« Takotsubo » (蛸壺) est un terme japonais signifiant littéralement « pot à poulpe ». Le nom vient de la forme caractéristique que peut prendre le ventricule gauche pendant le syndrome du « cœur brisé » : une partie du cœur se dilate suite à un stress émotionnel et rappelle un récipient traditionnel japonais utilisé pour capturer les poulpes.
8 h 07
Il y avait
quelques minutes que le train avait échappé à la gare de Landivisiau, au grand
soulagement de Paul. Il s'éloignait en glissant sur le viaduc de Guimiliau,
celui qui émergeait au-dessus de la Penzé. La Penzé, à la fois folle et
gémissante. Folle quand elle charriait des tonnes d'eau tumultueuse, dans les
villages et hameaux, gobant arbres et bêtes à son passage. Gémissante, les fois
où son gazouillis ne suffisait pas à la considérer comme un piège. En la
découvrant en contrebas, amincie et paisible dans son cours, Paul comprenait
tout cela. L'eau ? Magistrale, elle
ruisselait jadis, éternelle, entre les crêtes des montagnes et les fonds de
vallée. Aucun obstacle ne résistait à la fusion des eaux. Même pas le feu. Elle
était plus forte et impatiente que le feu. L'eau. L'élément le plus puissant et
le plus fluide au monde. Avec Paul, on était loin d'être dans un tel état. À
l'image de la qualité de l'eau actuelle, il avait plutôt l'âme boueuse.
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| Manifestation contre le projet de centrale à Landi. Présentation par l'actuel président de la région Bretagne, L. Chesnais-Girard. Je suis le n°9 en partant de la gauche. Quimper - 2015 |
Paul détestait
ce gros bourg de Landivisiau, sans atout ni saison depuis fort longtemps. Même
en été, on se pensait en hiver, et l'inverse n'échappait pas à cette constance,
à cette austérité toute léonarde. Au-dessus des toits, nulle fantaisie.
Autrefois, les nuages blancs, instinctivement, fuyaient ou contournaient la
ville, laissant le trou formé se combler par des lamelles grises, superposées
en teintes distinctes, qui s'étalaient dans l'arrière-pays. Elles étaient comme
aimantées à cet endroit, coincées par une quelconque et machiavélique alchimie
météorologique. D'où des averses spasmodiques, frappant les gens, les chats et
les chiens, les trottoirs, les quelques façades bourgeoises ayant survécu aux
transformations du centre, les habitations et les haies, en biais, traîtresses,
dans des variations inouïes — gerbe, drache, flotte, giboulée, parties du nord
ou de nulle part.
Été comme hiver,
l'avenue centrale de la commune, qui dégringolait vers l'ouest, contenait des
vitrines où l'on exposait une certaine histoire de la prospérité d'antan à
travers la toilerie. La nostalgie avait piqué les murs, crépis de blanc,
parfois par plaques entières. Aucun charme architectural ne se plaisait
là-dedans. Malgré tout, puisque les foires aux chevaux et leur commerce annexe
lui avaient octroyé une certaine notoriété, l'une des plus audacieuses du Haut-Léon,
la ville avait rivalisé avec le suprême évêché, la ville-phare :
Saint-Pol-de-Léon. Toute léonarde qu'elle fût, d'un naturel orgueilleux, elle
ne put conserver cette stature que quelques siècles. Et quelques siècles ne
représentaient rien en comparaison de la solidité saint-politaine,
antédiluvienne, Terre sacrée parmi les Terres sacrées.
Cependant,
convaincue qu'il fallait surmonter cet échec, Landivisiau misa sur le seul
élément qui la caractérisait le mieux : sa laideur. Elle décida donc d'étaler
cette faiblesse et de la transformer en avantage. Et c'est ainsi qu'à sa
périphérie vinrent s'agglomérer des zones et des porcheries industrielles. Dans
ces moments, la rivalité entre les hommes ramenait leur vie à quelque chose
d'enfantin. Cette puérilité se mesurait alors en mètres gagnés dans les cieux,
dans une verticalité confondante, à l'image de toutes ces flèches qu'il fallut
ériger de manière à prouver la puissance divine sur la nature et toutes les
créatures du monde terrestre. Ainsi, la cheminée « à cycle combiné » de la
centrale à gaz culmina à plus de
Avec les modifications
irrémédiables du climat, Landivisiau, rattrapée par son destin, devint, avec
tout ce qui vivotait aux alentours, l'un des secteurs en Bretagne dont
l'atmosphère était la plus polluée, la plus chargée en particules fines. Entre
l'ammoniac dégagé par les bâtiments hors-sol et le CO2 dispersé par la centrale
à gaz, qui fonctionnait au-delà de ses capacités de départ, le territoire avait
été classé comme « zone toxique élevée ». À Landivisiau, les richesses
accumulées par les taxes levées étaient retournées là où elles devaient être :
dans le passé, parce que l'homme n'apprenait décidément rien de l'histoire.
« On n'échappait
pas à son destin », ressassa Paul. Il se persuadait alors que la fille du bus
était descendue. Les passagers, renouvelés, se détendaient.
Lors de ses
préparatifs de sabotage, dans une liste à hauts risques, Paul avait coché cette
centrale à gaz comme objectif. Il avait renoncé à cette cible. D'autres, avant
lui, avaient tenté de s'opposer à sa construction. Il avait appris, de la
bouche d'un responsable de la Direction Départementale des Territoires et de la
Mer, que des adversaires avaient introduit des spécimens de l'escargot de
Quimper sur le site d'implantation. Cette espèce protégée devait censément
annuler le projet. Il n'en fut rien. De toute façon, les dérogations
préfectorales pour destruction d'espèces protégées supplantaient la loi.
— Honteux !
s'exclama Paul dans la voiture.
Il remua la tête
énergiquement, marmonna quelque chose d'inaudible. Palpa une poche du blouson. Puis,
gratta sa barbe.
Prendre en otage
une espèce emblématique de la préservation de la biodiversité était indigne de
n'importe quel défenseur du vivant. Oui, car c'était bien de cela qu'il
s'agissait d’après lui : raconter le vivant, le recevoir, l’accompagner, mais surtout
ne pas l'emberlificoter. Si l'information avait fuité, c'était tout le
mouvement écologiste de la région, déjà malmené, qui aurait été dénigré et
disqualifié durablement.
Tant pis pour
eux.
La probité avait
toujours motivé les actions de Paul. Et il en avait mis du cœur à l'ouvrage
pour éviter toute similitude avec leur écologie à la carte.
— Pfff… des
trouillards… des opportunistes, chuchota-t-il.
Il s'énerva, un
bras balancé vers l'avant, en se souvenant que certains avaient persévéré à
s'afficher dans les médias. Contrairement à lui. Quinze ans. Quinze ans qu'il
manigançait en secret, se faisant oublier des pseudo-militants et des autorités. En
fin de compte, l'isolement était son allié et la maladie incurable, sa raison
de mourir.




