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vendredi 2 octobre 2026

Takotsubo - Morlaix (extrait)

  « Takotsubo » (蛸壺) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut prendre le ventricule gauche pendant le syndrome du « cœur brisé » : une partie du cœur se dilate suite à un stress émotionnel et rappelle un récipient traditionnel japonais utilisé pour capturer les poulpes.

8 h 18

Au-delà des contours de la ville, la lueur avait du mal à s'extirper de la nuit. Tout comme Paul avec ses pensées. Elles n'avaient ni épaisseur ni cohérence. Elles stagnaient dans une hébétude vicieuse. À ressentir les lieux, elles le ramenaient à ce point d'ancrage : quinze ans plus tard, il l'aimait encore. Atrocement. « Annabelle… »

Elle avait marqué, de façon intemporelle, sa présence dans la ville vers laquelle le TER cheminait, imperturbablement, avec ses habitudes et ses tics de voyage. À tel endroit, un écart sur la voie, en tanguant de tout son long ; à d'autres, des rebonds entre les rails qui semaient la pagaille sur les tablettes. Il se faufilait, sans se hâter, vers une rangée d'anciennes maisons d'ouvriers d'un côté du réseau et une route, au-dessus, qui dévalait de la commune voisine, Saint-Martin-des-Champs, pressée de rejoindre la gare de Morlaix.

— Mesdames et Messieurs, nous approchons de la gare de Morlaix. Deux minutes d’arrêt. Deux minutes d’arrêt. Merci pour votre attention.

Un pont sans valeur. Une parenthèse entre deux communes.

Puis, le quai avec Annabelle, debout sur la droite, redoutablement brune, évanescente, devant de vieux murs paisibles datant de la fin du XIXe siècle.

Après que le train se fut immobilisé, Paul remarqua les bancs, derrière une troupe casquée et armée, en faction. Même si l'agencement général avait été transformé et modernisé, on avait eu l'excellente idée de conserver les bancs. Des bancs en ferraille gondolée, avec le vert métal, sombre, le même depuis la construction de la gare. Paul et Annabelle s'étaient assis sur celui du centre, près de l'entrée, ou de la sortie — tout dépendait de la destination, d'un aller ou d'un retour.

Mais auparavant, ils avaient parcouru, à quelques reprises, le dédale d'escaliers vertigineux de la cité morlaisienne. Main dans la main, dans un vague bonheur de début d'été ou de milieu d'automne. Ils grimpaient à la verticale, en gardant un œil sur l'extérieur, dans l'étranglement des corridors, dont la hauteur des marches variait selon l'usure provoquée par les semelles cloutées de la multitude des passants d'hier.

Un effort…

— … Attention à la fermeture des portes.

Leur aspect patiné et argileux, avec l'humidité qui tombait des parois en pierre lourde, serait immortalisé dans leurs photos souvenirs, amassées dans son portable. Elle prenait des photos, lui était dans l’instant.

Un tremblement.

Elle et lui. Lui et elle. Il oubliait l'ordre. Par déni. Invraisemblable d'avoir autant d'amour dans ces photos, les seules preuves qu'il ne déraillait pas, qu'elle était encore auprès de lui, délibérément. Oui. Ils étaient bien passés par là. « Je m'en souviens… c'était bien, ces escaliers-là. Ils mènent sous le viaduc. »

Il avait le cœur irrité et gonflé.

En montant ensemble, ils savouraient l'étroitesse des remparts. Lui particulièrement, à lorgner sur les hanches et les fesses d'Annabelle, tout juste effleurées par la longueur de ses cheveux. Chez elle, tout était idéalement proportionné, en dessous le pantalon noir, sous sa veste noire et son pull-over mauve. Il suffisait d'un unique regain d’excitation pour la déshabiller entre deux respirations et se perdre sur sa peau. Encore quelques marches après la vue panoramique sur l'artère principale et ils accédaient au niveau intermédiaire du viaduc par la venelle de La Roche.

Sous les alcôves, l'air iodé de l'anse déambulait depuis le port vers le centre-ville, sans parvenir à assécher l'étroite passerelle solidement empierrée. Elles formaient un parapluie en cas d'averse et protégeaient les badauds et les amoureux d'éventuels déluges ou de fortes chaleurs. Au même niveau, les sommets des toitures toutes proches étaient régulièrement ornés de couronnements en terre cuite, de cheminées dressées sur les côtés très pentus des toitures, couvertes d'ardoise gris bleuté, une couleur volée aux nuages. Même l'église Sainte-Mélaine avait sa place dans ce fatras de pans resserrés et encombrés, un peu bancal, de lignes singulières, de murs cloîtrés et, tout en bas, de larges marches que le regard biaisant ne saisissait que partiellement l’itinéraire.

En tendant le bras vers les bouches étroites des cheminées, on parvenait presque à caresser la chaleur de l'âtre, même assoupie, soupir d'une vie invisible à l'œil, mais ô combien pugnace dans l'imagination de Paul. La multitude des chapeaux, parfois mal posés, avisait le curieux d'un habitat dense, de petits appartements historiques, dans lesquels le craquement des pas sur les planchers faisait vibrer à la fois les mémoires et les âmes, à moins que ce ne fût le trafic ferroviaire au-dessus de Paul et d'Annabelle. Tous deux s'attardaient dans cet espace, habitant, ne serait-ce que dans un baiser, l'un de ces monuments qui cimentaient leur union, soutenue par des « je t'aime, moi aussi » emportés par les courants. Il suffisait de se pencher à distance raisonnable, derrière de petites fenêtres sournoises, à l'abri de pignons abrupts et de recoins décrépis, pour que certains aient pu avoir le bonheur de les épier. Tant mieux alors. Il était regardable pour cela, pour leur bonheur.

Le viaduc, à certaines jointures dans ses fondations, suintait en continu. Soit l'eau dévalait par habitude dans les mêmes usures, soit elle s'échappait de la masse et coagulait pour former un goutte-à-goutte parfois inaudible à cause du vacarme ordinaire. « Toc, toc, toc. » Une cadence dérangée qui se dissiperait sans tarder. Les choucas, eux, avaient décampé, au fur et à mesure, de la ville pour aller dépérir à la campagne.

Que les terrasses de café et les étals du marché de Morlaix avaient de l'élégance à cette époque, quand Annabelle les faisait siennes au gré de haltes improvisées, auprès de lui. « Toc, toc, toc. » Pas de patrouilles du PEP, ni de drones au-dessus des toits et des ruelles. La vie s'écoulait discrètement dans les pas d'Annabelle et de ce goutte-à-goutte qui, en l'absence de circulation, devenait plus insistant — il cognait contre une paroi bien plus fine dorénavant. On percevait même le brouhaha des conversations, d'abord indistinct, puis plus précis, inamical, même s'il paraissait encore étouffé à l'oreille de Paul.

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