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La vie file, ne s'accroche à rien et surtout pas à l'avenir

lundi 9 mars 2026

En France, quelle est origine sociale des écrivains ?

De la fenêtre de mon ancienne chambre, au rez-de-chaussée d’un bâtiment HLM, j’ai vu défiler quatre générations de ma famille. Issu d’un milieu populaire composé d’ouvriers et de travailleuses, j’ai grandi dans un espace où les livres n’étaient pas visibles. Loin d'être perçus comme un acquis social ou un bonus culturel, j'étais le seul à m’adonner à la lecture. Non par habitude, mais par nécessité : chercher chez les auteurs de quoi échapper à une chambre inhospitalière ou à des dimanches sans relief. Je cachai cette différence entre les pages.

L’écriture est venue plus tard, à tâtons, à des intervalles irréguliers. Elle s’est imposée à partir de ce que je connaissais : mon vécu, mon regard sur la société, et ces souffrances diffuses qui finissent par se confondre avec les miennes. Ce n’est pas une écriture neutre : elle cherche moins à séduire qu’à saisir, quitte à déranger.

Pourtant, plus encore que la lecture, l’écriture ouvre d’autres possibles — et fait surgir ses propres résistances. Les obstacles ne sont pas seulement sociaux ou culturels. Ils passent aussi par le corps, par l’hésitation, par des erreurs répétées pour des résultats parfois minimes. 

Mais, soyons lucides : en France, l’origine sociale des écrivains reste très majoritairement favorisée, même si la figure de l’écrivain « venu de rien » persiste dans l’imaginaire collectif. Les écrivains issus des classes populaires ou paysannes existent, mais ils sont souvent présentés comme des exceptions — à l’image d’Annie Ernaux ou d’Armand Robin.

Le vivier d’écrivains de premier plan dispose presque toujours d’un capital culturel élevé dès l’enfance. Leurs parents appartiennent fréquemment aux milieux enseignants, aux cadres ou aux professions intellectuelles et artistiques. Dans ces conditions, l’accès aux livres, à la culture et parfois à l’écriture s’accompagne d’une approbation parentale. Cette familiarité initiale se transforme rapidement en avantage durable : la maîtrise de la langue écrite est valorisée, encouragée, puis consolidée par l’école. Dans ces milieux, l’écriture n’est ni une distraction ni une activité secondaire, elle s’inscrit dans une continuité.

Le monde éditorial accentue ces inégalités. À Paris, des réseaux scolaires, sociaux et culturels particulièrement denses se renforcent et se reproduisent : on s’y reconnaît, on s’y recommande, et la légitimité se confirme souvent par l’attribution des prix littéraires. Au XXIe siècle, à ces logiques relationnelles s’ajoute la concentration croissante du secteur éditorial : quelques grands groupes industriels et financiers contrôlent les principales maisons d’édition, influencent les lignes éditoriales et orientent les choix de publication, favorisant certains profils d’auteurs.

Écrire demande du temps, une certaine tolérance à l’insécurité financière et, souvent, un soutien matériel ou symbolique — conditions que les classes favorisées peuvent plus facilement réunir. Pour un auteur issu des milieux populaires, s’imposer durablement comme écrivain reconnu reste difficile. Étranger aux codes implicites du milieu littéraire, il ressent un décalage concret dans les relations professionnelles, les réseaux et les mécanismes de reconnaissance. La diversité progresse surtout dans les discours, mais dans les faits, elle reste limitée.

au rez-de-chaussée de l'HLM, derrière la fenêtre de droite,
j'ai voyagé grâce à Marco Polo

Pour clore cet article, j’apporte une anecdote personnelle. Mon père, Marc, voulait faire de moi — ce sont ses mots — « l’intellectuel de la famille ». Pour faciliter mon ascension vers un monde meilleur, il m’offrit, à neuf ans, un dictionnaire Larousse, cadeau rare dans notre milieu et presque décevant pour un garçon de mon âge. Incapable de comprendre les définitions, je me suis surtout arrêté sur les portraits historiques, fascinants bien plus que les textes eux-mêmes.

L’année suivante, et pendant trois ans, je collectionnai les livres de la Bibliothèque Verte, que mon père alimentait régulièrement. Puis, brusquement, plus rien. Après une période où je les utilisai comme barricades pour mes Playmobil, j’ai poursuivi mon chemin seul, isolé, hésitant à chaque achat,  chaque lecture me mettant à l' épreuve. Ce n’était pas une épreuve : au contraire, cela détournait mon attention de mon asthme et me nourrissait à sa manière.

Finalement mon père a-t-il fait de moi « l’intellectuel de la famille » ? Un peu, à moitié seulement. L’autre moitié a fait de moi un réfractaire à la résignation.


* Dans le désordre : Yann Queffelec, Amélie Nothomb, Anne Berest, Éric Reinhardt, Michel Houellebecq, etc.

dimanche 8 mars 2026

Municipales 2026. Les socialistes en rase campagne à Plougastel

Le projet de Zone d'Aménagement Commercial (ZAC) de Ty ar Menez III (TAM III) a rythmé les conseils municipaux de la dernière mandature à Plougastel-Daoulas. Entre l'acquisition foncière de 13 hectares de terres, les montages de budgets primitifs, les procédures environnementales et d’urbanisme encore en cours, six ans n’auront pas suffi pour voir le moindre coup de pioche.

La prochaine équipe majoritaire portera donc la lourde responsabilité de concrétiser l’aménagement de TAM III. Cette nouvelle majorité, composée ou non de socialistes, pourra néanmoins compter sur leur soutien à un projet impliquant l’artificialisation de zones naturelles, susceptible d’affecter des habitats et des espèces protégées, et soulevant des interrogations quant à la gestion des eaux pluviales.

Dans un contexte où la maîtrise du foncier devrait être pensée avec prudence et responsabilité, les socialistes locaux ont pourtant fait le choix inverse en revendiquant aujourd’hui un positionnement présenté comme lucide et pragmatique.

Dernière séance du CM - Plougastel-Daoulas

Mais ce discours résiste-t-il à l’examen des faits ? La période pré-électorale en dit parfois plus que six années d’exercice d’un mandat d’élu.e.

Marlène Le Meur, a été élue au conseil municipal lors des élections de 2020. Elle siège depuis dans l’opposition et a régulièrement marqué sa présence par des interventions au gré de son appréciation et de sa prise de connaissance de l’avancée des dossiers municipaux, interventions qui ne s’inscrivaient pas toujours dans le sens des orientations d’aménagement de la commune voulues par Dominique Cap.

Concernant TAM III, il faut toutefois lui reconnaître sa cohérence pendant plus de deux ans : l’élue s’est abstenue de voter contre le dossier. Pourtant, lors du conseil du 13 octobre 2022 (1), elle décide de faire évoluer sa position. Qu’a-t-elle exactement avancé pour voter désormais contre TAM III ?

Dans la vidéo (à partir de 4 h 02), elle explique son choix :

« Je voudrais juste donner une explication de vote. Jusqu’ici, quand il s’agissait de Ty ar Menez, je m’abstenais. Je n’étais pas contre l’acquisition foncière en soi, parce que, quand on a un projet bien défini, je peux le comprendre. En tout cas, nous n’avons pas la même vision… Le PCAET (2) a fini de me convaincre que nous ne partageons pas la même vision du développement de la commune… À partir de ce soir, je voterai contre. Merci. »

Si de nouveaux éléments sont venus nourrir sa réflexion, il était tout à son honneur de faire évoluer sa position et sa « vision du développement de la commune ».

Presque trois ans après cette déclaration, l’élue relance la section locale du Parti socialiste (3) afin, dit-elle, « d’impulser une nouvelle dynamique à gauche ». Convaincus de la nécessité de renforcer l’action municipale en faveur de la transparence, de la participation citoyenne et des enjeux écologiques et sociaux, ses membres s’engagent à porter des débats essentiels pour l’avenir de la commune. À ce stade, on ne peut que saluer l’initiative, surtout si les enjeux écologiques revendiqués par les socialistes comprennent, avec cette nomination, le maintien en l’état des 13 hectares de terres aujourd’hui réservées à la biodiversité locale (3).

Depuis, Marlène Le Meur, devenue tête de liste, et le groupe « Unir à gauche » ont procédé au lancement de leur campagne le 6 février 2026, avec la présentation des colistiers à la presse  et au public (4). Quelques jours plus tard s’est tenu le dernier conseil municipal avant les élections, le 12 du même mois (5).

Lors de cette séance, les élu·es prennent connaissance des budgets primitifs consacrés à TAM III. Si une partie de l’opposition choisit l’abstention — sans pour autant être contre le projet —, la candidate-élue modifie une nouvelle fois sa position et vote en faveur du budget présenté par le maire-candidat, Dominique Cap.

Un vote qui revient de fait à valider la poursuite du projet TAM III et donc à s’inscrire dans la même orientation d’aménagement de la commune, impliquant l’artificialisation d’une zone naturelle et une imperméabilisation importante des sols, dans un contexte de dérèglement climatique pourtant largement documenté et dont la tête de liste a connaissance : le PCAET est le même. Les visions de la droite dure et des socialistes semblent au final concorder. 

Cet article, qui n’a pour seul objet que de relever certaines incohérences de positionnement, soulève néanmoins un point crucial : la préservation de l’environnement mérite mieux que des approximations ou des revirements de circonstance.

Où sont passés les votes "contre" ?
Avec les compensations, ce serait plus de 25 ha concernés

Car au-delà des volte-face (6), que certains pourraient expliquer par la proximité des élections municipales, l’enjeu du maintien des espaces naturels est devenu une question universelle, liée aux conditions mêmes d’une vie soutenable sur Terre.

Si le mot « universel » n’a plus de sens pour la gauche dite « réformatrice » et « progressiste », alors il lui revient d’assumer clairement le choix de soutenir des orientations d’aménagement contestables au regard de leurs impacts écologiques.

À moins que, enfin, les socialistes ne se dévoilent en rase campagne. De façon plus générale, il faut relever que si ce nouvel aménagement, par son ampleur, représente un sujet central pour la prochaine mandature, il reste étranger aux programmes des différentes listes.

D. Derrien, sentinelle de l'environnement

(1) CM du 13 10 2022

https://www.youtube.com/watch?v=DMZcB8D33NM&t=14587s

(2) PCAET : Plan Climat-Air-Energie Territorial

https://fr.wikipedia.org/wiki/Plan_climat-air-%C3%A9nergie_territorial

(3) Inventaire faune-flore TAM III































(4) Ouest-France du 03 mars 2025

https://www.ouest-france.fr/bretagne/plougastel-daoulas-29470/la-section-locale-du-parti-socialiste-de-plougastel-est-recreee-f2603cb2-f766-11ef-949f-63632bc5ac37

(5) Municipales 2026 à Plougastel-Daoulas : « Unir à Gauche pour Plougastel » présente sa liste et ses projets

https://brest.maville.com/actu/actudet_-municipales-2026-a-plougastel-daoulas-unir-a-gauche-pour-plougastel-presente-sa-liste-et-ses-projets-_6-7182210_actu.Htm?utm_source=chatgpt.com

(6) CM du 12 02 2026 vote sur TAM à 1 h 28. À la décharge de Marlène Le Meur, elle n'est pas la seule a modifier son vote

https://www.youtube.com/watch?v=5R2CJmzMeWo










samedi 7 mars 2026

Affaire Durand. Le cas Ernest Lallemant, ou une logique d’État. Part. II

  « Le procès de Jules Durand, anarcho-syndicaliste du début du XXᵉ siècle, devient le théâtre d’une réflexion sur la justice, l’ordre social et la responsabilité individuelle. À travers le regard d’Ernest Lallemant, médecin-chef d’un asile, cette nouvelle explore le conflit entre pouvoir et conscience, l’impact des institutions sur les vies humaines et la tension dramatique entre vérité historique et fiction. » 

Parution de la nouvelle littéraire dans le hors-série de mars 2026. Le libertaire. Revue de synthèse anarchiste.

"Ta nouvelle a été bien appréciée par les compagnons". Groupe libertaire Jules Durand

Partie I

https://dderrien.blogspot.com/2026/03/affaire-durand-le-cas-ernest-lallemant.html


Curieusement, Lallemant ressentait chez les onze autres jurés un supplément d’agitation, ou plus exactement d’inconfort. En effet, ils n’étaient pas sans ignorer la pression qui pèserait sur eux lors de la décision finale à adopter. Parmi cette surreprésentation de notables et de rentiers, où se perdait un ouvrier-tisseur, Lallemant faisait figure d’exception : le seul représentant de la fonction publique, ou tout du moins assimilée. Âgé de plus de 50 ans, fort d’une expérience solide auprès d’une population aliénée, d’apparence stricte dans des costumes sobres, Lallemant s’attribuait une place singulière : on l’écoutait. Il n’avait pas besoin de convaincre longuement, et son influence ne passait pas par un discours flamboyant mais plutôt par une ou deux phrases dites calmement, sur un ton posé, proposant une reformulation « raisonnable » du problème. On aurait pu l’entendre défendre, dans le confinement de leur salle, que : « Nous ne sommes pas ici pour juger des idées, mais des conséquences », ou encore : « L’homme n’est peut-être pas violent, mais ce qu’il incarne l’est. » Lallemant ne se vit jamais comme violent. Et c’était précisément ce qui le rendait influent. Il pouvait présenter Durand non comme un assassin, mais comme un homme dangereux, un catalyseur, un facteur de désordre. C’était une rhétorique basée sur la prévention, et non sur la vengeance.

Dans cette ambiance tendue qui ne déstabilisait nullement Lallemant, ce qui le frappait, après une série d’observations pointues, était l’attitude du prévenu. Dès le début du procès, Jules Durand fit preuve d’une grande maîtrise de soi, malgré l’intimidation du président, du public et d’un séjour en prison qui commençait à durer. Son comportement digne et silencieux pouvait probablement amadouer certains jurés et observateurs : il montrait qu’il était un homme ordinaire face à l’accusation, renforçant l’idée qu’il n’était pas un criminel de sang. Ce qui aurait pu rendre crédible le récit de Jules Durand résidait dans son abstinence vis-à-vis de l’alcool. On pouvait donc supposer qu’il maîtrisait à la fois ses réactions et ses propos, ce qui le distinguait d’une population réputée bruyante et querelleuse en raison d’abus de consommation. Derrière de légers hochements de tête, à peine visibles, et une écoute sans émotion apparente, fixant les témoins qui s’exprimaient difficilement, légèrement penché en avant, il ne répondit pas une seule fois aux provocations. Cependant, le système judiciaire et social ne laissait aucune place à la compréhension émotionnelle : la loi et le contexte politique primaient sur la posture de l’accusé. Lallemant, quant à lui, ne se laisserait pas duper par une telle attitude figée, il pouvait s’agir d’un subterfuge de la part de Jules Durand.

Le quatrième et dernier jour du procès s’acheva. Lallemant, tel un praticien qui excellait dans son domaine, avait pris sa décision définitive, à la suite d’une procédure qui semblait expéditive. Comme à son habitude, il prit soin de noter les réactions de Jules Durand et tenta de porter un diagnostic solide et objectif sur ses comportements, nonobstant le fait que la salle pût se manifester tapageusement et perturber son expertise. Au cours de la plaidoirie, Jules Durand regardait son avocat en hochant parfois la tête. Il l’écoutait attentivement et cherchait à comprendre le sens des mots. Puis suivit le réquisitoire du procureur. Son attitude changea. La posture se fit droite, le visage se ferma. Même si la respiration semblait régulière, Jules Durand se pinça légèrement les lèvres à certains passages des accusations.

À la fin des plaidoiries, le Président ordonna la sortie du jury dans le but de délibérer sur le sort de Jules Durand. Lallemant l’observa une dernière fois. Assis, Durand restait calme, parcourant parfois du regard le public. Le médecin nota cette expression impassible qui n’avait jamais quitté son regard.

La fin d’après-midi était bien avancée quand le jury revint. Visages fermés, dans certains cas tendus, ils reprirent place. L’assistance se leva dans un silence presque total. Jules Durand, lui, les imita, entouré par ses gardiens. À ce stade, personne ne connaissait encore la peine. On procéda à la lecture de la culpabilité de Jules Durand, puisque à une courte majorité, 7 jurés le considérèrent impliqué dans le meurtre de Louis Dongé. Le président lut lentement le délibéré : « Jules Durand est-il coupable d’avoir, à la suite d’un complot formé entre plusieurs personnes, provoqué volontairement l’assassinat de Louis Dongé ? La réponse est affirmative. » Une partie du public s’y attendait. Beaucoup pensaient alors à une condamnation lourde mais ordinaire, comme les travaux forcés. Le haut magistrat poursuivit la réquisition : « Sur la question des circonstances atténuantes… la réponse est négative. » Cette phrase ne provoqua pas immédiatement de réaction. Elle fut courte et certainement abstraite pour beaucoup ; plusieurs personnes ne saisissaient pas encore l’enjeu. Le président prononça alors la formule rituelle : « En conséquence, la cour condamne Jules Durand à la peine de mort. » L’annonce s’accompagna de murmures pénibles. Elle se prolongea dans un effet de choc. Quelques-uns avaient compris avant les autres. D’autres demandaient à voix basse : « Qu’a-t-il dit ? » Il n’y eut pas de cris d’applaudissements, à peine quelques exclamations étouffées. Jules Durand resta figé, dans un état d’hébétude profond, ne comprenant pas immédiatement la sentence : la décapitation venait d’être prononcée, mais sans solennité dramatique.

À l’image de Jules Durand, la salle se vida, en silence et sans tumulte. Tout juste si l’on pouvait discerner sur le faciès des représentants de la Compagnie Générale Transatlantique (2) une satisfaction discrète et un acquiescement marqué par des mouvements de la tête. Si certains jurés évitèrent les regards, eux-mêmes abasourdis par la décision, ce ne fut pas le cas de Lallemant. À la différence des autres, il ne se précipita pas pour disparaître dans un anonymat opportun. Il prit de nouveau son temps pour observer Jules Durand. Malgré le choc, aucun mot, aucune contestation n’accompagna le condamné dès la sortie du box. Le médecin-chef ressentit soudain un pressentiment diffus, comme s’il n’en avait pas fini avec lui.

Le docteur Ernest Lallemant remit à son Administration, début avril 1914, conformément à ses usages, le rapport annuel des mouvements de sortie et d’entrée des patients. Les tableaux décrivant les pathologies ne variaient pas d’une année sur l’autre. Seuls les chiffres étaient remplacés par d’autres chiffres. Il s’empara d’un exemplaire et l’ouvrit. Il contemplait les colonnes et les lignes, pleinement satisfait de la tâche accomplie. Machinalement, il s’attarda sur le tableau des entrées et se souvint de Jules Durand, interné pour folie, début avril 1911, plus précisément le 5 du mois. Que d’événements depuis son procès !

En dehors de la reprise d’une grève générale de 24 heures au Havre, dès l’annonce du verdict, l’émotion populaire avait gagné les hautes sphères de l’Assemblée nationale. Des députés, tels que Paul Meunier, défendirent le condamné, galvanisant l’opinion publique qui ne tarda à comparer le cas Durand à l’affaire Dreyfus. De plus, si la mobilisation des ouvriers n’avait pas été aussi déterminante, peut-être que le Président de la République, Armand Fallières, n’aurait pas commuté la peine de mort en sept ans de réclusion. Mais cette décision n’avait pas suffi à calmer les soutiens de Jules Durand, regroupés au sein d’un comité de défense. « Il faut libérer absolument cet innocent », plaidaient-ils, à l’exemple de la LDH (3).

Mais pourquoi avait-il fallu que des jurés signassent une demande de grâce ? Y avait-il besoin que Mme Dongé intervînt après le procès pour défendre Jules Durand ? Lallemant fut un peu sidéré de voir ces personnes se rétracter. Les soutiens de l’ouvrier obtinrent gain de cause puisque le 15 février 1911, à la suite d’une requête en cassation favorable, on libéra Jules Durand. Sauf que, entre-temps, le prisonnier sortit mentalement brisé.

Il se remémorait qu’on avait soutenu la thèse de l’erreur judiciaire. Mais quelle erreur ? Tout avait été planifié d’avance, fomenté par le patronat, verrouillé par la presse, le jury et les autorités : la sentence était écrite avant même que le procès ne commence. Il fallait une peine exemplaire ? L’occasion était trop tentante. Bien avant l’affaire Durand, Lallemant pressentait déjà qu’il appartenait à ce mécanisme idéologique implicite. Le procès n’avait fait que confirmer ce qu’il savait au fond de lui : il n’était qu’un maillon dans une chaîne qui le dépassait, une logique implacable dont nul ne pouvait s’extraire. Mais il devait être un maillon solide. Il ne pouvait pas se dérober. Il devait être à la hauteur, celle exigée par les dominants. En tout cas, de son côté, il ne concédait aucun remords. On attendait de lui qu’il soit un stabilisateur social. L’affaire était entendue. Elle devint un lointain souvenir.

Il referma le rapport et réajusta les deux pointes de sa moustache. Du couloir on l’appelait pour les visites ordinaires de la journée. Désormais, Jules Durand (4), brisé et isolé, se dissimulait derrière une ligne de chiffres.

Sources

« L’affaire Durand » - Patrice Rannou – Éditions Noir et Rouge – octobre 2013

(2) Stanislas Ducrot, agent local de la CGT. Il aurait influencé l’instruction en orchestrant une machination contre Durand. La subornation de témoins fut prouvée en cassation

 (3) Autres soutiens : Paul Meunier, Sébastien Faure, Union des syndicats autonomes du Havre, la CGT,…

 (4) Jules Durand meurt à l’asile des Quatre-Mares, le 20 février 1926

Photo J. Durand : Le Libertaire


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