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mercredi 21 octobre 2026

Takotsubo. L'Abeillaud (extrait)

  « Takotsubo » (蛸壺) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut prendre le ventricule gauche pendant le syndrome du « cœur brisé » : une partie du cœur se dilate suite à un stress émotionnel et rappelle un récipient traditionnel japonais utilisé pour capturer les poulpes.

— Vous seriez disponible pour le sapin de Noël de la gendarmerie ?

— Je vous remercie, mais je crains de devoir décliner votre invitation. Je pourrais fort bien séduire vos épouses en apparaissant dans cette tenue.

Cet échange cocasse et insolite avec un commandant des forces de l'ordre scellait vingt-quatre heures d'occupation de la CECAB, usine de transformation de tourteaux de soja OGM importés d'Amérique latine, implantée dans le Morbihan. Paul découvrit, au cours de cette action de désobéissance civile menée par les Faucheurs volontaires d'OGM, que l'intervention improvisée de l'Abeillaud avait marqué les esprits, même au-delà des gardes mobiles qui les avaient virés manu militari au petit matin, et notamment celui de Dominique Legeard, dit Marcel de la gare.

Pourtant, Paul pressentait qu'il devait renforcer son personnage afin d'honorer pleinement son intervention, prévue à court terme, devant la Commission européenne, au sujet de la préservation des innombrables populations d'abeilles sauvages et de celle dite mellifère. Il n'avait pas d'autre distraction.

Malgré tout, au contact du public, dans la rue ou au cours d'événements festifs, beaucoup de gens se trompaient sur ses intentions premières :

— Tu es apiculteur ?

— Entre apiculteur et abeille, j'ai choisi abeille, déclarait-il invariablement, légèrement détaché, bien que soucieux de défendre son objectivité.

Derrière ce costume, Paul gardait son libre arbitre, insistant sur le fait qu'il était avant tout un individu de la société civile, sans parti pris visible ni intérêt personnel. Il avait sa propre marque de créativité, une sincère contribution détachée de toute valeur pécuniaire. Il ne représenterait les apiculteurs que s'il obtenait leur confiance et leur aval dans sa démarche citoyenne. Ce qui fut admis sans sourciller lors de sa représentation décalée, juché sur une ruche devant une centaine d'apiculteurs au Jardin du Luxembourg, à Paris. Leurs applaudissements répétés et enthousiastes avaient consacré ses choix.

Un essaim, échappé d'un univers inconnu, avait survolé la scène, éparpillant ainsi l'annonce du prochain rôle de l'Abeillaud. Paul avait des certitudes profondes, pour ainsi dire naturelles, et croyait aux signes qu'elles éparpillaient dans les histoires. Il n'y avait qu'à se laisser guider, ou tenter, pour les discerner.

À la suite d'un défilé d'abeilles.

Pour préparer sa rencontre avec les représentants de la Commission européenne à Bruxelles, il avait convaincu la FFAP, Fédération française des apiculteurs professionnels, de lui apporter un appui technique, avec des argumentaires sur les pesticides, notamment sur les néonicotinoïdes. Il sollicita également l'appui institutionnel de la région Bretagne, qu'il obtint. L'adhésion militante fut quasi immédiate. Plus inattendu, et inespéré, fut le soutien financier que lui apportèrent l'association des Dessin'acteurs et le Comité breton de soutien aux Faucheurs volontaires. L'Abeillaud avait maintenant une certaine légitimité, et ses ailes en feutrine lui donnèrent de l'allant.

Alors que l'entretien qu'il avait obtenu auprès d'un membre du cabinet de John Dalli, en charge des questions de santé au sein de la Commission, fut assez rapidement acté, Paul rencontra davantage de difficultés avec des députés européens du groupe « Les Verts/ALE » au Parlement. Il faudrait agir autrement. Dans l'immédiat, l'Abeillaud rencontrerait Monsieur Vassallo, collaborateur du commissaire.

Bruxelles.

À peine avait-il quitté la rue où stationnait le véhicule que des gens, fumant une cigarette pour leur pause, l'apostrophèrent et le soutinrent dans sa démarche. Il captait leurs sourires et la sympathie qui se dégageait de ce bref échange. Il prenait de la hauteur, parce qu'il devait lever la tête pour apercevoir le sommet du bâtiment. Il n'avait pas sa ruche aujourd'hui. Elle lui aurait pourtant été bien utile pour se hisser plus haut !

Dès l'entrée, des regards amusés, impassibles ou interloqués se posaient sur lui. Il essayait de les oublier pour se concentrer sur son seul objectif : l'accueil.

— Monsieur l'Abeillaud ?

— Oui ?

— Vous êtes attendu. Je prépare votre accréditation.

Le type de l'accueil, plutôt solennel, austère au premier abord, méticuleux dans son style, engagea la conversation.

— Vous savez, mon frère est apiculteur et il a énormément de pertes d'abeilles. Ça devient vraiment problématique ! Je vous souhaite bon courage.

Paul, un peu médusé, fut ravi par ce premier contact. Soulagé, admettait-il. Aucune hostilité dans les propos du frère de l'apiculteur. Au contraire, même. Le personnage de l'Abeillaud suscita plutôt chez lui un encouragement imprévisible, une approbation curieuse, compte tenu du fait qu'une abeille XXL s'était présentée à son guichet.

Il dut ensuite attendre que l'on vienne le chercher, sous les mêmes regards qui continuaient à le scruter du coin de l'œil, distraits par un élément incongru que leurs objectifs de la journée dissiperaient aussitôt. Il fixa un point sur un écran géant qui diffusait les débats des députés dans le vaste enclos du Parlement européen. Paul n'écoutait pas vraiment ces débats interminables et inaccessibles puisque formulés en anglais. Il rencontrait d'ailleurs des difficultés à se concentrer.

Ce fut Catherine Saermans, secrétaire de Monsieur Vassallo, qui vint finalement le secourir. Dès les premiers instants, son empathie lui fut des plus agréables et, tout en plaisantant, ils se déplaçaient tous deux dans un dédale de couloirs feutrés, béats devant l'architecture bruxelloise que la merveilleuse lueur du jour étendait très loin. Dans une salle patientait l'eurocrate.

Paul ne venait pas les mains vides. Il lui remit une bouteille de vin bio, transportée par bateau à voile, ainsi qu'un bel ouvrage sur l'art en Bretagne. Après des échanges courtois, tout aussi déconcertants pour eux trois, la conversation s'engagea. À leur demande, il ne filma que la première partie de la discussion. Quel contenu pour quel objectif ? Elle dura une demi-heure. Les sourires étaient de circonstance lorsque Paul devenait l'Abeillaud dans un dédoublement de personnalité, mais les positions étaient clairement définies, et, sans que Paul n’ait à l’ignorer, ce court interstice n'entraverait en rien la grande manœuvre du monde. Catherine Saermans le raccompagna jusqu'à la sortie et lui confia, discrètement, et si les lieux avaient été tout autres, plutôt intimement :

— C'est bien ce que vous faites. C'est une jolie cause que vous défendez là.

Il supposa qu'elle savait ce qu'il savait. Elle disparut à son tour.

Sur le trottoir, l'Abeillaud fit une pause. Se remplit de l'énergie qui l'enveloppait. Ferma les yeux et respira à fond. Vivant. Il se sentait vivant. Il gravissait l’espace dans un vol nuptial, tout droit vers le soleil, au risque de se brûler les deux paires d’ailes. Il n'avait plus qu'à reprendre une apparence humaine pour embarquer l’insecte géant jusqu'à la prochaine étape, Colmar, où se déroulait le procès des Faucheurs volontaires. Mais avant cela, il avait décidé d’entreprendre un détour vers Strasbourg, au Parlement européen, pour y introniser l'Abeillaud. Cette fois-ci, il ne devrait pas être seul, car Zabeille, en costume elle aussi, débarquée à Colmar pour le procès, lui avait confirmé sa présence.

Paul quitta Bruxelles au petit matin. Il venait à peine de traverser le Luxembourg qu'il reçut un appel de Zabeille lui indiquant qu'elle prenait le train pour rejoindre Strasbourg. Phénoménal. Phénoménal fut le mot qui lui apparut avec évidence. Il y avait quelque chose d'euphorisant à se confronter à l'inattendu, à improviser hors d'un cadre fabriqué pour d'autres, ce qui supposait une vaillance arbitraire, empreinte d'une authenticité sans fard ni dard ! Le costume d'abeille convenait à Paul comme une seconde peau. La cravate ou le bleu de travail n'avaient décidément pas ses faveurs.

Arrivé à Strasbourg, il récupéra Zabeille à la gare. Après de chaleureuses accolades, ils élaborèrent dans la voiture l'intervention de chacun : lui sur son entretien de Bruxelles et les pesticides, elle sur la question des OGM. Il était déjà 11 heures et il fallait anticiper la suite, précipiter les événements, car « on » avait fixé un rendez-vous à 11 h 30, sans avoir de rendez-vous. Le « on », en l'occurrence, était Michel Dupont, attaché parlementaire de José Bové. Auparavant, ils avaient échangé par téléphone et, lui semblait-il, ils étaient parvenus à se mettre d'accord pour une rencontre.

Il s'agissait surtout d'interpeller les parlementaires en séance à Strasbourg. L'actualité était de surcroît brûlante autour de la question de la présence de pollen OGM dans du miel retrouvé en Allemagne et de la décision de la Cour de justice européenne d'émettre un avis défavorable à la commercialisation de produits contaminés.

Abeillaud = faux-bourdon

- Petite anecdote -
Courant 2011, je m’inscris à deux journées d’information consacrées au monde des abeilles domestiques, au lycée agricole du Nivot, à Lopérec (29). Cet établissement privé est réputé pour ses connaissances en apiculture.

On nous remet un certain nombre de documents. Je constate alors que les pesticides ne figurent pas dans la liste des ennemis des abeilles. Je lève la main pour le signaler au formateur. « Hors sujet ! » s’exclame-t-il. Sur la centaine de personnes présentes, je suis le seul à avoir réagi.

1 commentaire:

  1. slt David
    tu as bien raison, l europe ce sont des fils de…… abrutis par leur incompétence notoire, seulement pour eux seul compte le NET A PAYER en bas de la page.. alors les pesticides sont loin de leur préoccupations, cependant les labos , ce sont leur papa ,leur maman , tata et tonton
    et l europe ,c était non!
    voila le problème
    tout les produits naturel sont tabou ,comme l'exemple le purin d'ortie que l état a voulu enlever du catalogue… le problème c est qu il ya pas d omelette sans casser d oeufs 😂 Christian

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