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dimanche 29 mars 2026

Maires de couleur. De l'ombre à la lumière, le racisme s'affiche enfin

L'élection du nouveau maire LFI, Bally Bagayoko, à la tête de la commune de Saint-Denis (93) a déclenché une série de polémiques hors du cadre strictement politique. L'ampleur des attaques à caractère raciste contre M. Bagayoko est inédite pour trois raisons essentielles : l’expansion et l’intensification de l’usage des réseaux sociaux, l'adhésion majoritaire d'une partie des Français aux thèses, visibles et invisibles, de l'extrême droite et, plus inquiétant encore, les discours-relais assumés sur des chaînes de télévision détenues par des milliardaires.

Mais pour autant, ce n'est pas une première. Moins connu que Saint-Denis par sa notoriété historique, ce phénomène décomplexé a un précédent en 1989 avec l'élection du socialiste Kofi Yamgnane comme maire de la commune rurale de Saint-Coulitz (29), en Bretagne. Dès sa prise de fonction, le nouvel édile a subi un déchaînement de haines, exprimé à travers de nombreuses lettres d’insultes, parfois d’une violence extrême (1). Que nous racontent ces deux phénomènes, espacés dans le temps de presque 30 ans ?

Le premier récit ne fait que confirmer ce que l'on savait depuis longtemps : le peuple français présente des formes de racisme social, comme le démontrent son accueil hostile à des vagues successives de migrations récentes d'étrangers fuyant la guerre civile espagnole, la misère ou des régimes fascistes, à l'exemple des Juifs allemands ou autrichiens. Si la France pour ces derniers, dans le registre de la délation, ne figurait pas en première place, elle ne quittait pas pour autant le podium.

Ensuite, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la préférence était déjà donnée aux Français « de souche » pour le logement et l’emploi. Les gouvernements qui se sont succédé n'ignoraient certainement pas l’appétence d’une partie des Français pour la xénophobie. La défaite lors de la guerre d'Algérie n'a rien arrangé. Faut-il également rappeler les propos de Jacques Chirac à propos du « bruit et de l’odeur » ? Était-ce une méthode efficace pour lutter contre le Front National ? À en juger par les faits récents, cela semble avoir été inadéquate. Les hommes disparaissent, mais les visions se transmettent par des méthodes indirectes qui finissent par se généraliser et se transformer.

Avec l'élection d'un des premiers maires d'origine subsaharienne en Bretagne, à la même époque que la propagande véhiculée par Jacques Chirac, l'insulte raciste envers un représentant public restait cependant largement invisibilisée. On utilisait l'anonymat pour exprimer sa haine de l'autre, surtout lorsque la couleur de peau en était la cause. Parallèlement, à l’exposition croissante et médiatisée de Jean-Marie Le Pen — non pas à cause d’élections victorieuses, mais bien davantage à cause de ses démonstrations brutales — il existait comme une forme de légitimité à exprimer son dégoût, une autorisation implicite du chef à propager des écrits racistes. La surexposition médiatique de Jean-Marie Le Pen a entraîné un phénomène de décomplexification parmi ses sympathisants. Crescendo, la mise à l’index pouvait s’afficher librement, et les médias portaient une responsabilité lourde dans cette appropriation désormais légitimée.

Dès le contrôle de Bolloré sur l'univers de Canal Plus, la ligne éditoriale de sa chaîne d'informations en continu, aujourd'hui C-News, a évolué vers un positionnement patriotique et religieux assumé. La “préférence nationale” est désormais sur toutes les lèvres, enfin ! Les attaques incessantes contre les partis de gauche se sont multipliées, sans parler des rappels récurrents des comportements prétendument belliqueux et insurrectionnels d’individus de “l’ultra-gauche”, dont on ignore exactement à quoi ils font référence, si ce n'est à une nébuleuse anarchiste ou à des Zadistes.

Dans cette atmosphère de dénonciation collective, encensée par des experts du nationalisme français, quoi de plus naturel que de constater que Michel Onfray reprend publiquement des poncifs du genre :

« Mais on n’est pas dans une tribu primitive comme les décrit Darwin avec le mâle dominant qui décide. Toi, tu auras à manger, toi tu n’auras pas à manger, moi j’aurai les femelles, toi tu n’auras pas les femelles… Ce n’est plus du tout comme ça maintenant »,

a-t-il affirmé, sans qu’aucune contradiction ne lui soit opposée à propos du maire de Saint-DenisDécidément, l'humain est égal à lui-même, indescriptible. Tout cela relève d’un fantasme sans réelle majorité : Kofi Yamgnane a été élu par une communauté rurale bretonne d’origine celte ! Où est donc le “vote ethnique” là-dedans ?

La suite du récit ? Eh bien, les nationalistes français s’empresseront de sécuriser ce type de déclarations, les justifier par des arguments fallacieux et transformer en victimes ceux qui ne font que pratiquer leur droit à la liberté d’expression. Nous ne sommes plus au stade de la “lepénisation des esprits”. Nous atteignons désormais celui du “lavage de cerveaux”, étape cruciale avant l’instauration d’un régime totalitaire.

MM. Yamgnane et Bagayoko, la France vous salue bien (2). D’un salut nazi, bien entendu.

(1) Kofi Yamgnane, un maire breton et ses démons. L'ancien maire est l'auteur du livre "Mémoires d'outre-haine"


(2) M. Yamgnane est originaire du Togo et M. Bagayoko du Mali

Photos : Chabe01 et Moreau Henri

Paul Molac. Une vision française de la Bretagne

Le regard est rivé sur l’horizon. L’attitude se veut décontractée. Le code vestimentaire est assumé. La photo du député français, Paul Molac, illustrant le numéro d’avril 2026 du magazine Bretons, proposée par Ouest-France, cristallise l’ambivalence de cet homme : entre modernisme et tradition, maturité et décontraction, ancrage et projection, sérénité et servilité.

Il le dit lui-même : il est « citoyen français de nationalité bretonne ». Il est à l’image du parti présidentiel La République en marche, voulu par Emmanuel Macron, à qui il doit sa seconde mandature comme député en 2017 dans la 4e circonscription du Morbihan. Il incarne tellement la macronie qu’il en imite les codes : tout comme Macron avec François Hollande, il semble avoir oublié les premiers soutiens de gauche qui avaient pourtant fait de lui un député en 2012 (1).

À n’en pas douter, Paul Molac est un pur produit du macronisme : il fait du « en même temps ». Ni de gauche ni de droite, du centre mou plus certainement. Pas vraiment français, mais pas totalement breton non plus, un sabot en Bretagne, l’autre dans la capitale. Le grand écart devient difficile à maintenir.

Les militants culturels relèveront qu’il est bretonnant et, plus exactement, partisan du bilinguisme dans les écoles publiques. C’est exact. Et ? Ce ne sont pas les politiques linguistes qui font la Bretagne. Encore une fois, il oscille entre deux visions : la conservation et l’assimilation.

Son interview fleuve dans la revue a été l’occasion pour lui d’annoncer le lancement d’un énième mouvement politique, nommé Faisons Bretagne, « afin de rassembler tous ceux qui se retrouvent dans l’idée d’autonomie pour la Bretagne », annonce-t-il. À vrai dire, ce n’est pas le passage le plus intéressant de l’entretien : l’autonomie, chez les Bretons, est à géométrie variable, entre régionalisme et fédéralisme, mais doit surtout convenir au centralisme français et au Conseil constitutionnel (2).

Alors, quels passages retenir pour démontrer sa vision française de la Bretagne ? Je retiendrai quatre points.

Premier extrait : « Parce que je suis dans un État où il y a des règles. Sans règles, c’est l’anarchie. Sans règles, il n’y a pas de démocratie, c’est la loi du plus fort. » Est-ce que Paul Molac a choisi de mentionner l’anarchie pour assumer sa vassalité à l’État français ? Il aurait pu dire « sans foi ni loi ». Non, « sans foi ni roi » serait plus conforme à l’esprit.

En quoi l’anarchie serait-elle sans règles ? Si les anarchistes font de l’antiparlementarisme, ces propos confortent leur critique : l'idéal démocratique ne réside pas seulement dans le vote, mais dans la délégation, et non dans la substitution — un terme employé par le député lui-même.

Il serait utile à Paul Molac de lire Émile Masson, Élisée Reclus ou Murray Bookchin, parmi d’autres, pour en saisir les nuances et la pertinence.

À propos, puisque 2026 verra commémorer le décès de Glenmor, que disait-il sur l’anarchie et les libertaires dans le journal La Nation bretonne ?

« Les Latins ont toujours été des individualistes. Ils ont créé d’abord l’État, et l’individu devait se soumettre à l’État pour organiser la société. Pour le Celtique, ce n’est pas du tout ça : c’est l’État qui devait plier, l’individu étant prioritaire et prédominant. Toujours cette notion personnaliste de l’homme, magnifique d’ailleurs, anarchiste aussi, d’où l’anarchie naturelle aux Bretons. On appelle cela anarchie, mais les Bretons sont plutôt libertaires qu’anarchistes. Tout cela, c’est évident. »

Voilà une véritable vision bretonne de la Bretagne, où l’individu prime sur l’État et la liberté n’est pas négociable, n'en déplaise à monsieur le député français.

Second extrait : « Vous avez environ 126 nationalités en Europe. Combien demandent l’indépendance ? Deux. La Catalogne — et encore, ce n’est plus le cas aujourd’hui — et l’Écosse. » Cette affirmation occulte les velléités d’indépendance du Pays de Galles, surtout depuis le Brexit, soutenues par le Plaid Cymru. Selon des sondages récents, environ 25 % des Gallois considèrent l’indépendance comme une option sérieuse. L’ignorance de ce détail est fâcheuse, peut-être volontaire, à trop vouloir découvrir notre bretonnitude, d'autant plus que les liens historiques et culturels entre les deux pays sont évidents. On aimerait voir les élus de Bretagne encourager les Bretons à suivre ce mouvement.

Troisième extrait : « Comme dans les autres régions d’Europe, je souhaite que l’argent de la PAC vienne directement, et que ce soit nous qui fassions la répartition avec les agriculteurs, pour trouver un modèle plus vertueux sur le plan environnemental et productif afin d’éviter les importations. » L’intention est louable, mais encore une fois, c’est du « en même temps ». En agriculture, les modèles bio et productiviste ne peuvent cohabiter. Aujourd’hui, les filières bio sont autant impactées par les pollutions issues du productivisme : air, eau, sol. L’approche holistique a montré ses limites, et la Bretagne continue à en supporter les coûts, directs et indirects à cause de la politique agricole française.

Par ailleurs, prétendre ne plus vouloir importer des produits agricoles revient à dire que l’on ne commercialisera plus de cafés. On sait que le Breton est entrepreneur, mais pas au point d’attendre de fortes variations climatiques pour produire du café sur son sol.

Dernier extrait : À la question : « Est-ce qu’une Bretagne autonome a du sens si c’est une Bretagne à quatre départements ? » le député botte en touche. Sa réponse ne correspond en rien à la question. À moins qu’il sous-entende qu’une Bretagne à quatre départements serait envisageable, et dans ce cas, cette vision devient problématique. Comment prévoir l’autonomie de la Bretagne sans avoir d’abord ramené Nantes et ses coteaux dans le giron breton ? C’est tout simplement inconcevable.

Tout comme la réforme des régions (loi NOTRe, votée en 2015), qui a éloigné la Loire-Atlantique de la Bretagne, le projet d’autonomie sans la partie historique affaiblira d’autant les revendications bretonnes (3).

D’autres points problématiques pourraient être relevés à la suite de ses déclarations, fondatrices du mouvement qu’il entend mener pour les prochaines échéances électorales. Cette tentative politique ne sera que l’énième tentative d’émancipation. Elle est déjà vouée à l’échec : Paul Molac adopte une vision française de la Bretagne, alors qu’il serait plus inspiré d'opter pour une vision bretonne — à condition d’envisager une Bretagne réellement indépendante. Mais cela, à lire l’entretien, c’est probablement trop lui demander.

(1) En 2018, avec d'autre députés, Paul Molac crée le groupe parlementaire LIOT

(2) À noter, tout de même, qu’il semble ne plus avoir les faveurs de l’Union démocratique bretonne, chantre de l’autonomie, alors que, jusqu’à présent, le député français bénéficiait de son appui. En Bretagne, les vents contraires sont mauvais et sentent le pesked de Douarn’, jusque dans son fief de Ploërmel

(3) Réforme des régions: une seule solution, désobéir

https://dderrien.blogspot.com/2014/11/reforme-des-regions-une-seule-solution.html

mercredi 25 mars 2026

L'éducation par le gratin au chou-fleur

La recette du gratin de chou-fleur repose sur des ingrédients simples et ne présente, en apparence, aucune difficulté particulière. La béchamel et le gruyère râpé font même figure d'alliés pour amadouer les enfants et stimuler leur appétit. Mais persiste le chou-fleur : même camouflé sous une délicieuse béchamel maternelle, il conserve un goût âpre et une odeur tenace qui rebutent d'instinct. Le gratin est simple à faire mais plus difficile à faire avaler.

Petit Léonard, élevé et coincé entre l’artichaut et le chou-fleur, je ne pouvais guère échapper à l'invasion régulière de ces primeurs sur la table familiale. Il est des expériences qui s’incrustent durablement ; pour ma part, dans le domaine culinaire, le gratin de chou-fleur de ma mère a marqué mon premier souvenir gustatif — et il ne fut pas des plus savoureux.

Entre l’injonction paternelle de terminer ce qui végétait dans l’assiette et l’épreuve consistant à mâcher vaillamment un aliment perçu comme un adversaire, comment expliquer que ce même gratin de chou-fleur occupe aujourd’hui une place honorable parmi mes plats préférés ? L’autorité paternelle n’a-t-elle pas, en définitive, joué un rôle bénéfique à ce consentement ?

Le couple que formaient mes parents s’inscrivait dans un modèle typique des années 70, où les rôles de chacun étaient clairement définis, hérités d’une société traditionnelle et conservatrice : pour schématiser, le mari aux travaux, l’épouse aux fourneaux. 

Peu réceptif aux discours des élites politiques et des intellectuels de gauche sur le « progrès social », ce milieu populaire et rural, davantage ancré dans ses habitudes que réellement politisé, évoluait à son propre rythme, en parallèle à des bouleversements sociétaux et civiques soutenus par les féministes (1). Mais, Peuple de gauche il était, Peuple de gauche il restait. Un temps.

Dans les faits, l’emploi féminin, souvent relégué à des activités secondaires, saisonnières et ingrates, ne venait pas alléger les obligations de mère et de femme au foyer. Ces femmes méritantes cumulaient les charges sans nécessairement s’en plaindre. La préparation des repas leur revenait presque de façon innée, sans qu’elle fût discutée ni contestée autour de la table : il eût été alors inconcevable pour un enfant de s'opposer et de décevoir ses parents en repoussant son assiette de chou-fleur d’une moue rebelle, du moins à cette époque. J'ai préféré négocier avec le légume, bien moins impressionnant.

Dans ce contexte, un équilibre tacite s’instaurait, entre une main ferme et une autre plus conciliante. Me concernant, j’avais trouvé une méthode discrète pour me débarrasser du gratin : j’écrasais les bouquets de chou-fleur, feignant de m’en accommoder, évitant tout à la fois le regard vigilant de mon père et la déception muette de ma mère. La ruse ou l'astuce, selon, a bien fonctionné. J'ai gagné la bataille contre ce chou-fleur peu conciliant. Ai-je cédé devant le chou-fleur ? Non. Je l'ai assimilé. Il y a des dualités qui se confondent.

À vrai dire, de telles pratiques auraient-elles pu affecter le bien-être d'un enfant ? Ai-je été traumatisé suite à une éducation alimentaire perçue comme autoritaire ? À ces questions, je réponds aujourd’hui par la négative. Car une autorité qui sait se maintenir dans une juste mesure, à la fois ferme et contenue, ne décourage pas : elle prépare, pour peu, évidemment, qu’elle ne sombre pas dans l’autoritarisme. S'il fallait en douter, il était dans l'ordre des choses de se conformer à l'attente des parents devant le chou-fleur, et non pas l'inverse.

Il me faut reconnaître, cependant, l’influence déterminante de ma mère. C’est sans doute à elle que je dois cet intérêt insistant pour le gratin de chou-fleur, et, au-delà, pour tant de plats qu’elle exécutait avec un talent simple. D’une contrainte première est en fin de compte née une satisfaction plus large : choisir un chou-fleur chez un producteur local, préparer le gratin avant de le savourer et, si possible, avoir le plaisir de le partager avec d'autres. En résumé : d'une exigence initiale peut naître une multitude de satisfactions.

Bien que mon père nous ait quittés depuis 15 ans, je ressens le besoin de les remercier tous deux pour cet héritage culinaire et surtout familial. D’avoir insisté auprès de l’enfant que j’étais ; et de l’avoir, à leur manière, guidé avec justesse — du moins sur ce point précis de l’éducation.

(1) Cet équilibre ancien commençait peu à peu à se lézarder, notamment sous l’effet du désir croissant des femmes d'accéder à une forme d’indépendance financière vis-à-vis de leur époux.


Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » ( 蛸壺 ) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut pren...