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mardi 15 septembre 2026

Takotsubo - Landerneau (extrait)

« Takotsubo » (蛸壺) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut prendre le ventricule gauche pendant le syndrome du « cœur brisé » : une partie du cœur se dilate suite à un stress émotionnel et rappelle un récipient traditionnel japonais utilisé pour capturer les poulpes.

— L'inconvénient avec le Shih Tzu est qu'il est fragile, vous savez. Le cœur surtout. Il fallait surveiller. Certains s’essoufflaient pour rien… pas très vieux… Enfin, en même temps, c'est dans le cours des choses. Vous ne pensez pas, Frédéric ? Georges Peron avait retrouvé une contenance des plus effrayantes.

Frédéric ? Oui, le pseudo-Frédéric devait répondre.

— Oui, oui… certainement…

— Vous avez des animaux chez vous ?

La question paraissait tellement désinvolte que Paul ne trouva aucune échappatoire.

— Euh… oui… un chat… enfin… c'était plutôt le chat de ma fille…

Paul agita la main droite, signifiant son manque de précision et donnant ainsi l'impression de réajuster son propos.

— Oh ! Vous avez une fille… Pourquoi, c'était ?

Paul se souvint tout d'un coup que le chat était mort l'an dernier. Mais où avait-il enterré le cadavre ? Ah oui ! Cela lui revenait… dans le champ.

— C'était… à propos du chat… Oh ! Il est mort l'an dernier.

Paul hésitait à confirmer ce qui s'était pourtant produit.

— Ma fille est toujours vivante, par contre. Bien vivante, enfin je le lui souhaite, je lui lègue ce fardeau…

Georges Peron ne put supposer que Paul avait tenté une blague. L'effet attendu resta inexploré. Georges Peron consultait des informations dans ses lunettes. La ville de Landerneau se profilait. Cinq minutes avant l'arrivée du train.

Il s'agita brusquement. À l'aide d'une main, il plaqua ses cheveux gras vers l'arrière. Rangea ses lunettes. Réajusta sa chemise à carreaux. Vérifia qu'il n'avait rien oublié, surtout qu'il n'avait rien déballé.

Il avisa la présence de Paul, qui semblait dorénavant l'incommoder. Il fallait se précipiter. Mme Peron-mère exigeait une ponctualité stricte, malgré les aléas du parcours. Le train continuait à progresser dans la direction souhaitée, sans entrave apparente. Autant pour Peron que pour Frédéric. Celui-ci s'écarta pour ne pas gêner le passage du gros bonhomme. Un bref échange de regards.

— Frédéric, heureux d'avoir fait votre connaissance. Le bonjour à votre chat…

Frédéric resta interloqué. Son chat ? Pourquoi son chat ? Il ne l'avait pas écouté.

« Espèce d'enfoiré ! Tu m'as bassiné avec tes histoires de clebs et tu m'as presque dévoilé que tu voulais tuer ta mère ! Tu sais ce qu'il te dit, Frédéric ? »

— Oui, de même. Le bonjour à votre mère et à Fernando. (Ou à n'importe quel autre mâle qui te rabaisse.) Au revoir, Geoorges.

« Mesdames et messieurs, dans quelques instants, nous allons arriver en gare de Landerneau. Veuillez vérifier que vous n'avez rien oublié à votre place et descendre du train dans le calme. » Le message vocal avait couvert la voix de Paul. Georges Peron se dégagea du compartiment sans se retourner.

Un ou deux usagers s'agitèrent à leur tour. Dans le compartiment suivant, on crut percevoir les remous d'une bousculade. Les deux agents de la Police de l'Éternel Pouvoir" se ruèrent vers l'origine du trouble, potentiellement suspect.

Paul se décontracta en étirant les jambes qu'il avait ankylosées. Dans la posture précédente, l'arthrose dans les genoux le faisait particulièrement souffrir. Tout en se frictionnant la rotule gauche, il examina, par le carré de la fenêtre opposée, l'endroit précis où se situait le convoi.

Le tracé des chemins de fer surplombait l'Elorn. Une brume timide, pataugeant dans la vasière, hésitait encore à se laisser bercer par une brise venue du goulet marin étendu au-delà de son emprise. On dépassa le pont, autrefois à bascule, qui n'avait plus d'utilité à cause de la montée des eaux. Tout juste un accès aux piétons et aux cyclistes, à marée descendante, à condition d'être chaussés de bottes. On avait repéré à ce gué des anguilles en procession.

Sur les hauteurs, cette même brume s'accrochait à la forêt qui, en surplomb, défiait les rangées de lotissements mornes. Prévoir les travaux du rail, vingt mètres au-dessus du niveau du fleuve, fut empreint d'une véritable dose d'intuition et d’ingéniosité, se félicita Paul.

Le conducteur fit ralentir la machine. La brume s’était dissipée au-dessus du canal. Quelques oiseaux de l’estran montaient à l’oblique et descendaient comme des cerfs-volants, juste au ras du filet d'eau laissé libre par la vase. Ils remontaient aussitôt, sans vouloir être happés dans une glaise tout aussi collante que le mazout. Et ils renouvelaient, dans leurs ailes enflammées par la lumière de l’est, une chorégraphie identique. Pour y parvenir, ils fouillaient l’air de leurs plumes afin de capter une force désoeuvrée, pour qu’elle soit définitivement gravée dans un ciel ouvert. Paul envia cette virtuosité.

Les aigrettes ou les mouettes (les goélands ayant été recensés comme « espèce exterminée ») se frôlaient, se chamaillaient souvent, en plein vol, et toujours plus haut. Ils se disputaient la chair de mollusques qui avaient colonisé les flancs du canal. Les sternes, de taille inférieure mais plus opportunistes, guettaient un rang en dessous, dans l'attente qu'un morceau de moule échoue sur la vase. Plus légères, narquoises dans leurs exclamations, elles sautillaient à la surface, picorant sa pellicule. Quelle outrance ! Que d’hardiesse dans ces pattes toutes fines !

À gauche, une vaste zone artisanale abandonnée. Ce genre de friches s'était multiplié. Béantes, la sinistrose y régnait en maîtresse, sous des amas de gravats, d’ossatures métalliques vides et éventrées, de verre pilé, de ronces, de saules rivaux et d'herbes rases, complices involontaires de stigmates d’habitudes humaines présomptueuses.

C’étaient les sureaux qui étaient piégés là.

Paul pensait que, dans mille ans, on les qualifierait de tertres, dans la mesure où l'on prévoirait des fouilles archéologiques. Les curiosités du temps se trouveraient ainsi dans du plastique vieilli, gondolé, modifié et sédimenté. Qui sait, peut-être même que le torse en partie démembré d’une poupée aurait de la valeur ?

L’essentiel n’avait jamais troublé l’humain. La rivière du Froud, le bouleau, la collette du lierre, le nepticule doré. Même dans mille ans.

Le train ralentit nettement puis, après un à-coup prévisible, stoppa sa course. Les portes s'entrebâillèrent et chavirèrent les premières silhouettes vite oubliées, tirant avec détermination sur leur valise, pressées de se débarrasser de ces retrouvailles épouvantables avec un quai ferme. Autour d’eux, la ville vieillissait, se lamentait derrière des façades moribondes.

Paul entr'aperçut Georges Peron qui, malgré les efforts évidents pour accélérer le pas, était davantage encombré par son poids que par son bagage. De dos, il ressemblait à un ours pelé par l’hivernation, à la démarche chaloupée. Il s'immobilisa d'un seul coup, semblant hésiter. Il se passa une main dans ses cheveux gras.

Ah ! Il avait besoin de rectifier sa coupe puisqu'il repartit aussitôt. Comme le train, après ses deux minutes d'arrêt.


lundi 7 septembre 2026

Musk-AfD : "Bien joué !"

« Gut gemacht ! » C'est par ce tweet publié sur son réseau social X qu'Elon Musk a salué la victoire du parti néofasciste, l'AfD, aux élections régionales de Saxe-Anhalt, en septembre 2026 (1). Au-delà du séisme provoqué par ce résultat, et face à l'idéologie nauséabonde portée par les partisans de l'AfD dans leur programme — de la « remigration » ou de la "séparation des élèves selon leur statut migratoire", autrement dit la ségrégation ethnique à l'école —, il devient essentiel de s'interroger sur la médiatisation et la tolérance dont bénéficient les comportements ostentatoires de l'homme « le plus riche du monde » de la part des élites politiques, médiatiques et économiques. Plus largement, l'adhésion de chacun, au quotidien, à travers ses propres choix de consommation, mérite elle aussi d'être questionnée.

Est-ce le salut d'un nazis ou d'un populiste ?

Lors d'un rassemblement célébrant l'investiture de Donald Trump à Washington en janvier 2025, Elon Musk, sur scène, a porté la main à sa poitrine puis tendu le bras droit vers l'avant, paume vers le bas, avant de répéter ce geste en direction du public derrière lui. Des critiques l'ont immédiatement comparé au salut nazi. Face à la vive polémique soulevée, le milliardaire a contesté ces attaques, affirmant qu'il ne s'agissait nullement d'un hommage au Troisième Reich. Après avoir, à plusieurs reprises, affiché publiquement son soutien aux partis d'extrême droite en Europe, comment ignorer désormais les sympathies d'Elon Musk avec les néofascistes allemands ? Comment ne pas voir le lien entre ce salut et son tweet de félicitations, presque triomphant ? Dès lors, les élites décrites plus haut, tout comme le consommateur en général, devraient se démarquer des positions de cet homme si influent, voire condamner fermement son orientation xénophobe, incontournablement suprémaciste blanche.

Affirmer que la porosité entre le capitalisme et le fascisme, par l'entremise des États, n'a rien d'anecdotique et n'est pas nouveau : l'histoire récente des conflits mondiaux en offre déjà des précédents. Or, alors que cette histoire nous rappelle avec insistance le cataclysme que représente l'accession de l'extrême droite au pouvoir, quelles réactions les représentants politiques et industriels européens ont-ils eues envers ceux qui portent en eux les germes de la haine raciale et de la domination économique, à l'image d'Elon Musk ? En dehors de la réponse enthousiaste du candidat de l'AfD à Musk sur X, aucune réaction directe et à la hauteur de l'enjeu ne semble avoir été formulée par les chefs d'État européens ou par la Commission européenne pour condamner explicitement ce soutien.

Aux USA, il y a une extrême tolérance à l'ignominie

« Faire barrage » à l'extrême droite ne doit pas se limiter à des déclarations d'« inutilité publique » ni à un quelconque « élan républicain » de circonstance lors des élections locales ou nationales. Il faut s'employer, sans attendre, à éradiquer toute menace néofasciste, même masquée. Cela devrait commencer par le refus de la présence d'Elon Musk dans les sommets économiques internationaux, ou du moins européens ; par des annonces officielles des responsables politiques prenant leurs distances avec ce soutien affiché à l'AfD ; par le boycott de produits manufacturés comme ceux de la marque Tesla ou le désabonnement à X. Sinon, il est vain de déclarer la situation préoccupante (2) sans agir, car tous ces acteurs participent, par leur inaction, à la banalisation de la présence de l'extrême droite jusque sur les plateaux de télévision. À quand un sommet européen des chefs d'État pour exclure les investissements des sociétés d'Elon Musk comme Space X de la zone euro ? Il est temps de ne plus se contenter de réclamer des pénalités aux multinationales qui s'affranchissent des règles, comme les GAFA.

Face à l'extrême droite, il n'y a qu'un seul mot d'ordre : tolérance zéro. Sinon, même par leur silence, les démocraties européennes participent à la banalisation des discours et des signes de soutien, et à la normalisation des politiques néofascistes sur le continent. Ce message de rejet serait-il suivi d'effets ? Face à la puissance financière et industrielle d'Elon Musk, on peut déjà en anticiper les conclusions : il n'y aura pas de consensus contre lui, ni par un sursaut des consommateurs, ni par désobéissance civile critique, ni par une condamnation des États. Si la percée du néofascisme allemand inquiète, il est tout aussi inquiétant de laisser Elon Musk continuer de peser sur le monde économique, motivé par des objectifs hégémoniques et impérialistes. 

(1) France info. Publié le 06 septembre 2026 https://www.franceinfo.fr/monde/europe/allemagne/direct-elections-regionales-en-allemagne-les-bureaux-de-votes-sont-ouverts-en-saxe-anhalt-ou-l-extreme-droite-est-favorite_8179493.html

(2) France 24. Publié le 07 septembre https://fr.euronews.com/my-europe/2026/09/07/victoire-de-lafd-en-saxe-anhalt-les-reactions-de-la-classe-politique-francaise?utm_source=chatgpt.com

 Le Monde. Publié le 07 septembre https://www.lemonde.fr/international/live/2026/09/07/en-direct-elections-regionales-en-allemagne-apres-la-victoire-de-l-afd-en-saxe-anhalt-le-spd-reproche-au-chancelier-une-rhetorique-nefaste-qui-a-cree-de-l-inquietude-et-de-la-mefiance_6767342_3210.html?utm_source=chatgpt.com

mercredi 2 septembre 2026

Takotsubo. Le dernier trajet (extrait)

 « Takotsubo » (蛸壺) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut prendre le ventricule gauche pendant le syndrome du « cœur brisé » : une partie du cœur se dilate suite à un stress émotionnel et rappelle un récipient traditionnel japonais utilisé pour capturer les poulpes.


Samedi, 5h57

Paul prit son temps pour se préparer. Il prit son temps, il savait qu'il n'en avait plus beaucoup. Il allait mourir. D'une manière ou d'une autre, sans aucun doute. Le doute, il l'avait congédié, remplacé par une lucidité de tous les instants. Elle ne le quittait plus. Elle le tannait, au point de l'endurcir. Il allait mourir. Voilà ce qu'elle lui rabâchait. La mort se faufilait partout, annonciatrice. Elle dévalait des cieux dans des averses invraisemblables, lourdes, imperturbables à son sort. L'eau, cet élément bienfaiteur et vital autrefois, s'était transformée en poison qui attaquait les organismes. Elle avait coulé cette nuit, par bourrasques, contre les stores, avant de s'en aller ailleurs dans des heures creuses. Elle avait déferlé, éclaboussant les murs, les routes, les arbres et les animaux de ses centaines de milliers de gouttelettes toxiques. On avait l’impression qu’on déféquait de l’hydrocarbure. Et cette odeur ! Une odeur de vase et de soufre. Et d'inquiétude.


Restait la question, elle, bien plus incertaine, maintes fois ressassée, résolument sans réponse : valait-il mieux mourir riche d'une vie réussie, de la voiture garée dans la cour, près du chien qui attendait, entouré d'amis ou de sa famille, et regretter chaque instant qu'il faudrait abandonner ? Ou à l'inverse, avoir été rongé par la guigne personnelle et l'inconstance des gens, puis avoir été chaloupé dans une existence miséreuse, amarré à l'arthrose, pour admettre que, finalement, il y avait une liberté létale à sa profonde consternation ? Dans l'immédiat, en dehors de toute certitude, il souffrait de ne pas mourir.

La journée avait à peine débuté, pourtant le départ se bousculait déjà dans sa tête. Approximativement une heure pour rejoindre la gare, puis encore deux heures trente supplémentaires dès qu'il serait monté dans le train. 2 h 18 plus précisément. Un laps de temps pour sa destination finale. 2 h 18 correspondrait à quoi, d'ailleurs ? À la longueur d'un vieux film d'espionnage, Octopussy, sans oublier son générique avec le fameux Roger Moore. À la durée moyenne de son sommeil dégueulasse et brouillon, à une demi-journée de boulot moins palpitante que le film de 007. Et au bout des 2 h 18, pas d'hésitation : une simple injection suffirait au dernier soupir, ou toute autre chose s'en rapprochant.

Le réveil n'était pas vraiment un réveil car il n'avait pas vraiment dormi. Pas plus de deux heures trente. Le stress le rongeait de l'intérieur, avait envahi les veines et les artères, puis le dessous du crâne. Paul palpitait en permanence. Durant une partie de la nuit, pour ne pas trop agiter son esprit, il s'était concentré sur le sifflement constant de son oreille gauche. Un acouphène consécutif à un profond choc émotionnel, qui avait perturbé le fonctionnement normal de l'oreille interne. Il s'en était accommodé. Presque comme une tonalité familière, un serin prisonnier de sa cage qui débiterait le même dépit aigu.

La nuit avait encore sommeil.

Une série d'arythmies avait veillé sur lui, cogné la cage thoracique, comme cet oiseau, prisonnier de la sienne. Le noir de ses tourments rivalisait avec l’obscurité stridente, lesquels complotaient pour alourdir davantage le magma de sa raison. Aucune importance, il s'en fichait dorénavant. Le sifflement et le surpoids, il ne les percevait plus comme de mauvais compagnons. Encore moins que des fardeaux. Il ne sentait plus rien, à part un mal de crâne et une énième crevasse qui courait sous son sternum. Celles-là, il ne les comptait plus, non plus. Sa barbe hirsute de quelques semaines le démangeait. Les mains égarées dans des cheveux poivre et sel, il se redressa péniblement, buta contre la bouteille de whisky qui gisait au pied du lit. Il jura. À voir la bouteille éclusée, il se dit qu'il ferait mieux de vérifier l'historique des messages envoyés durant son ivresse. Certains auraient pu être adressés à son ex, ce qui, en soi, donnait un peu de piment à son quotidien.

— Trouduc, déverrouillage…

— Bonjour monsieur. Exécution en cours.

Les objets connectés, gérés par l'IA, avaient même été installés chez les plus précaires. Les autorités administratives avaient imaginé contenir ainsi la fronde des locataires de logements sociaux avec cette campagne du numérique « partout et pour tous ». Ça avait foiré.

— Lumière. Un spot balbutia. Vérifier les derniers messages.

— Recherche en cours… affichage sur l'écran principal.

Clopinant sévèrement dans un aller-retour express aux WC afin de vider une vessie de quinqua par à-coups, il se prépara un dernier café. Un café épais. Un café si serré qu'il pouvait rivaliser avec n'importe quel tord-boyaux qui lui déclenchait des ulcères. Paul s'affala sur la banquette. Maudite arthrose ! Faute de chirurgiens, on ne lui prescrivait plus d'injections dans les genoux. De temps en temps, celui de gauche se bloquait. Douloureux. À cause de son âge, il avait refusé le soutien d'une canne. Alors il dandinait et se cramponnait à tout ce qui se présentait sous la main. Il soupira pour alléger la souffrance.

— Vous avez envoyé plusieurs messages à celle que vous avez surnommée « tête de mort ». Surnom en lien avec les deux têtes de mort qu'elle avait tatouées sur sa poitrine, en remplacement, affirmait-elle, de ses deux minuscules seins.

Lui, il les avait tenus dans ses mains et se souvenait des magnifiques paroles de la chanson d'Alain Souchon, aujourd'hui décédé. Non, la vie ne valait rien, ou pas grand chose, en tout cas. Hormis la senteur sirupeuse des fleurs de sureau du printemps et celle plus poivrée de la menthe sauvage de septembre, disparues à leur tour, et avec elles, des milliers de vénérables papillons jaune et bleu.

— Merde… fait chier…

Il se passa encore les doigts dans les cheveux, laissa échapper un grognement coupable. « Bon… tant pis… de toute façon… » Il venait de lire un pavé de sms dictés en partie grâce à, ou à cause de, l'IA, brinquebalants, hachés, défigurés. Annabelle… oui, plus de doute sur la destinataire. Elle n'avait pas répondu. À son habitude. Elle maintenait la distance et l'ennui. Délibérément. Elle l'avait menacé d'aller à la gendarmerie. La première fois que l'on aurait certainement porté plainte contre lui pour « mauvais amour ». Lui ironisait sur « mauvais coucheur ». Peut-être avait-elle changé de numéro, non pas par prévention mais par agacement. Cela faisait un moment pourtant qu'elle lui avait dit que c'était fini. Encore une fois, elle se trompait, c'était loin d'être fini. Ça le rongeait de lui avoir demandé de ne pas revenir, tant qu'elle ne s'interrogerait pas sur son comportement. Désinvolte, ou pire, détachée, elle n'était jamais revenue. Physiquement. En soutien ? Des flashs de son corps nu l'assaillaient avec le crépuscule de son esprit. Il se redressait alors obstensiblement, après un bond. Plusieurs minutes s'avéraient nécessaires pour qu'il se ressaisisse. Sadiques.

Il avait larmoyé au-dessus du clavier. Pathétique. Y avait-il quelque chose d'immoral là-dedans ? De vulgaire ? Rien, en tout cas, ne venait accorder à son insistance une volonté de nuire ou d’insulter.

Et puis qu'elle aille au diable ! Qu'elle prenne son temps pour s'y rendre, celui qu'elle ne lui avait pas accordé. Tout bien réfléchit, il s'était dit qu'ils se retrouvaient certainement en enfer. Éternellement disculpés de n'avoir pas été suffisamment heureux. Il lui en avait fallu pourtant, des ressources, pour accepter ce qu'il ne supportait pas chez les autres, même quand elle était revenue pour coucher avec lui : se rendait-elle compte des dégâts qu'elle occasionnait ? Chez elle, tous ses travers étaient insupportables pour le commun des hommes. Sa jalousie, à elle, l'étouffait. Il toussa, confia un râle profond dans un coude. Les poumons brûlèrent et raidirent sa bouche. Il ne lui avait rien annoncé. Surtout pas. Il prit un mouchoir en papier. Essuya une mélasse rosie par le sang.

Cette fois-ci, dégoûté, il ne se donnait même pas la peine d'écouter la radio, tout autant lassé par les interruptions sporadiques des programmes à cause des grèves ou des coupures de fréquences pour que l'électricité puisse approvisionner prioritairement les quartiers chics et leurs bornes de rechargement. Les infos ressassaient les mêmes conneries depuis des mois. Il savait que le gouvernement allait annoncer une nouvelle restriction de carburants dans les stations-service et qu'il avait fallu mobiliser la Garde nationale, déployer des chars dans certaines métropoles rebelles pour contenir le flot de voitures.

Les trains, eux, circulaient toujours malgré le rail décharné, gondolé, et quelques sabotages sur les lignes, des transformateurs qu'on faisait péter. S'ils avaient réussi à privatiser le réseau ferré et à automatiser l'ensemble du trafic, la Compagnie Ferroviaire Bretonne avait conservé une certaine autonomie du fait de la périphérie géographique de la Bretagne. Les avions ne décollaient plus, faute d'approvisionnement régulier en kérosène et à cause du bombardement sporadique sur les pistes. Les choucas avaient fini par squatter la tour de contrôle de l'aéroport.

Deux crêpes roulées dans du beurre demi-sel un peu rance et dans un miel devenu aussi rare que le pétrole et l'électricité comblaient d'onctuosité l'âpreté du café. Ce n'était pas dans ses habitudes, mais chaque mastication allongeait le procédé de salivation, déchiquetait la jupe du célèbre rouleau breton, imprégnait ses poils d'un mélange juteux. Une flatulence vint interrompre le mécanisme de la mâchoire, une seconde signala la nécessité d'évacuer le trop-plein. Il se gratta le cul puis pénétra une seconde fois dans les WC. Dès les premiers instants, il baissa le boxer. Il leva les yeux, péniblement. Placé face à lui était fixé un cadre reprenant le découpage et l'assemblage d'un article paru dans le Canard enchaîné sur un ancien président de la République, Jacques Chirac, peu connu des nouvelles générations, car l'administration n'imprimait plus de manuels d'histoire faute de moyens. L'article en question était intitulé « Florilège de Jacques Chirouette ». Une de ses déclarations retenait plus particulièrement son attention : « L'emploi n'est pas une priorité : c'est la priorité » (discours du 02/06/1995). Quelques mois plus tard : « La priorité, c'est la réduction des déficits ». Si on pouvait trouver une raison pour ne pas regretter la réimpression de livres d'histoire, celle-là était toute trouvée. Il soupira profondément et se dit que ce serait bien de mettre ses chaussettes dans la machine à laver. Il les porta à son nez, les renifla. Finalement, oui. Il ne se précipita pas, attendant l'évacuation complète de ses excréments. Il contempla son trophée, plutôt bien formé, prit quelques feuilles et tira la chasse. L'eau de la cuvette venait avec parcimonie. Le réseau d'eau déconnait aussi. À force d'être sollicitée, la chasse se rebellait, prolongeant l'examen des étrons. Ça empestait l’excès d’alcool. Il avait tenté les toilettes sèches. Sauf que, à défaut de constructions d’ampleur, les menuisiers se raréfiaient et avec eux la sciure de bois. Voir pousser des légumes grâce à ses offrandes, ce mélange de finiture, avait eu quelque chose de jubilatoire, d'héroïque même. De suffisamment approprié, en tout cas, pour clore un cycle naturel afin que toute vertu revînt à la terre. Dommage qu'il ait cessé.

En vain. Il avait tenté de se doucher. Mais l'eau du pommeau ne coulait qu'au compte-gouttes. Depuis plusieurs semaines, on avait cadenassé les circuits d'eau chaude. Il s'était rabattu sur un gant de toilette froid et un peu de savon pour se laver les parties intimes. Il hésita un instant, mais se résigna à se raser. Pourquoi découvrir un visage marqué par l'usure ? Des rétines délavées par les sanglots. Dans la chambre, il enfila, presque à l'aveugle, des vêtements mal pliés et chiffonnés, d'où se dégageait une odeur âpre d'une armoire en bois vieillotte. Il passa brusquement le pull, déclenchant une douleur au niveau du thorax : les poumons ? Le cœur ? Un muscle irrité ?

Paul ne devait pas se précipiter, il avait tout préparé méticuleusement la veille au soir. Enfin, pour le peu qu'il emportait. Tout tenait dans le sac à dos de sa fille unique. Un vieux sac élimé, avec une fermeture capricieuse. Quelques vêtements, le recueil de poésies, la seringue et la trousse de toilette tentaient de remplir ce vide. Il ne savait pas trop d'ailleurs pourquoi il le faisait. Sûrement pour se rassurer et contenir l'effroi qui ne devait pas le ralentir ni le dissuader d'accomplir sa mission. Il riait même de se voir râler car il ne trouvait plus le dentifrice que sa fille avait dû emporter pour passer le week-end chez sa mère, croyait-il. C'était stupide, mais il avait acheté une nouvelle brosse à dents. Il se rendit compte qu'il avait mis plusieurs minutes à la quitter des yeux avant de la ranger dans la trousse. Il comprit soudain qu'il avait rêvé le dentifrice et la visite de sa fille à l'appartement, alors qu'elle ne passait plus le voir. Et pour cause. Elle lui avait fait savoir qu'elle n'avait plus besoin de son père. Elle avait certainement raison. Pourtant, il avait toujours pensé qu'on avait quand même besoin de quelqu'un qui nous aimait. Lui n'avait plus personne. Sa vie tout entière flatulait l'illusion.

Au bout du compte, vivant dans une solitude douteuse, ne voyant plus grand monde, il ne parvenait plus à se créer de souvenirs. Rien de tangible. À moins de considérer le balancement abîmé des arbres ou le passage de nuages gâtés comme suffisant. Il ne se consolidait plus et ne construisait qu'un mental flasque. Par réflexe de survie, il abusait des mêmes fragments de scènes de sexe, des visages d'Annabelle, polis par les mois qui fuyaient. À force d'être seul, il traînait dans des tranches d'époque bienheureuse et pleines de soi. À quoi bon se soigner ? Et à quoi bon attendre après un médecin imaginaire ? Aucune spécialité ne guérissait de cette maladie-là.

Hier déjà, il déambulait dans les rayons du magasin de bricolage alors qu'il n'avait pas de travaux en prévision. Et pour cause, il partait, ou peut-être s'enfuyait-il. Mais avant tout, il avait décidé de se rendre dans un endroit fréquenté par elle. Il entra dans le magasin. Par habitude, il longea trois secteurs couverts d'outils, avant de s'engouffrer dans une allée « petits accessoires ». Il se rappelait qu'Annabelle s'était postée là, comme à son habitude, perplexe, devant des vis. Il pleurait. Devant des rangées de vis, sur dix niveaux et cinq colonnes, il pleurait. Il s'imaginait reproduire les gestes qu'elle aurait pu exécuter. Des gestes qu'elle avait répétés plusieurs fois, finis par des ongles élégamment rouges, hésitant certainement pour trouver les bonnes dimensions parmi toutes ces fichues vis, éparpillées dans leurs diamètres spiralés et leurs formes de têtes épouvantables. Enseveli sous les vis, il n'avait pas entendu le responsable du rayon l'interpeller : « Bonjour. Je peux vous être utile ? » Interloqué, voire affligé, il prit soin de masquer son agacement et, d'un coup de main, d'essuyer les larmes blanches, séchées sur les joues. « Non, ça va, merci », répondit-il cependant dans un sourire bref et crispé, faisant juste ce qu'il fallait pour lui rendre la politesse, sans détourner la tête.

Décidément, même là, il ne se sentait pas en paix. On ne lui foutrait pas la paix. Croire que cela changerait quelque chose n'arrangeait rien. Il n'y avait pas de répit possible. Il avait renoncé. Même à vivre. Il se dirigea vers les peintures. Là aussi, elle venait, maniaque. Tenace, elle repassait du blanc satin sur du blanc satin, jamais sali. « En prévision, si je déménage », disait-elle. Douze ans plus tard, elle vivait toujours dans une espèce de blanc éternel. Il pleura.


lundi 24 août 2026

La tentation de l'embourgeoisement des élu.es écologistes

« Je tiens à souligner que si les Verts (allemands) s'allient aux sociaux-démocrates, ils suivront une logique tragique : ils perdront leur identité. » Cette phrase, tirée du long entretien accordé par Murray Bookchin au magazine Kick it Over (1), trouve, quarante ans plus tard, un écho surréaliste en France, avec le ralliement du parlementaire écologiste Yannick Jadot à la candidature à la présidentielle du social-démocrate Raphaël Glucksmann. Elle est surréaliste à plus d'un titre, mais s'inscrit dans une tendance de fond déjà observée par le passé, notamment avec la transformation radicale de porte-parole des écologistes, à l'image de Daniel Cohn-Bendit, vers une forme d'embourgeoisement social et parlementariste.

On ne retracera pas ici les parcours de ces deux militants autrefois radicaux, car il ne faudrait pas limiter à ces deux seules personnalités, largement médiatisées, la tentation — ou plutôt la dérive — d'une partie des écologistes vers un conformisme de bon aloi, sans prise de risque ni tentative de bouleversement profond, ou à tout le moins de créativité démocratique. 

Ces deux personnalités politiques ont néanmoins en commun d'avoir goûté à la gamelle parlementariste, avec les avantages qui l'accompagnent, et ainsi éviter une aller simple vers l'anonymat dépressif ou la simplicité d'une vie. Car comment expliquer autrement la présence au Sénat de Yannick Jadot ? Le fait d'avoir été candidat à l'élection présidentielle lui confère-t-il un droit intangible à un parcours parlementaire compensateur ? On ne peut décidément pas s'en remettre au hasard, dans ce cas précis, si l'on se souvient du précédent de Dominique Voynet, devenue sénatrice en 2004 et restée au Sénat jusqu'en 2011.

Cet embourgeoisement d'une partie des écologistes se retrouve à tous les étages de la société et se diffuse discrètement au niveau local, retranchés qu'ils sont dans leurs maisons de paille et de torchis. Leur point commun ? Le renoncement à des engagements intrinsèquement liés au combat écologique sur un certain nombre de points stratégiques, comme le nucléaire. La dénonciation du capitalisme n'étant plus à l'ordre du jour, il devient difficile de critiquer la fabrication à l'échelle industrielle des voitures électriques, avec un impact non négligeable sur l'environnement.

Le cas Jadot est flagrant. Dans son interview sur France Inter, le 24 août, le journaliste politique Benjamin Duhamel l'a interrogé sur son soutien à la candidature de Raphaël Glucksmann. Pour promouvoir sa démarche auprès des électeurs et électrices de l'écologie politique, le sénateur a diffusé sur sa page Facebook quelques extraits sélectionnés de son passage à La Grande Matinale. Dans l'un d'eux, il espère que ces électeurs et électrices « vont rester fidèles à leurs valeurs ». Ou faut-il préciser : aux valeurs modulables des parlementaires, au gré des vents qui tournent ? Et puisque le monde politique a lui aussi ses archives, il est bon de rappeler que la parlementaire Dominique Voynet n'avait pas hésité, elle non plus, à s'écarter de ses valeurs en renonçant au principe du non-cumul des mandats (2).

Un dernier extrait de l'intervention de Yannick Jadot est éclairant sur les perspectives d'avenir en matière énergétique. « Je le regrette, mais il faut regarder la réalité en face : l'écologie politique n'est pas en capacité de rassembler et de jouer la gagne en 2027. Raphaël Glucksmann l'est. Et son engagement écologique est clair : sortir des énergies fossiles et adapter notre société au dérèglement climatique. »

Comment ne pas adhérer au principe d'une indépendance à l'égard des énergies fossiles ? Sauf que Benjamin Duhamel a pointé une contradiction flagrante entre les deux hommes politiques : leur positionnement sur la filière nucléaire française. À l'entendre s'entortiller dans les mots au sujet de la position du candidat de Place publique sur le maintien et le déploiement de réacteurs de nouvelle génération, on comprend que le sénateur n'ait pas retenu cet extrait pour le lancement de sa campagne de soutien (3).

L'embourgeoisement ne se limite pas à une apparence physique, une posture sociale ou une attitude ostentatoire. Il se glisse dans les commentaires politiques, dans les prises de position publique, dans un opportunisme fait de délégations par les suffrages indirects,  à plusieurs milliers d'euros, sans plus se soucier de la rigueur des propos ni de la probité des formules. Qu'il est plus confortable de s'associer à des revirements de circonstance et court-termistes que de relier son acte politique à une vision plus vitale, nourrie des révolutions sociales.

Murray Bookchin avait raison sur la perte d'identité des écologistes. Mais je nuancerais quelque peu son appréciation : il est peut-être davantage question de changement que de perte d'identité. Le discours de Yannick Jadot sur le nucléaire a changé en à peine cinq ans. Opposant hier, il dit aujourd'hui : « débattons. » Avec qui ? Avec les bourgeois sociaux-démocrates. Qui peut encore croire, aujourd'hui, à leur fiabilité ? À part les opportunistes.

Photo Greenbox — Travail personnel, CC BY-SA 4.0

(1) Bookchin, Murray. “Democratizing the Republic and Radicalizing the Democracy: An Interview with Murray Bookchin.” Partie 2. Kick It Over, no. 14, Winter 1985–86, p. 9

(2) Cumul : Dominique Voynet se donne le temps de la réflexion https://www.nouvelobs.com/politique/municipales-2008/20080319.OBS5785/cumul-dominique-voynet-se-donne-le-temps-de-la-reflexion.html

(3) Présidentielles 2027 : l'écologiste Yannick Jadot choisit de soutenir raphaël Glusckmann https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-du-lundi-24-aout-2026-2695433  à partir de 6'52

lundi 17 août 2026

Climatosceptique. L'idiocratie a un QI

Contrairement aux idées reçues, l'Idiocratie n'est pas exclusivement un univers peuplé d'écervelé·es, figé·es au degré zéro de l'évolution. Ou, tout du moins, ce n'est pas nécessairement un univers dans lequel les moins compétents, les moins informés ou les plus démagogues exercent le pouvoir ou influencent fortement les décisions.



Car, pour exister et prospérer, un système idiocratique a besoin d'avis solides, d'arguments construits et de démonstrations présentées comme inattaquables, incarnés par des hommes d'envergure dans leurs domaines respectifs : scientifiques, ingénieurs, politiques, journalistes, influenceurs, etc. Certains finissent même par devenir des figures emblématiques sur lesquelles l'Idiocratie peut s'appuyer.

La doxa « climatosceptique » dispose précisément de ce type de personnalités : des idiocrates dotés d'un QI élevé, de compétences reconnues dans leur domaine et capables de produire des arguments concernant la part anthropique du dérèglement climatique. En voici quelques portraits.

Avant toute chose, une précision s'impose. Ces idiocrates mettent l'accent, dans leurs interventions, sur la notion de « réchauffement climatique ». J'insiste sur ce point, car il ne s'agit pas seulement d'une question sémantique. Les bouleversements observables relèvent plus largement du dérèglement climatique : en été, on aurait tendance, sciemment ou non, à oublier les inondations de l'hiver ; en hiver, les incendies de l'été. Le climat ne se résume pas à une simple courbe de température : ses dérèglements se manifestent par une multiplication et une intensification de phénomènes extrêmes, dont la succession et la répartition saisonnière peuvent brouiller notre perception du dérèglement. (1) 

On pourrait débuter cette galerie de portraits par le plus polémique d’entre eux : Claude Allègre. Même si sa voix a distillé un certain nombre d’allégations, cet ancien ministre socialiste, ardent défenseur du déploiement du nucléaire civil, était avant tout un géochimiste de métier. Il est décédé en 2025. Il mérite notre oubli.

D’autres, bien vivants ceux-là, peut-être inspirés par cette figure historique du climatoscepticisme, contestent à leur tour le rôle du CO₂ dans le dérèglement climatique et continuent d’alimenter cette mouvance, notamment grâce à la publication de nombreux ouvrages sur le sujet. Les relais qu'ils trouvent dans certains médias sont soutenue par des organisations libérales, de droite, voire d'extrême droite.

Benoît Rittaud est enseignant-chercheur en mathématiques (2). Il préside l'association des Climato-réalistes. Dans l'émission de Sud Radio animée par André Bercoff, le jeudi 9 novembre 2023, il intervenait sur la conception qu'il se fait de l'écologie qui, d'après lui, relèverait avant tout de l'univers du mythe et des légendes. Des extraits de cet entretien ont été relayés par le média en ligne « Méchant Réac » (3).

En cinq minutes de diffusion, l'ensemble de son argumentaire peut être balayé d'un revers de main. Selon ses dires, l'apparition du « mythe écologiste » remonterait au début de la guerre froide. En affirmant cela, il prend d'emblée des risques extrêmes. Premièrement, l'écologie n'est pas un mythe, mais une science ; deuxièmement, même au cours des siècles passés, on ne la nommait évidemment pas encore « écologie », mais de nombreux érudits s'intéressaient déjà aux interactions entre les activités humaines et la nature.

Le géographe libertaire Élisée Reclus, dès le XIXe siècle, consacrait ainsi une grande partie de son œuvre à l'étude des relations entre les sociétés humaines et leur environnement. Dans L'Homme et la Terre, publié à partir de 1905, il analyse notamment la manière dont les activités humaines transforment les milieux naturels. Faire de la guerre froide le point de départ de la pensée écologique revient donc à faire l'impasse sur plusieurs décennies de réflexion consacrées aux rapports entre l'homme et son environnement.

Autre aspect de l'intervention de Rittaud (que l'on retrouve d'ailleurs chez les autres idiocrates) : la peur irrationnelle. Le mathématicien présente des figures telles que Rachel Carson (3) comme des sortes de prédicateurs ayant contribué, notamment à travers son livre à succès Le Printemps silencieux, à distiller dans les esprits une peur irrationnelle de la fin du monde. Il soutient ainsi que « la pollution des sols par des composants chimiques allait faire qu'il n'y aurait plus d'oiseaux, c'était déjà très poétique ».

Il n'y a pourtant rien de poétique à constater la disparition des oiseaux. Quant à la « peur irrationnelle » qu'il évoque, encore faudrait-il démontrer en quoi l'alerte lancée par Rachel Carson relevait de l'irrationalité. 

Chritian Gérondeau. Nucléiste obsessionnel, haut fonctionnaire, Christian Gérondeau fustige depuis plusieurs décennies le « dogme écologique », selon lequel l'homme serait responsable de la transformation du climat, ainsi que l'ampleur du dérèglement climatique qui en résulterait. À l'écouter, le climat a toujours changé et obéit à une succession de cycles alternant « périodes chaudes » et « périodes froides ». Dans un entretien accordé en février 2025 au média Tocsin (5), il affirme ainsi que, depuis le milieu du XIXe siècle, « la période actuelle est un nouvel optimum, la Terre se réchauffe, c'est une très, très bonne nouvelle ». Curieusement, pour cette dernière période, il ne fait pas le lien entre la naissance de l'ère industrielle et ses conséquences sur le climat.

À ce stade, inutile d'être exhaustif à moins de vouloir attraper la nausée, surtout s'il faut nommer tous les idiocrates de droite et d'extrême-droite. Malgré tout, on pourrait citer : 

Vincent Courtillot
Géophysicien, Académie des sciences

Proche d’Allègre et probablement l'un des scientifiques français les plus associés à au climato-scepticisme après Allègre (les autres se présentent plutôt comme climato-réalistes) . Il a défendu l’importance de facteurs naturels, notamment solaires, dans les variations climatiques récente.

François Gervais
Physicien
A publié L'Innocence du carbone, conteste notamment l'importance du CO₂ anthropique et certaines conclusions du GIEC. Il est régulièrement cité parmi les scientifiques français climatosceptiques.

Rémy Prud'homme
Économiste
Critique du discours climatique et surtout du coût économique des politiques climatiques ; auteur de L'Idéologie du réchauffement

Que faut-il de plus pour démontrer que des certitudes solidement encrées, orientées vers la droite et le nucléaire, peuvent perturber les meilleures décisions à prendre ? Pendant que le dérèglement climatique métamorphose dangereusement les conditions du vivant sur Terre, les Idiocrates continueront de régner sur un monde de cendres. Ils trouveront certainement encore à disserter sur leur propre échec en Idiocratie.

(1) Déréglement climatique ou changement climatique ? https://www.socialisme-libertaire.fr/2024/11/dereglement-climatique-ou-changement-climatique.html

(2) Benoît Rittaud. Enseignant chercheur en mathématiques https://www.futura-sciences.com/sciences/personnalites/mathematiques-benoit-rittaud-140/

(3) J'ai lu et aimé : le déraisonnement climatique  https://mechantreac.blogspot.com/2023/11/jai-lu-et-aime-le-deraisonnement.html

(4) Le printemps silencieux https://fr.wikipedia.org/wiki/Printemps_silencieux

(5) Tocsin média https://www.youtube.com/watch?v=zbf8iA7rYGI



vendredi 14 août 2026

Ferrand and co, tueurs d'abeilles

Richard Ferrand, ancien député du Finistère et ancien homme fort de la majorité Macron, est aujourd’hui président du Conseil constitutionnel. Il le présidait lorsque celui-ci a statué favorablement sur les dispositions de Duplomb 2 relatives aux pesticides, le 14 août 2026.

L’important n’est pas de savoir comment on se mobilise, mais à quel moment on le fait. Tous les potagistes le savent : quand la larve est dans le fruit ou le légume, elle s’installe, grignote la pulpe et fait pourrir l'intérieur. Puis, devient généralement, une mouche ou un papillon.

Dommage que les 1 300 lecteurs de l’article n’aient pas davantage réagi à l’époque afin de tenter de se débarrasser de ce gros ver parlementaire. Ce n'est pas une loi qu'il faut condamner mais le système électoral qui la favorise. Tans que ce ne sera pas le cas, on aura encore des gros vers comme Duplomb. Étre consterné ne suffit pas.

Première publication, juin 2018

Ce matin, à Lindouar, pendant que je coupais quelques feuilles de consoude à l’usage d’un purin, je m’interrogeais sur plusieurs points concernant la décision des parlementaires et du gouvernement Macron de maintenir l’usage du glyphosate.

D’abord, sans remettre en cause la bonne volonté des organisateurs, je m’interrogeais sur l’efficacité des appels à des rassemblements citoyens pour tenter de mobiliser au-delà des apiculteurs et des militants environnementaux. Je pense que ce type de manifestation est désuet et n’apporte plus les résultats escomptés. Il me semble que la population est informée du sinistre en cours. Il me semble que des médias relaient cette information. Il me semble que le législateur ne l’ignore nullement.

Que se passe-t-il alors ? Il me semble que, comme M. Hulot l’affirmait dans un remarquable éclair de lucidité, peut-être pour justifier sa place au sein de ce gouvernement ou, plus simplement, pour alléger sa conscience, tout le monde s’en fout !

Tout le monde se fout de la disparition des insectes et, notoirement, des pollinisateurs. La résignation n’a pas non plus de frontières. La campagne se meurt pendant que la ville se goinfre. Et ce ne sont pas quelques ruches sentinelles perchées sur les toits qui inverseront la tendance.

Je m’interrogeais également sur le buzz de Sandrine Le Feur, députée de LaREM de la 4e circonscription du Finistère, qui déclarait hors micros et caméras que Stéphane Travert était un « salaud », à propos de l’amendement rejeté sur le glyphosate (voir l’article du 29 mai : https://dderrien.blogspot.com/2018/05/glyphosate-on-marche-sur-la-tete-mme-le.html.

Ça paraît tellement évident que, face caméra, elle aurait tenu les mêmes propos ! C’est assez rare qu’une députée traite de « salaud » un membre du gouvernement issu de la même majorité, devant un panel de journalistes.

Quand je vois le nombre de personnes qui l’encouragent : « Oui, bravo, elle a raison ! », je peux comprendre que tout le monde s’en fout ! D’ailleurs, ce ne sont pas les quelques syndicalistes de la Confédération paysanne qui applaudissent le discours public de Sandrine Le Feur, improvisé dans la rue, qui inverseront la tendance (bis).

(Si je peux me permettre une parenthèse, et à regarder de plus près, l’augmentation des surfaces agricoles cultivées en bio n’a pas empêché l’hécatombe prononcée de la biodiversité. Le modèle proposé présente certainement plusieurs failles systémiques. Je pense notamment à la tolérance de la mixité dans les conduites végétales.)

Mais en premier lieu, celui qui se fout royalement du silence des campagnes, c’est bien notre cher député de la 6e circonscription du Finistère, M. Richard Ferrand.

Il se fout des rassemblements citoyens. Il se fout des commentaires de Sandrine Le Feur. Lui, il vote contre l’interdiction du glyphosate dans la loi Alimentation. Lui, c’est une petite gâchette de Macron, une petite frappe, un tueur d’abeilles !

Alors, je me demandais ce matin, à Lindouar, comment faire savoir que Ferrand est un tueur d’abeilles. Comment me rendre devant sa permanence de député à Châteaulin ?

Quoique peu occupé par mes activités de plein air, je fus interrompu par un appel de Joséphine (une amie de Plougastel que l’on appellera comme ça). Embêtée par une voiture en panne, elle me demandait si je pouvais l’accompagner jusqu’à son lieu de travail, qui se trouve à Châteaulin.

Quelle heureuse coïncidence pour quelqu’un qui ne croit pas au hasard.

Je motorisais donc Joséphine jusqu’à Châteaulin, qui devint alors une complice bien utile pour jeter mon dévolu sur ce monsieur insignifiant. Et, autant que faire se peut, je rendais aussi responsable la section locale du PS, qui décida d’apporter son soutien à la candidature de ce monsieur insignifiant.

Richard Ferrand = tueur d’abeilles !




 






mardi 11 août 2026

Décarbonation : l'impasse électorale de l'écologie

Acidification des océans, artificialisation des sols, extraction de minerais, pollutions chimiques et aux particules fines, effondrement de la biodiversité, destruction des zones humides et du bocage, présence d'espèces invasives, eutrophisation des milieux, agriculture intensive, alimentation industrielle... Cette liste, non exhaustive, rappelle que le seul dérèglement climatique — avec ses bouleversements visibles (inondations, incendies...) atteignant un niveau d'intensité jamais égalé — ne doit pas être l'arbre qui cache la forêt. L'accumulation de ces phénomènes devrait engager l'ensemble des sociétés libérales vers un objectif de décroissance afin de contenir la pression anthropique sur la nature et, paradoxalement, sur leurs propres conditions d'expansion. Leurs représentants avaient pourtant engagé des protocoles fixés par eux-mêmes et leurs partenaires de la mondialisation : la décarbonation d'un modèle économique hautement accumulatif. Pourtant, dix ans après les accords de Paris, signés lors de la COP21, le modèle démocratique, fondé sur l'électoralisme à outrance, montre ses défaillances collectives et sa vulnérabilité face aux moyens à mettre en œuvre pour parvenir à protéger l'ensemble de l'humanité. 

Ce n'est pas un scoop, mais l'écologie ne s'affiche pas comme une priorité chez les Français et, a fortiori, pour une majorité de partis politiques — surtout ceux plutôt situés à droite de l'échiquier. Aucune classe sociale n'échappe à ce constat amer. Toutefois, il convient de s'interroger sur les capacités de chacun à se mobiliser pour modifier profondément, voire structurellement, ses habitudes de consommation dans l'alimentation, le logement, les loisirs et les modes de transport. 

Que peut-on attendre des 15 % de la population la plus pauvre, qui se ronge les sangs quotidiennement pour payer les factures, faire le plein de carburant, remplir le réfrigérateur et s'occuper, parfois seule, du foyer ? Si, en 2024, l'empreinte carbone moyenne d'un Français s'établit à 8,2 tonnes de CO₂ par an (source : ADEME), les ménages modestes ne sont pas les plus émetteurs. Sont-ils responsables de la qualité des logements locatifs ? Des choix énergétiques de l'État, notamment du développement massif du chauffage électrique au cours de la période nucléaire ? À quoi pourrait-elle renoncer ? À un véhicule acquis d'occasion parce que les voitures électriques lui sont inaccessibles et qu'on ne trouvera pas sur chaque parking de chaque immeuble des bornes de recharge ? On le sait : Les ménages les plus modestes disposent de marges de manœuvre plus faibles pour modifier leurs modes de déplacement, notamment lorsqu'ils dépendent de leur véhicule pour accéder à l'emploi ou sont plus tributaires du déploiement des transports en commun quand ils vivent en zone periurbaine.



Détourner les regards pour désigner les 10 % les plus riches, dont l'empreinte carbone est plus de deux fois supérieure à celle des 10 % les plus pauvres, reviendrait à ignorer la source de la dégradation de la condition fondamentale d'une existence digne, accordée à chaque habitant de cette planète. Cependant, la gauche française, y compris les écologistes, fait, volontairement ou non, l'erreur de ne pointer du doigt que l'unique cible des multinationales, de l'économie de la rente et du profit. Celles-ci ont été tellement privilégiées et protégées (ou assistées) par les gouvernements successifs depuis que la République est passée de la IIIᵉ à son modèle actuel, que la classe dominante est devenue intouchable, inatteignable, invisibilisée, pourvoyeuse de médias d'opinions réactionnaires. Selon toute vraisemblance, l'application d'une nouvelle taxe, type Zucman, ne suffirait probablement pas, à elle seule, à produire leur décarbonation (1).

Reste alors la classe intermédiaire, répartie entre sa tranche supérieure et sa partie moyenne inférieure. Tous les enjeux socio-économiques de transition écologique reposeraient sur l'ensemble de cette classe sociale, avec un indice bourgeois assez conséquent, qui représente, selon les conventions retenues, autour de 40 % de la population active. Directement ou indirectement, elle influence les politiques publiques et les programmes électoraux par : sa capacité contributive et fiscale, sa souplesse électorale (entre socio-démocrates, centre-droit, voire écologistes, même si un nombre plus croissant se laisse séduire par les positions de l'extrême droite), son capital économique, social et culturel et sa possibilité financière de tendre vers une transition énergétique supposée moins impactante. Entrepreneurs, professions libérales, fonctionnaires, ingénieurs, cadres, retraités les plus aisés, les militaires-rentiers de la manne publique — même s'ils forment un ensemble hétéroclite —, ont le même objectif : le maintien de leur niveau de vie (biens matériels et patrimoniaux), qu'ils considèrent comme incompressible et inaliénable. Question : une majorité d'entre eux assurerait-il, de facto, le niveau de vie néfaste de la classe la plus élevée ?

Les dirigeants des partis n'ignorent pas la faculté de la classe moyenne à mobiliser sa conscience citoyenne lors des échéances électorales. Quelle organisation politique se risquerait alors à scier la branche sur laquelle elle est assise ? Pour une démocratie française, même en deuil, cette classe demeure un corps électoral puissant qu'il convient de ménager, dans le but de tenter de l'orienter vers des décisions individuelles plus sobres. Jean-Luc Mélenchon lui-même le résumait sans détour pendant la campagne des législatives 2022 : " Ce n'est pas normal que la classe moyenne porte sur son dos toute la société." Sauf que, contrairement au niveau le plus élevé, les écologistes — les moins nombreux, les plus investis et décidés à renoncer à un modèle sociétal destructeur — remarquent, partageant le même espace public, que les ménages concernés n'ont pas renoncé à l'achat du dernier modèle de SUV, d'une piscine à deux pas de la plage, d'habitations surdimensionnées, de voyages à l'étranger et de vacances hivernales à la montagne.

Contrairement à ce que l'on voudrait faire croire, la décarbonation drastique n'est pas à l'ordre du jour dans les états-majors politiques, surtout si l'on doit atteindre, comme le préconise l'ADEME, 2 tonnes d'émissions de CO2/habitant/an en 2050. De façon évidente, les rapports d'ONG ou de scientifiques réputés, les commissions ad hoc, les conventions citoyennes pèsent peu en comparaison aux bulletins que l'on glisse dans l'urne. En réalité, ce n'est plus l'écologie qui est dans l'impasse, mais la démocratie représentative et l'intérêt général. Avec les débats autour de l'écologie, la question de la lutte des classes n'a jamais été autant d'actualité.

(1)Climat: "compter sur les riches ne suffira pas" https://www.inegalites.fr/Climat-Compter-sur-les-riches-ne-suffira-pas?utm_source=chatgpt.com

dimanche 2 août 2026

Le carrousel

Il n'y a pas d'avenir. À moins d'affirmer et de reconnaître que la mort est le point d'orgue de l'avenir. Soit. Il ne peut donc pas y avoir d'avenir sans la mort. Certains, emplis de chimères séculaires, affirmeront que la mort n'est qu'une étape — une énième, peut-être — vers un univers si curieux qu'aucun sur cette Terre n'en connaît la forme, l'odeur, la couleur, la texture. Ni les innombrables beautés disparues et ensevelies. La nature et ses torrents impétueux n'ont pas de place dans la mort. Au point que l'on suppose qu'ils s'en moquent ! On peut s'agripper à des Dieux antiques ou aux nouveaux Dieux, le ciel n'y changera rien.

L'avenir, on le cajole depuis la naissance. On le prévoit. On le promet. On le planifie. À force, on le verrait presque planqué derrière un léger brouillard de certitudes. Il vient bercer tous ceux et celles qui s'inquiètent du présent. Il est une sortie de tunnel, une vision pleine et entière, sans doute sans mystères — seulement faite de désirs. Et puis, tant qu'à faire, puisqu'ils ont confiance en l'avenir, ils y emmènent leurs mômes. Ils les trimbalent, les poussent souvent, à travers des routes droites, jalonnées par le confort de ne jamais se tromper. « L'avenir est une promesse ! » avait-on écrit sur un bout de papier. Comment le perçoit-on d'ailleurs, l'avenir ? Comme une maison solidement bâtie. Ou bien comme un parent qui vieillit, tout en souriant. Enfin... qui peut prévoir sa mort ?

On vend du baratin pour se plonger dans l'avenir. Des publicités. Des destinations. Des études. Un emploi dans la fonction publique. Un arc-en-ciel, sans noir et blanc. Et des enfants. Les enfants. Nous. À peine nés, déjà projetés — encombrés ou piégés — dans la mort. Et sans aucun doute, nous ferons la fierté de la famille, tout au long de ces années qui nous séparent de l'avenir. Mais jamais, ô grand jamais, on ne nous vendra l'avenir comme une fin. Cramoisi. Périlleux. Perdu. Mort. 

Alors, puisqu'il n'existe pas d'avenir, parlons du passé. Qu'a-t-on fait du passé ? À quoi s'identifie-t-il, en fait ? Aux souvenirs ? Aux expériences ? Aux rencontres ? Aux possibilités offertes par l'avenir ? Le passé se fout bien de nous. Il s'est barré, harassé de porter tout le fatras de la mémoire — tout ce qui n'a pas pu se construire, se réaliser. Il nous laisse seuls avec l'oubli. Et des miettes. Peu généreux, le passé éparpille quelques miettes, histoire de nous rappeler que nous avons été vivants. Joyeux, câlins, honteux, vigoureux, lamentables, aimants. C'est parfois soyeux tout de même d'oublier.

Le passé, pour le commun des mortels, est ennuyeux. Il se répète dans le présent afin de s'accorder à la nostalgie. « C'était mieux avant. » Un concert de Johnny, ou son vinyle qu'ils cylindrent en boucle. Au mieux, on s'achètera un ticket pour une tournée nostalgique. Un peu cabossés, ou flasques, mais ce sont eux — revenus du passé en le grimant ! La mélancolie, elle, a quelque chose de plus sacrificiel. Elle ne fait pas du passé une compagne. Leur différence ? Pendant que la première regrette les temps anciens, la seconde sait qu'ils ne reviendront plus. C'est certainement plus mortel à vivre.

À présent, à l'instant même où ces mots défilent sur l'écran, le présent s'est éclipsé. Il a pris la tangente, préférant sûrement s'acoquiner avec le passé, trop effrayé par l'avenir.

Passé, présent, avenir. Il n'y a rien de tout cela. Une vague idée de la tournure des événements, d'un carrousel en bois patiné par les efforts et dont le mécanisme s'épuisera pour s'arrêter définitivement. Piteux. Rabougri. Gras et sali. 

J'ai plongé mes yeux dans ceux de l'amour et je n'y ai vu qu'une petite mort.

Les punks du monde entier ont raison. Ce sont eux les véritables visionnaires et fossoyeurs, ces chacals : No future ! 

Ni Dieu ni maître.

La vie file, ne s'accroche à rien et surtout pas à l'avenir

samedi 1 août 2026

Antisémitisme. Livre "La petite Algérienne" en accès libre

En juillet de cette année se sont tenues les cérémonies de la Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français et d'hommage aux Justes de France. À Paris, un rassemblement a notamment commémoré la rafle du Vél' d'Hiv des 16 et 17 juillet 1942, au cours de laquelle 12 884 Juifs furent arrêtés par la police française.

Réduire l'antisémitisme français à la seule période de Vichy reviendrait à effacer un siècle d'histoire. Dès la fin du XIXᵉ siècle, sous la IIIᵉ République, il s'enracine dans une partie de la société française, nourrit les ligues nationalistes, éclate au grand jour lors de l'affaire Dreyfus, trouve sous Vichy sa traduction institutionnelle, puis continue de resurgir, notamment dans les milieux d'extrême droite, jusqu'à aujourd'hui.

J'ai tenté, modestement, avec ce livre, d'apporter un éclairage précis sur des comportements ordinaires et documentés.

Il me semble également nécessaire de rendre hommage à toutes les victimes des violences liées à la période coloniale française en Algérie, notamment celles du pogrom de Constantine en 1934 et des massacres d'Algériens du 8 mai 1945. 

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Présentation

A.L. Pignol fut un odieux personnage de l’extrême droite française. Colon algérien, il profita de son statut de notable pour exécuter avec ferveur sa monomanie viscérale : ratonner du Juif. A.L. Pignol se sentait à l’aise au coeur de ces années folles, dans lesquelles l’antisémitisme français agissait comme un catalyseur pour toutes les aversions et les persécutions envers une communauté tout entière.

A.L. Pignol à droite sur la photo

Tout comme en Algérie, l’antisémitisme français, avant et pendant l’occupation allemande dans l’hexagone, s’il ne fut pas encouragé par une majorité de Vendéens, ne fut pas moins une discrimination extrême. De nombreux Français s’affilièrent à sa systématisation, soit avec frénésie et virulence, soit par allégeance au régime de Vichy ou encore par détachement routinier.

Ce récit d’une saga familiale française, inspiré de faits réels nous emmenant en Bretagne, prend sa source à la fin du 19ème siècle lorsque des migrants français s’accaparèrent le territoire algérien. Il y est question d’implantation des populations, de haine du Juif, de conflits et de répits. Henriette Mingam, fille aînée d’A.L. Pignol, épouse d’un officier d’origine bretonne, reste une icône centrale de cette mésaventure algérienne.

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David Derrien est l’auteur du livre « La bête au coin du cimetière » — avec une nouvelle publication "Les naufragés de Saint-Pol-de-Léon" en 2027— Son blog aborde des thèmes en lien avec la littérature, l’écologie, l’anarchie, les politiques locales et la Bretagne : dderrien.blogspot.com. 

Ses passages dans les milieux culturel et politique breton depuis 30 ans font de lieu un observateur attentif et atypique de son pays, porté par une réelle liberté d’opinions et d’agissements. On l’a connu aussi comme sentinelle de l’environnement à travers son personnage « dédé l’Abeillaud ».

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Lien vers le livre

https://heyzine.com/flip-book/18aefe20ce.html

mardi 28 juillet 2026

L'adaptation climatique : le nouveau mantra des politiques

Depuis plusieurs semaines, commentateurs, responsables politiques et scientifiques mobilisent une même réponse court-termiste dans leurs discours : celle de l’« adaptation ». Devenu un véritable élément de langage de la transition climatique, le mot voudrait désormais s’imposer comme la clé face aux bouleversements à venir. Pourtant, il faut le dire clairement : au-delà d’un certain niveau de réchauffement, la question n’est plus seulement celle de l’adaptation, mais celle de ses limites. Dans une France confrontée à plusieurs degrés supplémentaires d’élévation des températures dans les prochaines décennies, certains changements agroclimatiques et certaines transformations de la biodiversité pourraient devenir irréversibles durant ce XXIᵉ siècle.

Champ de sorgho

À l’approche de l’élection présidentielle, il existe une difficulté politique majeure : peu de responsables, y compris parmi les formations de gauche et écologistes, paraissent prêts à porter un discours qui assume pleinement l’ampleur des ruptures à venir. Car derrière le terme rassurant d’adaptation se profile une réalité plus brutale : celle d’un basculement vers un monde profondément transformé par les conséquences du dérèglement climatique, dont les causes sont intimement liées au modèle économique dominant, fondé sur une accumulation continue de biens et de richesses, s’appuyant sur une forte consommation d’énergies fossiles.

Devant cette échéance ultrasensible que représente le scrutin présidentiel, aucun parti ne prendra le risque d’affirmer ce qui paraît inimaginable pour beaucoup de celles et ceux qui ont jusque-là décrédibilisé, ignoré ou insulté, à travers leurs mises en garde, les scientifiques ou les écologistes, qu’ils soient radicaux ou institutionnels : assumer un investissement massif dans la régulation, la transformation ou la transition, avec le risque que certains efforts deviennent insuffisants face à l’ampleur des bouleversements, du fait d’un système arrivé à bout de course. Compte tenu des enjeux, il est à parier que nous aurons affaire à une sorte de procrastination de la pensée politique, à un état léthargique de la puissance publique à des fins électoralistes, à moins de se complaire dans le populisme.

Qui expliquera demain à des propriétaires, à des agriculteurs, à des entrepreneurs ou aux populations les plus âgées que leur territoire pourrait ne plus offrir, à terme, les conditions de vie, de production ou de sécurité auxquelles ils s’étaient conformés, sans se soucier suffisamment de leurs actes et de leurs choix très personnels ? Qui assumera de dire qu’il faudra planifier le déplacement de populations exposées aux sécheresses, aux incendies, à l’érosion côtière ou au manque d’eau ? 

L’intérêt est-il d’abandonner des cultures acclimatées aux régions tempérées et ainsi entrer en concurrence avec des productions agricoles traditionnelles de pays dits émergents ? Rien que ce dernier cas de figure dévoile toute la difficulté à sortir d’un mécanisme complètement inextricable qui, de manière frontale et générale, sera toujours défavorable aux plus défavorisés, surtout s’ils vivent sur des continents lointains et étrangers.

Le cas du sorgho illustre parfaitement cette contradiction (1). Présenté comme une culture d’avenir face aux dérèglements climatiques, grâce à sa meilleure résistance à la sécheresse et aux fortes chaleurs, il pourrait devenir une alternative au maïs dans certaines régions françaises confrontées au stress hydrique. Mais derrière cette réponse agronomique se cache une autre réalité : celle d’une possible nouvelle concurrence économique avec des régions productrices historiques, notamment africaines, qui pourraient voir une filière à construire d’exportation vers des pays tiers fragilisée par l’évolution des productions agricoles des pays du Nord.

Ainsi, l’adaptation climatique des pays puissants pourrait, dans certains cas, reproduire ou accentuer des déséquilibres existants. Les territoires disposant des moyens financiers, scientifiques et technologiques nécessaires pourront transformer leurs modèles agricoles, investir dans de nouvelles filières et sécuriser leurs productions.

L’adaptation ne serait donc pas seulement une question de capacité technique à modifier nos pratiques. Elle deviendrait aussi une question de justice climatique : qui aura les moyens de s’adapter, qui devra subir les transformations imposées par un climat qu’il n’a pas contribué à dérégler, et jusqu’où les solutions trouvées par les uns ne deviendront-elles pas de nouvelles contraintes pour les autres ?

Dans la kyrielle des termes sémantiques gravitant autour de l’environnement et de l’écologie – "développement durable", "transition énergétique", "agriculture écologiquement intensive", "haute valeur environnementale" –, déployés depuis des décennies pour faire prendre des vessies pour des lanternes, l’« adaptation climatique » pourrait bien constituer la dernière tentative d’un État aux abois de garantir aux candidats à l’élection présidentielle un minimum de crédibilité et un espoir de stabilité, à travers des promesses financées à coups de milliards. Dans un monde fini, il y aura toujours matière à tenter de décrire l’indéfinissable : notre capacité à repousser les limites jusqu’à les franchir.

(1) Le sorgho, une petite graine qui a de l’avenir. https://www.horizons-journal.fr/le-sorgho-une-petite-graine-qui-de-lavenir?utm_source=chatgpt.com

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