Il y
avait eu d’abord le froid métallique du lit militaire. Une table d’opérations,
offerte par un médecin gradé américain en remerciement de l’hospitalité de la Confrérie
pour l’accueil des blessés de guerre.
L’inox
engourdissait les membres nus et la nuque du jeune Arthur.
Dans
l’étroite cellule, l’éther était obsédant, au point d’irriter les muqueuses et de brûler la gorge à force
d'attente. Nouvel élève, privé de repères, Arthur n’avait pas
compris l’injonction du frère-surveillant de se lever au cours de la nuit.
Depuis, il grelottait à l’infirmerie. Un autre, avant lui avait servi d’intermédiaire. Il l'apprendrait plus
tard.
![]() |
| Arthur de Penhoët |
La
première fois, il n’avait pas remarqué que le frère-surveillant avait
verrouillé la porte. Perdu dans l’obscurité, incapable de réagir, il ne
saisissait pas la raison de sa présence à cet endroit. Il avait suivi les
consignes. Avait obéi sans poser de questions, ou peut-être lui avait-on
précisé qu’il fallait vérifier le carnet de santé et le niveau de mise à jour
de ses vaccins. Étonnante, tout de même, cette convocation nocturne…
Au
bout de quelque temps, toujours dans la pénombre, le bruit d’une clé dans la
serrure. Mécanique. Maîtrisé. Une ombre furtive, massive. Elle pénétra dans la
cellule. Arthur, étendu sur le plateau en inox, comme ordonné par le
frère-surveillant, ne bougeait toujours pas. Il avait à peine tenté de
contracter le cou.
Puis,
l’ombre s’immobilisa. Elle était aux aguets, humant une présence. Elle
s’approcha. Très lentement. Pas un mot. Pas un signe. Quelque chose ne collait
décidément pas. Une gêne particulière, inconnue d’Arthur, s’empara de lui. Et
dans le même temps, il tentait de démêler tout cela: « C’est sûrement normal,
c’est comme ça ici …».
Aussitôt,
une main se posa sur sa cuisse droite. Déjà incommodé par l’inox et l’éther,
Arthur bascula dans la sidération. Les ongles appuyèrent légèrement, comme des
piqûres d’insecte. La paralysie se fixa jusque dans ses yeux. Il sentit la
pression s’alourdir, infime mais indiscrète, et ébranler son corps. Il perçut
une crispation parcourir son crâne et lui mordre le cuir chevelu. Il étouffait sans
s’en rendre compte.
La
confusion mentale vint anéantir toute urgence à se débattre, toute tentative
d’expression, tout, jusque quelques fragments de pensée: « Je dois…, je ne peux pas… ». Un attouchement inhabituel,
invraisemblable, frôla la peau, vint ensuite se faufiler et se blottir sous la
culotte. La pression changea, devint plus précise, plus solide. Le geste, qui
fouillait maladroitement, échappait à toute intimité: insistant, intrusif,
impossible à définir.
Enfin,
la main se fit fuyante, telle une souris s’échappant de crainte d’être
surprise. Une agitation équivoque. Un soupir dégueulasse. Une volte-face ample.
La porte s’entrouvrit, laissant davantage de noirceur pénétrer, telle une
voyeuse empressée, puis une lame de fraîcheur nocturne, tandis qu’Arthur
s’enfonçait dans une totale confusion, le souffle coupé, la gorge encore
imprégnée d’éther.
Un
flottement. Inconfortable. L’obscurité qui n’avait pas envie de partir. Mais
qui pourtant s’affaissait, petit à petit, avec une lueur provenant de la
lucarne de l’infirmerie qui surplombait le couloir. Avalée, elle se fondit dans
une bougie, bizarrement en suspens dans la cellule. Arthur ne s’était pas risqué
au moindre mouvement, glacé, comme fondu dans le métal.
Le frottement de la porte, puis une phrase chuchotée
par le frère-surveillant: « Tu peux rejoindre ton lit, maintenant. »
Arthur se redressa. Malgré des jambes
flageolantes, emprunta le couloir, à l’arrière de l’éclat qui vacillait.
Pénétra dans la chambre collective où étaient assoupis neuf de ses camarades
dans leurs lits. Ceux-ci le guidèrent jusqu’au sien alors que la lueur repartait
dans le couloir. Il s’enfouit sous la couverture épaisse, espérant se faire
oublier des ombres. Durant l’autre moitié de la nuit, il ne put dormir.
Quelques-uns de ceux qui partageaient la chambre
furent étonnés de le surprendre si tôt dans la salle de toilettes. Jamais
Arthur de Penhoët ne s’était senti aussi sale. Après s’être abondamment aspergé
d’eau tiède, il quitta précipitamment la pièce, incapable de supporter la
présence des autres.
À
l’extrémité du couloir se tenait le frère-surveillant, sorti de son bocal. Il
contrôlait le va-et-vient des garçons. Arthur de Penhoët le reconnut, hésitant
sur l’attitude à adopter. Les salutations forcées, bien que bienveillantes, de
Frère Ignace l’interloquèrent. Que pouvait-il faire d’autre que de répondre poliment
?
Les
jours suivants, Arthur de Penhoët, la stupéfaction évacuée, vécut dans une
sorte d’apesanteur. Ce qu’il avait enduré dans l’infirmerie le plaçait
à part, au point de se persuader
qu’il avait été choisi, un élu parmi des êtres insignifiants. Il avait
fini par reconnaître — sans encore mesurer combien il savait se
mentir à lui-même pour préserver son orgueil — que ce passage dans
l’infirmerie avait une signification sacrée, faisant de lui une personne unique
et privilégiée. Sinon, pourquoi Frère Ignace aurait-il joué un rôle là-dedans ?
Que recherchait-on dans cet événement ? Les
jeunes étaient confiés à la bienveillance et à l’enseignement des frères
religieux. Cela devait en faire partie.


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire