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samedi 20 décembre 2025

Un noël au rabais. Extrait de "Les naufragés de Kermi"

Décembre 1964, un Noël au rabais

Sur un coin du buffet, un peu de sable étalé, rejeté par la mer, et quelques touffes de mousse arrachées qui defiguraient un caillou oublié. Des figurines lasses, fourbues, censées cependant incarner l’Eternel, mais furent surtout décrépites par une succession de noëls fadasses. Un miroir judicieusement calé à l’arrière simulait une multitude d’animaux arrangés dans la crèche. Il manquait un roi mage ? L’accessoire servait d’illusion. Derrière une large plaque de bois endimanchée, une fresque enfantine se parait d’une constellation d’étoiles en papier brillant, maladroitement découpées. Par dessus un sapin amaigri, bancal, dénudé de ses épines, une guirlande et quelques boules supportaient cette siccité extrême.

C’était le moment de la photo souvenir avec les enfants, positionnés au-devant de la mini crèche et du sapin mal fagoté, condamnés également à rallier des figurines immarcescibles. Invariablement, une unique photo en noir et blanc. La pellicule et son développement coûtaient cher. Pas de petits jouets, de petites économies pour des petites joies sans saveur. Le cliché, muet, dévoré par le gris, orphelin des figures parentales, épreignait toute la misère d’une soirée dédiée pourtant à la chaleur familiale. Pour cela, il suffisait de distinguer certains vêtements défraîchis, chamarrés non pas d’étoiles mais d’une variété de taches grisées, et s’attarder sur certaines menottes douteuses.  

À défaut de jouets, que l’on recevait plus tard, en dehors de l’heure bénie, au retour du père, après sa saison au sucre, une orange, laborieusement épluchée mais gobée goulûment comblant partiellement l’appel au secours de l’estomac. Des jouets ? Mais pour quoi faire ? Deux frères mécontents, car ils voulaient des patins à roulettes, dépiautèrent un petit train en bois. A partir de sa carcasse, ils essayèrent de fabriquer des patins. Peine perdue. Perdus eux aussi dans le miroir des illusions. Les Mages avaient dû déserter ce foyer-là.


mercredi 17 décembre 2025

Déterminisme, misère et responsabilité de la gauche

 "Je ne suis pas, Messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde ; la souffrance est une loi divine ; mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère.Discours à propos de la misère par Victor Hugo à l'assemblée nationale le 09 juillet 1849. Extrait.

« Un jour on nous a mis dans la rue, maman et moi. Elle disait : c’est les créanciers. Moi, je ne savais pas ce que c’était, je croyais que c’étaient des bêtes. Aujourd’hui je le sais. » — La Misère (1882)  - Louise Michel

"Avec les pauvres toujours — malgré leurs erreurs, malgré leurs fautes... malgré leurs crimes !"  Séverine (Caroline Rémy)

Force et sincérité : tels sont, indéniablement, les qualificatifs que l’on peut attribuer au discours de Victor Hugo devant ses pairs. Nul ne saurait remettre en cause son engagement envers les populations les plus démunies, d’autant plus qu’il était élu de la République au moment de cette déclaration. Pourtant, malgré le charisme du tribun, Victor Hugo, en tant que parlementaire, applaudi par les progressistes dans leur ensemble, n’a jamais réussi à empêcher le maintien de la misère — pire encore, sa banalisation.

À l’inverse des anarchistes, empêchés et écartés par l’État français dans leur tentative de faire advenir une société affranchie du déterminisme social, ils demeurent les seuls à ne concéder aucun compromis, quels que soient les domaines concernés. Dans une certaine lucidité, l’ennemi est identifié depuis longtemps et ne fait aucun doute : l’ennemi est la finance, l’ennemi est le patronat, l’ennemi est l'État quand il est corrompu ou devient une dictature. Aucune composante actuelle de la gauche ne porte aujourd’hui un tel déterminisme. On peut même avancer que l’ensemble des politiques de gauche a renoncé à « détruire la misère » du fait sûrement que trop de concessions ont été accordées aux ennemis des peuples du monde.

Quête alimentaire. La misère est-elle un apprentissage banalisé chez les jeunes ?
Va-t-elle déterminer leur position sociale ?

Dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, des occasions historiques ont été offertes pour endiguer le développement du capitalisme et, par conséquent, de son corollaire, la misère : nationalisation et transformation du statut de l’entreprise, compromis capital-travail, canalisation par la gauche des contestations de Mai 68, installations (avortées) d'organisations socialistes, le Programme commun en France, etc. À force de reculs, les catégories les plus exposées ont le plus souvent adopté une attitude d’abstention politique et de désengagement syndical, facilitant en retour les orientations vers plus de domination, servant les intérêts de ces mêmes forcesFaut-il alors aller jusqu’à soutenir que la gauche est devenue complice ? Un acteur neutralisé, ou un partenaire « mort » du système qu’elle prétendait combattre ?

Existe-t-il un déterminisme lié à la misère ? S’il n’existe aucun destin immuable, il existe néanmoins des mécanismes de production et de reproduction de la misère, d’ordre social, cumulatif et probabiliste. Parler de déterminisme de la misère revient à constater que la pauvreté tend à se reproduire : inégalités scolaires, segmentation du marché du travail, conditions matérielles dégradées, transmission intergénérationnelle, effets psychologiques et symboliques, addictions plus soutenuesLe foyer social d’origine demeure (on pourrait y ajouter le clivage rural/urbain et visible/invisible) ainsi le socle de l’« éligibilité » à un destin capable de rompre — ou non — avec les effets de ce déterminisme et de sa reproduction.

Si la place d’un individu dans la société est largement déterminée par sa catégorie professionnelle, est-il alors supportable d’avoir recours à une main-d’œuvre bon marché et d’accepter l’émergence des « travailleurs pauvres » ? Est-il acceptable que des agriculteurs, y compris lorsqu’ils disposent d’un capital en biens ou en patrimoine, perçoivent le RSA et deviennent la cible de politiques départementales de contrôle et de stigmatisation ?

Dès lors, en se résignant, par manque de moyens ou par absence d’ambition collective, au déterminisme originel, on adopte simultanément une posture de renoncement à l’émancipation sociale de tous et une forme d’obéissance à un système qui ne se maintient qu’au prix de la misère. La volonté de s’en extraire individuellement demeure forte, mais sans construction de solutions collectives, la misère est déplacée plutôt qu’éradiquée.

Faut-il, pour dénoncer la misère, la vivre soi-même et indépendamment de soi-même ? Et quels bénéfices pourrait-on en tirer, dès lors que l'on refuse un système capitaliste ? Il est toutefois une conviction qui demeure : l’état de misère n’est pas synonyme de honte. Le rationnement alimentaire et la sensation de faim ne sont que les conséquences des échecs et des défaillances de solidarité ou des protections collectives. Il peut, au contraire, contribuer à façonner des consciences tournées vers la décroissance, vers une vie sans encombrants matériels, à faible impact sur la Nature, et surtout vers l’adoption d’un autre déterminisme, cher aux anarchistes : celui de l’entraide.

lundi 8 décembre 2025

Le puritanisme nous tuera - l'anesthésie du bien-être

Lors de la Guerre civile en Espagne, les milices anarchistes ont introduit une mixité homme-femme (notamment la CNT-FAI) inédite pour l'époque. Les milicianas combattaient, portaient des armes, vivaient au front, ce qui bouleversait les normes sociales traditionnelles. Dans l'environnement révolutionnaire de 1936, il existait un discours puissant qui exaltait la liberté sexuelle, le rejet de la morale bourgeoise et l’égalité entre hommes et femmes. De là est née l’idée que les relations amoureuses et sexuelles étaient plus libres que dans le reste de la société. 

Face aux combats acharnés, à la confrontation directe avec la mort et aux ravages visibles de la guerre, les préoccupations de bien-être individuel, y compris les séances de yoga, pour ainsi dire, n’avaient évidemment pas leur place. L'égalité de genre, certes façonnée par les contraintes du conflit, a néanmoins favorisé une cohésion sociale forte et une coopération orientée vers l'effort commun. C'est dans cette unité d'individus que s'est forgée la volonté d'un destin collectif et libertaire. Presque un siècle plus tard, dans nos démocraties libérales, alors qu'une guerre de haute intensité se déroule aux confins de l'Europe, cette dynamique n'existe plus.

L'une des raisons de cet abandon tient à la quête récente du bien-être intérieur qui égratigne progressivement l'idée de collectivisme (d'où le "nous" dans le titre de l'article). Elle pousse toujours plus vers une forme de puritanisme contemporain, alors même que, paradoxalement, les multiples pollutions, délétères pour la santé publique, n'ont jamais autant envahi et empoisonné notre quotidien et notre espace de vie, sans pour autant provoquer de mobilisation massive et encore moins de contestation subversive. 

À quoi ressemble cette ambivalence ? D'un côté nous avons des pratiques alimentaires et des disciplines cosmétiques qui focalisent l'attention sur notre propre personne : hygiène bio, naturopathie, phytothérapie, aromathérapie, gemmothérapie, hydrolathérapie, alimentation vivante, véganisme, etc. De l'autre, une panoplie de matières toxiques, que l'on détecte par exemple dans l'eau ou dans le miel, et dont on ignore scientifiquement souvent les effets à long terme sur la santé et leur combinaison entre-elles (pot belge) : pesticides (glyphosate), E. Coli, métaux lourds, PFAS, TFA, dioxines, nanoparticules de plastique, perturbateurs endocriniens, monoxyde de carbone, etc. Collectivement, avons-nous réussi à réduire voire stopper la progression de tous ces polluants en modifiant ou rejetant nos modèles de fonctionnement, en réclamant une régulation plus stricte des complexes industriels qui les créent ? La réponse est évidemment, non. 

Campagne de dépistage du glyphosate par les pisseurs involontaires.
Finistère, octobre 2019. Photo Ouest-France

En revanche l’économie du bien-être constitue aujourd’hui un secteur florissant. En France comme ailleurs, elle fédère un ensemble hétérogène d’acteurs: marques d’aromathérapie, distributeurs bio, industries de compléments alimentaires, centres de pratiques corporelles, plateformes numériques de méditation. Le marché, alimenté par la quête de pureté et la recherche de protection individuelle, multiplie les offres: huiles essentielles (issues parfois du tiers-monde), stages de développement personnel, produits énergétiques, protocoles de détox, cours de yoga premium. Même les réseaux spécialisés distribuent des produits issus de chaînes logistiques globalisées, parfois éloignées de l’idéal de sobriété qu’elles revendiquent : sommes-nous devenus plus vertueux en réglant ces achats de bien-être avec un compte bancaire au Crédit Agricole ou à la BNP ? En les effectuant à la Biocoop de son secteur ? Ce contraste révèle un paradoxe central : c’est dans un monde de plus en plus pollué et anxiogène que le marché du bien-être prospère le plus.

Grâce aux travaux de la politologue américaine Wendy Brown(1), on voit bien comment les sociétés néolibérales transforment les individus en gestionnaires permanents d’eux-mêmes.  Il (le néo-libéralisme) représente les individus comme des créatures rationnelles et calculatrices, dont le degré d’autonomie morale dépend de leur capacité à « prendre soin » d’eux-mêmes - de leur aptitude à subvenir à leurs besoins et à servir leurs ambitions.(2) Dans ce modèle, le citoyen devient une “micro-entreprise” : il mesure, régule et optimise son corps, ses émotions, sa santé, sa productivité. Le bien-être s’inscrit dans ce mouvement. Il propose un cadre de gestion intérieure qui neutralise les tensions sociales et réduit la conflictualité. Le travail sur soi tient lieu de réponse au malaise collectif, au risque d’affaiblir la capacité d’engagement politique. 

Dessin de Dominique

L’enjeu n’est pas de condamner les pratiques de bien-être, qui peuvent apporter un réel soutien face au stress ou à la fatigue chronique. Le questionnement porte sur leurs effets sociaux : lorsqu’elles deviennent une alternative à la mobilisation collective, elles contribuent à un effritement du lien social et à une forme d’isolement politique. À mesure que la société encourage chacun à trouver sa propre solution — son alimentation, sa méditation, sa respiration, son rituel — le collectif se fragmente. Les pratiques apaisent, mais elles anesthésient aussi la colère, l’indignation, les revendications. Cette individualisation des réponses évite rarement un effet collatéral : la dépolitisation du problème. Le bien-être détourne parfois l’attention des transformations collectives nécessaires pour agir sur les causes. Et ce n'est pas la tisane du soir à la camomille qui soulagera cela.

(1) Wendy Brown https://fr.wikipedia.org/wiki/Wendy_Brown

(2) Néo-libéralisme et fin de la démocratie, article du 02 octobre 2004 dans la revue VACARME



Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » ( 蛸壺 ) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut pren...