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mardi 25 mars 2025

Extrait de "La petite Algérienne". Exemple d'antisémitisme français. Constantine 1934

 

De son côté. A.L. Pignol, après des débuts hésitants, maintenait son activité de négoce en spiritueux dans d’assez bonnes conditions. Son commerce l’emmenait régulièrement sur les routes du département de Constantine qu’il sillonnait à l’aide d’un utilitaire Citroën B14, commode dans le cas de livraison de dernière minute. Le lien qu’il entretenait avec ses clients, puisque la plupart cafetiers et restaurateurs, lui donnait l’occasion de croiser des personnes d’influence, favorisant ainsi la transmission d’informations qu’il jugeait précieuses, au point de les communiquer à son ami Khalel Bachir dans le cas d’interventions musclées. De retour de Constantine le 03 août 1934, A.L. Pignol retrouva son comparse dans son taudis, encore sous le coup de l’exaltation, suite au pogrom de la journée. « Bon sang Bachir ! Tu as entendu les infos sur les troubles à Constantine ? L’autre gredin qui n’a pas eu le temps de réagir s’efforça de montrer un intérêt quelconque aux propos d’A.L. Pignol,

           - Oui, vaguement… Tu en sais plus toi ?

        - Si j’en sais plus ! Mais pauvre diable ! Un appartement de youpin a été saccagé par un groupe de Musulmans, ça chauffe à Constantine, il faut qu’on agisse ! On ne peut pas rester à l’écart,

          - D’accord et tu aurais plus de détails ? Cette fois-ci Khalel Bachir était sorti pour de bon de sa torpeur, excité à l’idée de potentiels affrontements,

          - Eh bien, on dit que tout serait parti d’une altercation entre un Juif éméché et des Musulmans en prière qu’il aurait insultés. Ils se sont sentis blasphémés et ont décidé de saccager son domicile le jour même, ce qui a eu pour conséquence de faire intervenir les habitants des immeubles voisins qui ont jeté des projectiles sur la foule en colère. Les notables sont intervenus pour calmer tout ce petit monde mais on ne peut pas en rester là : la mèche est allumée il faut que ça explose ! J’ai une idée à te soumettre Bachir, tu m’écoutes attentivement ? Bien. J’ai rencontré des personnes de la mairie de Constantine, des proches de Morinaud, au Casino Municipal, et j’ai appris que, vu les circonstances, il serait opportun de maintenir la pression sur les Juifs. J’ai eu la confirmation que ni les autorités administratives ni Morinaud ne feraient intervenir les forces de l’ordre en cas de nouveaux troubles, en tout cas pas dans les premiers instants, surtout s’ils ne leur distribuent pas des cartouches. Il faut qu’on balance une fausse rumeur auprès de la population musulmane comme quoi… Je ne sais pas moi… euh… que des Juifs envisageraient de se venger… et viendraient …euh… perturber les marchés. Ca tient la route, non ? Surtout qu’on va se faire aider par un certain El-Maadi qui a déjà rameuté large chez les Musulmans et que d’autres colons devraient se joindre à nous,

            - Ouais… comme ça, oui, et comment tu comptes t’y prendre ?

            - Déjà, on doit trouver des burnous qu’on enfilera pour se faire passer pour des locaux. Tu as toujours un contact avec Aïssa ben Messaoud ? Il travaille toujours avec toi pour les alfas ?

            - Oui, toujours, même si je le vois moins souvent à cause de l’activité qui est en baisse. Pour les burnous, ce n’est pas un souci, j’ai les tenues dans une cabane avec l’outillage habituel.

            - Tu sais dans quel douar crèche Messaoud ? Bachir hocha la tête. Bon. On passe à ta cabane pour récupérer le matériel et on file chez Messaoud pour le mettre au courant. On doit agir vite ! On part demain dès l’aube, on empruntera mon B14 pour la route vers Constantine et je vous détaillerai mon plan sur le trajet. » Les colons avaient souvent refusé toute forme de coexistence pacifique avec les autres communautés. Leur volonté de maintenir une domination totale sur les populations locales les avait poussés à voir toute autre communauté, y compris les Juifs, comme une menace à leur position privilégiée. Cette mentalité de siège avait renforcé leur propension à utiliser la brutalité pour maintenir l'ordre colonial. Pour certains colons, comme A.L. Pignol, les ratonnades représentaient une opportunité de punir une communauté qu'ils considéraient comme ayant trahi leur statut d'indigènes en accédant à la citoyenneté française. Les violences étaient aussi une manière de rappeler la domination des Européens sur toutes les autres communautés, renforçant ainsi leur propre sentiment de supériorité et leur position dans la hiérarchie coloniale.

A.L. Pignol, à droite sur la photo

Le dimanche 05 août à Constantine, plusieurs centaines de Musulmans, toujours remontés, se réunirent pour en découdre, sans doute à la suite d’une fausse rumeur propagée dans les cafés fréquentés par les indigènes, probablement par les deux complices d’A.L. Pignol, prétendument maraîchers d’un oued voisin. Dès lors, les sources divergèrent quant aux responsabilités de chacun. Dans tous les cas, des coups de feu furent tirés, soit ils blessèrent des maraîchers arabes installés sur une place du marché, soit des bandes armées du côté arabe investirent le quartier du même marché. A ce stade, il fut rapporté que des boutiques juives furent attaquées. En surnombre, les Musulmans se déchaînèrent sur les habitants et le massacre fit rage jusqu’à la fin de la matinée. A.L. Pignol, camouflé par la foule et son burnous, la tête enrubannée dans un chèche, galvanisé par ce tourbillon de férocité qui lui garantissait l’anonymat, se déchaîna à son tour entouré de ses deux acolytes. « Pas de Juifs ! Vive la France ! » Criait-il. L’outillage emporté n’était autre que des battes et leur usage fut intentionnellement belliqueux : ils tapèrent le Juif à portée de coups, ils détruisirent ses biens en brisant les vitres des boutiques et effrayèrent les populations en jetant dans la rue les femmes et les enfants sans néanmoins succomber à l’attrait d’une arme à feu et en déplorer l’usage, que d’autres, moins scrupuleux, ignorèrent. Comme une traînée de poudre, le tumulte créé s’étendit dans tout Constantine. Dès lors, d’autres colons vinrent se joindre à l’agitation chaotique et gonflèrent les rangs des manifestants, transmués en pillards. Les forces de l’ordre, dépêchées sur place trois jours plus tard, finiront par s’interposer puis disperseront les belligérants. Là encore les récits de la presse de l’époque s’opposèrent quant à leur attitude. D’un côté, et notamment dans la presse israélite, on avança une certaine passivité intentionnelle des militaires, de l’autre on invoqua un sous-effectif de la police et l’absence de cartouches pour expliquer le retard des interventions au départ des troubles. Le bilan de ces émeutes fut lourd. Le chiffre officiel des autorités se monta à 26 morts : 23 Juifs, y compris femmes et enfants, et 3 Musulmans ainsi qu’une centaine de blessés.


 « Allo ? Laurette ? Oui c’est moi, Huguette, bonjour, comment allez-vous?

-          Oh ! Bonjour Huguette. Oui, on va bien avec Yves. On profite bien du soleil et des vacances avec le loulou. Là, on partait au café pour voir François.

-          Je ne vais pas t’embêter longtemps Nonette, je voulais juste savoir si tu avais entendu parler des événements de Constantine d’avant-hier ?

-            Oui, j’ai parcouru un article dans la presse à ce sujet,

-            Et papa, tu l’as vu récemment ?

-          Qu’est ce que tu veux savoir exactement Huguette ? Tu voudrais savoir si papa a participé aux troubles ?

-          Oui entre autres, je voudrais surtout savoir s’il va bien ; tu sais bien que c’est difficile pour moi d’appeler directement,

-          Á vrai dire je ne peux pas te répondre vraiment. François l’a vu hier pour la livraison de boissons et il m’a dit qu’il portait un bandage à la main. Il avait l’air un peu fatigué, d’après François, mais c’est à peu près tout. Tu penses bien qu’il ne l’a pas interrogé pour connaître la raison du bandage.

-        Oui, je comprends… Mais il devrait davantage faire attention, il a déjà 54 ans quand même ! Enfin puisque tu me dis que François l’a rencontré, ça suffit pour me rassurer. Pourvu qu’il n’y ait pas de suite à cette histoire. On va prier pour lui. Bon, on se voit dimanche prochain de toute façon ?

-          Oui on n’a pas oublié. Charles sera revenu de sa mission ?

-          Logiquement oui, il me l’a encore confirmé ce matin,

-          D’accord très bien, on doit filer là, à dimanche !

-          Oui, à dimanche Nonette. »


Il existerait des témoignages selon lesquels certains responsables locaux avaient pu encourager ou tolérer les violences, soit par conviction personnelle, soit par calcul politique à l’image du maire de Constantine Emile Morinaud, en déplacement lors du pogrom. En effet, certains administrateurs pouvaient voir dans ces événements une occasion de renforcer le contrôle colonial en laissant les différentes communautés s'affronter, affaiblissant ainsi toute forme de solidarité qui pouvait menacer l'autorité française. Après les événements, l'administration coloniale avait montré peu d'empressement à traduire les responsables des violences en justice. Les colons impliqués dans les ratonnades avaient souvent échappé aux sanctions, ce qui avait renforcé le sentiment d'impunité parmi les Européens et avait alimenté la colère et le ressentiment des communautés juives et musulmanes. Cette incapacité à rendre justice avait non seulement trahi les victimes, mais avait aussi encouragé de futures violences.


Projet de couverture

https://dderrien.blogspot.com/2025/03/projet-de-couverture-du-manuscrit-la.html

vendredi 7 mars 2025

Projet de couverture du manuscrit "la petite Algérienne"

Projet de couverture du manuscrit "la petite Algérienne". Ce manuscrit ne réécrit pas l'histoire mais dévoile un détail de l'histoire qui a toute son importance. Et comme vous le savez, le diable se cache dans les détails.

Documentaire écrit

Récit inspiré de faits réels (les noms et prénoms de certaines personnes ont été volontairement modifiés)

Reconstitution historique

Extraits des courriers authentiques

« Un très bon moment de lecture. » Jean-Paul Morvan (maire de Loperhet de 2014 à 2020, passionné de l’histoire autour de la colonisation en Algérie)

« Un texte très intéressant. » Michel Meneu (professeur d’histoire à la retraite)




Extrait

En rentrant en Algérie, Huguette Mingam aspirait au calme et au recueillement. On estimait que le mieux pour elle, sachant les exercices qui attendaient son mari, serait un séjour prolongé au sein de l’hôtel.  Elle trouva auprès de ses parents et de ses amies, un asile de compassion, d’écoute et de soutien moral. Les visites chatouillantes d’Yvette Blondin, qui avaient tout de même le don d’agacer A.L. Pignol, favorisaient un regain d’intérêt d’Huguette Mingam pour les choses de la vie. Contrairement à son père, Marie-Jeanne Pignol voyait d’un très bon œil cette relation impulsée par un solide souffle de vie, fût-il ténu. Elle s’évertua, quant à elle, à lui changer les idées et l’incita à la pratique du piano, quelques séances à l’hôtel aideraient à pourvoir au deuil qui compensait son insoutenable culpabilité par rapport à son enfant, pensait-t-elle. A force d’entrain et d’empathie envers la malheureuse, Yvette Blondin figurait parmi ses premières confidentes.


« Le temps est radieux aujourd’hui ! S’enthousiasma celle qui retrouvait son amie cours Carnot après une énième rencontre. Cela faisait bientôt trois mois que Jacqueline était décédée. Allez ! Accompagne-moi jusqu’au kiosque, tu verras, l’ombre des arbres est bénéfique à la douceur,

Oui, si tu veux, patiente, s’il te plaît, le temps que je récupère une ombrelle et que je me coiffe d’un chapeau », lui répondit une voix provenant des appartements du rez-de-chaussée occupés par les Pignol. Cette attente qui s’éternisait, offrit la possibilité à Yvette Blondin, après avoir réajusté les lunettes, d’examiner en détail l’hôtel, s’étonnant pour ainsi dire de ne l’avoir pas soumis plus tôt à son intérêt. Le long de la façade extérieure ajourée de deux ouvertures en alcôve, on avait positionné une rangée de tables rectangulaires assez étroites, protégées de l’agression du soleil par une toile épaisse, assez grossière dans son exécution même si son bord était échancré par de minuscules houppes d’ornement. Sur la droite, l’entrée, également arrondie dans son architecture, assez large pour ne pas incommoder le passage d’une petite charrette, s’étirait jusqu’à la limite du patio. Quatre colonnes en bois seulement décorées de chapiteaux sans fantaisie, soutenaient la terrasse du 1er étage. Au coin de l’une d’entre elles, était installée la chaise réservée à l’usage exclusif d’A.L. Pignol, qui sous prétexte d’une lecture du journal, gardait un œil sur l’agitation de la rue. Il traquait du regard les vendeurs à la sauvette, de jeunes juifs empapillotés dans leurs tresses de dattes, ou vêtait le costume de vigile dans le cas où surviendrait une course de voitures interdite qui incommodait les résidents du centre ville. Pour éviter les chutes malencontreuses, mais sur lesquelles on pouvait toutefois s’appuyer pour lorgner en toute discrétion sur la cours Carnot, avait été érigée une balustrade en fer forgé bien plus élégante que les poteaux sur lesquels elle se maintenait. Á nouveau des pans de rideaux en toile épaisse, de 2 mètres de haut au moins, avaient été fixés sur des glissières rivées sur la pente extérieure de la toiture et que l’on étendait selon les besoins en intimité. Dans l’enfoncement, des portes-fenêtres, habillées par des volets battants persiennés, indiquaient la présence de trois chambres, celles d’ailleurs qui étaient les plus prisées par les clients, sur un ensemble de trente logements de taille identique que comptait l’hôtel. 


Yvette Blondin clôtura l’inspection de l’Orient à l’instant même où apparut son amie. Après avoir remis à sa place la chaise sur laquelle elle s’était assise, à son tour vint s’abriter sous le parapluie déployé par Huguette Mingam à qui elle saisit l’encolure du bras partiellement dénudé. Le square, vers lequel elles se dirigeaient, se situait à une centaine de mètres de l’établissement. Dans la rue, peu de monde, encore moins de circulation, tout juste croisèrent-elles des indigènes qui guidaient leurs chèvres et leurs moutons, tout aussi nonchalants, ou des colons dont elles ignoraient la raison de leur présence à moins que quelques affaires pressantes à régler les obligeassent à affronter les prémices d’un Sirocco automnal, un vent saharien qui déjà ponctuait le square des premières poussières arrachées aux dunes du reg. L’ombrelle, accessoire habituel d’une coquetterie outrancière, était bien utile pour se préserver d’une invasion soudaine de ces particules qui envahissaient la moindre anfractuosité de l’air respirable. On peinait déjà à discerner l’une des portes du mur byzantin quand les deux jeunes femmes s’immobilisèrent sur un des bancs disposés autour du kiosque inhabituellement muet. Abandonné de ses promeneurs ou des concerts occasionnels, le square s’avérait être l’endroit approprié pour un échange intime.



dimanche 23 février 2025

Edition "La bête au coin du cimetière"

Avec les "Editions des montagnes noires". Auteur : David DERRIEN

Auteur de biographies et du recueil "Les fables environnementales"

Format 14x21 cm. 13 euro

Résumé
De la soue où elle est séquestrée, Euphrasine Le Menn écrit sur les évènements qui ont amené sa famille à la réduire à l’état de bête. Plongeant dans un Léon toujours grégaire, en proie aux préceptes de l’église, le destin de cette jeune paysanne bretonne a comme toile de fond la déflagration de la 1ere Guerre Mondiale. Enceinte de son amant Jacques Kerdoncuff, dès lors écartée pour hérésie, parviendra-t-elle grâce à l’écriture à surmonter une épreuve inhumaine, imposée par l’excès de dévotion de sa grand-mère et la brutalité de son père ? « J’ai mis un terme à mes lamentations car cela froissait ma souffrance et la rendait inaudible. Ce qui m’empêchait d’écrire », inscrivit Euphrasine Le Menn dans son cahier scolaire.


Inspiré de faits réels.




Frais d'expédition 4,70. Merci d'adresser un réglement par chèque de 17,70 à l'ordre de David Derrien au 36 rue de cornouaille - 29470 Plougastel-Daoulas. Contact : disentus@gmail.com


Avis

« Avec ce livre, David Derrien rentre dans l’histoire de la littérature bretonne avec honneur. Belle narration biographique.» Fatia Folgalvez, militante bretonne avec une carrière de professeure au lycée Diwan à Carhaix.

" Terrifiant et beau." Michel, correcteur et professeur d'histoire à la retraite.

« Belle description réaliste et subtile de la rudesse de nos campagnes bretonnes.» A. Larhantec-Bellour. Eleveuse de bovins en AB. Bretonnante. Lanneanou.

"Je suis sûre que vous trouverez l'éditeur qu'il vous faut. Votre manuscrit le mérite." Éditions Lunatique

"Texte très intéressant." Éditions Goater

Bio

Autodidacte, saint-politain d’origine, David Derrien concrétise avec ce premier ouvrage 12 années d’écriture en lien avec l’écologie, la politique locale et sa vision d’une Bretagne indépendante et libertaire. Le sujet de la condition de la femme face à la religion ne s’éloigne pas de ces engagements sachant qu’il reste d’actualité. Ses passages dans les milieux culturel et politique breton depuis 30 ans font de lui un observateur attentif et atypique de son pays, porté par une réelle liberté d’opinions et d’agissements.

Disponible mi-mars en librairie ou déjà sur le site des Editions des montagnes noires https://edmontagnesnoires.weebly.com/ et https://edmontagnesnoires.weebly.com/bon-de-commande.html

Extrait

À force d’immobilité dans la soue, Euphrasine ressentait le froid comme jamais. Pour écrire, elle soufflait à intervalle irrégulier dans ses mains ou les placer sous les aisselles le temps de les réchauffer. Puis elle reprenait le cours de son récit là où sa mémoire l’avait guidé. « À Lesvenez, tu m’avais invitée à une balade dans les chemins creux menant dans le vallon près de la ferme. Nous avions dû enjamber le cours d’eau, lequel courait les plaines et pour me faciliter le gué tu m’avais pris la main. Tu te sentais navré de m’avoir entraîné dans des ornières gonflées par l’eau de pluie qui, assoupie, stagnait avant d’être épongée par le sol. C’est vrai que ça n’a pas été très pratique de patauger dans les flaques avec les sabots !  Au fond je n’en avais cure car nos conversations suffisaient à faire oublier les désagréments d’une promenade de fin d’automne où le ciel d’une couleur ardoisée nous cachait des regards. Tu m’écoutais assidûment te relater les scènes du roman de Jules Verne, et plus tu m’écoutais, plus j’étais bavarde. Je crois que je ne me suis jamais autant livrée à une personne. Bien sûr que je fus contente de faire la connaissance de ton père, ainsi que de tes frères, paraissant plus disposés que ta mère à me faciliter le séjour chez vous, mais ce n’était évidemment en rien comparable avec le désir de te voir à nouveau tous ces samedis au cours des premiers mois d’hiver. Plus durait notre subterfuge plus je me sentais ragaillardie. Après la lecture de « Vingt mille lieux sous les mers », j’ai débuté le roman de Victor Hugo « Les misérables ». Tu te rappelles de ma réaction ? J’étais tout à la fois épouvantée et scandalisée. Si nous paysans, nous survivions c’est parce que nous avions de quoi nous nourrir, nous habiller et nous chauffer. Nos parents avaient tout de même une certaine autonomie alimentaire, le blé nous le marchandions au meunier et si de la viande se vendait sur l’étal du boucher de Landerneau, nous conservions quelques bas morceaux dans du gros sel pour notre propre consommation. On s’en sortait de cette manière. Enfin, je ne t’apprends rien. Par contre, pour les miséreux des villes, la situation paraissait toute autre, si de surcroît l’injustice sociale (comme tu aimes à le répéter) s’immisçait dès l’enfance. Il y a pire que la misère dans laquelle nous les femmes subsistons, il y a l’oppression que l’on exerce sur elles. Avec ce que j’endure, c’est une évidence que nous ne continuerons pas à la subir ma sœur et moi ».

Grâce à l’avis de son mari Auguste, Marie-Véronique Kerdoncuff avait corrigé son  jugement sur Euphrasine. Aux premiers abords, elle n’avait rien d’une femme gracieuse, et les lunettes ne plaidaient pas en sa faveur, néanmoins l’attitude générale démontrait, derrière une apparence craintive, un réel intérêt pour différents domaines de la vie, une curiosité menant au-delà de la nécessité. On devinait une appétence pour la connaissance qui lui semblait vraisemblablement vitale et que leur fils comblait à force d’ardeur. Auguste Kerdoncuff avait bien décelé chez elle une probable fragilité qu’il associait à la perte récente de sa mère mais à l’inverse également une pugnacité allant de paire avec l’épreuve traversée. Sous leur surveillance discrète, les parents de Jacques approuvaient dorénavant que les jeunes puissent se côtoyer surtout que leurs conversations gravitaient essentiellement autour des lectures d’Euphrasine et de celles de leur fils, en dehors du fait qu’ils ignoraient sa préférence pour des auteurs socialistes. À l’écart de la maison, à l’abri dans l’écurie, les jeunes lecteurs échangés sur les ouvrages apportés par Jacques dont il avait fait l’acquisition pendant son séjour à Rennes. Manifestement, sa préférence se portait sur Victor Hugo, « rare humaniste de ce gabarit », selon les propres termes de Jacques, même s’il avait une attention toute particulière pour un dénommé Emile Masson. Socialiste-libertaire du Morbihan, il avait refusé de rejoindre l’Union sacrée. D’après Jacques, son originalité résidait dans le fait qu’il s’adresse en breton aux paysans pour tenter de les intéresser aux idées socialistes. Puisque Jacques lisait le breton, il avait conservé des anciens numéros de la revue Brug,  publié par le fameux Emile Masson pour lequel il ne tarissait pas d’éloges.

« Et puis dis-moi, au fond, où toutes ces lectures vont t’emmener ? S’enquérait Euphrasine, intriguée par les projets de son ami,

-   Je ne sais pas vraiment. Dans l’immédiat, j’aimerais poursuivre mon apprentissage de tapissier. J’ai encore une année entière de pratique, en espérant que je ne sois pas entre-temps convoqué pour participer à la guerre. Ensuite, j’enchaînerai avec le métier de tailleur, tailleur de costumes et j’ouvrirais une échoppe en tant qu’artisan.

-   Ah oui ? C’est un beau projet. Et où comptes-tu t’établir ?

-   Peut-être à Rennes… Jacques hésitait avant de se lancer vraiment. Et pourquoi pas les États-Unis ? Je sais que mes frères s’installeront sur la ferme, je ne m’en fais pas pour mes parents.

-   Les États-Unis ?

-   Oui. Jacques arpentait la grange de long en large. Dans une cité comme New-York ! J’ai un cousin de Rennes qui vit dorénavant là-bas. Je pourrais lui demander de m’héberger le temps de monter mon affaire. Sa voix s’éleva un peu. On prétend que là-bas on nous garantit le droit à l’expression et que ce serait même inscrit dans la constitution des Etats-Unis. Tout en parlant il s’immobilisait par à-coups.

-   Tu penses à quoi exactement ? Au fait qu’on nous oblige à nous exprimer en français ? Euphrasine essayait de comprendre la ferveur qui régnait chez lui.

-   Il y a un peu de ça, oui. Est-ce que tu crois que je me trompe beaucoup en te disant que la France nous a déjà imposé sa langue et que maintenant elle nous impose une guerre ? C’est quoi la suite à ton avis ?

-   Je ne sais pas… Prier pour que la guerre cesse…. Se hasarda Euphrasine afin de soulager les tourments de son nouvel ami.

-   Prier, prier ! Ca ne suffit pas. Vous priez tous, mes parents, mes frères, toi, et rien ne s’arrête. Ca a même empiré ! À quoi bon se rendre à l’Église ! Dis-moi Euphrasine. Elle ne sut quoi rétorquer. En tout cas je sais qu’il existe aux Etats-Unis des opportunités pour réaliser ces projets et que c’est un pays en constante évolution. En plus de ça, il n’y pas de guerre sur leur sol. Enfin, plus maintenant. Je ne prétends pas que ce soit parfait mais en France, j’ai le sentiment que les ravages de la guerre auront des conséquences durables quand tout ça sera terminé. Tu te rends compte ! On ne connaît toujours pas l’issue de cette putain de guerre ! Déclara-t-il dans un élan de lucidité. C’est la première fois qu’Euphrasine l’entendait jurer. Désolé, je m’emporte… Je ne devrais pas mais je m’inquiète. Si j’étais appelé, tout pourrait s’écrouler ». Sa prévision avait-elle un lien avec Euphrasine ? Elle qui se tracassait également. Non pas sur le fait qu’il veuille réaliser ce qu’il avait en tête mais bien à cause de ce qu’il augurait dans le cas de son enrôlement ; les hommes peuvent revenir de leurs rêves, pas forcément de la guerre.



 


Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » ( 蛸壺 ) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut pren...