Au cours de la nuit du
mercredi 20 et jeudi 21 juin 1962. Quelque part dans le Léon
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| Déversement d'artichauts. Rue centrale de Saint-Pol-de-Léon. Juin 1962 |
Le vélo d’Ifig Droch, déboulant à
vive allure sur un sentier accidenté par le passage entêté des tracteurs,
éclata l’obscurité par l’éclairage du phare qui sautillait à cause des
excavations que la pluie avait creusé par endroit, lequel éclairage agressait
la nuit au moindre écart de trajet. Le faisceau divaguait sans cesse et donnait
l’impression de vouloir échapper à ces conditions d’usage inhabituel,
douloureux pour le cycliste, presque avachi sur sa monture, tant ses bras le
tiraillaient. La hanche droite le faisait particulièrement souffrir.
« J’aurai bien mérité mes billets », se répétait-il pour se donner de
l’allant. Parce qu’il était en retard sur l’heure fixée, on ne savait trop qui
du vélo ou d’Ifig Droch était le plus tapageur, à entendre l’un grincer sur les
pignons et l’autre ahaner dans de long souffle ininterrompu. Pour l’avoir pourtant
emprunté régulièrement, Ifig Droch avait
estimé qu’il ne lui aurait pas fallu plus de 20’ pour rallier le point de
rendez-vous où il avait à rejoindre un administrateur incontournable de la
Sica, un confrère à Alexis Gourvennec, absent, lui, de Bretagne du fait d’un
déplacement à Paris. En tous les cas, la virée ne fut pas des plus discrètes,
alors que cela paraissait impératif en raison du caractère confidentiel de la
rencontre. Le lieu, particulièrement excentré des principales voies de circulation,
n’avait pas été choisi au hasard puisque quelques cyprès touffus, disloqués en
épis par les rafales de vent, formaient une allée trapue, à peine plus étendue que la
longueur d’une voiture, un vestige dont on ignorait l’origine et le but, à
moins de couvrir d’ombre partielle les corps outragés d’anciens cultivateurs au
repos. Ce n’était pas tant l’éloignement que l’état du sentier qui retarda
l’ouvrier emballeur. Ce fut d’ailleurs ce qu’il prétendit à son interlocuteur,
dès sa fin de course sous les cyprès. L’administrateur de la Sica avait au
préalable repéré le visiteur du soir grâce au léger halo du phare tressautant
car deux clignements fugaces des feux de sa voiture vinrent signaler sa
présence. Le conducteur sortit mais resta cloîtré dans le noir, à l’arrière de
la portière. « Vous êtes en retard. Je finissais par croire que vous aviez renoncé à venir. » Ifig Droch n’eut pas le droit à un mais à deux reproches
dévoilant, sans le moindre doute, l’état d’agacement de l’administrateur.
- Je voudrais vous y voir, tiens !
Pédaler en pleine nuit sur un chemin défoncé, c’est pas commode, parvint à
rétorquer Ifig Droch, entre deux prises profondes de respiration,
- On ne peut pas dire que la
discrétion soit votre fort. On aurait pu vous entendre à des kilomètres à la ronde,
fit-il remarquer, consterné. Et puis, est-ce que vous pourriez éteindre votre
phare ? On croirait celui de l’île de Batz ! Vous m’aveuglez
avec ! Est-ce que je dois vous rappeler que si l’on venait à savoir que je
vous ai approché, nous serions disqualifiés auprès même du gouvernement. Les
enjeux sont d’importance cruciale pour notre région ! En avez-vous
seulement conscience ? Ifig Droch s’empressa de s’exécuter avant de
reprendre la parole,
-
Ah ça ! Pour sûr que j’en ai conscience ! A voir le bordel que
vous avez foutu mardi* dernier dans les rues de Saint-Pol ! Nom d’une
pipe ! Y avait une sacrée quantité d’artichauts de déversée ! On peut
dire que l’on s’ennuie pas avec à vous. Ça que non ! D’ordinaire
l’ambiance de la ville est plutôt austère mais là… Avec tous ces flics en plus
dans les parages, on a de quoi prendre conscience que vous plaisantez
pas ! Vous m’direz que c’est pas une première, mais là c’est le pompon. Et
avec ce qui s’est passé aujourd’hui, vous vous êtes pas faits que des copains
parmi les emballeurs, ça râle sec après vous ! Croyez-moi.»»
Alors que les négociations de la Sica avec le ministère de l’agriculture à
propos de l’organisation des marchés patinaient et l’application longtemps
exigée des mesures des aides du FORMA (Fonds d’orientation et de régulation des
marchés agricoles) tardait dans on ne sait quelle prise de décisions, la météo
trop clémente du printemps occasionna une surproduction d’artichauts notamment
le lundi 18 juin. Ce surplus de tonnage satura les marchés, risquant
l’effondrement inexorable et incessant des prix pourtant fixés à un plancher
par la seule décision de la Sica, et qui fragilisait la réforme ardemment
soutenue par ses adhérents. La grève d’EDF, qui perturbait le bon
fonctionnement du marché au cadran, ajoutait à l’incertitude, sachant que de
leur côté les cheminots prévoyaient un mouvement de débrayage et si tel était
le cas, les départs aléatoires de wagons à partir de la gare de
Saint-Pol-de-Léon accentuaient la pression sur les expéditeurs, dont certains
indépendants, comme Job Moal de Plouenan, qui n’avaient pas signé la convention
du 22 novembre 1961, un accord entre négociants et la Sica. A n’en pas douter,
se sentant déjà acculé au changement par la contrainte exercée par les Sica, il
serait désireux de voir embarquer sa marchandise en priorité. « Bon, venons-en
au fait. Avez-vous des renseignements à me transmettre pour demain ?
Questionna en s’impatientant l’administrateur,
- Oui… En effet, je pense que j’ai
des infos qui pourraient vous intéresser… Mais, avant toute chose, j’aimerais
voir la couleur de ma… Gratification…. » L’administrateur sortit
nerveusement de la poche de son long manteau une enveloppe bondée par les billets
de banque, puis la tendit vers Ifig Droch qui la décacheta sans attendre pour
lorgner son contenu. Après avoir allumé une petite lampe de poche, il examina
avec avidité la récompense de sa délation. A ausculter son faciès, on aurait pu
entre apercevoir la grimace qui le lacérait fréquemment, quoique celle-ci,
contrairement aux autres, avait une marque bien plus profonde, bien plus
intime, bien plus savoureuse, étirant la commissure droite de la bouche vers le
haut. « Bon, il ne manque rien. Que voulez-vous savoir exactement ?
Le ton emprunté par Ifig Droch confinait au ridicule en comparaison aux
manières habituelles du rustaud. Prenant une longue respiration pour se
ressaisir, l’administrateur pesta,
- Éteignez votre torche, bon
sang !
- Pas de panique. C’est bon,
voilà…,
- Est-ce qu’il est prévu demain
une expédition au départ de la gare de Saint-Pol ? Parvint-il à dire en
soupirant, partiellement exaspéré,
- Oui, d’après ma source,
- D’accord… Est-ce que vous
pouvez me donner davantage de détails ?
- Bien-sûr ! Job Moal avec
ses gars, ils ont prévu de charger demain vers midi,
- Très bien… Est-ce que votre
source est fiable ?
- Bien entendu ! C’est Jean
Toux de Kermi et qui travaille à la gare comme emballeur,
- Je n’avais pas forcément besoin
de connaître son identité… Je vous demandais juste si on pouvait se fier à lui,
- Bah ! Jean Toux !
Rien à craindre. J’ai juste réussi à lui soutirer quelques bricoles sans qu’il
s’en rende compte, pas d’inquiétude à avoir.
- Dites-moi, toute autre chose…
J’avais une dernière question… Qu’est ce qui vous motive à agir de la
sorte ? L’argent ne suffit pas à tout expliquer. Si ? Ifig Droch fixa intensément l’obscurité, histoire d’invoquer tous ses souvenirs,
- Eh bien, il y a quelques
années, j’ai chuté d’un wagon lors du chargement de choux fleurs, des moyens,
vous savez, ceux que l’on met par 18 têtes dans les cageots. Il fallait se
presser comme toujours. Ce jour-là, il pleuvait des cornes, j’vous dis pas.
J’ai glissé et chuis tombé sur une rail, direct sur la hanche. Résultat :
plusieurs semaines sans bosser. Quand j’suis revenu le contremaître de
l’époque, René Saillour, un connard de première, m’a remis au rangement des
palettes dans les wagons alors qu’il me fallait un poste moins physique.
Forcément, comme ça traînait avec ma hanche douloureuse, il était tout le temps
sur mon dos à gueuler comme un putois. J’ai fini par aller voir Jobic Sévère.
Il m’a répondu que si je n’étais pas
satisfait, j’pouvais aller voir ailleurs. J’l’ai pris au mot. Me voilà
aujourd’hui devant vous. De toute manière, j’pouvais déjà plus saquer tous ces
expéditeurs qui se font du pognon sur notre misère. Et moi, au fait, j’peux
savoir ce que vous avez prévu pour demain ?
- Ça, ça ne vous concerne en
rien,
- Ouais… J’parie qui va y avoir
du reuz encore. Ifig Droch se sentait ragaillardi depuis que l’enveloppe
s’était calée dans la poche de son pantalon, comme si cette boursouflure lui
octroyait une certaine virilité qui se débinait depuis longtemps. Mais c’est
vous qu’avez raison. Après tout, vaut mieux pas que chois au courant. Certains
d’entre vous, ont la réputation d’avoir la main lourde, hein ! Et avec les
menaces de mort pour certains Soco, on est à la limite des méthodes de
barbouzes. Oh… Chui pas en train d’insinuer que vous y êtes pour quelque chose.
Attention ! On peut pas tout contrôler, n’est-ce pas ? Et puis je
serai muet comme une tombe ! Comptez sur moi. J’veux pas d’ennuis, moi. Et
qui pourrait croire d’ailleurs que l’on s’est vu ? Hein ? Allez ! Je file. J’ai un bout encore à
faire avant d’aller me pieuter. Et vous savez ce que c’est ? Demain
je dois être à 8 h. au dépôt de Jobic Sévère. Y’a toujours des indépendants qui
viennent livrer. Allez ! Ça a été plaisant de faire des affaires avec vous !
A une autre fois, qui c’est ?» L’administrateur, sans attendre son reste,
partiellement irrité par la diatribe d’Ifig Droch, s’engouffra dans la voiture,
démarra diligemment puis attendit de s’être éloigné des haies de cyprès de quelques
dizaines de mètres pour allumer les phares. Il fallait maintenant téléphoner à
qui de droit, à la condition qu’il n’y ait pas eu de sabotage des poteaux
téléphoniques, pour mobiliser les troupes, en prévision d’une intervention
musclée à la gare.
Le lundi 18, dans la soirée,
Alexis Gourvennec avait convoqué les producteurs pro Sica pour une Assemblée
générale aux Halles de Saint-Pol-de-Léon. Il proclama devant plus de 2000
agriculteurs : « Votre détermination constituera le départ d’une
flambée de manifestations qui prendront la forme et la durée qu’il faudra. Pour
une dernière fois, nous jouerons notre carte jusqu’au bout. Il n’y aura pas de
trêves ni de tables rondes, nos problèmes sont connus. Nous irons s’il le faut
jusqu’à la dernière extrémité pour que satisfaction nous soit donnée, bien que
le procédé nous répugne. »
*Le mardi 19 juin, 50 tonnes d’artichauts
demeureront invendues. Les dirigeants de la Sica décidèrent de passer à
l’action. À leur appel, tous les tracteurs remplis d’artichauts descendirent
sur deux colonnes de la place du marché au cadran, Place de l’Evêché, et se
dirigèrent vers la gare de Saint-Pol-de-Léon. Lorsque les premiers furent
arrivés à destination, la double colonne s’immobilisa et les remorques furent
déchargées en pleine rue. Après le départ des véhicules, apparut une voie
complètement obstruée par des artichauts sur tout l’axe centrale. La même
action de déchargement fut pratiquée à Plouescat, Cléder et Taulé. Les rues
furent dégagées dans la soirée par les employés des services publics. La
journée se termina sans incident grave, mise à part une vive altercation entre
le directeur du groupement des indépendants, Jean Yves Guivarc’h et des
adhérents de la Sica.