Acidification des océans, artificialisation des sols, extraction de minerais, pollutions chimiques et aux particules fines, effondrement de la biodiversité, destruction des zones humides et du bocage, présence d'espèces invasives, eutrophisation des milieux, agriculture intensive, alimentation industrielle... Cette liste, non exhaustive, rappelle que le seul dérèglement climatique — avec ses bouleversements visibles (inondations, incendies...) atteignant un niveau d'intensité jamais égalé — ne doit pas être l'arbre qui cache la forêt. L'accumulation de ces phénomènes devrait engager l'ensemble des sociétés libérales vers un objectif de décroissance afin de contenir la pression anthropique sur la nature et, paradoxalement, sur leurs propres conditions d'expansion. Leurs représentants avaient pourtant engagé des protocoles fixés par eux-mêmes et leurs partenaires de la mondialisation : la décarbonation d'un modèle économique hautement accumulatif. Pourtant, dix ans après les accords de Paris, signés lors de la COP21, le modèle démocratique, fondé sur l'électoralisme à outrance, montre ses défaillances collectives et sa vulnérabilité face aux moyens à mettre en œuvre pour parvenir à protéger l'ensemble de l'humanité.
Ce n'est pas un scoop, mais l'écologie ne s'affiche pas comme une priorité chez les Français et, a fortiori, pour une majorité de partis politiques — surtout ceux plutôt situés à droite de l'échiquier. Aucune classe sociale n'échappe à ce constat amer. Toutefois, il convient de s'interroger sur les capacités de chacun à se mobiliser pour modifier profondément, voire structurellement, ses habitudes de consommation dans l'alimentation, le logement, les loisirs et les modes de transport.
Que peut-on attendre des 15 % de la population la plus pauvre, qui se ronge les sangs quotidiennement pour payer les factures, faire le plein de carburant, remplir le réfrigérateur et s'occuper, parfois seule, du foyer ? Si, en 2024, l'empreinte carbone moyenne d'un Français s'établit à 8,2 tonnes de CO₂ par an (source : ADEME), les ménages modestes ne sont pas les plus émetteurs. Sont-ils responsables de la qualité des logements locatifs ? Des choix énergétiques de l'État, notamment du développement massif du chauffage électrique au cours de la période nucléaire ? À quoi pourrait-elle renoncer ? À un véhicule acquis d'occasion parce que les voitures électriques lui sont inaccessibles et qu'on ne trouvera pas sur chaque parking de chaque immeuble des bornes de recharge ? On le sait : Les ménages les plus modestes disposent de marges de manœuvre plus faibles pour modifier leurs modes de déplacement, notamment lorsqu'ils dépendent de leur véhicule pour accéder à l'emploi ou sont plus tributaires du déploiement des transports en commun quand ils vivent en zone periurbaine.
Détourner les regards pour désigner les 10 % les plus riches, dont l'empreinte carbone est plus de deux fois supérieure à celle des 10 % les plus pauvres, reviendrait à ignorer la source de la dégradation de la condition fondamentale d'une existence digne, accordée à chaque habitant de cette planète. Cependant, la gauche française, y compris les écologistes, fait, volontairement ou non, l'erreur de ne pointer du doigt que l'unique cible des multinationales, de l'économie de la rente et du profit. Celles-ci ont été tellement privilégiées et protégées (ou assistées) par les gouvernements successifs depuis que la République est passée de la IIIᵉ à son modèle actuel, que la classe dominante est devenue intouchable, inatteignable, invisibilisée, pourvoyeuse de médias d'opinions réactionnaires. Selon toute vraisemblance, l'application d'une nouvelle taxe, type Zucman, ne suffirait probablement pas, à elle seule, à produire leur décarbonation (1).
Reste alors la classe intermédiaire, répartie entre sa tranche supérieure et sa partie moyenne inférieure. Tous les enjeux socio-économiques de transition écologique reposeraient sur l'ensemble de cette classe sociale, avec un indice bourgeois assez conséquent, qui représente, selon les conventions retenues, autour de 40 % de la population active. Directement ou indirectement, elle influence les politiques publiques et les programmes électoraux par : sa capacité contributive et fiscale, sa souplesse électorale (entre socio-démocrates, centre-droit, voire écologistes, même si un nombre plus croissant se laisse séduire par les positions de l'extrême droite), son capital économique, social et culturel et sa possibilité financière de tendre vers une transition énergétique supposée moins impactante. Entrepreneurs, professions libérales, fonctionnaires, ingénieurs, cadres, retraités les plus aisés, les militaires-rentiers de la manne publique — même s'ils forment un ensemble hétéroclite —, ont le même objectif : le maintien de leur niveau de vie (biens matériels et patrimoniaux), qu'ils considèrent comme incompressible et inaliénable. Question : une majorité d'entre eux assurerait-il, de facto, le niveau de vie néfaste de la classe la plus élevée ?
Les dirigeants des partis n'ignorent pas la faculté de la classe moyenne à mobiliser sa conscience citoyenne lors des échéances électorales. Quelle organisation politique se risquerait alors à scier la branche sur laquelle elle est assise ? Pour une démocratie française, même en deuil, cette classe demeure un corps électoral puissant qu'il convient de ménager, dans le but de tenter de l'orienter vers des décisions individuelles plus sobres. Jean-Luc Mélenchon lui-même le résumait sans détour pendant la campagne des législatives 2022 : " Ce n'est pas normal que la classe moyenne porte sur son dos toute la société." Sauf que, contrairement au niveau le plus élevé, les écologistes — les moins nombreux, les plus investis et décidés à renoncer à un modèle sociétal destructeur — remarquent, partageant le même espace public, que les ménages concernés n'ont pas renoncé à l'achat du dernier modèle de SUV, d'une piscine à deux pas de la plage, d'habitations surdimensionnées, de voyages à l'étranger et de vacances hivernales à la montagne.
Contrairement à ce que l'on voudrait faire croire, la décarbonation drastique n'est pas à l'ordre du jour dans les états-majors politiques, surtout si l'on doit atteindre, comme le préconise l'ADEME, 2 tonnes d'émissions de CO2/habitant/an en 2050. De façon évidente, les rapports d'ONG ou de scientifiques réputés, les commissions ad hoc, les conventions citoyennes pèsent peu en comparaison aux bulletins que l'on glisse dans l'urne. En réalité, ce n'est plus l'écologie qui est dans l'impasse, mais la démocratie représentative et l'intérêt général. Avec les débats autour de l'écologie, la question de la lutte des classes n'a jamais été autant d'actualité.
(1)Climat: "compter sur les riches ne suffira pas" https://www.inegalites.fr/Climat-Compter-sur-les-riches-ne-suffira-pas?utm_source=chatgpt.com


Assez d'accord avec votre analyse. Concernant l'impasse électorale des écologistes voir l'analyse d'Antoine Waechter dans l'émission 28 minutes (Arte) du 6 août https://www.arte.tv/fr/videos/134521-002-A/l-ecologie-politique-grande-perdante-de-la-crise-climatique/
RépondreSupprimersi l'écologie politique est en rade il faut essayer une autre méthode, une autre voie comme l'écologie sociale.
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