Qui êtes-vous ?

Ma photo
La vie file, ne s'accroche à rien et surtout pas à l'avenir

vendredi 6 mars 2026

Retraites de l’armée : entre privilège et utilité sociale contestée

S'il y a un secteur épargné par la dernière réforme des retraites, c'est bien celui de l'Armée. Et pourtant, le poids et l'origine des pensions militaires dans le budget de l'État sont rarement remis en cause. Ces deux aspects – poids et origine – sont-ils réellement justifiés ? Les pensionnés de l'Armée ne représentent-ils pas une charge durable pour l'État, bien supérieure à celle des retraités des autres services publics ? Et apportent-ils, dès leur départ, un bénéfice tangible à la société ?

En 2025, 550 000 personnes percevaient une rente publique militaire (1). Avec une carrière courte, très souvent limitée aux casernes, l'âge canonique de départ à la retraite s'établit à 45 ans. La charge de ces pensions représente 11 milliards d'euros, soit entre 17 et 20 % du budget total du ministère des Armées, qui s'élève à 50 milliards d'euros (hors dépense de la rente).

Le régime fonctionne comme celui des autres fonctionnaires : il n’est pas financé par une caisse autonome, mais directement par le budget de l’État. Les cotisations des militaires ne couvrent qu’une fraction limitée des pensions versées. En pratique, un militaire perçoit environ neuf fois plus que ce qu’il a cotisé, son capital-retraite étant financé par l’impôt. Avec une rente mensuelle moyenne de 1 900 euros brut sur une période de 33 ans, on peut difficilement éviter le terme de « retraites dorées », surtout au regard des budgets déjà grevés par la dette (2).

Dans les faits, avant l'obtention de leurs soldes, sur les dix dernières années, seuls 4 % des militaires français ont été engagés à un moment donné dans des opérations extérieures ou des zones de conflits, soit 6 000 à 8 000 soldats en OPEX (3). Autrement dit, des centaines de milliers de retraités perçoivent chaque année des pensions importantes financées par l’impôt, sans avoir jamais été exposés au moindre risque, ce qui soulève la question de l’efficacité sociale et budgétaire de ce système d'inactifs en service puis au repos. Ne devrait-on pas encore réduire drastiquement les effectifs de l’Armée (jusqu'à sa disparition) et, par conséquent, alléger la charge des pensions sur l’impôt  ? 

Comme beaucoup de pensions servent à des retraités qui n’ont donc jamais été exposés au danger (4), le lien entre coût et service social est faible. De son côté, l'efficacité budgétaire reste elle aussi déficiente : le système mobilise des milliards d’euros d’impôt pour une minorité réellement exposée, ce qui, en termes comptables, apparaît comme disproportionné. On ne saurait dire que ces retraités contribuent concrètement au "service de la Nation".

En des termes plus clairs : les pensions militaires sont pécuniairement sécurisantes pour les retraités, mais peu contributives au bien commun si l’on mesure le service réel rendu à la société ou à la proportion de risques assumés. En réalité, en comparaison aux services publics bien plus utiles pour une société, à l'exemple de la santé ou de l'éducation, parfois plus exposés – comme, la protection civile (5) – il est paradoxal de privilégier et de renforcer le rôle de ciels, qui n'ont jamais apporté un bénéfice social réel à leurs contemporains. À moins d'avoir indirectement du sang sur les mains si l'on travaille dans l'armement... voilà à quoi tient le PIB d'une nation.

(1) Total des personnes touchant une pension militaire (retraités + veuves/conjoints + orphelins) 

(2) Poids sur l’impôt : ≈ 3 %

(3) Source : Opex : Opération extérieure. Ministère des Armées

(4) Hors risque passif comme l'exposition invonlotaire aux radiations nucléaires.

(5) J'ai été pompier toute ma vie, à 59 ans, voici combien je touche de retraite. Article de Marie France. Mars 2025

https://www.mariefrance.fr/actualite/societe/quelle-pension-pompier-retraite-age-59-ans-1139723.html?utm_source=chatgpt.com 






Extrait. À l'ombre du Menez Moc'h. L'herbier

Un cours s’achève. Bientôt, un autre le remplacera. Une nouvelle heure accablée par la lassitude. Une autre journée morne pour le frère Bernard, telle une saison vide qui retarde l’éclosion des primes verts. La salle d’études lui ressemble de plus en plus, empreinte d’une mélancolie tenace. Située au premier étage du bâtiment, elle subit un marasme épais et le piétinement de nombreux adolescents, depuis l’ouverture de l’École supérieure agricole de Kervivot. Le parquet, usé, a besoin d’une nouvelle couche de vernis. Les murs jaunissent depuis le plafond. Au fil des rentrées, chacun y a abandonné derrière lui un fragment de vie comme un geste fané.

La pièce mitoyenne, réservée à la bibliothèque spirituelle et aux archives scolaires, ne concède aucun refuge à l’introspection de l’enseignant. Des travaux pratiques comme des herbiers délaissés par leurs auteurs, s’empilent dans un coin poussiéreux, leurs couvertures ondulées dans les angles et leurs pages, piquées par l’oubli,  se couvrent de moisissures brunes. On ne les compulse pas : des relents de travaux médiocres suffiraient à troubler les souvenirs olfactifs des camomilles vraies et de leurs printemps révolus.



Pourtant, un herbier a été préservé avec soin, posé sur l’une des étagères de la bibliothèque. Celui de Denis Troadec de Treffin.
Son passage à Kervivot n’avait pas marqué l’institution. Non. Ce fut plutôt un drame, sa mort, au début du conflit contre l’Allemagne nazie, le 25 mai 1940. Frère Bernard avait insisté pour que cette chemise soit traitée comme une relique, digne de vénération. Entre ses feuillets, un Trifolium pratense repose, séché, fragile, déjà gagné par la poussière pâle, effleurant le sacré. Le Christ, pensait-il, avait guidé cet ancien élève vers son destin. Frère Bernard referma doucement ce souvenir.

Appuyé contre l’une des fenêtres, le courant d’air qui se glisse dans l’entrebâillement ne le déconcentre pas. Il contemple le paysage ouvert. Il allonge la nuque, assez aisément, grâce à un corps élancé, étonnamment élastique. Ce moment suspendu lui appartient. Devant lui, la forêt respire profondément, se soulevant à l’unisson de ses pensées. Interloqué, il s’attarde sur une tension inhabituelle, se courbant entre deux masses d’arbres. Il reluque plus attentivement cette excavation évoquant, avec une insistance troublante, le creux des seins d’une femme, ceux d’une jeune femme de son village, qu’il avait jadis fréquenté, avant de rejoindre le Petit Séminaire de Lesneven du collège Saint-François. Une «  jolie fleur », admettait-il, une forme vaporeuse, qui resurgissait de temps à autre. Cependant, la vision se dissout dès que le souffle remue la cime des arbres. Il se ressaisit par un signe de croix. Imperceptiblement, la craie qu’il tient entre les doigts tourbillonne. Il voudrait broyer, une bonne fois pour toute, cette émotion ancienne, muette.

Derrière lui, les Cubiques reviennent peu à peu du bloc sanitaire, chuchotant des « bonjour monsieur », traînant les pieds, raclant des chaises. Encore quelques minutes précieuses. En tant que botaniste, dévoué à une instruction qu’il veut inspirée par la divinité, il ressent le poids des fins d’hiver et le désintérêt des jeunes pour les noms latins des plantes. Après plus de dix années d’enseignement, ils ont fini par coloniser son pré carré spirituel : « commun », « nuisible » et « toxique ». Le frère Bernard se confond de plus en plus parmi ces mauvaises herbes. On le décroche momentanément de sa rêverie. On sort les cahiers pour la prochaine leçon.

– Entrez… entrez. Prenez place, dit-il impassible, dos à la classe. À peine est-il distrait par l’apparition, en bas du bâtiment, de François et de sa hotte remplie de morceaux de bois. Instinctivement, le goût de la tisane de sa mère, à base de camomille, s’emprisonne dans la bouche. Plus qu’une heure avant qu’on ne vienne lui amener cette douceur de sous-bois, âpre et terreuse. Il se surprend à se réjouir à la vue de François, un court instant.

Dans quelle catégorie pourrait-il le ranger d’ailleurs ? Origine inconnue ? Né d’une seconde vierge ? Peut-être issu d’une Orphys apifera, qui pratique la pollinisation par mimétisme, en dupant un bourdon écervelé. Curieux tout de même cet aspect du visage qui prend les traits d’un autre familier, l’âge avançant. À force d’observations détaillées et précises chez les plantes, cela en devenait suspect chez les humains…

Le ronronnement invisible de la Motobécane Z46C est en approche, à son grand regret. Cette moto mériterait un réglage plus précis, à entendre la pétarade qu’elle occasionne. Modèle unique du secteur, elle appartient à la secrétaire de direction, Mademoiselle Mallejac. Elle conserve cet engin en mémoire de son époux, fusillé lors d’une rafle allemande, avant leur déroute.

Cette cylindrée, certainement utile pour traverser la campagne depuis le bourg, à six kilomètres, n’empêche pas sa conductrice de maintenir son retard coutumier. Frère Bernard se répète qu’elle devrait plutôt prendre exemple sur le garde-forestier, Jean Le Bot, et l’ouvrier agricole, le père Coatelem, à la tâche, depuis les premières lueurs du jour.

De son poste en hauteur, il les observe palabrer avec le palefrenier. La charrette est en stationnement le long de l’écurie dans le but d’entreposer des piquets en bois et du fil de fer, sûrement pour l’entretien des parcelles du côté de Gwaremm izela. La dernière tempête aurait fait chuter quelques branches sur les clôtures, réservées aux Normandes. Il y avait tout de même quelque chose de réconfortant à s’associer à toute cette agitation naissante. La journée, déjà diaphane, promettait de dévoiler toute sa vivacité.

– Bonjour, monsieuuur ! ».

Ce braiment est celui de Vigouroux. Insupportable. Comme lui. Un dévergondé. Son évasion dans les bocages s’effrite sur-le-champ. Un rumex celui-là. Très invasif. À feuilles obtuses. Inutile de s’attarder sur ses caractéristiques végétales. Frère Bernard regrette parfois d’être si souvent prisonnier de sa vocation. Néanmoins, le classement floral officieux qu’il a établi en fonction du comportement des élèves, satisfait l’intérêt qu’ils portent à ses missions scolaires. Son herbier intime se déploie devant lui, la porte close.

dimanche 1 mars 2026

Affaire Durand. Le cas Ernest Lallemant, ou une logique d’État. Part. I

 « Le procès de Jules Durand, anarcho-syndicaliste du début du XXᵉ siècle, devient le théâtre d’une réflexion sur la justice, l’ordre social et la responsabilité individuelle. À travers le regard d’Ernest Lallemant, médecin-chef d’un asile, cette nouvelle explore le conflit entre pouvoir et conscience, l’impact des institutions sur les vies humaines et la tension dramatique entre vérité historique et fiction. » 

Parution de la nouvelle littéraire dans le hors-série de mars 2026. Le libertaire. Revue de synthèse anarchiste.

"Ta nouvelle a été bien appréciée par les compagnons". Groupe libertaire Jules Durand

Partie I

Le docteur Ernest Lallemant s’apprêtait à quitter l’asile public des Quatre-Mares dont il était le directeur. Il ôta sa blouse blanche, la suspendit au porte-manteau et enfila un lourd blouson. Par prudence, il tâtonna une poche pour vérifier que ses gants s’y trouvaient. « Oui… c’est bon, parfait ! » Il compléta sa tenue vestimentaire en posant soigneusement son chapeau melon sur le sommet de la tête. Avant de sortir de son bureau, il glissa dans sa serviette quelques dossiers de patients : octobre marquait le début de la rédaction du rapport annuel sur le mouvement de patients de l’établissement. Chaque année, il devait y résumer sous forme de tableaux et de statistiques, le flux des admissions, des sorties par guérison ou par transfert, ainsi que les décès, le plus souvent dus à la sénilité des patients ou à l’épuisement des plus âgés. Il jeta un dernier coup d’œil dans la pièce avant de fermer la porte. Rien ne devait, dans ce cabinet, indiquer la présence du chaos.

Statue de Jules Durand. Gaston Watking. Nantes

Après avoir franchi le vieux portail de pierre, Lallemant choisit ce soir-là de rentrer à pied. Il avait scruté le ciel : l’air était sain, la pluie absente. Il prendrait le fiacre un autre jour. La marche lui apporterait un regain de forme. Un bon quart d’heure le séparait de sa demeure, le temps nécessaire pour laisser derrière lui l’agitation des malades et les éclats de voix de l’asile. Il respira profondément, comme pour chasser de ses poumons les souillures de la folie avant de rejoindre le plateau, où se trouvait son quartier résidentiel. Il s’engagea dans une longue rue bordée d’ormes, qui camouflaient partiellement les contrebas sur lesquels s’étendaient les quartiers populaires. La lueur des réverbères guida ses derniers pas avant qu’il ne grimpe les quelques marches du perron et franchisse le seuil de sa maison, à l’architecture typique d’une élite sociale, moins somptueuse toutefois que certaines demeures voisines.

Dans le vestibule, la domestique avait déposé son courrier sur un élégant guéridon de style Louis XV. Délesté de sa tunique, Lallemant se déchaussa et glissa ses pieds dans de moelleux chaussons. Un sourire vague se dessina sur son visage. C’était l’instant qu’il préférait, celui où la journée basculait dans l’ordre et le confort. Les bruits feutrés de la cuisine lui indiquaient que Madeleine s’affairait autour des fourneaux. À l’étage, la voix ondulante de son épouse filtrait de l’ancienne chambre de leur fils unique : elle répétait ses vocalises pour la chorale paroissiale. Tout était harmonieusement à sa place.

Il posa sa mallette — le travail pouvait bien attendre — et prit la pile de lettres. La chaleur de la cheminée l’enveloppa lorsqu’il entra dans le salon. Il traversa la pièce jusqu’à son fauteuil, installé dans une alcôve, tandis que Madeleine avait déjà allumé la petite lampe à pétrole. Dans sa main il tenait le Havre-Éclair, auquel il était abonné depuis des années. Il allait l’ouvrir quand une enveloppe attira son attention. Il la retourna deux ou trois fois avant de fixer l’adresse de l’expéditeur : Palais de Justice de Rouen. Il fronça légèrement les sourcils, signe d’une légère inquiétude. On ne lui avait pourtant signalé aucun incident impliquant d’anciens patients. À l’aide d’un petit couteau, il décacheta l’enveloppe avec une légère précipitation, puis relut l’en-tête : oui, c’était bien le Tribunal. La convocation disait :

« Monsieur Lallemant, Le tirage au sort vous a désigné comme membre du jury dans l’affaire concernant la mort de M. Louis Dongé, chef de bordée, à la suite d’une altercation survenue sur les quais du port du Havre, le vendredi 9 septembre 1910, impliquant M. Jules Durand, charbonnier et syndicaliste. D’autres prévenus, dans des actes secondaires, sont concernés(1).
Vous êtes convié à une réunion d’information au Tribunal afin de vous exposer votre rôle, le déroulement de l’instruction et du procès. Veuillez agréer… »

Lallemant demeura un instant immobile, le regard dans le vague, la lettre entre les doigts. Quelque peu stupéfait, il revint à lui. Ces noms… Oui, ils lui disaient quelque chose. Il se leva prestement et alla vers le meuble bas où s’entassaient les anciens numéros du Havre-Éclair. Comme tout bon conservateur, il gardait les journaux — Où est-il… pas celui-ci… ah, voilà… Il feuilleta rapidement les pages, puis retrouva un article sur cette affaire. Il se rassit, impatient. La signature attira son regard : Urbain Falaize. Urbain Falaize n’était autre que le rédacteur en chef du quotidien, proche du patronat, connu pour ses positions très cléricales et conservatrices, voire réactionnaires selon certaines sources que l’on prétendait douteuses, à moins qu’elles ne fussent subversives. Il parcourut un extrait, au surlendemain des faits, révélateur de la diatribe du journaliste.

« Un évènement s’est produit l’autre nuit qui a causé sur toute la population une émotion indicible. Un charbonnier qui revenait de travailler a été lâchement et férocement tué par une dizaine de grévistes ivres de colère et d’alcool. Le malheureux était père de trois enfants, n’avait que 42 ans. Trois de ses agresseurs sont arrêtés. Il faut espérer que leurs complices ne tarderont pas à être appréhendés et que tous subiront le juste châtiment réservé à de pareils forfaits. L’ivresse en effet ne saurait être invoquée comme circonstance atténuante, et il faudrait que les tribunaux en finissent une bonne fois avec cette thèse de l’irresponsabilité alcoolique. » Une phrase éveilla sa curiosité : « Comme circonstance atténuante… que signifiait-elle réellement ? »

Le papier continuait sur le même ton. Lallemant interrompit sa lecture et s’abîma dans une profonde réflexion. Les vocalises de son épouse, montant par vagues depuis l’étage, finirent par le ramener au réel. Il y avait d’abord des décisions urgentes à prendre pour l’organisation de l’asile. Et puis, comme le précisait le courrier, s’il devait s’absenter presque une semaine, il lui faudrait déléguer ses visites et la paperasse des malades à ses confrères.

Sans qu’il s’en aperçût aussitôt, une sensation diffuse se forma dans le bas-ventre. Elle n’avait rien de désagréable : une chaleur lente, insinuante, qui remontait le long de sa poitrine jusqu’à envahir son esprit. Un sourire involontaire plissa sa moustache encombrante, tout en écartant une barbe mal proportionnée. Dans le secret de sa suffisance, il se voyait déjà remplir, avec éclat, la fonction qui était la sienne : celle d’un serviteur zélé de l’État. Et pas n’importe lequel. Sa mission était de contenir les débordements, de canaliser les conduites jugées déviantes, de préserver l’ordre public. À sa manière, il purgeait la société de ses fauteurs de trouble, ces êtres instables et dangereux que l’on prétendait sacrifier au nom de l’intérêt général. Et cette population, il la connaissait bien : les pensionnaires de l’asile, qu’ils fussent atteints de folie systématisée, de confusion mentale ou de folie toxique née de l’alcool, provenaient presque tous de ces milieux misérables qu’il observait avec un mélange de répulsion et de pitié scientifique.

Pour autant, Lallemant ne se voyait ni comme un individu brutal, ni comme un patron cynique, ni comme un adversaire déclaré du mouvement ouvrier. Il se croyait homme de science, discipliné, obéissant à une rationalité supérieure, convaincu que l’ordre de l’État devait toujours l’emporter sur l’individu. L’affaire Durand, à ses yeux, n’était pas tant une tragédie humaine qu’un problème d’ordre public : le syndicalisme révolutionnaire représentait une contagion sociale qu’il fallait endiguer. Les asiles, tels que le sien, faisaient partie de cet appareil discret mais essentiel de régulation de la société. On y soignait, certes, mais on y classait, on y enfermait, on y neutralisait.

Il se répétait qu’un médecin d’asile ne pouvait ignorer les soubresauts politiques de son temps. Le gouvernement républicain, inquiet, surveillait étroitement les ports et les industries stratégiques. Le Havre, verrou maritime du pays, avait été secoué peu auparavant par la grève des charbonniers, perçue comme une menace directe pour l’économie et la sécurité publique. Il n’avait aucun doute : le préfet suivait cette affaire de près, et l’administration attendait de lui une attitude inflexible. Et même s’il n’était pas « fonctionnaire d’État » au sens strict et moderne, il dépendait du ministère de l’Intérieur, de ses budgets, de ses nominations et de ses notations.

La clémence, face à un meneur syndical comme Jules Durand, serait interprétée comme une faiblesse. Cette certitude le rassura.

Il se replongea alors dans d’autres journaux. Bientôt, il fut récompensé dans ses recherches et tomba sur le numéro du 4 septembre : on n’y parlait que de la « chasse aux renards », ce mot de haine par lequel on désignait les non-grévistes promis aux coups, aux humiliations et aux séquestrations. Ces pratiques, nota-t-il, révélaient une violence primitive, incompatible avec l’essor d’une civilisation plus sécurisée. Plus loin, un article du même Urbain Falaize, intitulé Réflexions sur une grève, dénonçait les dérives anarchisantes du syndicalisme actuel : action directe, sabotage, antimilitarisme, néo-malthusianisme, .... À ses yeux, le diagnostic était clair : le mal descendait profondément et s’installait.

Grisé par la perspective d’un rôle décisif dans le procès, Lallemant ne put garder pour lui son excitation. Il fallait la partager. Son épouse répétait encore ses gammes à l’étage.

« Marie-Amélie ? Marie-Amélie ? » Une voix fluette lui répondit, étouffée par la distance.

·         Que se passe-t-il, mon cher époux ?

·         Descendez, je vous prie. J’ai une nouvelle tout à fait extraordinaire à vous annoncer », s’égosilla-t-il.

En tant que juré, Ernest Lallemant arrivait au terme de sa troisième journée de procès. Demain, le 25 novembre 1910, le Président de la cour d’assises, Casimir Mourral, annoncerait le verdict contre l’accusé principal, Jules Durand. Depuis trois jours, la salle d’audience était pleine à craquer. On y dénombrait d’un côté un nombre majoritaire de journalistes et de notables ; de l’autre, des curieux, des représentants syndicaux tels que Cornilles Géeroms ou des ouvriers du port, sous-représentés car empêchés ou dissuadés de venir. Malgré la forte tension sociale liée à la grève des charbonniers, le public, même s’il n’était pas neutre, restait discipliné, manifestant par chuchotements son approbation, ou non, lors des interventions des témoins à charge ou de l’avocat de Jules Durand, Maître Coty. Aux côtés du Président de la cour, on retrouvait le Procureur général, Henri Destable, pour l’accusation et le Juge d’instruction, Georges Vernis, que l’on entendit à l’ouverture du procès expliquer l’enquête préliminaire.

Sources

Généalogie Lallemant – Gérard Mannig

Ernest Lallemant (1856-1923)

Épouse Marie-Amelie Fossard

Fils Maurice Lallemant

« L’affaire Durand » - Patrice Rannou – Éditions Noir et Rouge – octobre 2013

 (1) Les ouvriers impliqués dans la rixe : Mathien, coupable d’assassinat (15 ans de travaux forcés, suivi de relégation), Couillandre, coupable de meurtre (8 ans de travaux forcés), Lefrançois, coupable de meurtre (8 ans de travaux forcés). Autres prévenus acquittés : Bauzin et les frères Boyer

Gaston Watking

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_Watkin

https://le-libertaire.net/statue-jules-durand/

Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » ( 蛸壺 ) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut pren...