le maintien de l’emploi dans cette activité nationale ? Et quel serait le positionnement stratégique de l’État français, actionnaire majoritaire d’EDF ? Y aurait-il une opposition syndicale ?

En admettant que la première étape — une Bretagne à cinq départements — soit acquise, quelles seraient les conséquences sur le secteur de l’énergie électrique ? La B5 consomme environ 30 TWh/an (particuliers et entreprises). Si l’on retient un niveau de production locale de 10 TWh, la B5 ne disposerait que d’une autonomie énergétique de 35 %, un niveau largement insuffisant pour parler d’autonomie réelle. L’équation est simple : puisque la B5 produit si peu, elle doit importer massivement de l’électricité provenant presque exclusivement de l’énergie nucléaire, issue des centrales de Flamanville ou de Chinon, ainsi qu’une part non négligeable d’énergie hydraulique acheminée depuis les barrages des Alpes ou du Massif central.

En admettant maintenant que la « péninsule électrique » obtienne, de manière démocratique, par un suffrage quelconque, en levant les verrous constitutionnels, le statut d’un territoire autonome, que devient la question de la production et de la consommation d’électricité ? La France a choisi une péréquation tarifaire nationale : qu’il soit Breton ou Limousin, le consommateur bénéficie du même prix sur l’ensemble de la métropole.

L’hypothèse lointaine d’un passage de la B5 à une collectivité autonome, selon de nouvelles règles rédigées avec l'accord incontournable de la France, pourrait avoir un impact direct sur le coût de l’énergie pour les autres consommateurs français. Avec une baisse prévisible du PIB national, l’État français exigerait mécaniquement des compensations fiscales et tarifaires. Il n’est pas à exclure que l'État, à travers EDF, revoit sa grille tarifaire pour les Bretons, particuliers comme entreprises : l’État n’a aucune raison de ménager des collectivités qui remettent en cause sa vision d’une France « une et indivisible ». Le nucléaire fait partie de ce pack commun.

Si la Bretagne, B4, ne met pas en œuvre un véritable plan Marshall de l’énergie, en écartant la création de sites nucléaires de son mix énergétique (1), son autonomie politique, même partielle et négociée, restera une chimère, trop dépendante d’un secteur vital pour l’ensemble de la vie locale. La généralisation de l’approvisionnement en énergies renouvelables devient alors une option sérieuse pour garantir, de manière pérenne — quoique partielle —, une autonomie énergétique à la Bretagne. Il convient alors de différencier les sites de production, y compris par une implantation limitée de parcs éoliens (2)

Tout comme l’Allemagne a dû composer avec le charbon, la transition énergétique bretonne passera inévitablement par l’importation d’électricité nucléaire. Mais, plus tôt les décideurs bretons couperont le câble avec la France, plus tôt la Bretagne pourra atteindre le niveau de crédibilité énergétique dont jouissent les Écossais (3), grâce notamment à leur énergie éolienne offshore (4). Il est plus que temps pour les autonomistes bretons de rompre avec le conservatisme français.

PS : à rappeler pour les dingos de l'atome : la meilleure énergie est celle que l'on ne consomme pas.

(1) Le groupuscule d'extrême droite, le Parti national breton, a programmé de façon unilatérale le déploiement de mini-réacteurs nucléaires dans son plan énergétique, à échéance de 2035.  

(2) La Bretagne possède un potentiel exceptionnel parce qu’elle combine : vents atlantiques puissant, longue façade maritime, courants de marée très fort.

(3) Le vent au service des distilleries de whisky écossais

https://www.energiesdelamer.eu/2021/03/08/lindustrie-ecossaise-du-whisky-utilisera-lhydrogene-des-parcs-eoliens-en-mer/

(4) En Écosse, le parc éolien en mer de Neart na gaoithe commence à produire de l’électricité

https://lemarin.ouest-france.fr/energie/energies-marines/en-ecosse-le-parc-eolien-en-mer-de-neart-na-gaoithe-commence-a-produire-de-lelectricite-d08166b2-8d4d-11ef-9d74-cdf49a297048









Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » ( 蛸壺 ) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut pren...